‹ Les Derniers bohêmesChapitre 32 sur 47 · MAX BUCHON · texte numérisé non relu

MAX BUCHON

Un Franc-Comtois pur-sang que celui-ci; il venait rarement à Paris et passait son temps à parcourir son pays afin de recueillir les Noêls et autres chants populaires. Je l'ai rencontré maintes fois, sac au dos et bâton à la main, allant de ville en ville, de libraire en libraire, demandant à cor et à cris des vieilles poésies, réchauffant le zèle des tiédes, activant la vente de ses livres... non pour ce qu'ils devaient lui rapporter, mais pour pouvoir en publier d'autres.

Travailleur infatigable, jamais découragé, toujours prêt, toujours debout, il fallait l'entendre raconter avec un sourire ironique de quelle manière le recevait la bourgeoisie épaisse et lourde de cette province. (Ce sont tous des horlogers et rien que des horlogers, clamait Pelloquet en ses jours d'indignation!) Je ne sais si vraiment l'horlogerie leur tient tant au cœur, mais en tout cas ce n'est pas la littérature de leur pays ; ce pauvre Buchon devait arracher un à un et par lambeau ces débris d'un passé dont la Franche-Comté pourrait être plus

soucieuse. Dans la Haute-Saône, disait Buchon, je n'ai absolument rien pu obtenir.

Et malgré tout, Buchon croyait en son pays, et il y croyait bien. Comme il s'écriait joyeusement : Tiens, vous êtes Franc-Comtois! Il en avait plein la bouche, on eût dit qu'il mangeait des gaudes :

Dans la Franche-Comté, quand un enfant morveux, Comme un prédicateur, tempête, brame et crie, Sa mère le dorlotte et lui dit : je t'en prie,

Dis-moi ce que tu veux.

Veux -tu mon collier vert avec ses émeraudes? Veux-tu le noir coucou qui chante au fond des bois? Non : dit le jeune enfant, dit l'enfant franc-comtois :

Je veux manger des gaudes.

Buchon, outre ses Noëls et chants populaires de •la Franche- Comté, son Fils de Vex-maire, etc., a laissé un tout petit livre intitulé : Poésies Franc- Comtoises, que je recommande tout particulièrement aux curieux, car Buchon était un vrai poète, bien qu'un de ses compatriotes ait dit de lui qu'il fagotait la muse en vachère franc-comtoise.#

Eh bien ! . . . s'il lui fait des enfants et de vrais enfants, où est le mal?

Que l'on fasse après tout, un enfant blond ou brun, Pulmonique ou bossu, borgne ou paralytique, C'est déjà bien joli que d'en avoir fait un.

a dit Musset, et les enfants de Buchon ne sont, ma foi, ni bossus ni paralytiques : ils sont, il est vrai, quelque peu morveux, leur chemise (leur pantet, comme on dit là-bas) passe par derrière à travers

leur pantalon qui n'est retenu que par une ficelle, ils courent sur la route, pieds nus, tenant à la main leurs sabots, se mouchant sur la manche de leur veste et se prenant aux cheveux avec leurs frères et sœurs pour avoir la râsure des gaudes — ces bonnes gaudes franc-comtoises ! Mais aussi, comme ces polissons-là sont sains et robustes, quelle fraîcheur et quelle santé ! que leur mère soit fagotée comme elle voudra, les enfants de Buchon n'en sont pas moins de bons et beaux enfants !

Chaque pièce de poésie est un petit tableau champêtre, charmant de simplicité ; comme Auerbach, comme Hébel qu'il a traduits, Buchon s'attaquait hardiment à l'interprétation de la vie rustique et touchait juste très-souvent. La Fournée, La Foire, La Lessive sont d'excellentes études de la vie au village, pleines de rondeur et de franchise, mais un peu chargée de détails...

Je ne puis citer aucune de ces pièces à cause de leur longueur; voici toujours quelques strophes de La Veillée :

A peine est-il assis, qu'en sabots pleins de neige Entre, comme entrerait un cheval au manège, Un beau joyeux gaillard, à l'oeil vif, au teint clair, Qu'on attendait fort bien, mais sans en avoir l'air.

Devant le poêle il plante aussi son escabelle En saluant d'un mot les parents et la belle :

— « Bonsoir! ouais ! Quelle neige et quel horrible vent ! C'est vraiment à ne pas mettre un chien là devant.

— Un chien 1 non. Mais toi, si! qu'il paraît! — Ho! quïm-

[porte !

Tenez, maman, voilà des pommes que j'apporte,

Pour qu'aux vôtres l'on puisse les comparer Voyons si de ma poche on pourra les tirer.

Tiens, donne celle-là, petite, à la grand'mère, C'est de notre pommier, là-bas, vers chez le maire ; Vous savez. Et vous donc, Jeannette, puis-je aussi Vous offrir pour goûter, cette superbe-ci ?

Eh bien, père, bat-on ce soir un peu les cartes? Mais alors, de la lampe, il faut que tu t'écartes, Bambin ; c'est moi qui vais te mettre au lit ; attends ! Les poules de ton âge y sont depuis longtemps.

Et des rêves dorés qui l'assaillaient en masse, L'enfant s'éveille avec une affreuse grimace, Surtout, quand par prudence, avant de l'emballer, Sur le pot, en chemise, on prétend l'installer.

Je sais bien que la critique morose va s'écrier : cet enfant a beau être sur le pot, il manque d'élévation. Mon Dieu, je laisse l'enfant où il est, par prudence, comme dit M. Buchon, mais cela n'empêche pas qu'il y a sous cette apparente trivialité, dont les délicats à courte vue se disent blessés, un sentiment vif et juste des choses, sentiment qui trouve souvent une expression pleine d'une grâce simple et touchante. Ne travaillant jamais de chic — comme disent MM. les peintres — mais toujours d'après nature, Buchon faisait vrai, son défaut était de s'arrêter un peu trop aux détails qu'il mettait tous au premier plan, sans plus se soucier de la perspective

Il est mort avant d'avoir dit son dernier mot.

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