U CROIX DU CHEMIN
« Un petit oiseau chante au grand bois ; jaunes sont ses petites ailes, son corps rouge, sa tête bleue; un petit oiseau chante à la cime du grand arbre.
« Il e<t descendu de bien bonne heure sur le bord de notre foyer, comme je disais mes prières. — Bon petit oiseau , que cherchez-vous ?
« Il m'a tenu autant de dous propos qu'il y a de roses dans le buisson. — Prenez une compagne, mon ami, que je réjouisse votre cœur.
[i) Nous empruntons ce sône au Barsas-Breis,
« J'ai va prés de la croix du cbcrain, lundi, une jeune fil'e belle coninie les saints; dimanche, j'irai à la messe et je la verrai sur la place.
« Ses yeux sont plus clairs que l'eau dans un verre ; ses dents blanches et pures, plus brillantes que des perles.
« Et ses mains et ses joues fraîches, plus blanches que le iiiit qui coule dans le vase noir ; oui ! si vous la voyiez , doux ami , elle chômerait votre cœur.
« Quand j'aurais autant de mille écus qu'en a 'e sire de Ponkalek ; oui ! quand j'aurais une mine d'or, sans la jeune fille, je serais pauvre.
« Quand même il croîtrait au seuil de ma porte, au lieu do verte fougère, des fleurs d'or; quand j'en aurais plein mon courtil , peu m'importerait sans ma douce.
« Chaque chose a sa loi ; l'eau coule de la fontaine ; l'eaa desgend au creux du vallon ; le feu s'élève et monte au ciel ;
« La colombe demande un petit nid bien clos ; le cadavre demande une tombe, et l'âme le paradis ; et moi, votre cœur, chère amie.
« J'irai tous les lundis matin, sur mes genoux, à la croix du chemin ; j'irai à la croix nouvelle, en l'honneur de ma douce amie. »
Du reste , nous l'avons dit plus haut , nul autre genre ne convient autant que le sône au génie des Bretons , et il n'en est aucun dans lequel leurs poètes aient mieux réussi. Aussi serait-il impossible de dire combien de ces chants mériteraient la traduction. 11 n'est point de paroisse , point de village , point de ferme , où l'on ne répète quelque délicieuse élégie, œuvre d'un ami ou d'ui! parent, et que la tradition transmet de génération en génération. Le sône est le roman de la Bretagne : c'est l'inspiration jeune et amoureuse , c'est la littérature des femmes et des adolescents. Toutes ces pièces sont san-titres et n'en peuvent recevoir. Ce sont d'intimes songeries, de douces plaintes, roulant toujours, a peu près, sur
îe même sujet; des légèretés de jeunes filles, des refus de parents , des désespoirs de kloareks ; quelquefois de courtes ivresses d'amour, de longs et suaves adieux murmurés au clair de la lune , comme ceux de Juliette et de Roméo ! Le sône ne sort point de la. ]\Iais dans ces cadres peu variés il enserre toute une phase de l'existence du Breton ; il résume toutes ses aspirations juvéniles , toutes les cliimères sentimentales de son premier âge. C'est le monde, invisible à la foule, qui se révèle au jeune homme dans ses premiers rêves : univers enchanté , où les oiseaux , les fleurs , les étoiles , ont un langage intelligible et harmonieux, où tout prend ime poétique attitude, où l'on effeuille son cœur au vent comme une fleur épanouie , où les sacrifices rendent joyeux , où les larmes sont un trésor dont on jouit en secret , où tout enfin est délicieux et céleste, même la douleur ! — Le sône , c'est tout cet univers décrit dans ime langue paysanne , sous des formes inattendues a force de simplicité, et avec cette ravissante gaucherie , plus charmante que la grâce elle-même 1 Mais traduire un sône!... A-u tant vaudrait essayer de dire , avec des mots , l'accent d'une voix , l'expression d'un regard 1 A ceux qui ne peuvent les lire dans la langue même, nous dirons de parcourir les plus belles pages de la Marie de Brizeux ; ce ne sera pas le sône encore , mais ce sera un de ses plus suaves reflets ; ils n'auront pas entendu la voix , mais ils auront pu la deviner en entendant son plus doux écho.