‹ Les derniers corsaires DunkerqueChapitre 23 sur 58 · VAE. AAA · texte numérisé non relu

VAE. AAA

nom qui brillera du plus vif éclat parmi ceux que la guerre va illustrer, ne brille que par son absence.

Le roi autorise la course le 10 Juillet 1778 : l'Amiral signe la première commission en guerre pour Dunkerque le 24 ; elle arrive le 27, est enregistrée aussitôt, et, le jour même, son titulaire quitte le port pour la rade. Il s'appelle Jean-Baptiste-Charles Royer.

Il est né à Dunkerque le 22 juillet 1746, de Jean Royer, menuisier, originaire de Vaucouleurs, et d’une dunkerquoise, Anne-Adrienne Vanhaverbeke. Mousse le 21 novembre 1764 sur un navire qu part pour le « Cap Français, successivement novice, matelot, second-maître et pilote, il sollicite en mai 1772 l’exemption d’une campagne et de seize jours qui lui manquent pour être reçu capitaine de navire. Il désire « être à portée de secourir sa mère âgée et trois sœurs qu'il entretient du produit de son gain ». La dispense accordée, il est reçu capitaine le 24 octobre. Il compte cinq voyages à Cette et cinq campagnes d'Islande quand la guerre éclate. L’armateur Taverne de Montd'hiver lui confiele cotre le Maurepas (4 canons, 12 pierriers, 37 hommes) ; il met à la voile le 28 juillet 1778, et relâche à Ostende le 8 août, avec un butin de trois charbonniers anglais.

La qualité de son équipage laisse évidemment à désirer. Les atteintes du mal de mer l’obligent à débarquer plusieurs officiers ; il va chercher des remplaçants à Dunkerque ; en son absence, les autres et bon nombre de ses matelots désertent ; un vent de mutinerie souffle sur ceux qui restent. Taverne accourt à Ostende, les menace des galères et du service du roi, et obtient du consul une garde militaire sur le Maurepas. Puis, pour adoucir ces rigueurs, il envoie à Royer une

tonne de bière et un louis de vingt-quatre livres pour donner à boire à l’équipage.

Les hommes boivent en devisant. Ils commentent les récits de leurs camarades du Cornichon (60 tonneaux, Ô canons), capitaine Trosse, fraîchement et rudement étrillés par deux caïches anglaises. De ces navires ennemus, plusieurs, distinctement en vue, guettent la sortie du Maurepas. Après tout, les prisons de Dunkerque apparaissent préférables à celles du roi d'Angleterre. On ne devrait pas envoyer des sens se battre contre plus forts qu'eux. Et ces hommes sensés concluent : quand la bière et le louis de M. de Montd’hiver seront bus, ils lenverront « f... f...…. D

Sur quoi les officiers mariniers réclament immédiatement leurs parts de prises ou de pluntrage.

Taverne accuse le second capitaine, Juin, de passer

le plus clair de son temps dans les cabarets, et dépose qu’au cours d’une discussion Juin « a eu l’audace de nous manquer en nous parlant sous le nez et nous donnant un démenti, ce qui nous a mis dans la nécessité de le repousser loin de nous ». Et comme l’armateur a de la poigne, Juin roule à quatre pas, avec menace d’un coup d’épée au travers du corps. Royer essuie des reproches à son tour : les remplaçants qu’il a levés ont disparu, sitôt leurs avances touchées, et 1l y en avait pour 1.200 livres ! Le consul vient à bord, menace les mutins, qui alors désertent tous : Royer reste avec son état-maJor, les mousses et les canonniers, Escomptant les frais, l’armateur préfère laisser courir les déserteurs plutôt queles garder en prison, mais dépose une plainte à l’Amirauté. L’instruction suit son cours, quand Royer réussit à rassembler quelquesuns des mutins et à ramener son navire à Dunkerque.

Taverne, « vu les circonstances dont il a eu connaissance depuis sa plainte et des considérations particulières », se désiste et se réduit aux fins civiles. Il obtient la répétition des parts de prises des coupables mais non la restitution des avances. Les hommes décrétés de prise de corps sont élargis.

En présence d’un déficit de 10.000 livres, Taverne de Montd’hiver retire à Royer le commandement du Maurepas, et le donne à Jean Tessenaer, dont la croisière rapportera net 19.358 livres.

Un tapissier de la ville, Louis Marchand, acquéreur d’une prise anglaise, un cotre de cent tonneaux, dix-huit canons et quatre-vingt-dix hommes, l’arme en course. Îl en augmente la vitesse en diminuant l’arüllerie et l’équipage, et choisit Rover pour capitaine. Le Commandant-de-Dunkerque (100 tonneaux, 12 canons de 4, 12 pierriers, 73 hommes, 4 mousses) croise du 4 janvier au 3 février 1779, et ramène une prise et une rançon après avoir soutenu deux combats contre neuf navires de six à dix canons de neuf auxquels il échappe, et contre une frégate de vingt-deux canons de neuf qu'il laisse fort maltraitée après huit heures de lutte.

Radoubé, il repart le 23 février en compagnie du Calonne (80 tonneaux, 12 canons de 4, 68 hommes), capitaine Godde. Ils reviennent le 28 avec deux prises. Trosse (1) et Leclere, commandant le Frelon (100 tonneaux, 12 canons de 4, 82 hommes) et la Fleur-de-Mer (80 tonneaux, 14 canons, 12 pierriers, 79 hommes), arrivaient en rade. Tous quatre signent un contrat de société, et appareillent la nuit du 3 au 4 mars.

(1) Qui pour deux combats brayement soutenus obtient une épée du roi.

Après diverses chasses, ils sont séparés lorsque Royer et Godde rencontrent, à hauteur de Westcappelle, une forte lettre de marque de Folkestone, l’ Alouette (180 tonneaux, 16 canons de 4, 6 pierriers, 42 hommes), chargée de genièvre et de thé. Pendant que Godde se laisse dériver pour gagner le vent et prendre le meilleur avantage de l'ennemi, Royer supporte seul le faix du combat. Sa première décharge tue le capitaine ennenu, William Marsh ; la deuxième tue le second capitaine. Mais son équipage le soutient mollement ; le sabre à la main, il fait remonter sur le pont plusieurs matelots réfugiés à fond de cale. Pour les stimuler, il tire sa bourse et promet de la donner (pour boire à la santé, du Roy. » Le combat reprend ; il dure de einq heures à onze heures et demie. Le Frelon et la Fleurde-Mer à pleines voiles accourent au canon, et vont lâcher leurs bordées quand l’ennemi amène.

L’ Alouette (1) est en piteux état, et le Commandant a tellement souffert qu’il ne peut continuer sa course. Royer reçoit en récompense une épée du roi.

Son navire remis en état et réarmé (6 canons de 6, 12 de 4, 12 pierriers, 87 hommes), il appareille le 15 juillet avec Cornil-Jacques Bart et J.-G. Morel, “commandant le Necker (150 tonneaux, 18 canons, 125 hommes) et la Dunkerquoise (180 tonneaux, 20 canons de 6 et de 8, 170 hommes). Le surlendemain, 1l découvre sept voiles par le travers de Yarmouth ; sans Voir ses signaux, C.-J. Bart et J.-G. Morel continuent leur route. Seul, il engage le combat. Ses adversaires

(1) Produit net : 107.683 liv. 7 s.; pluntrage chiffré à 248 liv. 6 s. Le 14 du même mois, Trosse et Leclerc livrent dans la Manche un combat acharné. Trosse refuse d'abandonner son camarade ; il se conduit avec la plus grande bravoure, et est tué.

138 LES DERNIERS CORSAIÏIRES

sont des charbonniers armés de canon. Après quatre heures de lutte, l’un se réfugie près de terre, un autre s’échappe au large, et Royer en ramène cinq à Dunkerque (20 juillet). Il remet à l’Anurauté ses prisonniers € trente-huit hommes y compris une femme, — dit textuellement son rapport, — qui se dit proprié-. taire de la prise le Speedwell, et pour laquelle le comparant requiert du siège quelques considérations dues. au sexe »,

Le 3 août, il repart avec Jacques Villeneuve, Antoine Lefebvre dit Juin et René-François Blanckeman, capitaines du Chaulieu (120 tonneaux, 14 canons de 4, 10 pierriers, 85 hommes), de la Comtesse-d’ Artois” (150 tonneaux, 14 canons de 6, 120 hommes) et de la Comtesse-de-Provence (150 tonneaux, 2 canons de 6. et 16 de 4, 120 hommes). Le 4 et le 5, ils prennent neuf charbonniers dont un de douze canons de douze; sur le chemin du retour, une frégate, un brigantin et deux caïches ennemis leur font lâcher prise. Royer a cinq tués et trois blessés ; épouvantés de son audace” à l’attaque du brigantin, son second et deux de ses lieutenants détournent les hommes de lui obéir. En rade de Dunkerque, le 10, Royer remet ces trois offi-. ciers aux commandants des cotres du roi; ils seront condamnés à quinze Jours de cachot et un an de ser vice sur les vaisseaux du roi en qualité de matelots.

Royer, à la relâche, a mis la main sur un excel lent second, Jean-Joseph Castagnier (1) ; il fait lese remplacements nécessaires, et entreprend le 24 août une course remarquable. Chassé par plusieurs frégates

(1) Né à Martigues (Bouches-du-Rhône), mort à Rochefort le 6 fé-. vrier 1807, à 51 ans, capitaine de vaisseau de 1'° classe et officier de la” Légion d'honneur. — Communication de l’abbé J, Dubois.

RE nn

à la sortie du port, il se réfugie à Barfleur, puis, après une relâche à La Hougue, écume les parages des îles anglo-normandes et l’ouvert de la Manche. Il passe dans la mer d'Irlande, pénètre le 15 septembre dans la baie de Fiskar et commence à rançonner quatorze navires qu'il y trouve à l’ancre. Menaçante, la population de la côte s’attroupe. Royer la disperse à coups de fusil et de canon, touche ses rançons en argent comptant, et ne pouvant plus rien mettre à contribution par suite de la fuite des autorités locales, se retire le 16 en envoyant quelques boulets à terre. Le lendemain, 1l rançonne un brigantin qu'il oblige à le suivre, pour que le maître ne puisse prévenir de sa présence les frégates mouillées dans la baie de Belfast. Comme :l faisait de l’eau dans une anse voisine, il apprend qu'une lettre de marque, les Trois-Amis (200 tonneaux, 14 canons, des pierriers et 45 hommes), et une prise espagnole, le Saint-François-de-Paule (8 canons de 12), enlevée par un corsaire de Liverpool, sont à l’ancre dans la baie de Diura, l’une des Hébrides. Il y va, et trouve là cimq navires au lieu de deux. Silencieusement, 1l se prépare au combat. Sans coup férir, 1l enlève à l’arme blanche la prise espagnole, puis la Etes de marque. Ses nombreux prisonniers mis aux fers par mesure de sûreté, il rançonne les trois autres bâtiments, et se hâte de conduire ses prises en sûreté en Norvège. Il essuie une épouvantable tempête avant de rendre le bord à Dunkerque le 6 octobre. Le Saint- François-de-Paule, estimé 260.000 livres, fut repris par les Anglais ; cependant la croisière ne produit pas moins de 500.000 livres net.

- Le 16 octobre, Sartine expédie à d’Anglemont le brevet de lieutenant de frégate en pied, que le roi

accorde à Rover. Au début de l’année suivante, le Jeune capitaine va à Versailles demander au ministre l'autorisation d’accepter le commandement d’un corsare de vingt canons et huit obusiers qu’on lui offre. Le ministre lui réserve mieux que cela.

Le gouvernement est entré dans les vues de Calonne. L’intendant a formé un comité d’armateurs avec Robert Coppens, Cailliez, Coffyn, Thiéry, Bénard, Bouchel et Hovelt. Officiellement le roi accorde une caïche ; en réalité, 1l y ajoute deux frégates et se. réserve un cinquantième dans les bénéfices. On passe par-devant notaires les actes signés des membres du Comité, et contresignés par le prince de Robecq et par Calonne. La Chambre de commerce ne croit pas pouvoir décliner l'invitation de souscrire à un centième d'intérêt dans l’armement (1). Les deux frégates (2) sont achetées à Carpeau-Demaricourt et Cie par l’intermédiaire de Pourrat frères, banquiers à Paris (3).

Placé à Versailles dans la Galerie sur la passage de Louis XVI et distingué par le roi, Royer, futur chef de la petite escadre, rentre à Dunkerque enflammé d’ardeur, et, il le dit lui-même, brülant de marcher sur les traces de Jean Bart.

Sa petite escadre comprend : le Rohan-Soubise, (400 tonneaux, 20 canons de 8 en batterie, 4 obusiers de 6, 2 pierriers sur les gaillards, 203 hommes y compris un détachement du régiment de Rouergue) :

(1) Il ressortira à 6.811 Liv. 7 s. * d., les comptes d'armement et de mise-hors étant arrêtés à 681.138 liv. 5 s. 6 d.

(2) La Comtesse-d’Artois et la Comtesse-de-Provence, que l’on bag. tise en Rohan-Soubise et Robecq. Construits par les frères Jacques et Daniel Denis en 1779.

(3) Plus tard Pourrat et Le Couteulx, banquiers, 16, place Vendôme. On a vu la banque Le Couteulx opérer dans le dernier armement de Thurot. — Arch. Préfecture de Police, Aa 206, p.11.

Royer le commande, avec Castagnier pour second ; le Robecq (même tonnage, même artillerie, 198 hommes dont 41 du régiment de Chartres), capitaine François Ducoroy ; le Calonne, armé au Havre (400 tonneaux, 22 canons de 6, 9 obusiers de 8 et de 6, 2.orgues de fonte de 3 canons dans les hunes, 201 hommes), capitaine François-Joseph Guilleman, la caïche l’Alexandrine (80 tonneaux, 12 canons de 4, 12 pierriers, 75 hommes), capitaine François Hauchecorne; le Jackall, cotre pris sur les Anglais (1), prêté par le roi, armé à Calais par Leveux, portant 10 canons de 4, 8 pierriers, 89 hommes, capitaine Thomas-Pierre Fourmentel. En tout 84 canons, 17 obusiers, 30 pierriers, 800 hommes.

L'animation est grande sur les quais de Dunkerque : charretiers et trimardeurs, puis, quand les navires complètent leur armement en rade, chaloupes, bar- Ques, canots vont et viennent sans cesse. On utilise le nouvelle grue installée à frais communs par le roi et la Chambre de commerce pour le chargement des ellets d'artillerie. Des officiers visitent les canons. Des piquets de soldats escortent les convois de poudre. Les apothicaires garnissent les coffres à médicaments. Bes marchandes de modes aunent le ruban pour les “cocardes, et pour les sifflets d'argent des maîtres et des patrons de canots. Les messes à dire sont également réparties entre les diverses communautés religieuses.

Traiteurs, hôteliers, tenanciers d’auberges et de bouges sont les plus achalandés. Huit cents hommes dépensent royalement jusqu'au dernier sou les

(1) Sur la façon dont il fut livré aux Français par trahison, cf. D. Han-

pay, Naval Courts Martial, Cambridge, 1914, in-8°, p. 125.

Page 1