‹ Les derniers BretonsChapitre 26 sur 32 · POEMES · texte numérisé non relu

POEMES

ij i. — Les poèmes. — Aventures d'un jeune bas Breton.

Nous conservons le nom de poèmes aux œuvres soumises à un plan fixe, développé, et qui ne sont point adaptées a un air. On peut citer en ce genre les Aventures d'un jeune bas Breton^ la Bcvolui ion française , Michel Morin de Lclaë , V Enfant avisé de Legall de Guimilliau , le Colloque , par le même ; le Maudisseur elle Missionnaire, le Geai de Saint-Jean, etc. Nous ajouterons a ces poèmes les Fables de Uicou.

Les Aventures d'un jeune bas Breton ' sont évidemment l'ouvrage d'un kloarek qui a fait ses études. Ce poème , de plus de quinze cents vers , contient beaucoup d'imitations classiques qui prouvent la connaissance des auteurs latins ; mais on y trouve aussi le jeune paysan naïf et chaud de cœur. Nous en donnerons une analyse détaillée, parce que ce sera pour nous un moyen de compléter ce que nous avons déjà dit précédemment. Ceci est l'Odyssée de l'étudiant bas breton ; c'est le récit du voyage que son âme fait autour des illusions de !a vie, avant d'arriver à la patrie terrestre que Dieu lui a donnée ici-bas : le désenchantemem et la résigna-

(•i) Avenluriou deun den yaouang a vreis iifl, un vol. m- 18 E. Montroulcz ei ty Leidan. Cetle édition est incomplète, comme toutes les éditions imprimées de nos poésies bretonnes ; nous nous en sommes souvent écarté pour consulter des versions manuscrites.

TiON ! Ce livre est moins un livre qu'une conTession. C'est un journal de pensées et d'émotions, tenu heure par heure ; un roman qui commence , continue , et s'achève au fond du cœur, sans qu'il y ait autrement de drame extérieur que dans l'existence la plus vulgaire ; c'est , en un mot , l'histoire d'un kloiirek qui aime , puis cède à cet amour , en entendant la voix de Dieu qui l'appelle parmi ses prêtres, fuit celle qu'il avait choisie , tombe dans le désespoir a la nouvelle de son mariage, et enfln, tiède, douleur, ennuyé, prend luimême une femme parmi les femmes , uniquement pour qu'il y ait un dénoùment a son roman.

Un poète breton pouvait seul prendre pour sujet cette donnée triviale a force d'être vTaie. Aussi, je l'ai déjà dit, ce n'est point un livre qu'il a fait ; mais les détails tendres et ingénieux , les mouvements passionnés , les tristesses contagieuses,, abondent dans cette œuvre sincère.

Le début des Aventures d'un jeune bas breton est, comme de coutume, un appel aux auditeurs.

«Approchez, jeunes gens qui formez des affections ; écoutez comment ces alTeclionj commencent et puis tombent à jamais; écoutez, car moi je suis un jeune homme qui avais noué ua bel amour dont il ne me reste plus rien aujourd'hui.

« Si l'on m'avail dit, il y a onze mois : — Tu tomberas dans les chaînes des jeunes Qlles, j'aurais répondu avec dédain : — Moi, prisonnier d'une femme !

« Eh bien 1 mes frères, j'ai été dans leur prison, et j'y trouvais un enivrement ineffable : les jeunes filles soni de doux geôliers !

« Les geôliers sont cruels et durs pour leurs prisonniers ; ils leur (ionnent du pain noir et un lit de paille; mais les jeunes filles vous enchaînent tt sont tendres avec vous; les jeunes filles vous donnent ce qu'elles oat de plus doux ! Oh ! les jeuoes filles «ont bonnes à aimer 1

« Je suis un jeune kloarck de l'évcchè de Quimper, et i'av;iichoisi ma maîtresse dans révcclié de Tréguier; une jeune fillo au cœur joyeux, aux doux yeux élincelants ; elle habitait Léo- Drès, dans la paroisse de Plestin.

« Rien ne manque à ma plus aimée, ni les roses, ni k.; lis, ni le suave parfum de la jeunesse, ni le regarder languissan!. ni la douceur, ni l'esprit, ni les charmes mystérieux, ni les grâces du parler.

« J3 passerais ma vie entière rien qu'à la regarder. »

Tci le jeune étudiant raconte comment il rencontra I , jeune fille un jour du mois d'avril ; comment il !.. connut et l'aima. Il rapporte leurs longs entreliens ci . dimanche : il peint son bonheur entrecoupé de craintes . et ces souvenirs de Dieu qui viennent le saisir parfois I; la vue de la flèche éloignée d'une église : tout ce récit est plein de ravissantes choses que nous voudrions pouvoir traduire.

« Bonjour, 6 bien-aimée, soulagement de mon âme, charmcresse de mes yeux, joie de mon cœur ; bonjour, ma douceur, mon espérance, ma consolation !

« — 0 jeune ami, je voudrais être éloquente pour causer ave vous; mais ma langue est ignorante! Oh ! ne parlons pas tou^ deux; parlez seul, jeune ami !

« Dés que je fus arrivé là, mon esprit se trouva changé ; tout ma dissouciance s'était endolorie, toute ma dissouciance s'était tournée en douleur.

« Oh ! je voudrais, mon Dieu, être descendu dans un trou de terre. »

Bientôt ces remords du kloarek prennent plus de force ; ce n'est point encore la voix de Dieu qui lui parle , mais celle de la raison qui lui dit de retourner h ses études , qu'il néglige pour l'amour d'une femme.

Ici commencent les imitations classiques. L'émotion poétique et vraie disparaît pour faire place a l'ampliiica-

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tion .ohétoricienne et au bavardage mythologique. L'n grand combat s'élève entre les Muscs et Cupidon , qui se disputent tour a tour le jeime étudiant. Thalie lui fait observer très-judicieusement que , s'il se livre a sa passion , il n'obtiendra point la clef du temple de Mémoire, parce que l'on n'a jamais vu Cupidon et Minerve avoir leurs deux iêles dans le même bonnet. Le klodrek est presque persuadé ; il veut abandonner ses préoccupations amoureuses et substituer les enseignements sévères de ses livres aux causeries fascinantes de la pennérès do Lco-Drès ; mais Vénus emploie mille artifices pour lui rappeler le souvenir de sa bien-aimée,

« Un malin, en sortant, je vis une image peinte sur ma porte , et c'était l'image de ma bien-aimée. Elle pleurait, et ces mots étaient écrits autour de son visage : C'est vous, Kloarec, qui faites coule" mes pleurs !

« Et le lendemain matin l'image était à la même place, et sur son cœur étaient écrits ces mots déchirants : Klodrek, mon amour croît avec votre cruauté l

« Et quand je revins au milieu du jour, l'image était changée : c'était toujours ma belle aimée ! mais elle était couverte d'un linceuil, et elle avait à la main un poignard pour mourir. »

Enfin le jeune homme cède. Il laisse la ses livres , et retourne vers celle qu'il n'a pu oublier. Mais son long abandon a froissé le cœur de la jeune fille ; elle le reçoit froidement et répond à ses prières avec une acre ironie. La douleur du kloarek, d'abord poignante, prend bientôt un caractère de résignation fière et tendre; le jeune homme se découvre devant l'enfant boudeuse; et s'incline tristement.

« Adieu, jeune femme, dit -il, puisque je n'ai plus de droits sur votre âme. Maintenant encore je vous dis merci, quoique jo ae doive plus trouver nulle part l'accomplissement de mes

vœux. ]\rcrci, car c'est vous qui avez élé ma première bienaimée. Je puis choisir encore une femme sur la lerrc, mais elle n'aura plus la même place dans mon cœur.

« Blerci encore, merci surtout de ne m'avoir pas trompé, car si vous m'aviez fiiit espérer plus longtemps, mon t"œur se serait brisé lorsqu'il eût fallu se séparer de vous à jamais. Merci, maintenant, du moins, je n'éprouve que de la douleur.

«Je vous dis adieu, ô vous, ma plus aimée! adieu, et que tout soit selon vos soutiaits I Pour moi, je ne verrai plus les miens accomplis ! »

La jeune fille touchée n'en peut écouter davantage ; elle court au klo'urck , le prend dans ses bras, et lui crie :

« Revenez, mon serviteur, revenez à moi ; essuyez ces larmes. Vous demandez mon cœur trop tendrement. Ah ! quand je vois vos pleurs, je n'ai plus de refus.

« — Oh ! bénis soient, jeune fille, l'heure et le moment où vous êtes née ; bénie, soyez-vous, créature charmante. Vous savez frapper jusqu'à blesser ; mais vous savez aussi les remèdes qui guérissent les blessures, »

Alors le mariage est conclu. Le Uloarek renoncera à ses études , à ses projets. Il laissera repousser ses cheveux demi-tonsurés ; il reprendra le polit chapeau à chenilles bariolées ; il placera un berceau sous son vieux crucifix de plâtre; il devait être un prêtre, il redeviendra un homme; un homme heureux, s'il en est dans le pays!

Et tout entier à ce nouveau rêve, il court le long des vallées, saisi et triste de sa joie 1 II va écoutant le bruit des moulins, les chants des laveuses, les cris des enfants dans les vergers fleuris , et il se dit : — Voila mon univers; je suis de la terre aussi, maintenant! J'aurai parmi ces femmes une femme qui chantera , parmi ces enfants des enfants qui joueront joyeusement; je suis redevenu un homme. Puis , a peine s'est-il réjoui dans son cœur à cette pensée, qu'un sourd reproche mur-

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mure en lui ; il entend comme des voix d'anges qui lui rappellent ses projets d'autrefois. Elles lui vantent la paix d'une vie passée loin des durs travaux ; la douceur de h prière entremêlée aux actions pieuses; elles lui parlent du presbytère caché sous l'ombre de vieux noyers avec une vigne autour des fenêtres , une cour , un puits et un jardin où il y a des roses! Mais le jeune homme résiste ; il repousse les mystérieuses tentations. Alors une autre voix gronde et s'élève 1 Dieu parle lui-même ! et pour que le kloiirek ne s'y trompe pas, Dieu lui parle latin, comme un bréviaire ou son professeur de philosophie !

« Et je venais sur la roule, ne songeant à aucun mal, ne songeant qu'à ma plus aimée, quand j'entendis quelqu'un d'invisible qui me criait d'un ton menaçant :

Quid quietem quaeris, Cùm ad laborcm natussis?

« Et moi, je restai un moment debout, éperdu, et le sang glacé dans mes veines.

« Et la voix répéta encore :

Hune mundum mîserum relinquo.

Ilunc mundum miserum relinque.

« Je me levai d'auprès de ma maîtresse, et je me mis à marcher, et bien des portes de maison avaient passé devant moi lorsque je vis les tours de Kernilron ! A cette vue, je m'arrêtai tout pensif 1

« — Dieu ! Dieu ! est-ce bien votre choix qui m'appelle, moi plein d'iniquités?

« Si c'est votre voix je ferai votre volonté; je Jaisserai tout de côté pour vous.

« Et la voix répéta encore :

Amice, seqnere me, £l babebis lumen vitB.

« — Oui, mon Dieu ! je vous suivrai jusqu'à l'heyr.» de la mon? Je vous aimerai de toute la profondeur de mou*cœur. Mais auparavant, mon Dieu, que j'aille prendre congé delà plus belle jeune flllc qui soit sous votre ciel ; il faut que j'aille briser son cœur.

« Et ma maîtresse jolie disait à ses compagnes en me voyant venir: — Savoir ce qu'il y a de nouveau; je vois venir mon doux ami , et son cœur est en chagrin : savoir ce qu'il y a de nouveau. »

Elle ne tarde pas à le savoir ; la séparation s'accomplit au milieu des larmes.

« Ma maîtresse jolie pleurait, et moi je pleurais aussi, tout éperdu d'amour !

« Et voilà les plaisirs du monde, ils passent comme un fan tome, et encore, où ils ont passé, ils laissent leur fiel aux lèvres de ceux qui ont aimé !

« Adieu, vie mauvaise et méchante, je ne puis plus te regretter, car tu as été trop lourde à mon cœur ! »

Ici finit la première partie du poèmo.

Le chant qui suit prend le klourek au milieu de ses études ecclésiastiques et déterminé à accomplir son sacrifice. Retiré de la vie, il s'est enfermé dans sa mansarde avec une de ces belles tristesses que jette dans l'âme l'accomplissement d'un devoir, et qui sont plus saines que la joie. Il sait qu'il y a par le monde une jeune fille que son nom fait tressaillir, une veuve de cœur qui garde son alliance ; il aime et il croit , il a une âme qui le comprend sur la terre et un Dieu qui l'attend dans le ciel. Que peut- il lui manquer? — Vue du haut de son dévouement et de ses espérances, la vie lui paraît pleine de charmes. S'il pleure, c'est que les larmes sont bonnes a verser ; c'est qu'il faut bien que l'on pleure, comme il faut que l'on parle, comme il faut que l'on chante, pour pouvoir respirer plus a l'aise. Mais le kloarek est heu-

reux ; le klo'arek est plein de confiance ; il croît avoir payé son impôt et n'avoir plus rien îi démêler avec la douleur. — Dieu lui fait bientôt connaître qu'il s'est trompé.

« J'étais dans raon jardin et je contemplais mes fleurs : mon cœur était vide de tourments, mes yeus étaient vides de larmes !

« Et j'entendis un oiseau qui chantait sur ma tête : Livre-toi à l'élude, Elù'drek, car ta bien-aimâc est mariée !...

« Mais moi, furieux, je cherchais une arme pour tuer l'oiseau, je cherchais une arme pour l'abattre du ciel.

« Périsse ainsi quiconque aurait le cœur de m'annoncer une telle désolation !

« — Kloàrek ! Klo'a'rek ! écoute ceci dans les chants d'un oiseau, si tu n'aimes mieux l'entendre de la bouche d'un messager.

« Et j'ai été obligé de l'entendre de la bouche d'un messager. Je l'ai entendu et j'ai respiré dans la douleur !

« Et voilà pourquoi maintenant je désire un trou de terre!... »

Telle est la fin du rêve du jeune homme. Bientôt le contrecoup de ce désenchantement se fait sentir. Il avait établi dans son âme une sorte de solidarité entre cette femme et Dieu ; voila que maintenant, trahi par la première, il se sent douter de l'autre. On a coupé une des ailes de sa foi, et sa foi retombe 'a terre, et les étoiles de son auréole de saint s'éteignent, une 'aune, sur son front. Puis, sa maîtresse mariée, l'exaltation du sacrifice qu'il faisait a Dieu s'écroule de toute sa hauteur. Cette jeune fille et Jésus-Christ luttaient dans son âoie ; mais il n'y a plus de lutte, car la jeune fille s'est retirée ; partant plus d'intérêt. La robe noire du prêtre n'est plus pour lui une tunique de martyr, ce n'est qu'une soutane vulgaire. Où le sacrifice cesse, le dégoût commence. Le kloarek, dou-

leur, amer, ennuyé et triste, rebaisse les yeuï, avec la dédaigneuse résolution qui suit toujours ces désappointements de l'a me ; il secoue son passé a ses pieds, cornue une vaine poussière, et se mêle a la foule pour n'en plus sortir.

Un épilogue plein déportée, qui termine le poème, donne, avec une admirable brièveté, la conclusion de ce drame sans d 'noûment, comme la plupart des existences. Il est consacré à raconter le mariage du kloarek avec une ieunepennerès, à laquelle les parents donnent, en la mariant, leur bénédiction et une partie de leur fortune. — Toute la moralité du livre est la. C'est la vie bumaine dans sa triviale vérité ; l'bistoire de notre voisin, de tout le monde ; un roman commencé sous les arbres, près d'une jeune ûWe au regarder languissant, au gracieux parler, et qui se termine avec une autre par-devant notaire !

§ II. — La Révolution en bisse Bretagne. — Une messe sur la mer. — Poème breton sur la Révolution française.

Outre les Aventures d'un- jeune Bas-Breton, nous avons parlé, au commencement du cbapitre, d'un poème surla Révolution française. Cet ouvrage, encore inédit, mais fort répandu dans le Finistère et dans les Côtes-du. Nord, fut composé par de pauvres prêtres réfugiés en Angleterre, lors des persécutions de la terreur. La Révolution y est jugée comme elle devait l'être; par des catboliques et des exilés, avec plus de passion que de justice. Mais qui ne comprend qu'il en devait être ainsi ? Ce D'est pas a ceux dont les espérances et le bonbeur furent

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ensevelis sous la lave qu'il faut demander l'éloge du volcan, mais à nous qui jouissons maintenant desesbicnfaita qui vivons sur le terrain fécondé par la pluie de feu qui dévora nos pères. Puis, il faut bien le comprendre, la révolution ne fut pas en Bretagne ce quelle était ailleurs. Les choses ne s'y bornèrent point, comme partout, a un émondage régulier de têtes ; il y eut chez nous un drame moins vulgaire et plus curieux a étudier. Ce fut la lutte entre la guillotine et les croyances ; lutte acharnée, dans laquelle la guillotine usa son couteau et fat vaincue. Ce combat ne dégénéra pas, comme dans la Vendée, en guerre civile ; a quelques exceptions près, la basse Bretagne resta immobile ; mais elle resta à genoux et les mains jointes, malgré tout ce que l'on tenta pour Pen empêcher. C'est en cela surtout que notre pays offrit alors un aspect particulier. Si Phistoire s'occupait de l'étude morale des races, comme le roman le fait pour les individus ; si elle était autre chose qu'un moulage de plâtre pris sur le cadavre d'un siècle et chargé de reproduire ses traits sans son âme, il y aurait pour elle un curieux tableau a tracer dans la résistance passive, intime et tenace de la Bretagne a cette époque. Rien ne put altérer chez elle la fraîcheur de sa foi. Elle ne céda ni à la colère ni a la peur. On put bien enfoncer le bonnet rouge sur sa tête, mais non sur ses idées.

— Je ferai abattre vos clochers, disait Jean-Bon- Saint-André au maire d'un village, afin que vous n'ayez plus d'objets qui vous rappellent vos superstitions d'autrefois.

— Vous serez toujours obligés de nous laisser les étoiles, lui répondit le paysan, et on les voit de plus loin que notre clocher.

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Aussi ce fut en vr=in que la loi prononça la peine de mort contre les prêtres non assermentés et contre ceux qui lesrecLidiènt; ce fut en vain que les comités révolutionnaires dressèrent leur effroyable comptabilité patriotique, passant tous les suspects au compte du bourreau : il se trouva toujours en Bretagne des prêtres pour assister les fidèles, des fidèles pour donner asile aux prêtres. On peut même dire qu'il y eut dans notre province peu de communes où le culte extérieur fut interrompu. La piété était plus ingénieuse que la persécution. En voici des exemples. —

A Croson, les églises sont fermées, les prêtres traqués ne peuvent trouver une grange pour offrir le saint sacrifice, les soldats occupent les villages !... Quel moyen de remplir ses devoirs de religion ! Comment baptiser les nouveaux-nés? marier les fiancés ? — Ecoutez :

Minuit sonne : une lueur vacillante brille au loin sur l'Océan; on entend le tintement d'une cloche, demi perdu dans le grand murmure des flots. Aussitôt, de toutes les criques, de tous les rochers, de toutes les anfracluosités du rivage, surgissent de longs points noirs qui glissent sur les vagues. Ce sont des barques de pêcheurs chargées d'hommes, d'enfants, de femmes, de vieillards, qui se dirigent vers la haute mer. Toutes cinglent vers !o même point. Déjà le son de la cloche se fait entendre de plus près ; la lueur lointaine devient plus distincte ; enfin l'objet vers lequel accourt cette population réunie apparaît au milieu des vagues! — C'est une nacelle sur laquelle un prêtre est dcbou\, prêta célébrer la messe. Sûr de n'avoir la que Dieu pour témoin, il a convoqué les paroisses à cette solennité, et tous les fidèles sont venus : tous sont a genoux entre la mer qui gronde sourdement et le ciel tout sombre de nuages !..,

Que l'on se figure, s'il se peut, un pareil spectacle ! La nuit, les flots, deux mille têtes courbées autour d'un homme debout sur l'abîme ; les chants de l'office saint, et, entre chaque répons, les grandes menaces de la mer murmurant comme la voix de Dieu !

Et n'allez pas croire que, pour rester fidèle a ses vieilles croyances, le paysan breton n'eut aucun danger a courir. La tolérance des patriotes n'aida point a cette constante foi. Nulle part, au contraire, la persécution ne fut plus continuelle, plus hargneuse. Il y eut des provinces en France où l'on coupa plus de tûtes, mais aucune où l'on aiguillonna davantage les susceptibilités, où l'on agaça autant les passions, où l'on aigrit avec plus d'entêtement la colère des masses. On eût voulu faire lever le lion debout pour le frapper plus sûrement a la poitrine ; ce fut en vain, le lion resta couché sur ses griffes puissantes.

Cependant les persécutions devinrent telles que beaucoup de prêtres durent quitter nos campagnes et passer en Angleterre.

Cet exil ne fut point une promenade romanesque, comme l'émigration qui avait eu lieu peu auparavant. La patrie tenait ferme au cœur de ces pauvres prêtres ; ils la quittèrent avec larmes et désespoir.

C'est qu'aussi celte patrie était la Bretagne, et tout le monde ne sait pas jusqu'à quel point cette sauvage contrée est chère a ceux qui y sont nés. Dans les grandes villes, on ne connaît pas l'amour du pays ; les hommes y croissent au milieu du bruit et du changement ; à trente ans, ils ne se rappe'lent plus dans quelle maison ils ont vu le jour, et ils ont déjà vendu le lit où leur père est mort. Cet esprit de famille qui attache au foyer, aux vieux portraits, aux vieux meubles des ancêtres , leur est La-

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connu. Ils voyagent dans la vie comme les Arabes dans le désert, allant toujours vers les meilleurs pâturages, et sans bâtir de nid pour leurs affections. En délogeant, ils laissent leurs souvenirs avec les tapisseries, dans la maison qu'ils abandonnent. Aussi ne peuvent -ils comprendre notre attacbement au sol, a l'air , au clocher du village , ni ces acclimatements de l'âme dans un certain lieu, qui font que partout ailleurs elle devient languissante. Le mal du pays est un de ces mystères que l'on ne peut concevoir , si l'on n'est point né dans quelque coin de terre où les rameaux de l'antique foi et de l'esprit de famille ombragent encore le berceau. Dans les villes capitales, on a entendu ce mot , on le répète ; mais ce n'est qu'un bruit sonore , quelque chose comme les mariages d'amour, comme les plaisirs de la vie des champs ; un lieu commun sentimental que tout le monde sait par cœur et que personne ne sent.

11 n'en était point ainsi pour ces hommes que la persécution forçait à quitter leurs paroisses ; l'affection pour le pays était, chez eux, le résultat du caractère, des croyances et des habitudes. Abandonner la Bretagne, c'était renoncer à tout ce qui leur avait été doux sur la terre, c'était réellement passer d'une vie a l'autre. Ils étaient d'ailleurs accoutumés au calme de la retraite, et ils s'effrayaient d'être ainsi lancés dans les flots du monde. Ils avaient joui jusqu'alors de ces fortunes paisibles et abritées , de ces existences en espalier qui s'épanouissent a r^ise sous le soleil du pays , et voila que maintenant sans appui, il leur fallait jeter leurs destinées en plein vent dans la vie ! Sans doute que la résignation chrétienne les soutint ; mais leur cœur saigna, leur esprit s'assombrit profondément. Puis, il faut le dire, le lieu de l'exil ajoutait a sa douleur. Pour être des prêtres,

CCS hommes n'avaient pas cessé d'être Bretons. Ils n'avaient point perdu leur prévention natale contre l'Angleterre ; ils n'avaient point oublié que le peuple auquel ils venaient mendier Thospitalité était le même que, tout enfant , ils avaient appris à maudire ! car il faut avoir entendu prononcer ce nom du Saozon * sur nos grèves, pour comprendre quel bouillonnement de haine il éveille encore aux cœurs bretons. Un Anglais, pour eux, ce n'est pas mi étranger , ce n'est même pas un ennemi ; c'est un Anglais ! C'est cinq cents ans de pillage, de meurtre, de trahisons j c'est le souvenir vivant des défaites navales de l'empire et des pontons de Portsmouth ; c'est la méchanceté et Thérésic incarnées ! L'éducation, la charité évangélique , avaient bien pu adoucir , chez les prêtres bretons, cette détestation, mais non l'effacer entièrement. Us souffrirent donc doublement sur la terre d'exil ; car ils souffrirent dans leur affection et dans leur haine.

Ce fut aûn d'alléger le poids de ces maux de l'âme , que les pauvres proscrits se recherchèrent entre eux, et se réunirent pour se parler dans la langue de la patrie. L'ancien curé de Perros présidait à cette réunion, et ce fut avec lui , sous son inspiration , qu'ils composèrent le poème de la Révolution, dont nous allons parler. Ce poème est le Super flumina Babylonis d'un nouveau peuple de Dieu exilé sur le rivage étranger.

Voici le début.

« Quand donc, 6 mon Dieu ! viendra le jour où je respirera! l'air pur de ma contrée, où je te reverrai, terre de France ?... Mon corps est loin de toi ; mais jour et nuit, ô France ! mon âme est sous Ion ciel, avec le souvenir de tout ce que lu m'as fait souITrir !

(I) Saxon, c'est le nom que les Breton j donnent encore aux Anglais.

« Trois ans déjà, trois ans entiers depuis que je sais venu sur cette terre des Anglais!... Et le cœur qui désire beaucoup se lasse si vite d'attendre! Mais, hélas ! peut-être a i-je encore bien à souffrir, peut-être ne te reverrai-je jamais, ô mon pays!

« Assis sur un rocher, près des grèves de la mer, les larmes coulent sans cesse le long de mrs joues en voyant le péché et l'infamie souffler sur ma patrie, sans changement ni trêve.

« Et pour soulager mon cœur, je me suis dit : — Cbaatons ! mais je n'ai pu que l'essayer : chaque son défaillait en soupir, car, sur un rivage étranger, ma langue s'attache à moû palais ; tous mes chants s'aigrissent et tournent ea sombres cantiques.

Le poète commence ensuite l'histoire de la révolution française et de ses suites déplorables. Il raconte la mort de Louis XYI , puis il ajoute :

« Après un tel crime viendront les autres crimes ! Maintenant, à la mort la foule !... ?flaintenant, malheur à tout riche ! Maintenant, malheur à tout noble ! Maintenant, malheur à tout chrétien î

« L'instrument de la noort se promène dans nos paroisses, et fauche des têtes à son gré. Au nom de la liberté, la mort est partout. Aux frontières, il faut mourir par la guerre, au foyer de ses pères, il faut mourir par l'échafaud !

« Alors vous auriez va des prêtres vénérables, blanchis et ridés par les austérités, venir, les mains liées, rendre témoignage à la foi de l'Evangile. Ils demandaient l'honneur de mourir! Ils furent bientôt exaucés.

« Mille bourreaux sont employés à les conduire à la mort, non pas un à un. mais par troupes. Sept cents sont massacrés à Paris, dans un seul jour, parce qu'ils croyaient!

«Pour eux, ni procès ni défense. Un bourreau les prend et les massacre à sa manière. Il les assomme, les étrangle, les disperse en lambeaux, leur arrache à pleines mains les entrailles ; et quand on est las de tuer, on envoie le reste en exil !

« Honneur, honneur à toi, ma contrée, ma pauvre Bretagne !

mon cœar n'w-i plus si triste à ton souvenir. Chez toi, des mercenaires * pourvoient aux besoins de l'Eglise de Jésas-Cbri.it. Mille crimes ont été commis, ô Bretagne 1 En la faveur. Dieu pardonnera à mii'e coupables !

« 0 nobles mercenaires! j'envie votre sorti pourquoi n'ai-je point la gloire de mourir comme vous? Combien de temps encore resterai je au milieu de mes fatigues et de mes souffrances? Combien de temps serai -je en prison dans mon corps ?

« Mais si ma cbair n'est pas ouverte par des plaies saintes d'où puisse s'échapper mon sang, que mon sang se change en larmes, et que ma vie s'écoule par mes pleurs. Et puisse ma mort, ô mon Dieu 1 compter pour vous, nobles mercenaires ! puisse mon dernier soupir apaiser la colère du Seigneur ! »

Le début du second cîiant a quelque chose de solennel qui rappelle les prophètes.

« Pourquoi ne puis-je être entendu de l'autre côté de la mer lorsque je crie de loin la vérité? Pourquoi ne puis-je être entendu lorsque je dis : — Bretons , délassez-vous du crime et écoutez la parole qui vous instruira.

« Vous vous plaigniez des tailles, tous les mandîssiez, et vous aviez raison san* doute; mais en quoi a-t-on amélioré votre sort? Quelles charges avcz-vous vu diminuer? On n'a diminué que le nombre de vos enfants!

« Les églises sont pillées, les images saintes dCtruiles, les os des morts sont dispersés sur les chemins ; une seule cloche a été conservée dans chaque clocher pour sonner le beffroi d'alarme ! Ils ont raison , qu'ils sonnent , qu'ils sonnent le tocsin du feu pour tout le genre humain !

« Pour argent, vous avez du papier; vos terres sont en friche; les denrées sont rares ; la guerre tue vos frères ; la convention ne vous laisse rien, pas même le droit de pleurer!

« On mesure votre grain ! on vous pèse votre faim ! la réquisition enlève vos chevaux, vos équipages, et si vous vous plaignez... regardez bien qui vous écoute !

« Le chêne delà liberté, ce symbole de la révolution, qui

(1] Mercenerien. — Donunîs qui rirent do travail de cbaqae joor.

'i22 LES DERNIERS BRETONS.

devait êlrfl frrcffé sur le grand arbre du paradis terrestre, que vous a-t-il produit jusqu'à présent? — Esclavage et misère! vous voilà libres, il est vrai, égaux surtout; égaux en souffrances, égaux en déceptions.

« Vous dissimulez en vain , hommes de la révolution , vous "*»us parea de votre orgueil; mais votre esprit a bien de la peine i payer votre cœur : votre civisme est de la contrainte; un seul »{ heureux, mille souffrent et pleurent. »

Nous nous arrêtons dans ces citations , parce que le poème entier viendrait se jeter sous notre plume. 11 continue ainsi, plein d'élan, d'ironie, de sombre tristesse. A la description poétique de l'orage révolutionnaire , succèdent d'admirables regrets sur la ruine de la religion ; puis, tout-a-coup, comme saisie d'une colère sainte, à la vue de ces abominations qui souillent la patrie, la muse jette un cri de guerre , et appelle ceux qui sont encore à genoux a se laver et a s'armer du glaive.

« Laïques et prêtres , il faut prendre votre parti. Voyez à mourir et à combattre. Votre roi sur la terre, votre Dieu au ciel... tous deux ont été outragés! — qui les vengera?

« Oh ! si ce fui jamais un devoir pour le peuple de se lever, l'heure est venue; qu'il montre sa terrible figure! Bretons, tout chrétien est soldat pour la foi, tout soldat doit sa vie à Sun roi !

« Boi de France, séchez vos larmes ; plus de regrets, maître, nous mourrons, ou nous jetterons à bas les tyrans. Nos fronts vous serviront de marchepied pour remonter au trône, et vous y ramènerez la justice et la religion !

« Et vous, Br'îtons, à la Vendée !... C'est là que la fol est encore debout , ojuronnée de lauriers sanglants. Le vainqueur est là qui vous appelle, une main sur le sceptre, une autre sur l'Évangile. »

Le poème est terminé par un retour vers les souvenirs du pays et vers de douces espérances.

« 0 terre des Bretons , ô ma contrée chérie, ma contrée tant

pleurée;sol précieux, si douloureusement abandonné! je me sens tout frémissant d'avance à la pensée de te revoir. El pourtant, ô ma Bretagne ! je mourrais content sans avoir vu ton ciel si le passé renaissait en France.

» Bénie soit l'heure où une pareille nouvelle me sera apportée! Alors, ô mon Dieu ! dispose de ma vie!... que je prenne mon vol vers ton paradis ! De ma douce Bretagne où de la dure terre des Anglais la course ne sera ni plus courte ni plus longue, ô mon Dieu ! »

Telle est cette œuvre dont les informes lambeaux qui précèdent ne peuvent malheureusement donner une juste idée. Pour en sentir tout le charme, même dans l'original , il faut se mettre , comme nous nous sommes efforcés de le faire, au point de vue de l'époque et des auteurs, lï faut retourner pour un moment sa cocarde, écarter les préoccupations libérales, s'identifier a ces chaudes indignations de croyant, et juger en poète, non en homme politique. Nous autres, que passionne si vivement la religion de l'avenir, nous devons comprendre mieux que personne la religion du passé ; nous devons sentir que chez ces hommes, comme chez nous, il y eut croyance, amour, dévouement. Us avaient foi en leurs pères, comme nous avons foi en nos enfants. La différence entre leurs attachements et les nôtres fut dans les objets, non dans le sentiment ; ils combattaient pour défendre une tombe, et nous nous combattons pour protéger une berceau.

§11. — Poèmes philosophiques. — Xe Bitgtiel-fur. "Le Colloque. — Fables de Ricou.

La vieille littérature bretonne n'a point laissé d'ouvrage philosophique. Les peuples primitifs ne songent guère qu'à raconter leurs impressions ou les faits qui les ont I. 14

fauchés. Ils a'étudient riionime qu'avec le cœur. C'est aux peuples civilisés qu'il appartient de le disséqaer avec l'esprit. L'idée de formuler les devoirs n'a dû venir que le jour où les devoirs ont cessé d'être remplis. Les livres de morale sont contemporains, chez toutes les nations, des bagnes et des cours d'assises.

Aussi n'est-ce que dans les productions tout à ïait modernes de la littérature armoricaine que l'on peut trouver quelques ouvrages de ce genre, encore sont-ils en bien petit nombre, et, le plus souvent, imités du français.

Cependant, parmi ces ouvrages, il en est un qui jouit d'une grande réputation, et qui la mérite. Je veux parler d\i Buguet- fur (VEnhnl sage), attribué à Legall de Guimilliau. Ce petit livre est le Bonhomme Richard des Bas- Bretons, mais bien inférieur à l'admirable ouvrage de Franklin. Il n'y faut chercher ni cette science écononomique, si heureusement habillée en veste d'ouvrier par l'auteur américain, ni cette saillie si spirituellement triviale, ni surtout cet art de formuler qui cristallise, pour ainsi dire, la pensée. Le Bugueî-fur est une œuvre plus simple faite pour des hommes moins avancés.

Le Colloque, autre petit poème du mCme auteur, est uns satire assez vive des différentes conditions. Malheureusement, c'est comme le Buguel-fur, une œuvTe intraduisible. Les critiques que Legall y fait des vices habituels a chaque profession sont tellement appropriées aux mœurs bretonnes, tous les détails de sa satire ressortent telicmcnt de coutiunes locales impossibles ou futiles à décrire, qu'il faut être du pays, y avoir tenu ménage, pour goûter ses plaisanteries.

Dans le Colloque comme dans le Buguel-fur, on voit souvent percer contre les gens d'Église une ironie él^

gante qui rappelle la manière d'Erasme. Ainsi, en faisant le portrait de ces curés que l'on appelle tolérants, et qui font de Dieu un bon vivant incapable de gêner personne, Legall dit :

« Un bon cuvé, selon les gens du pays , c'est celui qui a la réputation de ne oas tenir à son argent et surtout de n'en point demander à ses paroissiens; qui dit des messes courtes cl fait de longs repas ; qe! sort de bonne heure de l'église, donne à boire et à manger à tous ceux qui vont le voir, et abandonne aux mauvaises gens le lioou sur le dos , sans le leur raccourcir ni le tirer rudement; mais s'ils ont un vrai prêtre qui veuille régler leur vie, obliger les mécliants à se corriger, et qui ne les absolve qu'après la pénitence, jamais ils ne l'aimeront; ils diront : — Le curé est trop méchant ; nous irons au vicaire.

Le questionneur. Mais un curé doit-il laisser à son vicaire le soin dé remplir sa propre mission ?

L'homme expert. Je ne puis vous le dife, mais pour le sûr, il lui laisse toutes les corvées. Il y a bien des curés qui ne confieraient pas à leurs vicaires la clef de leur cave , mais la clef du paradis, c'est autre chose. »

Plus loin, il dit en parlant des nonnes :

« Leurs yeux regardent haut, et leurs cœurs portent de grandes pensées ; elles n'estiment une chose qu'autant qu'elle peut les élever ; elles habillent leur orgueil de la robe blanche de l'humililé , elles sont les servantes de tout le monde, parce qu'elles ne peuvent être les maîtresses de personne, ce sont des anges de patience, mais qui ne peuvent pas souffrir la contradiction. »

Il n'est pas moins sévère pour les moines :

« L'état de moine est beau : le moine qui se livre à Dieu est un homme saiut et parfait, sa vie est pure, il fait envie aux anges. Mais la règle semble bien lourde à la plupart d'entre eux. Au lieu de rester dans leurs couvents, ils courent sans cesse, ils vont visiter les demoiselles et les dames nobles. Quand ils rentrent au couvent, ce ne sont qu'entretiens au parloir enlro

cm et de jeunes femmes. Que ce soit Dieu le sujet de ces conversations... tout le monde ne le croit pas. »

Nous passons sous silence le 3îîchel Morin de le Lac, le Geai de Saint- Jean, et plusieurs autres poèmes du môme genre, parce que ce sont des œuvres qui n'ont rien de breton. Les auteurs ont en vain pris le grand chapeau et les braies celtiques, le linge fin paraît sous l'habit campagnard.

Nous n'en dirons point autant des fables de G. Ricou. Ricou est le Burns de notre basse Bretagne, devenu poète sans études premières, et, ce qui est plus étonnant, poète moraliste ! Rien dans sa vie pourtant n'a aidé a cette vocation. Ses parents, qui étaient de simples journaliers, lui mirent la pioche en main dos que ses bras purent la manier, et depuis, il n'a point cessé de se livrer aux plus rudes travaux de la campague. Pauvre, même pour un pays où les plus riches n'ont que le nécessaire, Ricou a élevé, a grande sueur de son corps et aux grands tourments de son âme, une nombreuse famille qui commence à l'aider maintenant qu'il se fait vieux. C'est au milieu de toutes ces circonstances défavorables que son talent est né, s'est développé et s'est révélé. Il avait appris seul à lire et a é:>rire. Un recueil de fables en prose lui tomba entre les mains ; il fut saisi a cette lecture. Il y avait dans cette forme, à la fois philosophique et naïve, quelque chose qui convenait singulièremeat à l'esprit perspicace de Ricou, à ses dispositions sourdement frondeuses, à son langage sentencieux. Il songea aussitôt à faire des fables bretonnes. Mais, obligé de con<^acrer son temps au travail de la terre, il ne pouvait écrire que le soir. Quand l'inspiration venait le chercher jusqu'aux champSj il la renvoyait à la maison, lui donnant rendez-

vous pour après souper. C'était alors seulement, au bruit du rouet de sa femme qui lui filait ses chemists, du ribot de sa fille qui pressurait le beurre du lendemain, parmi les chants et les ris de ses garçons, lulinant les jeunes voisines rassemblées autour du foyer pour la veillée, que Ricou, retiré a l'écart, composait ses fables. Ce furent d'abord d'informes récits, sans liaisons et sans suite, dans lesquels les vers tombaient lourdement l'un sur l'autre, dépourvus de mesure. Jlais, avec la patience d'un prisonnier, Ricou revint sur ses ébauches grossières jusqu'à en user les aspérités. A la longue, chacune d'elles prit une forme mieux arrêtée; le vers, solidement encliâssé dans le récit, chatoya comme un diamant bien taillé ; tout s'anima, tout se teignit d'un coloris poétique. Dès lors, Ricou, devenu plus hardi, suivit de moins près son modèle. Il sentit que son esprit marchait seul et qu'il était temps de le laisser aller. Mais cette longue éducation de son intelligence, faite sans secours et par la seule puissance de sa volonté, avait duré vingt ans : Ricou était déjà vieux.

Ce fut en 1828 qu'un imprimeur de Morlaix, M. Guilmer, lui acheta son manuscrit, qu'il imprima sous le titre peu exact de Fables d'Esope, traduites en breton par G. Ricou. Les fables de Ricou ne sont pas plus traduites d'Esope que celles de La Fontaine : c'est une imitation libre et fort éloignée de l'original. Les moralités sont d'ailleurs l'ouvrage de l'auteur breton, qui exprime ses propres opinions, sans s'inquiéter des affabulations de son modèle.

Du reste, dans toutes ses imitations, Ricou a singulièrement ranvé la sécheresse du fabuliste grec. Esope repousse les détails, évite l'analyse des car.ictères, raconte le fait tout simplement, dans sa progression logique, ne- I. 14*

gligeant les ornements et ne s'occupant que de démontrer la moralité finale; Ricou suit une tout autre marclie.

Il m'a semblé qu'il serait curieux de présenter ici la même fable traitée par Esope, par Phèdre et par Ricou. La comparaison pourra donner une juste idée du genre de mérite de ce dernier. Je prends au hasard, pour cet examen, la fable du Loup et de la Grue, que je traduis sur les trois originaux grec, latin et breton.

Je commence par Ésope :

« Un os s'arrêta dans le gosier d'un loup. Il promit une ré- « compense à la grue si elle voulait plonger la tète dans sa gorge « et en arractier l'os qui y était arrêté. Celle-ci, qui avait un cou « fort long, ayant réussi à arracher los, réclamait sa récom- « pense. Alors, le loup s'étant mis à rire et à aiguiser ses dents : « — C'est déjà une assez grande récompense pour toi, dit-il, « d'avoir retiré ta tête de la gueule et des dents du loup sans « avoir rien souffert.

« Cette fable s'adresse aux hommes qui, une fois hors da « danger, remercient de cette manière ceux auxquels ils ont de» « obligations. »

A part le léger détail relatif au loup, s'étant mis à rire et à aiguiser ses dents, on voit qu'Ésope court a son but comme pourrait le faire un géomètre démontrant l'énoncé d'un t*héorème.

Voici maintenant la fable de Phèdre :

« Celui qui attend d'un raéchr.nt le prix d'un sçrvice renda « se trompe deux fois : d'abord, parce qu'il a obligé quelqu'un « qui ne le méritait pas, ensuite, parce qu'il aura grand' peine « à s'en retirer sain et sauf.

« Un hup rongeait un os qui s'arrêta dans sa gorge. Tcrjuré « par la souiïrance, il commença à engager chaque animal, par « ses pr( messes, à lui retirer ce qui causait son mal. Enfin, ses « serm^its persuadèrent la grue, qui conGa a sa gueule la Ion-

POÉSIES DE L:V BRETACNK. 229

« guear de son coa, et lui Gt celle périlleuse opération. Comrae « elle réclamait la récompeuse promise pour ce service : — Ta « es une ingrate, dit le loup, tu as retiré de ma gueule ta tête « saine et entière, et tu demandes encore une récompense ! »

Ici, il y a plus d'art que dans Esope. La concision énergique du latin ( que nous n'avons pu rendre dans notre traduction) est surtout remarquable. Il y a de la force et del'élcgance dans quelques expressions ; OS decorantUiU fauce cum hœreret; extrahere malum; gulœ credens coUi longitadinem. Mais, il faut le dire, ce style est un peu raide et impérieux ; il n'y a la ni bonhomie, ni simplicité. Phèdre vous tire, de prime abord, sa morale a bout portant, comme im coup de pistolet. Lisez Lafoataine, et vous verrez ce qui lui manque.

Mais voyons la version de Ricou :

« Un loup, mangeant un morceau qu'il trouvait de son goiit, « et se pressant de tout dévorer, avala un os qui lui resta dans « le gosier. Alors il se mit à courir de tous côtés, suppliant les « animaux , et en eberchant un qui consentit à lui remettre le « gosier en état. Mais aucun n'y voulait fourrer la patte. Tous « refusaient du même ton. — Celui-ci, disaient-ils entre eux, « est un glouton, il mangerait tout ce qu'il y a dans le pays; « le beau malbeur, vraiment, quand il crèverait !

« Cependant, à force de flatteries, de contes et aussi de pro- « messes, le loup engagea un grand oiseau, qu'on appelle grue, « à plonger sa tête dans son gosier. Lorsqu'il eut été ainsi soii- « lagé, la grue lui demanda sa récompense. Mais le galant se « mit à rire, et avec son air traitre * : — Tu es mon obligée, ma « belle, dit-il , puisque lu vis encore. Si je l'avris voulu, je « t'aurais coupé le cou lorsque tu as plongé ton bec dans ma « gorge ; ta es saine et sauve, remercie-moi !

« Faites quelque chose en fa\eur d'un méchsiit, et, pour

(1) Le vers breton est adrciraLle d'énergie, mais intraduisible. Liou an ireitonrach var e vin. — Le a^uleur de la tiaîlrise tur la face.

« unique paiement, vous aurez perle, raillerie et tourments « d'esprit. »

Je ne sais si la prévention m'aveugle ; mais le récit de Ricou me paraît de beaucoup supérieur a ceux de ses deux concurrents. Il n'y a rien, ni dans Ésope ni dans Phèdre, de relatif à cette mauvaise volonté des animaux, qui connaissent le loup et ne veulent nullement mettre la patte à son mal ; rien sur la gourmandise du malade , dont la mort ne ferait de peine à personne. Un grand oiseau qu'on appelle grue, dit Ricou, forme explicative qu'il emploie souvent avec une bonhomie campagnarde toute charmante. Il ne connaît pas cet oiseau, lui, il n'en a jamais vu dans sa paroisse; aussi vous le donne-t-il comme un oiseau étranger, qu'on appelle grue. — Cest une assez grande récompense pour toi d'avoir retiré ta tête des dents d'un loup , avait dit Ésope. — Tu es une ingrate, avait ajouté Phèdre, ce qui était déjà bien mieux ; Ricou renchérit encore. — Tu es mon obligée, ma belle., dit le loup a la grue , et il me semble qu'il y a dans cette exagération même de mauvaise foi une effronterie plus plaisante, une rouerie de meilleur aloi.

Remarquez bien qu'en citant la fable du Loup et de la Grue , je ne Pai pas choisie comme la meilleure du recueil breton; c'est peut-être môme une des moins remarquables. La plupart sont plus empreintes de la facilité ingénue qui fait le premier charme de ces compositions. Mais ce qu'il y a surtout de ravissant dans les failles de llicou, c'est la teinte paysanne et individuelle qu'il a donnée à ses récits et à ses moralités. Ainsi, après la fable du Loup et du Chien, il ajoute:

« Mieux vaut une pauvre petite chaumière sans couverture, « mieux vaut le pain noir de la campagne, que les mets délicats « mangés dans les châteaux; car là il faut apprendre à vivre eo

POÉSIES DE LA BRETAGxNE. 231

« pfur, en doutanre de toute chose ; là, plus do liberté, là il faut « dUiimuter les injures qu'on reçoit. »

Qui ne voit que le château dont parle ici Ricou , c'est la maison de viîle de son maître, où il est reçu debout et sans qu'on lui rende son salut ; grondé pour le reîarJ de son fermage, puis envoyé a la cuisine avec les valets I Là, en effet, plus de liberté; là il faut dissimuler les injures que l'on reçoit.

Afin de donner une idée complète du mérite de Rlcou, nous ajouterons, pour terminer, la traduction de deui de ses fables.

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