EXPEDITION DE LÔTHAIRE EN FLANDRE
marcha alors rapidement sur la Flandre et, en quelques jours, s'empara sans coup férir d'Arras, de Douai, de Saint- Amand et de tout le pays jusqu'à la Lys. Il n'alla pas plus loin : des négociations s'engagèrent entre lui et les seigneurs flamands par l'entremise de Tévêque Roricon, et aboutirent très vite. Les Flamands firent leur soumission * , mais Lothaire abandonna la Flandre à Arnoul II et à Baudoin, à condition de garder ses conquêtes *. C'était de beaugermain d'Arnoul 1«', étant fils de Raoul frère cadet de Baudoin II (Raoul de Cambrai, Introd., p. 19). — Cette généalogie, due à un moine de Saint-Pierre de Gand du xi« s., me paraît d'ailleurs contenir des éléments empruntés à une source épique. On sait en effet qae Baidzo (Bauces) devint rapidement un personnage légendaire {Raoul de Cambraiy Introd., p. 19, n. 4). Néanmoins cette généalogie doit contenir une part de vérité puisque deux diplômes de Lothaire du 5 mai 967 (voy. p. 58) mentionnent son cousin Baudoin (Bauces) comme tuteur du jeune Arnoul II.
1. Flod., Ann., (à 965): « Arnulfo quoque principe decedente, terrain « illius rex Lotharius ingreditur et proceres ipsius provintiae, me- « diante Roricone praesule Laudunensi, eidem subiciuntur régi. » Cf. plus haut, p. 46, n. 3. — Richer (III, 21): « Quo etiam tempore Arnulfus a Morinorum princeps hac vita decessit. Cujus terram Lotharius rex « ingressus, filio defuncti liberaliter reddit eumque cum militibus jure <c sacramentorum sibi annectit. » Pertz met en note : « Hic Flodoardi a Annalibus deficientibus reliqua auctor proprio Marte conscripsit. » C'est à partir de cet endroit, en eiTet, que Richer cesse de mettre en œuvre les Annales de Flodoard et nous donne des renseignements originaux.
2. Dudon de St-Quentin prétend que ce fut Richard, duc de Normandie, qui réconcilia Lothaire et Arnoul II, et qu'il força le roi à rendre à celui-ci ses conquêtes. (Éd. Lair, p. 294): « F'iandrensis « cornes, Arnulfus nomine, sprevit Lothario régi eo tempore militare « et servire. Lotharius igitur rex huju^ rei animositate, ascita hos- <K tili Francigenarum Burgundionumque manu, Atrebatum obsedit et a coepit, caeterasque munitiones ad Leisc usque fluvium sibi subju- « gavit. Hujus infortunii dolore moestus, comes Arnulphus petiit « Ricardum ducem supplex et devotus ut pacificaret se cum rege et « Francigenis principîbus. Ricardus vero benivolo consuetae pacifîca- « tionis habitu pollens, hujus damni negotio contra regem ad placitum a pergens, pacifîcavit cum rege comitem Amulfum coegitque reddi « illi nimiae precationis affectu Atrebatum. » Le récit de Dudon est tout à fait dépourvu de vraisemblance. Il est démenti par ce fait que nous voyons le 5 mai 967 Lothaire accorder deux diplômes à Baudoin et Arnoul dans Arras même (voy. p. 58); en 976 le roi est encore à Douai (vey. ci-dessous). — Quant à Tabbaye de Saint-Amand, loin de la restituer, il la vendit en juillet 968 à Rathier de Vérone (Folcuin, Gest. Abb. Lobiens., Mon, Germ. SS., IV, 69.) — MM. J. Lair (p. 294, note a) et Matthœi (p. 35), tout en admettant la fausseté du témoignage do
48 PAIX AVEC LA FLANDRE î%h]
coup le parti le plas sage. La paix étant ainsi conclue \ Lothaire retourna à Laon, laissant en Flandre sa mère Gerberge et son frère Charles qui l'avaient accompagné dans son expédition *. Ils ne tardèrent pas d'ailleurs à le rejoindre, et, au mois de mai, Lothaire, Gerberge, Charles, accompagnés d*Odelric et d'Hathuide, se rendirent à Cologne auprès d'Otton P«- \
Dudon pour Tannée 965 ou 966, ont très ingénieusement essayé de prouver sa véracité pour Tannée 978. Nous discuterons ce système quand le moment en sera venu. Contentons-nous de dire ici qu'il suffit de comparer Dudon avec les Annales flamandes (voy. p. 46, note 3) pour se convaincre que son récit s'applique aux événements de 965 et non de 978. Certains termes sont presque les mêmes. Par conséquent nous rejetons absolument son témoignage aussi bien pour 978 que pour 965 ou 966.
1. Vraisemblablement à la fin d'avril 965. Kalckstein veut absolument que l'expédition de Lothaire en Flandre n'ait eu lieu que Tannée suivante 966, parce que les Annales Elnon, min. et Tomacenseê donnent cette date. Mais ces annales ne sont pas infaillibles comme K. semble le croire (p. 317, n. 2). C'est ainsi qu'elles se trompent d'un an sur la mort d'Arnoul le Vieux. Si succinct que soit le récit de Flodoard, il est impossible de ne pas voir qu'il concerne le même événement que celui qui est rapporté par les Annales flamandes (cf. p. 46, n. 3 et 47, n. 2) et, pour la sûreté chronologique on nous permettra de préférer l'autorité de Flodoard. Diimmler (^Otto der Grosse^ p. 395) date de 965. Ajoutons enfin que le 29 octobre de cette année 965 le frère de Lothaire, Charles, était à Saint-Pierre de Gand et souscrivait une donation faite à ce monastère par Baudoin Baldzo a pour le salut de son seigneur Arnoul «. (Van Lokeren, Chartes de Saint- Pierre de Gand, p. 52), preuve évidente que la paix était alors conclue entre le roi de France et le comte de Flandre, et par suite que l'expédition de Lothaire est bien d'avril 965.
2. Flod., i4nn., 965 : « Quo Laudunum repetente, mater ipsius Ger- « berga regina, cum filio Karolo puero ibidem remansit. » Ce passage, si on le rapproche de la charte qui nous montre Charles à Gand le 29 oct. 965 (voy. note précédente), donne une certaine vraisemblance à l'hypothèse émise par Kalckstein (sans, d'ailleurs, Tappuyer d'aucune preuve) que la Flandre put être destinée un instant à former une sorte d'apanage en faveur de Charles (voy. Kalckstein, p. 313.)
3. Flodoard, Ann., à 965), et le Contin. de Reginon. — La présence d'Hathuide est assez douteuse, n'étant rapportée que par Sigebert de Gembloux. Hathuide est morte, soit un 10 mai {NecroL Mersehourg. et Essen), soit un 16 août {Necrol. Eptemac, voy. Lacomblet. Arch, /*. Geschichte d, Niederfheins, VI, 67 et 74), soit plus probablement un 9 janvier (Obituaire de Saint-Germain-des-Prés^ dans Notices historiques de la Société de Vllist. de France, p. 25), mais Tannée est inconnue. Diimmler (Otto der Grosse, p. 371, n.9) et Kalckstein (p. 315, n. 1), sous prétexte que Ton n'a plus de renseignements (autre que
[965] CES CAROLmaiENS A COLOGNE 49
Otton, de retour de Rome depuis le commencement de Tannée 965, tenait en Franconie et en Lorraine des plaids brillants qui affermissaient son prestige dans ces pays troublés. Le 2 février, il était à Worms auprès de son frère Brunon. Il alla ensuite à Ingelheim célébrer les fêtes de Pâques (23 mars) et y resta jusqu'au 23 mai, époque où nous le voyons confirmer la possession de Cusel à Tabbaye de Saint- Rémy de Reims, à la demande de sa femme, Timpératrice Adélaïde, de Tabbé Hincmar et de Guillaume, archevêque de Mayence, son fils naturel. Mais ce fut à Cologne que se tint la plus grande assemblée ; ce fut là que Gerberge avec ses fils vint retrouver ses frères, Otton et Brunon, et sa mère Mathilde. Nous ignorons le but exact de ce grand plaid et les questions qui y furent traitées. Mais ce qui est certain c'est qu'Otton parut alors le maître de l'Europe occidentale et qu'il toucha à Tapogée de sa grandeur \ Lothaire, âgé d'environ vingt-cinq ans, fit sans doute l'effet d'un roi vassal, dans la grande assemblée du 2 juin 965, où nous le voyons, avec Brunon, Frédéric de Bar, Odelric et beaucoup d'autres personnages, souscrire un diplôme confirmant la fondation de Saint-Martin de Liège par l'évêque Everaclus *. Il est probable que Ton agita alors pour la première fois le projet d'un mariage entre Lothaire et Emma, fille de l'impératrice Adélaïde et de son premier mari, Lothaire, roi d'Italie,* mariage qui devait être conclu six ou sept mois plus tard.
celui de Sigebert) sur Hathuide, passé 959, prétendent qu'elle dut mourir en 960 ou 961. Ce raisonnement est assez peu satisfaisant.
1. Sur toute cette période je me borne à renvoyer à Diimmler, Otto der Grosse, p. 371-377, où Ton trouvera toutes les références désirables.
2. Martène, AmpL coll., t. VII, 55. — Cf. la remarque de Sickel à propos d'un diplôme d'Otton 1«' dans les Diplomata reg. et imper. Germaniœ, t. I, p. 408, n° 291. — La souscription de Lothaire suit celle d'Otton I»*- et de son fils Otton II. Diimmler (p. 404, n. 3) et Kalckstein (p. 315, n. 1), rejettent avec raison l'interprétation de Stumpf (^Wûrzburger Immunitàtsurkunden, p. 36), du titre de « Imperator Augustus Romanorum etFrancorum » que prend Otton I«' dans plusieurs diplômes de 966 (Sickel, Diplomata, I, n^» 318, 322, 324-326, 329). — Stumpf y voyait une preuve de la reconnaissance de la souveraineté d'Otton I" sur la France occidentale.
3. C'est là une supposition de Dummler, Otto der Grosse (p. 375, n. 4)^ reproduite par Kalckstein (p. 317); elle me paraît vraisemblable.
5r^ NOUVELLE RUPTURE DES ROBERTIENS AVEC LE ROI \%y
Les Carolingiens se séparèrent peu après de la cour impériale. Gerberge ne derait plus revoir son frère Otton ni sa mère Mathilde, Lothaire pai^tit en juin ou peut-être seulement en juillet \
De retour à Laon, il ne tarda pas à se brouiller encore une fois avec âescousins, lesRobertiens,Ottoii, duc de Bourgogne, était mort le 23 février *. Les seigneurs bourguignonsj sans paraître se préoccuper le moins du monde du roi, s'adressèrent auï frères du duc défunt, Hugues Capet et Eudes [Oddo), appelé aussi Henri ; celui-ci, bien que clerc, fut choisi comme duc* Nul doute que ce sans-gêne n'ait profondément blessé Lothaire, qui avait des intérêts considérables en Bourgogne et y possédait même Dijon» Toutefois le dissentiment n'éclata qu'après Texpédition de Flandre et le voyage de Cologne. Il fut si violent que Brunon dut accourir à Compiègne pour réconcilier ses neveux (septembre 965) \ C était pour la dernière fois : durant les négociations Brunon tomba malade. Use trouvait alors à Reims, où il avait été reçu avec honneur et traité affectueusement par Tarchevèque Odelric ; il dut s'aliter, et expira cinq jours après, dans la nuit du 10 au 11
1, Le 16 août, Odelric, qui avait accompagné Lothaire^ était à Metz avec sa mèroEva. Celle*ci fit don à Tabbaye de Saint-ArnotiL pei^&otinage a doiU ses nis descendaient par leur pèrei le comte Hugues b^ du village de Laye danss lo.pagus de Chaumont (Meurthe-et-Moselle), pour le repos de son mari, d'Odelric, d'Arnoal ison second fils assassiné tout jeune encore* La charte^ donnée avec la permission d*AdaIbéton I éviïque de Metz, coîisîn (consanguinetis) di'>a, est souscrite par le duc Frédéric» le comte Sigefroi (de Luxembourg)^ le comte Gilbert et le comte palatin Thiébert. Gatlia Ckri$Hana^ X, Instr coL 16 et 17.
2, Flodoard» Ann. : « 9G5> Otto, filius Hugonis, qui Burgundîae « praeerat, obiit ; et rectores ejusdem (terrae)ad Hug^onem et Oddonem E( clericum, fratres if^sius, sese converti! nt. Arnulfo quoque principe « decedejite, terram illius rex Lotharius, etc. » — Necrol. AuHè" êîOiior: « VU. KaL niartii. ïpsa die Otto Burgundîaeiniirehioobiit, 965 m Incarnationis dominicae an no. » (Martène, AntpL colt.^ t. VI, p. 693 j — Odoran : « Mortuo vero Othone» Aînrîcus f rater ejus ducatum n îsuscepit Burgundiae. n
3, Je trouve (avec Kalckstein, p, 316, n, 2) tout â fait arbitraire la date de juin que Pîeler (p. 37) donne au voyage de Brunon ; celui-ci étant mort ati début d'octobre (v, p, suivante, n, 1)^ ii ^^^ évident qail est veau en France le mois précédent, en septembre.
octobre*. Wicfred, évêque de Verdun, et Thierry, évêque de Metz, cousin de Brunon, ramenèrent son corps à Cologne et ouvrirent son testament *.
La mort de Brunon fut un événement considérable pour le pays du Rhin à la Loire, qu*il avait gouverné et dirigé pendant dix ans. Otton perdit en lui un habile administrateur de la Lorraine, et Lothaire un tuteur sage et dévoué. Le biographe de Brunon prétend qu'Otton lui avait confié la France comme province {provincia). Si l'expression est exagérée, il n'en faut pas moins reconnaître que, par l'entremise de sa sœur Gerberge, Brunon avait dirigé la conduite de Lothaire pendant sa minorité, et par suite, gouverné en quelque sorte la France septentrionale*; dans les deux ou trois dernières années son influence n'apparaît pas aussi prépondérante *, ce qui s'explique par l'âge plus avancé de Lothaire.
Grâce à la mort de Hugues le Grand, grâce à l'aide de Brunon, la royauté Carolingienne avait pu se consolider et
1* Flodoard, tout préoccupé des événements qui agitaient alors la papauté et auxquels il consacre presque tout son récit de l'année 965, n'a pas même mentionné la mort de Brunon. Nous en empruntons le récit à Ruotger (Vila Brunonis) : « ... mox in Occidente Compendium « adiit, ut ibidem nepotes suos ad invicem dissidentes ad concordiam « revocaret, in fi de et gratia stabiliret, aecclesiae religionem, régi « honorem, et quae sua essent dictante aequitatis ratione, annuente a Domino singulis confirmaret. Eo întentus negotio infîrmari coepit ; « et sic Remensium civitate gravi corporis molestia detentus quinto
a demum die postquam invasit, aegritudo eum praevenit épis-
« copus itaque supradictae metropolis dignissime eum recepit, huma- « nissime tractavit, etc. » Cf. Contin. de Reginon, Annales necrologici Fuldenses, etc. Sur la mort et les mérites de Brunon, voyez Dûmmler, Otto der Grosse (p. 395-399).
2. Thierry avait été nommé évêque le 5 mars précédent. Il était fils d'Eberhard, comte de Franconie, et d'Amalrade sœur de Mathilde. On sait que Mathilde était mère de Brunon ; par suite Thierry et Brunon étaient cousins. Voy. Sigebert, Chronogr, (Mon. Germ, SS. VI, 464). Le testament de Brunon est dans Leibnitz, Sci-ipi. rer. Brunsv., I, 289.
3. Witte, Lothringen, p. 25 : « dans nos relations avec nos voisins de l'ouest, sa carrière marque l'apogée du crédit et de la supériorité allemande, apogée qui ne sera plus jamais atteint. »
4. Kalckstein l'exagère quand il lui attribue (p. 316-317) Tacquisition par Lothaire de quelques villes en Flandre et la paix avec la Normandie. Celle-ci ne fut conclue qu'après la mort de Brunon (voy. Appendice VIII) et on a vu (p. 47) que le négociateur entre Lothaire et les Flamands fut Roricon et non Brunon.
résista quarante ans encore à la puissance des Robertieus. Toutefois les services de Brunon ne furent pas absolumeot désintéressés; il y avait trouvé aussi son compte, et c'était aprè:^ tout natureL II protégeait Lothaire, mais eu retour ii trouvait en lui un allié pour prendre à revers les insurrections incessantes de la Lorraine ; ce fut le cas pour Renier au Long Col \ Brunon mort» les liens qui unissaient Carolingiens et Ottoniens devaient fatalement se desserrer peu à peu ; par contre, la possession de la Lorraine, à peu près pacifiée dans les dernières années de la vie de Brunon ^ redevint précaire pour les Ottoniens, quand les seigneurs lorrains purent espérer de nouveau trouver un appui, ou au moins un refuge, auprès du roi de France,
Les secours prêtés à Lothaire pendant son enfance par Otton et Brunon ne laissent pas que d'exciter quelque étonnement. Une telle conduite semble en contradiction avec les mœurs du x** siècle. On peut s^étonner que le roi de Germanie n'ait pas mis à profit la mort de Louis IV pour s'emparer de la couronne de la France occidentale. En réalité, la chose présentait de si grandes difficultés et si peu d avantages réels qu^Otton n'y songea peut-être jamais. Plusieurs motifs Ten auraient empêché : d'abord les liens étroits de parenté qui l'unissaient aux Carolingiens, et aussi le respect que ta maison de Saxe semble avoir éprouvé pour les descendants de Charlemagne. Ceux-ci trouvèrent profit à s'allier au roi de Germanie, alors le plus puissant souverain de l'Occident? mais le roi Saxon se trouvait honoré de s'apparenter à la famille du grand Empereur. Même ces questions de sentiment mises à part, l'entreprise n'aurait pas été facile. Rien que dans le Nord» il aurait fallu triompher, non seulement de l'hostilité des petits princes de Hainaut, de Roucy, de Vermandois, mais des prétentions au trune du duc de France, et de son puissant vassal le duc de Normandie > Chacun d'eux était de taille à résister même à la coalition de deux ou trois rois. Otton l'avait bien vu en 946 [au siège de Rouen). Pour les soumettre il aurait fallu des guerres interminables, et le roi Saxon avait déjà assez à faire pour maintenir T unité de la Germanie et