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CHAPITRE IV

T&AGSa>X£S.

Ci. — Caractère des tragédies bretonnes, — Jacob. — Le? principales tragédies bretonnes. — Saint Guillaume.

Nous avons parlé i de l'existence de vieux drames nationaux , écrits en langue celtique, conservés dans la mémoire d'un petit nombre d'hommes du peuple, et que l'on représentait encore de temps en temps. Nous allons faire connaître ces ouvrages bizarres qui, bien qu'altérés par le temps et les transmissions orales, ont conservé une physionomie originale et curieuse.

Les tragédies bretonnes qui, à notre connaissance, ont survécu à l'oubli, sont en assez grand nombre ; nous citerons les suivantes : Saint Guillaume, comte de Poitou, les quatre fils Aymon, Jacob, Sainte Tr iffine, Pharaon, Sainte Barbe (mystère imprimé dans le seizième siècle), Charlemagne^ Sainte Nonn, la Création du monde *. Nous ne parlons pas dos Amours du Vieillard, comédie mentionnée par dom le Pelletier, ni du drame iulilulé : Tragédie sacrée commencée au Jardin des Oliviers jusqu'à la montagne du Calvaire, ni de celui connu sous le nom de la Passio^i et Résur-

(1) Poéties populaires de la basse Bretagne.

(2) Sainte Konn déié publiée avec le texte et la traduction de M. Legonidec. Quant à la tragédie de la Création du monde, nous no la connaissons pas ; mais nous savons qu'un manuscrit de cette œivre curieuîe se trouv; aus mains de M. Aurélien de Courson, auteur de VHistûire des origine» det inslituiions des peuples de la Gaule armoricaine el de la Bretagne imultiire.

reciion de Jésus-Christ, parce que nous n'avons pu, malgré tous nos efforts, nous procurer aucune de ces pièces. Toutes ont cependant été imprimées vers le eommencement du seizième siècle.

Parmi les tragédies bretonnes, une seule porte la date de 1530. C'est Sainte-Barbe. Les autres, manuscrites ou récemment imprimées, n'ont conservé aucune désignation en chiffres de l'époque où elles furent composées ; mais, à défaut de dates, il est mille indications de celte époque. Ainsi , par exemple , dans Saint Guillaume comte de Poitou, un personnage, en énumérant les moyens de perdition indiqués aux femmes par Satan, parle du fard comme d'une récente invention. Or, le fard s'introduisit, comme on le sait, en France avec les Italiens de la cour de Médicis. Dans la même pièce, il est souvent question de l'hérésie de Luther, que l'auteur confond avec le paganisme et la religion de Mahomet, ce qui suppose que le protestantisme était récent, et n'avait point encore pénétré en Bretagne, sans quoi l'ignorance du dramaturge, à cet égard, n'eût point été possible. Au commencement de la tragédie de Sainte Triffine, le roi Arthur fait une énuméralion complète des villes de Bretagne qu'il a sous sa domination, et dans cette énumération ne se trouve point Lorient. Cet oubli ne peut s'expliquer qu'en admettant que le d:ame est antérieur a la fondation de cette ville, qui est en effet moderne. Dans Jacob, on voit les Hébreux jouant du rebec (reierf), et l'on sait qu'à la fin du seizième siècle, le rcbec n'était plus en usage. Il fut remplacé par le violon (vyolons) '. Dans la même tragédie, mille détails viennent révéler les mœurs

(1) C'est h tort que Grégoire de Rosfemen, dans son Dirtionnalre breton, donne pour iradaclion du mot violon les mots reOed et vyolons indifférem- Bent. Le dernier de ces mots, qui est le seul en usage, a évidemment remplacé l'autre) qui est beaucoup plus aDcieo) et i^ui désignait ua iustiumeut dif creot*

féodales de l'époque à laquelle le poète dut écrire. Putiphar, nommé gouverneur par Pharaon, explique à Joseph, devenu son esclave, ce qu'il aura à faire, et lui dit : — «. Il te faudra fourbir mes armes et mes éperons, soigner mes beaux coursiers de guerre... Ils sont hauts et robustes, et dans toute l'Egypte il n'en est point de pareils. » Plus tard le même Joseph monte en grade. — « Il est chargé d'accompagner sa maîtresse l'épée au côté avec le chapeau à plumes. — L'auteur l'a évidemment transformé en page du seizième siècle. Du reste, tout le drame de Jacob reflète l'époque à laquelle il fut composé. C'est un mélange curieux de religion, de mythologie, d'amour naïf et de voluptés licencieuses. On en jugera par la scène suivante, que nous traduisons d'autant plus volontiers, que nous ne reviendrons plus sur cette tragédie qui, à beaucoup d'égards, mériterait cependant d'être analysée.

La princesse Putiphar, après avoir dit qu'elle ne pouvait résister aux flèches cuisantes de Cupidon, et qu'elle était bien malheureuse, parce que les fantaisies de Joseph n'étaient point sur cette ferre, se résout à tout tenter. Elle fait appeler le jeune esclave ;

« — Joseph , prenez votre épée et suivez-moi. Je veux me promener. L'air est pur aujourd'hui, et votre présence me réjouit.

Joseph. Je suis prêt et à vos ordres, princesse.

La princesse, le regardant avec tendresse. Joseph !... que vous êtes beau ! Vos regards me prennent , ils m'enlacent , ils m'isolent de tout, et je suis enfermée dans leurs rayons commo dans UD cachot.

Joseph. Princesse... je ne sais que vous répondre!... mes regards sont uniquement occupés de mes devoirs, et n'osent se porter sur vous.

La princesse. Vous ne me comprenez pas, Joseph 1... Ohl ce n'est point ua reproche que je vous fais ; laissez là tous cc^- I. c y.

devoirs domestiques. Si vous saviez combien je vous aime ! Je veux vous rendre l'être le plus heureux de ma maison ! {Après un silence, avec impétuosité.) Joseph! Joseph! embrassemoi !

Joseph. Princesse, je respecte trop votre rang et le prince votre époux.

La princesse. — Joseph ! embrasse-moi !

Joseph. Ce serait un crime.

La princesse. Ce qui est un crime, c'est de me refuser!... Tu ne vois donc pas que je souffre? Si tu savais comme mon amour me brûle !

Joseph, avec horreur. Ah ! mieux vaudrait pour moi n'être pas né.

La princesse. Je ne me rebuterai pas , Joseph ! tu comprendras enfin le bonheur qu'on t'offre, et l'honneur qu'on te fait. Déjà ton œil s'adoucit, ton front pâlit. (Elle approche de lui.) Mon plus aimé, écoute-moi. Sais-tu que le sommeil m'a abandonnée? Sais-tu que ta froideur me déchire le cœur?

Joseph. Princesse, je ne puis vous comprendre. Je ne puis croire que vous veuillez trahir votre noble époux et perdre mon âme !...

La princesse, avec une colère retenue. Joseph !... laissezmoi vous aimer !... ne repoussez pas le cœur qui vous cherche; je sais chérir qui m'aime ; je sais aussi punir qui me blesse ; renoncez à ces résistances...

Joseph. Madame, prenez mon épée et percez-moi le cœur. Plutôt mourir que de commettre un crime !

La princesse. Pardonnez-moi , esclave, de vouloir attenter à votre pureté!... Joseph! toutes tes paroles m'irritent sanri éteindre mon amour; ne me rends pas furieuse. Je souffre, Joseph! un baiser !... Joseph... viens... ma couche est là!... (Joseph fuit.) Ah ! lâche, tu veux me fuir?... (Elle le saisit par son manteau.) Au secours, mes gens, au secours ! (O/î arrive.) Vous voyez, cet homme voulait me faire violence... son manteau m'est resté... a

Joseph est arrêté ; le sommelier de Putiphar lui dit : — « Mesiire Joseph, rendez votre épée! » — li iui faii

observer « qu'il a eu tort de chiffonner le tablier de ma- « dame, que ce n'était pas le moijen de rester le favori « du prince ; » après quoi il le conduit en prison.

Cette scène a pu donner au lecteur une légère idée des drames bretons. Ce qui les distingue, comme toutes les autres poésies celtiques, c'est surtout la sincérité ; un tact instinctif a défaut d'art. On a pu remarquer déjà dans les poèmes chantés quelle crédulité de cœur accusaient généralement la gravité enfantine des détails et ce mélange charmant de grandes et de petites choses, de délicatesse sentimentale et de plaisants préjugés ; mais tous les caractères déjà observés vont se dessiner d'une manière bien autrement arrêtée dans les tragédies populaires. A toutes les époques, en effet, les pièces de théâtre sont les peintures les plus vraies des caractères et des croyances. Les autres compositions ont toujours quelque chose d'individuel ; mais les drames sont les poèmes de tout le monde. Pensés devant la grande image du peuplejuge, ce sont des œuvres faites pour la foule et qui lui appartiennent. Pour qu'ils remuent celle-ci dans ses entrailles, il faut qu'ils lui parlent le langage qu'elle comprend , qu'ils caressent les fantaisies qu'elle aime. L'auteur dramatique est un médecin poétique qui donne sa consultation sur le siècle ; applaudi s'il a trouvé les malaises et les plaies, hué s'il parle de maux que l'on ne ressent pas. Non que la conception tragique doive nécessairement, pour être comprise, reproduire des faits habituels ou même vraisemblables ; mais il faut que la combinaison la plus fantastique réponde à une pensée des spectateurs, sinon a un fait existant; il faut que le roman offert aux yeux de tous ait existé dans le cœur, sinon dans la vie du plus grand nombre ; car ce que le peuple va surtout chercher au théâtre, c'est un aliment à cette avidité da

romanesque qu'il ne peut satisfaire dans le moncTe réel"; tout ce qu'il ne peut dépenser d'imagination, d'intelligence ou de passion dans son existence positive, il vient l'apporter au théâtre; là, si j'ose le dire, est la caisse d'épargnes de ses sympathies et de ses haines.

Les théâtres nationaux sont donc les documents les plus précieux de l'histoire psychologique des peuples, et c'est sous ce point de vue, encore plus que sous l'aspect littéraire, que nous croyons intéressant d'examiner les tragédies bretonnes qui ont survécu à l'oubli.

On devine d'avance qu'ici l'espèce de placidité habituelle aux compositions celtiques se trouve quelque peu modifiée. La forme même du drame a dû faire sortir la poésie bretonne de la sentimentalité et enflévrer ses allures. Ce n'est plus la méditation contemplative d'une intelligence repliée sur elle-même, qui s'étudie, s'analyse et se peint a loisir; c'est le choc de l'homme contre l'homme, c'est le sentiment personnifié et lancé dans la mêlée. L'action traduit et accompagne l'idée. Les vers du poète ne sont plus seulement des vers, ce sont des êtres qui vivent, qui parlent, qui agissent. Et cependant, ne croyez pas que le Breton perde, dans le drame, son accent propre et tombe dans la turbulence! Non; au milieu même des aventures les plus extraordinaires et des plus orageuses traverses, il conserve son langage plus résigné qu'impétueux, ses élans plus attendrissants qu'emportés. Vous retrouverez toujours la peau granitique du dur Armoricain, cet accent qui vient du dedans, jamais du geste ni de l'attitude, et qui vous fait monter les larmes du cœur aux paupières, mais sans crisper les nerfs. C'est, en ua mol, du drame sans cri subit, sans brillante repli-

que, sans aucun de ces sublimes mouvements qui, avec un mot, vous arrachent l'âme.

Ce manque de vivacité, de passion soulevante, est dans lestragédies bretonnes un vice radical. Malgré leur peu d'expérience artistique, leurs auteurs grossiers ont senti ce défaut, ils ont même essayé de le combattre ; mais, outre qu'ils manquaient d'adresse pour y parvenir, ils luttaient contre leur propre nature ; aussi ont-ils échoué complètement. Us ont essayé de remplacer l'animation nerveuse qui leur manquait par la multiplicité des faits et par l'entassement des incidents ; mais loin de tirer avantage de cette manière de procéder ; ils se sont trouvés entraînés perpétuellement hors de leur sphère. Poètes élégiaques avant tout, ils se sont perdus dans ces combinaisons compliquées, dans ces accessoires embarrassants qui demandaient de l'habileté plus que du génie. On eût dit le paysan du Danube chargé de faire de la diplomatie et de louvoyer entre les protocoles. Aussi se sont-ils lourdement empêtrés dans mille incidents dont ils n'ont pu se tirer que par l'obscur ou l'absurde. Saint Guillaume est un remarquable échantillon do ces malheureuses tentatives faites pour corser le drame breton.

Du reste, hâtons-nous de le dire, assez peu d'auteurs ont essayé ces innovations. Presque tous ont suivi la marche accoutumée, et l'espèce de poétique établie par leurs prédécesseurs.

Or, rien de plus simple que cette poétique. Toutes ses règles peuvent se réduire à une seule : mettre les faits en action et en oublier le moins possible. Du reste, né unité de li^j ni unité de temps. D'une scène à l'autre, vous ^ssez du Poitou en Turquie, de Paris dans l'Asie Mineure,

et le drame contient parfois l'histoire de trois générations. L'unité d'intérêt, au contraire, est toujft ivs, scrupuleusement respectée. On peut même dire que l'observation de cette règle est portée jusqu'à l'exagération. Tous les personnages se groupent confusément , et sans valeur individuelle , autour d'une figure unique plutôt que principale. Mais cela se comprend. L'unité d'intérêt est une révélation d'instinct, bien plus qu'une règle aristotélique. Nulle part elle n'a dû être plus scrupuleusement révélée que dans les littératures naissantes et chez les peuples primitifs. La, en effet, elle dut être nécessaire , et au poète encore trop inhabile pour suivre à la fois plusieurs pensées, et à la foule trop peu intelligente pour partager, en même temps, son attention entre plusieurs personnages. Ce n'est que plus tard, lorsque l'art s'est assoupli par l'usage, lorsque le peuple, plus prompt d'intelligence, s'est fait devineur et blasé, qu'il a fallu orner cette nudité grossière, encadrer l'égoïste et fatigante personnalité du drame, la déguiser sous les accessoires brillants, et reposer du héros par l'intérêt jeté sur ceux qui l'entourent. L'unité est alors devenue la prééminence d'une seule pensée sur les autres, et non l'anéantissement de toutes au profit d'une seule. L'art a été le groupe harmonieux de Laocoon, au lieu de la solitaire et monotone statue de Memnon.

On devine d'avance qu'aucun artifice ne préside à la distribution des scènes dans les drames dont nous nous occupons ; ce sont des chapitres qui se suivent pour la pensée, presque jamais pour l'action. On voit Pharaon sortir d'un côté du théâtre en ordonnant de poursuivre les Hébreux, pendant que Moïse entre de l'autre côté ayec son peuple, et s'écrie: « Voilà la mer Rouge, ô

mes fils I qui nous donnera des ailes ponr passer audelà f » Comme dans Homère , il arrive souvent qu'un inférieur reçoit un ordre , écoute un discours , puis le répète vers par vers un peu plus loin. Au total , les tragédies bretonnes ne sont autre chose que des légendes dialoguées.

Chaque acte commence, a la manière des anciens, par un prologue, dans lequel un acteur vient solliciter la bienveillance du public et raconter ce que va contenir l'acte qui suit. Ce prologue, mêlé d'élans d'enthousiasme et de passages railleurs , a cela de bizarre , que l'auteur semble parfois y parodier ses propres conceptions,

« — Vous verrez , dit l'acteur dans un des prologues de Sainte « Triffine, commeal la princesse se perd pour êlre allée se pro- « mener au bois ; ce qui prouve, jeunes filles, qu'il n'est point « bon de chercher les mûres le long des fossés ; vous verrez « comment elle est condamnée pour avoir été embrassée de « force ; ce qui prouve, jeunes filles, qu'il faut se laisser faire de « bonne volonté. »

Il est à remarquer aussi que les prologues débutent toujours de la même manière; les deux vers qui les commencent sont sacramentels.

« — Réunion de chrétiens, assemblée honorable, nous vous a prions à deux genoui de nous écouter avec bienveillance. »

Viennent ensuite quelques compliments plus ou moins heureusement tournés, des témoignages de respect dans lesquels se révèlent, d'une manière curieuse , l'esprit du temps et le caractère breton.

« C'est à vous que je m'adresse d'abord, dit l'explicateur dans « Sainte Trifjiv^' urètres et religieux, à vous qui êtes les reprê-

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« sentants de Jésus-Christ dans cette vie, puis à vous, messieurs « de la justice, puis à ceux qui ont droit de police sur le peu- « pie, enfin à vous tous qui êtes ici présents. »

Un usage bizarre , et dont nous ignorons le motif et l'origine , voulait aussi que l'acteur qui récitait le prologue fît , de quatre vers en quatre vers , une évolution autour du théâtre , suivi de tous ses compagnons. C'est ce qu'on appelait la marche. Pendant ce temps rebecs « et bignious doivent sonner , n comme nous en avertit la note d'un des vieux manuscrits que nous avons sous les yeux.

De tout ce que nous venons de dire on a pu conclure déjà que les tragédies bretonnes étaient des œuvres spéciales et dignes d'être étudiées. Nous allons maintenant nous efforcer de les faire connaître dans leur exécution et leiu's détails, Nous prendrons , parmi les dix ou douze drames celtiques que nous connaissons , les trois pièces les plus remarquables : ce sont : Saint Guillaume comte de Poitou , les quatre fils Aymon, Sainte Triffine.

Saint Guillaume , c'est le drame d'imagination ; les Quatre Fils Aymon, le drame historique; Sainte Triffine , le drame pieux. Le premier est un roman, le second une chronique, le troisième une légende. C'est annoncer d'avance l'immense supériorité de ce dernier sur les autres.

Nous avons dit , en parlant des chants bretons, quels étaient les poètes de ces compositions originales ; des meuniers , des tailleurs de campagne , des mendiants, de pauvres clercs ! Tels doivent être aussi les auteurs des tragédies dont nous allons parler. Ce fut sans doute dans quelque bourgade isolée du Léonais , pendant une de ces

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longues veillées d'hiver qui se prolongent devant les feux de bruyère, qu'un kloiàrek malade, revenu au foyer natal et tourmentant sa pensée dans le calme d'une méditation llévreuse, conçut ce drame de Saint Guillaume, comte de Poitou. Enlevé subitement aux études arides , démailloté des règles de son Despautere , il sentit peut-être tout-àcoup son imagination prendre des ailes ; et, tout en écoutant le grésillement de la flamme, le rouet de sa mère, ou la voix monotone d'une sœur idiote , il lui sembla peut-être ouïr des révélations étranges. Il crut voir , au milieu de la fumée de l'âtre, les étincelles prendre l'apparence de visions brillantes, ses rêveries revêtir soudainement un corps et se mouvoir! Alors, ravie en extase, son âme jeune et aspirante se rêva dans le corps de quelque fier seigneur, ayant à lui l'or, les femmes, et modelant la vie à ses désirs , comme le potier sa terre ; alors il se figura le monde entier, avec toutes ses joies , toutes ses gloires , abattu à ses pieds comme un ennemi à sa merci ; et, ivre de sa puissance et de sa richesse imaginaires , il se roula, en idée , dans les jouissances terrestres ; il savoura la tyrannie , goûta avec rage au péché, se satura des bonheurs qui damnent ! . . . jusqu'à ce qu'au milieu de cette frénétique ivresse, née de désirs si longtemps comprimés, un triste tintement de la cloche du village ou un saint verset , psalmodié plus distinctement par sa sœur , ne vînt l'arracher aux hallucinations mondaines, lui parler de pénitence, et le jeter à deux genoux sur l'âtre, frappant sa poitrine et confessant ses mauvaises pensées.

Et si ce n'est point ainsi qu'a été fait le drame de Saint Guillaume , du moins est-il certain que la double inspiration païenne et catholique a dominé tour à tour le poète , car elle se manifeste dans toute son œuvre. Ce

comle de Poitou sent trop le rusire et rappelle trop les ambitions de village pour ne pas être le rêve de quelque pauvre paysan , soupirant d'abord après les jouissances , puis pénitent de ses impures pensées. Saint Guillaume , c'est à la fois le péché et le repentir incarnés ; c'est une construction à deux façades, et qui présente comme deux habitations opposées ; il faut traverser le mauvais lieu pour arriver à la cellule du saint.

Nous avons dit comment l'idée de cette tragédie avait pu venir a un pauvre Kloarek ; mais nous n'avons point parlé des difficultés que dut lui présenter la conception du plan et la disposition des détails. C'est toujours chose malaisée à bâtir qu'un drame purement d'imagination. Dans une pièce historique , du moins , on peut se servir des échasses de l'histoire pour grandir ses personnages ; on a les mots célèbres , les grands noms , les traits de mœurs , la couleur locale , enfin tout ce faux sable d'or dont on saupoudre une œuvre pour lui donner de l'éclat. A défaut de génie, on se rabat sur les chronologies et les mémoires. On découpe dans une vieille chronique la silhouette de quelque belle figure ; on l'encadre proprement dans un médaillon à cinq compartiments, on écrit au-dessous un grand nom , et l'on a de la tragédie historique fabriquée à i'emporte-pièce, comme on en a tant vu autrefois , comme on en voit davantage de nos jours. Mais le drame d'imagination offre plus de difficultés. Alors même que vous avez trouvé un nom qui puisse vous servir de clou pour suspendre votre tableau y il ne vous reste pas moins à inventer le roman , les caractères , les événements. — Et que sera-ce donc si, poète ignorant et fruste, vous ne connaissez rien en dehors de la route qui vous a conduit du village au séminaire ! si vous ne savez des hommes que ce qu'aura pu vous en ap-

prcnclrc le curé qui vous a calécliisc ou le professeur qui vous a expliqué Virgile ? Concevez-vous quel abîme dut s'ouvrir tout-a-coup devant les yeux du poète breton , quand cette idée lui vint de créer un drame complet, avec la vie, l'action, la parole, et armé de toutes pièces ? Créer un drame ! c'est-à-dire personnifier et mouler les passions , les combiner entre elles , les débrider et les jeter dans la mêlée humaine ; les associer a des faits vraisemblables, les subordonner aux temps , aux lieux, aux conditions ! . . . et faire tout cela , lui qui ne savait rien des passions du monde , lui qui ne connaissait ni les temps , ni les lieux , ni les conditions. Eh bien , le poète ne s'étonna pas de ces mille obstacles ; disons mieux , il n'y songea pas. C'est une naïveté ordinaire au génie de n'avoir point conscience de son ignorance. Que lui importait, en effet, de ne pas connaître la cour, d'ignorer où se trouvait le Poitou, et en quelle année vivait saint Guillaume , de ne pouvoir dire au juste quel était le nom de sa capitale , et si elle était à plus d'une portée de fusil de Rome? Son ignorance était une richesse; elle lui faisait table rase pour ses conceptions. Son drame n'est-il point d'ailleurs un drame d'imagination? Il inventera tout, même l'histoire, même la géographie. Il placera le Poitou entre la Turquie , la Perse et l'Hibernie , pas trop loin de la Flandre. Au sultan et au schah de Perse il fera invoquer indifféremment Luther, Apollon ou Mahomet. Milan deviendra une ville de Poitou, et saint Guillaume ira, entre ses deux repas , jusqu'à Rome , demander au pape raison d'une excommunication. Appuyé sur cette robuste ignorance , l'auteur déroulera sans gêne et sans scrupule son action dramatique, courant au seul développement de sa pensée , enjambant les invraisemblances , ttîarchant sur les absurdités avec un sang-froid qui ôte

même le pouvoir d'en rire. Je vous le dis , une telle œuvre sst admirable à étudier , car les anachronismes , les contre-sens sont autant de révélations précieuses ; ils datent l'œuvre et la timbrent.

fIN DU PP.EUIER TOtQUlt.

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