‹ Les derniers corsaires DunkerqueChapitre 11 sur 58 · PIERRE-JEAN BART · texte numérisé non relu

PIERRE-JEAN BART

En 1747, Pierre-Jean Bart, l’un des héros de l'Élisabeth, a demandé la croix de Saint-Louis ; 11 l’obtiendra par la suite, avec le grade de lieutenant de frégate, après la prise du Bristol (19 juin 1748). La paix venue, il navigue au commerce pour le compte de Pierre Tugghe, à la côte de Guinée et aux îles d'Amérique. On fait appel à ses services lorsqu'au printemps de 1757 le ministre Moras, cédant aux instances de la Chambre de commerce, se décide sinon à reconstituer l’escadre de Dunkerque, au moins à armer quelques bâtiments légers pour éloigner les Corsaires ennemis et croiser eux-mêmes en course. Pierre Bart et Antoine Lefebvre dit Juin, encore un survivant de l Élisabeth, sont convoqués à Versailles.

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Après échange de vues, le ministre propose au r de les envoyer à Rochotors monter deux frégates en armement, la Valeur (20 canons) et la Mignonne (T6 canons) ; de là ils passeront au Havre pour com mander deux frégates plus fortes, l’Hébé (30 canons et l’AMarmonie (30 canons), dont la construction, s’achève; la Valeur donnée alors à Jacques Kanon, et la Mignonne à un autre capitaine dunkerquois; Pierre Bart se trouverait à la tête d’une petite escadre de quatre frégates légères. Le roi adhère au projet, qui comporte la promotion de Bart au grade de capi= taine de brülot, et celle de Juin au garde de lieutenant de frégate (1% mai 1757) (1). Le premier n’ayant pas he un sou d’appointements depuis huit ans et ouze mois qu'il est lieutenant de frégate, reçoit 3.000 livres sur les 7.490 que le roi lui doit ; le com” plément sera versé l’année suivante ; Juin uche une | gratification extraordinaire de 1. 200 livres. :

Tous deux s’embarquent à Rochefort comme convenu, mais au Havre les frégates dont ils doivent | se nn ne sont pas prêtes ; 1ls continuent sur. Dunkerque (septembre), d’où ils commencent une croisière d’un mois ; ils prennent, le 8 octobre, quatre. navires qui ds net, avec leur à un | peu plus de 50.000 livres. :

Le ministre projetait maintenant de réunir six fréy,| gates sous le commandement de Pierre Bart : il n "# parviendra pas ; les équipages manquent, puis d’autres. nécessités le sollicitent. Il lui faut envoyer la Valeur etla Mignonne au Canada. Sur la Valeur, Jacques Kanon, qui a pour premier lieutenant le fils de Pierre

(1) M. Henri Durin possède l'original du brevet de lieutenant de tré | gate de Juin. : . |

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Bart, Benjamin-Nicolas, fait une course d’un mois en janvier 1758 ; 1l ramène un corsaire anglais, le Vernon (80 tonneaux, 10 canons de 4, 43 hommes), l’ancien Faucon pris par l'ennemi à Cléry des Taillettes, de Boulogne. Kanon et Sauvage, lieutenants de frégate, escortent alors, avec la Valeur et la Mignonne, un convoi de blé pour Québec : ils y arrivent avec une prise, vendue net 69.036 Liv. 14 s. 10 d. {1). L’Hébé, attendue à Dunkerque avec l’Harmonie, n’y vient pas : la Danaëé la remplace.

Fin juin 1758,'les deux frégates mettent en mer; Juin commande l’AHarmonie, Bart la Danaë ; Benjamin Bart, lieutenant de frégate depuis le 1€ juin, — à dixneuf ans, — sert comme second auprès de son père (2). Du 15 juillet au 15 août, ils enlèvent dix navires portant trente et un canons de 6 et de 4, et deux cent vingt hommes. Deux de leurs prises ayant dû relâcher à Zierickzée, ils vont les chercher pour les escorter jusqu'à Dunkerque, Le commissaire de lAmirauté hollandaise avise de leur présence des vaisseaux de guerre anglais, et traîne les formalités administratives en longueur pour donner à nos ennemis le temps de se poster sur la route des frégates françaises. Au moment Où on le laisse hbre d’appareiller avec ses prises, Bart S’aperçoit qu'il est bloqué. Le 17 septembre, il profite d’un vent favorable, et s’aventure au large : un Vaisseau de soixante canons et deux de trente l’obligent à rebrousser chemin ; ils coupent et enlèvent une de ses

(1) Arch. Nat., Marine, B° 358 f. 638; B‘ 96 £. 30. — Arch. Mar. Dunk., cart. 15.

(2} De sa première femme, Marie-Thérèse Lefebvre des Halumières, Pierre Bart eut un fils qui mourut en bas âge. De la seconde,Isabelle- Claire Vaneeckhoute, il eut deux fils : Benjamin-Nicolas, né le 15 mars 1779, et Pierre-Robert-Marie, né le 30 mai 1758.

prises ; l’autre s’échoue et se perd. Le 16 octobre seu” lement, la Danaé et l'Harmonie réussissent à passer,e non sans échanger quelques bordées avec deux fré-

gates ennemies ; Juin a un homme tué et plusieurs. Pisces. Trois éd vaisseaux croisaient au large : ils arrivent trop tard pour accabler les frégates françaises, qui rentrent à Dunkerque le 20 octobre. Bart, et Juin protestent énergiquement dans leurs rapports : contre la conduite inqualifiable du commissaire hol= landais, et désarment (1). |

Le nus jour de l’année, en même temps que Bart et Juin reviennent de Vues le roi accorde. la - Danaé et l'Harmonie aux chtis du cinquième, aux armateurs Salles et compagnie; elles eroiseront, en course sitôt qu’elles auront porté à Québec un char gement de comestibles. Les capitaines restent less mêmes. Bart a toujours son fils pour second, et, pour premier lieutenant, Jacques Gaspard, «yeune hot de vingt-sept à vingt-huit ans, qui a beaucoup d’acquit. pour la marine, bien fait et ayant eu une très bonne éducation ». Son cadet, Nicolas Gaspard, s'engage en, qualité de pilotin ; «dans la seule vue d’acquérir de la gloire », plusieurs jeunes gens, appartenant aux meilleures familles de la ville, s'embarquent comme volontaires.

La Danaé (600 tonneaux, 40 canons dont 30 de 12 et 8 de 6, 350 hommes) et Hé (400 tonneaux, 34 canons dont 2 de 12, 24 de 8 et 8de 4, 250 hommes)

entrent en rade le 2 mars ; de l’avis unanime, elles sont.

(1) Arch. Nat, Marine, B° 5388 f. 19, 548, Etat de rÉDontiiion de grali=. | fications… du 4 Mars 1759 : B*Y5 186: 9. 80 ; C7 17; F2? 71 — Arch. Mar. Dunk., cart. 14, 15; Rapports de Guerre, 1758, f. 73-91. — Mancel, Gas-\ pard Bart et ses descendants, p. 15. +

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beaucoup trop chargées de marchandises et de canons. Pierre Bart «représente vivement la difficulté qui en résulte pour la manœuvre en cas de combat ; le tirant

d’eau est beaucoup trop fort.» Jusqu'au 27 mars, où

lP’appareillage a lieu, n1 la Marine, ni les armateurs ne tentent rien pour remédier à cette grosse défectuosité.

Bart lève l’ancre à dix heures et demie du matin, et

jait route au Nord.

Le vent souffle de l’ouest-sud-ouest. Entre trois et quatre heures après-midi, on découvre de la Danaé trois voiles sous le vent, l’une assez loin des deux autres. De l’Harmonie, qui marche mal et se tient

déjà à une assez grande distance en arrière, on n’en

peut voir que deux. De plus Ferdinand Reynaud, rencontré comme il rentrait avec le Duc-d’Ayen, a signalé

deux vaisseaux de force.

Pour assurer le succès de sa mission, Bart devrait éviter un combat dans des conditions forcément défavorables, et dont le bruit ne manquera pas d’attirer de nouveaux adversaires, croisant en nombre dans le voisinage. Mais il ne peut éviter le combat qu’en abandonnant l’Aarmonie à sa mauvaise marche. Elle force de voiles pour le rattrapper ; il amène ses huniers à mi-mât, et brasse son perroquet de fougue sur le mât, pour l’attendre tout en continuant sa route.

Vers six heures, la nuit commence à tomber. Les deux frégates se rejoignent. Bart demande à Juin s’il est paré au combat : Oui, répond le commandant de PHarmonte, qui insiste sur l'opportunité de ne pas se battre, He deux, d’accord’sur ce point, conviennent de ne pas se quitter en cas d'attaque, et Bart ordonne à “Juin de faire porter au nord-nord-est ; lui-même reste Sur ses deux huniers pour protéger son camarade, et

se fie sur la marche supérieure de la Danaé pour les rattraper un peu plus tard. Mais bientôt, serré de près par deux des navires anglais, il Juge opportun d’enager l'affaire avant l’arrivée du troisième. Virants lof pour lof, il s'approche du premier, la Mélampe (28 canons de 12 et 8 de 6), capitaine William Hotham. Hélé au porte-voix, il répond de sa volée : le ïeu, s'engage de suite, très vif de part et d'autre, et se continue vergue à vergue comme le deuxième anglais, le Southampton (26 canons de 12 et 8 de 6), capitaine James Gilchrist, ralliait, Vers neuf heures, la Mélampe veut passer en avant de la Danaé : son boute-hors de beaupré s’embarrasse dans l’étai du petit hunier de la frégate française, et pendant une denu-heure la mousqueterie seule peut jouer ; les Anglais font pleuvoir les artifices, et doivent couper et jeter à la mer une des bouteilles où le feu s’est mis.

Juin attendait l’attaque du Southampton; voyant” qu’elle ne se produit pas, il fait porter bord sur bord pour gagner le vent et arriver au combat. Il lui faut longtemps pour exécuter la manœuvre; il n'a pas reçu de signaux de reconnaissance, et, dans l’obscu-. rité, tire sa bordée sur les frégates enchevêtrées : la Danaé semble la plus atteinte. Il reçoit un boulet qui perce son grand mât de part en part; un autre tue son maître d'équipage. Le troisième vaisseau anglais, le Gosport (22 canons de 12, 10 de 6 et 4 de 4) surgit . alors : Juin songe à la nécessité. de la retraite. Il re-, connaît la Danaé passant le long de son bord, en grande. confusion ; elle ne tire plus ; il la hèle pour annoncer, l’avarie de sa mâture, et ne reçoit aucune réponse. Il. en conclut que le capitaine est tué et la frégate rendue ;° il se garnit de toutes ses voiles, et s’enfuit.

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