‹ Les Derniers bohêmesChapitre 33 sur 47 · ALPHONSE DUCHESNE · texte numérisé non relu

ALPHONSE DUCHESNE

— Il était venu à Paris avec l'inévitable volume de vers : Les Chants d'un oiseau déliassage, orné (et ceci rendait le cas beaucoup plus grave) du portrait de l'auteur eh lunettes ?

— Mais ça ne s'achète pas, ces choses-là ! avait dit Murger. Or ceci était rigoureusement vrai, et Duchesne en fit la cruelle expérience. C'est du reste une œuvre de jeunesse sans autre valeur que l'indication de l'esprit futile, léger et variable qui toute sa vie anima Duchesne; il y a là des vers adressés à la duchesse d'Orléans :

Il est beau d'être mère et d'avoir sous sa garde Un enfant dont le nom monte dans la mansarde. Se dit bas dans les clubs et court dans les salons ; Il est beau d'élever quelque lis des vallons Qui parfume à la fois et le trône et la tombe Il serait beau surtout que la frêle colombe Avec son doux amour couvât un nid d'aiglons !

Juin 18-i

Puis, de la première page à la dernière il n'est question que de Dieu!.... « Souvent, dit-il, je me

suis fait d'un insecte, d'une fleur, d'un caillou, des échelons pour monter à Dieu. — .... En aimant la nature, j'ai aimé Dieu, en aimant Dieu, j'ai idéalisé l'existence — ... Puisque toute chose est tirée de Dieu, il faut bien que son souffle, c'est-à-dire luimême vive en tout — ....la poésie console des hommes par Dieu » et il s'écrie :

D'amour et de Ciel je m'enivre, Alors je ne suis plus moi-même Je vis en Lui, Lui vit en moi, En aimant son être, je m'aime; Par l'amour j'arrive à la foi, Indifférente à la matière, Alors mon âme tout entière Dans la sienne va s'abymer ; En Lui, de Lui, par Lui, je pense, Et qu'importe la récompense?

Je ne l'aime que pour l'aimer.

Cependant le portrait à lunettes lui ouvrit les journaux de modes, et 1848 le trouva chroniquant paisiblement dans le Journal des femmes de Mme Juliette Lormeau ; puis il travailla pour le bibliophile Jacob, devint employé chez Mirés qu'il quitta pour collaborer au Sire de Franc-Boisy, au Diable boiteux, à l'Harmonie, au Rabelais, à la Petite Presse (de Vaudin), à la Printanière , fit le rêve — comme tout le monde — d'une comédie en 5 actes et en vers pour le Théâtre-Français et entra au Figaro dont il devint le collaborateur assidu. Chroniques, critique, variétés, entre-filets, réclames, il mit la main à tout pendant onze ans et le 14 juin 18*0, j'appris en ouvrant le journal que la famille

du Figaro venait de perdre Vun des siens.

« Notre ami et collaborateur Alphonse Duchesne est mort hier, à quatre heures de l'après-midi. Il avait 45 ans.

» Depuis longtemps, il luttait contre le mal avec un courage admirable ; mais, hélas I ses souffrances lui laissaient bien peu de trêve et l'écartaient de notre labeur quotidien.

» Il y a quinze jours, il eut comme une espèce d'accalmie et nous donna un article qui parut l'autre semaine, — le dernier qu'il ait médité et écrit, car, le soir même, atteint d'une fluxion de poitrine, il s'alitait pour ne plus se relever.

» Lorsqu'on vint apprendre à M. de Villemessant que notre pauvre collaborateur était aussi grièvement atteint, il voulut l'aller voir, et nous partîmes ensemble.

» M. de Villemessant avait autant d'affection que d'estime pour ce fidèle compagnon, qui depuis plus de quinze ans avait suivi dans toutes ses phases la fortune du Figaro. Bien que leurs opinions fussent séparées par un abîme, jamais l'ombre d'un froissement n'avait altéré cette sincère et vivace amitié.

» Au moment démonter chez Duchesne, M. de Villemessant hésita, et, craignant d'effrayer le malade par cette visite insolite, il préféra me laisser lui porter tout seul des paroles d'amitié et de consolation.

» Le pauvre malade faisait des projets, il souriait encore à la vie qui s'en allait ; il escomptait l'avenir, qui pour lui, n'était plus que de deux ou trois jours.

» —Mon ami, me dit-il, il faudra que j'aille passer un an au bord de la mer ; on m'expédiera mes livres de Paris, je renverrai des articles, et à ce propos, je suis vraiment désolé : l'autre jour, je fais un article de rentrée, et me voici de nouveau malade.

» Je le rassurai en lui proposant la note qui a paru l'autre matin ; il fut enchanté et je lui serrai la main, inquiet et presque rassuré pourtant, presque gagné par cette confiance qui le rattachait à la vie.

» Je ne devais plus le revoir vivant ; hier on nous a apporté la fatale nouvelle. » (F. Magnard).

« Alphonse Duchesne avait des opinions trèsarrêtées et très-avancées en politique, mais si ses principes étaient tout d'une pièce, ses hiœurs polies et conciliantes avaient, des jointures. » (B. Jouvin\

En eflet, lesdites jointures lui permirent pendant onze ans d'être à peu près l'homme-lige du Figaro et lui procurèrent le singulier avantage d'être réclamé par le Réveil au nom de la démocratie radicale et en même temps d'être pleuré par M. Francis Magnard qui, sur sa tombe, «traduisit dans une brève improvisation, les regrets poignants et le vide considérable que Duchesne laisse parmi la rédaction du Figaro. »

Vrai signe des temps.... des temps agités, au milieu desquels nous vivons et où non-seulement les intelligences s'obscurcissent et se troublent, mais où les caractères s'effacent et se dégradent.

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