‹ Les derniers corsaires DunkerqueChapitre 22 sur 58 · EL · texte numérisé non relu

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détermine les formalités à observer concernant les marchandises et les prisonniers (1).

Un «transport de joie » dit Mme Campan, salue le départ du commissaire Frazer. Pour la défense de la rade, deux chaloupes canonnières, mises en chanter en mai, sont lancées les 10 et 11 juillet, puis deux cotres pour lesquels le constructeur Daniel Denis prend modèle sur celui de Gustavus Cunningham. -On en comptera quatre en service en 1779, aussi bons que les meilleurs d'Angleterre. Les marchands ne sortent plus que sous escorte, en flottes peu nombreuses pour éviter les retards du rassemblement. Les garde-côtes et le tourrier reçoivent un même code de signaux, pareil à ceux du guetteur du Blanc-Nez ; deux cotres de Dunkerque et deux chaloupes-canonmières de Calais se tiendront constamment prêts à appareiller (2).

» On retient à Douvres les passagers et marchandises pour France : même mesure est prise dans

(1) Arch. Mar. Dunk., Reg. de corresp., 7, 8. — Chambre de commerce, Reg. des délib., 41 f. 122, 129, 146, 42 f. 6. — Arch. Com. Dunk., 201, 27 septembre 1778. — Maclay, À history of american privateers, p. XI. — Gower Williams, History of the Liverpool privateers, Londres, 1897, in-8, pp. 193, 202, 209. — Doniol, Hist. de la participaiton.… II, 479,

198, 505, 513, 514, 520. — René Verneaux, L'utilisation des navires de commerce autrefois et aujourd'hui, dans Bull. de la-Ligue maritime française, février 1913, Supplt. — Lacour-Gayet, La marine militaire sous Louis XVI, p. 92. — Henri Malo, Les Corsaires américains à Dunkerque, dans Feuilles d'Histoire, août-novembre 1910.

(2) Le 29 mai 1779, l’un des deux guetteurs de la Tour est destitué pour avoir omis de signaler le combat de deux corsaires dunkerquois et leur capture par deux vaisseaux anglais. On le remplace par le sonneur, qui a déjà fait fonction de guetteur, — Arch. Com. Dunk., 87 f. 26. —

“Armement des chaloupes-canonnières : 1 canon de 24, 12 pierriers en fonte d’une demi-livre, 4 espingoles au canon de fonte, 30 fusils grenadiers, 30 pistolets, 24 sabres, 12 haches d'armes ; 30 aunes de pavois fleurdelisés.

… Armement des cotres : {8 canons de 6, 20 pierriers de fonte d’une livre, 58 fusils grenadiers, 30 pistolets, 24 haches d'armes, 24 piques ou demipiques, 24 sabres ou coutelas, des boulets ronds, ramés, et à fléaux.

les ports de France : les navires anglais saisis indem-” niseront les propriétaires des bâtiments enlevés par «

les corsaires de Jersey et de Guernesey qui n’ont pas

perdu de temps pour écumer la Manche. Une bonne. nouvelle arrive de la Martinique : pris par un cor-.

sare anglais, l’équipage de la Comtesse-de-Brionne a repris Son navire.

Enfin, après le célèbre combat de la Belle-Poule, le roi écrit à l’Amiral de France qu'il est temps de venger les insultes faites à son pavillon, d’user de représailles, et de « courre sur les vaisseaux » anglais

(10 juillet 1778) (1).

Les capitaines américains usent des facilités qu’on.

leur offre en France. Quarante-sept d’entre eux

viennent à Dunkerque commander soixante-dix huit. armements sur un total de cent-cimquante pour cette

guerre. Leurs armateurs sont Dunkerquois. [ls in-

troduisent une nouveauté : le contrat d'armement en «

flibbuste. Au lieu des conditions habituelles, armateur, intéressés et équipage mettent tous les frais en commun ; on en récupère le montant sur le produit des prises et rançons, après quoi on partage le surplus par moitié entre l’armateur et les intéressés d’une part, équipage

* (4) Arch. Nat, Marine, B! 86 f. 1-27, 90 f. 1-40; B° 647 f. 5, 19, 23,

49-52, 74. — Arch. Mar. Dunk., Reg. de corresp. 8. — Chambre de com- <

merce, Reg. des délib., 42 E: 58, 65, 103. — Arch. Com. Dunk., 87 £. 5 —= Grefle Trib, de commerce, liasse 00, 10 juillet 1778. LDURES

LES CORSAIRES AMÉRICAINS r47

de l’autre. À la liquidation, le prix de vente du corsaire figure à l’actif. Les hommes ne reçoivent pas de gâges mensuels. Les contrats d’engagement sont rédigés dans les deux langues.

Le premier, l’armateur Jean Torris voit le parti à tirer de cette sorte d'armement. Il demande ses lettres de marque au Congrès des États-Unis, et rédige des « polices d’armement étranger » où 1l insère cette clause à son profit : les signataires € déclarent “déroger par cet armement particulier et étranger à toutes ordonnances et règlements quelconques. à ce contraires ». C’est vouloir se soustraire à sa Juridic- - on naturelle, et décliner celle de son souverain pour se soumettre à des tribunaux étrangers : dans la pratique aux jugements de Benjamin Franklin, qu'attaqueront en appel devant le Conseil royal des Finances les propriétaires des prises. Conséquence logique Torris refuse de payer les six deniers pour livre aux Invalides de la Marine.

Le ministre n’attend pas la série de plaintes qui vont lui parvenir, fait retirer toutes lettres de marque délivrées au nom du Congrès (il y en eut six à Dun- -kerque), et défend aux Amirautés d’en enregistrer de nouvelles, non plus qu'aucun contrat de cette espèce. Le contrat en fhbuste est reconnu valable si les parties se soumettent à la juridiction des tribunaux et au droit français, pour les corsaires américains armés en France et pour leurs prises conduites dans des ports français (1).

(1) On compta 20 armements de ce genre à Dunkerque. — Arch. Nat.,

Marine, F? 72, — Arch. Mar. Dunk., Reg. de corresp. 9. — Grefte du Tri-

n bunal de commerce, liasses 00 ; Reg. d’arréts, 1780 f. 33, 40, 72. — Arch. Com. Dunk., 205.

Jean Torris eut une idée plus heureuse : celle d’uti-«

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liser pour la course les smoggleurs, sous le nom d’Amé-" ricains. Anglais, Irlandais ou Écossais, les smog- k

gleurs se livraient dans leur pays à la contrebande,

principalement des eaux-de-vie. Le gouvernement français les autorisait sous certaines conditions à

s’approvisionner à Dieppe, Boulogne et Dunkerque.

En temps de guerre, ils fournissent d’utiles rensei-w gnements. Thurot connaissait bien ceux de Boulogne, : et les mit souvent à contribution. À la vérité ils ren-*

seignent indifféremment les deux partis ; le commandant d’une caïche anglaise de douze canons conduite à Dunkerque par le Romain, avoue qu’à la précédente

guerre 1l pénétra jusque dans le bassin du roi et rendit w

compte de ce qui s’y passait aux commandants des vaisseaux anglais mouillés aux Dunes.

L'installation d’une genèvrerie en 1775 par Suval,

Groslevin et Hardy, favorise le smogglage, que la « guerre n'arrête pas. En avril 1778, un smoggleur, offre ses services, si on veut les rémunérer convena-… blement : à Douvres, annonce-t-1l, le gouvernement «

anglais vient d'acheter douze grandes caïches des smogoleurs, de douze canons chacune.

À la suite du commissionnaire anglais avec lequel presque tous traitaient, beaucoup ont émigré à Fles-

singue. Ceux qui continuent à venir à Dunkerque w montent des bâtiments si fortement armés et équipés.

qu'ils éveillent l’inquiétude des corsaires. On apprend qu'un Anglais nommé Johnston, autorisé à résider en ville, embarque furtivement pour Ostende des effets destinés à un fraudeur de Guernesey, qui arme en course pour pirater contre les deux nations belli-

gérantes ; cet homme assurait les correspondances .

des prisonniers : le prince de Robecq l’expulse dans les vingt-quatre heures. On ne se trompe pas en suspectant tous ces Anglais. En fait, les fraudeurs précédemment pourchassés et coulés par les navires de » ouerre anglais passent aujourd’hui impunément entre leurs lignes ; souvent, on en distingue nettement qui montent à bord.

Stuval, l’un des fondateurs de la genèvrerie, forme lui-même un autre établissement à Flessingue, s’in- … téresse dans les smoggleurs munis de lettres de marque et croisant en corsaires, et de toute évidence entretient des intelligences avec l’ennemi. On lui signifie d’avoir à opter entre la France et la Hollande. Sartine « espère que cet exemple fera rentrer dans le devoir les négociants qui tiendroient une conduite b aussi scandaleuse ». Stival reçoit ses passeports pour Flessingue. Devinck, autre négociant dunkerquois, montre plus d’habileté : 1l a une maison à Dunkerque, y gère les affaires du commerce de Hollande, et, dès - l'ouverture des hostilités, fonde une autre maison à Ostende où il se fait recevoir bourgeois sans en avoir reçu la permission du roi, € en sorte que suivant les - circonstances et ses intérêts, 1l est François, Hollan- » dois ou Autrichien ».

À Flessingue, les fraudeurs s’approvisionnent “d'armes, de vivres, de munitions. Ils s’élancent sur les prises françaises qui passent à portée, et les en- … lèvent. L’un d’eux, ancien habitué à Dunkerque, en reprend une, et, pour détourner les soupçons, l’envoie “à Vere tandis qu'il rentre à Flessingue : 1l n’était … même pas nant de lettre de marque. Les autorités “de ce pays, dont les pilotes s’arrangent pour perdre … les corsaires français ou leurs prises, accordent à ces

smogoleurs le bénéfice de leur partiahité, et de l’im-« punité. Ces gens se trouvent assez en forces pour mo- | lester, rouer de coups et terrasser des équipages de corsaires français descendus à terre, que le bourgmestre fait garder par des fusiliers en les engageant. à décamper au plus vite : il ne répond pas de les protéger plus de vingt-quatre heures contre de pareils furieux.

Le peu qui fréquentent encore Dunkerque sont de toute évidence autant d’espions payés par le gouvernement anglais. On le sait, mais on en tire assez d’utilité pour ne pas les chasser. On se contente de leur« imposer des conditions : donner le nom du bâtiment et celui du capitaine, avec défense d’aborder dans aucun autre port du royaume, sauf le cas de force majeure; nefporter ni canons, ni pierriers, et pas plus de douze à quinze hommes ; être adressés à un négociant connu sur la place, et solvable, qui fournira à chaque voyage une caution de 20.000 livres ; ne s’écarter de leur route directe qu’en cas de tempête ou de chasse des vaisseaux de la douane. Seuls, le capitaine et son second descendent à terre, logés dans. une maison désignée par le commandant de la place, avec l'obligation de vaquer à leurs affaires sans se séparer. Le cas échéant, un ordre écrit du commandant peut retarder leur sortie de vingt-quatre heures. S'ils entrent en rade sans se conformer à ces prescriptions, on confisque le navire et on envoie l’équipage en prison. On ne tolère pas ceux qui, munis de congés réguliers, emmènent des marchandises permises pour des destinations licites, et ne chargent des marchandises de contrebande qu’en cas de relâches forcées : on ne veut admettre que C'eeux qui n’entreprennent

le commerce de France que par des raisons « qui ne leur en permettent point d’autre ».

Comme il leur faut pouvoir se défendre contre les douamiers, le ministre se relâche un peu de l’interdiction portée contre les pierriers, mais porte la caution à 40.000 livres. D’autres que les douaniers les me-

- nacent : un corsaire hollandais s’installe à Calais, les

guette à leur sortie de Dunkerque, et, sous prétexte de leur envoyer un pilote par ses chaloupes, les enlève. Il en prend un qui valait 150.000 livres (1).

Ces contrebandiers connaissent les moindres anfractuosités de la côte, les routes suivies par les navires, et savent éviter ceux de guerre : conditions les plus favorables pour faire des prises sans combattre. Patrice Dowlin en ramène pour plus de 1.500.000, livres sans tirer un coup de canon. Voilà, pour l’armateur, le corsaire idéal. Sauf à ce point de vue, les smogoleurs n’ajoutent pas au personnel de la course un élément enviable. Néssujets britanniques, traités en rebelles en cas de capture, un brevet d’oflicier du roi peut seul les sau-

“ver :on l’accorde, mais sans enthousiasme, Le fameux

Dowlin, ancien matelot sur les smoggleurs € a toujours vécu dans la plus grande crapule passant les jours et les nuits à boire dans les petits cabarets avec “le plus vil ramassis des matelots anglois, au point que les autres lieutenants de frégate qui étoient à Dunkerque n’ont Jamais voulu avoir la moindre liaison

(1) Le 26 juillet 1783, on leur défend de prendre des passagers. — Arch. Nat., Marine, B! 86 f. 6; B° 451 f. 13, 647 f. 161-172, 659 f. 54, 215 f. 110. — Arch. Mar. Dunk., cart., 17; Reg. de corresp. 8, 8 juin 1766, 8, 31 août 1778, 9, 23 février, 5 avril, 6 juin 1779. — Chambre de commerce, Reg. des délib., 27 f. 5, 49 f. 51, 104, 111, 45 f. 26, 37 ; ms. Diot aîné, p. 77. — Greffe du Trib. de commerce, Rapports de Guerre, 1766- 1779, f. 121, 1779-1782 f, 114. — Arch, Com. Dunk., 201, 23 octobre 1778,

er

avec lui, ni le voir ». Pour dissimuler la personnalité. de Kelly, son brevet porte le nom de Jean Grumlé : ses combats heureux lui valent une réputation dangereuse ; le jour où 1l débarque prisonnier en Irlande, toutes les gazettes annoncent sa capture. | Au début, Américains ou smoggleurs n’acceptent pas sans quelque résistance la discipline française. Quelques-uns persistent à naviguer sous pavillon américain, que Magery charge de la harpe d'Irlande. Le roi ne l’admet pas pour les armements faits en France. Maccatter affecte de contrevenir à la défense, et passe sous le château du Taureau, à sa sortie de Morlaix, en déployant le pavillon interdit ; il s’obstine à donner. un uniforme à ses volontaires contrairement aux ordres du roi. Menacé de prison, 1l ne récidive plus, et se com-… portera avec la plus parfaite loyauté (1).

Les équipages américains sont sensiblement pareils aux autres, et d’une composition aussi mêlée de gens de toutes nations. Les capitaines d’outre-Atlantique ont cependant attiré à leur suite un certain nombre. de leurs compatriotes ; en avril 1780, on table sur law possibilité d’en engager trois cents pour former un équipage (2). Îls pratiquent la course comme les” Dunkerquois. Les incidents de leurs navigations le prouvent. La communauté de race et de langue avec

(1) Arch. Mar. Dunk., Reg. de corresp., 11, 3 août 1781, 3 février 1782. — Williams, À history of the Liverpool privateers, p. 295. — Grefte du Trib.n de commerce, Rapports de Guerre, 1779-1782, f. 55. *

(2) Du Sérapis. Ce navire avec la Pallas, la Comtesse-de-Scarborough, « la Vengeance, séparés de l’ Alliance du commodore américain Paul Jones, entrent à Dunkerque le 2 janvier 1780. De Cottineau de Kerloguëè com-. mande le S rapis ; il a beaucoup de malades et ne peut reprendre la mer. La Comtesse-de-Scarborough et la Vengeance sont des prises. Cailliez père. « chargé d’expéditions intéressant le service du Roï », s'occupe de ces navires à la relâche. — Arch. Nat, Marine, B: 98 f. 97, 99, 251; B° 674 8, 8, 10,-— Arch. Mar, Dunk., Res. de corresp. 8,

l'ennemi leur permet de ruser plus facilement pour recueillir des, renseignements ou traverser ses lignes sans encombre. L’ingéniosité de Codner, pris par une frégate anglaise, sauve de façon amusante les billets des rançons qu'il a précédemment faites : lui et ses hommes sont entièrement dépouillés de leurs vêtements et subissent une fouille en règle.…., sauf le cuisinier, un petit bossu dont on ne se méfie pas. Sa bosse dissimule les billets de rançons, qui échappent aux investigations.

L'extension donnée au pluntrage coutumier par un officier de Nathaniel Fanning, et les conséquences qui en résultèrent, composcnt la trame d’une aventure digne d’être contée.

Au printemps de 1782, le colonel marquis de Ségur- -Bouzely quittait son commandement de la Grande- Terre, à la Guadeloupe, pour regagner la France. En compagnie du lieutenant d'infanterie Druault et d’un habitant, homme d’âge, le sieur Augustin de Linières, il prend passage sur l’Émiliard, de la Compagnie royale du Danemark. Le capitaine leur fait payer “au prix de guerre la sécurité que doit leur procurer Sa qualité de neutre. Au cours d’une traversée sans encombre, le colonel a noté le passage d’une flotte anglaise de cent voiles : 1l compte la signaler dès son arrivée au ministre, le maréchal de Castries ; on aura encore le temps de lancer une escadre à sa poursuite ; et ce service rendu à la nation ne peut manquer de “produire un heureux effet sur l'avancement particuhier du colonel. À

En vue du Lizard, l’Émuiliard rencontre un navire ‘armé qui a$sure d’un coup de canon à boulet pavillon et flamme anglais. Le capitaine danois obtempère

à la semonce, et met en travers. Une chaloupe pleine d'hommes armés accoste son bâtiment ; un officier visite ses papiers, qu'il trouve en règle, mais ne se tient pas pour satisfait. [Il réclame l’argent des passagers et les clefs de leurs malles qui, sitôt ouvertes, sont complètement pillées. Il en coûte plus de 250 louis au colonel de Ségur-Bouzely, « fort heureux que ce seigneur en ait été quitte pour la perte de sa garde-robe, car ayant été reconnu pour un homme de qualité par quelqu'un de ces brigands, ils lui tinrent les propos les plus injurieux, le menaçant du poing, pour l’engager à répondre à leurs bravades, ce dont ils eussent profité ou pour l’égorger ou le couler bas; mais ce seigneur prudent supporta tout avec patience, … et a agi bien sagement et pohtiquement en riant toujours ». Druault perd 50 louis d’effets et son chapeau ; de Linières, son chapeau et 12.600 livres en doublesportugaises. Les pillards déménagent dans leur chaloupe une caisse de liqueurs, des confitures, et € un oiseau chantant de l’Amérique », après quoi ils per: mettent à l’Émuiliard de continuer sa route.

Apeuré, le capitaine danois refuse de débarquer ses“ passagers en France conformément à leurs conventions, et les conduit jusqu’à Copenhague. De là, les deux ofliciers rentrent par la voie de terre; le vieux de Linières, incapable de supporter les fatigues de la route, attend l’occasion d’un navire pour se rapatrier.

Le hasard est un grand policier. En vue de Dunkerque, une voie d’eau oblige ce navire à y relâcher. Sur le quai un homme dévisage M. de Linières, aborde, lui avoue qu'il fut au nombre de ses pillards, et désigne le capitaine du corsaire qu’il montait. De Limières se plaint au commussaire de la Marine ; d’Anglemont

interroge le capitaine et ses officiers, et n’estime pas devoir poursuivre. Mais le marquis de Ségur-Bouzely et le heutenant Druault ont été avertis par leur compagnon de voyage, et tous trois adressent directement une plante collective au ministre.

« Un jeune homme que ces friponneries avoient révolté », rencontré par le plaignant dans un café, dépose la vérité devant le commissaire des classes, puis quitte avec empressement le pays, « où sa vie n’étoit plus en sûreté ». Cette indiscrétion délie les langues de six autres matelots, qui confirment les dires du premier. L’affaire s’ébruite. Les armateurs du corsaire incriminé, Peyehiers et Charles Torris, offrent une indemnité que les plaignants refusent, estimant une procédure « nécessaire pour le bien publie ». Un ordre du ministre, sévère pour les destinataires, enjoint au commissaire de la Marine et au procureur de l’Amirauté, qui n’ont pas bougé, d’agir immédiatement. L'affaire est évoquée au Conseil du Roi, qui la renvoie au leutenant-général de l’Amurauté.

Stimulés cette fois, juges et fonctionnaires enquêtent, arrêtent en bloc tous les hommes du corsaire sur lequel ils peuvent mettre la main, et perquisitionnent dans les auberges et les hôtelleries.

Le navire s'appelait l’Éclipse (150 tonneaux). Il a croisé du 30 novembre 1781 au 6 mars 1782, et sa course a produit un déficit net de 177,328 liv. 2 s. 6 d.. Son capitaine, Nicolas Anthon, qui s’est bravement comporté sur un corsaire de Morlaix (1) en 1745, a dû

(1) La Comtesse-de-La-Marck (20 tonneaux, 2 canons, 6 pierricrs), armateur Mathurin Cornic. — Bib. Nat., ms. nouv. acq. franç., 10577 f. 19-48.

quitter le bord, étant commandé pour servir comme auxiliaire sur le cotre du roi le Pygmée, du capitaine Missiessy. Il déserte ; on l’arrêtera à Brest le 14 juin. Les armateurs de lÉclipse l’ont remplacé par son second, Nathaniel Fanning. Né dans le Connecticut, âgé de vingt-huit ans, Fanning, fait prisonnier aux États-Unis et conduit en Angleterre, s’évade, et se réfugie à Dunkerque. Le rapport de sa croisière, du juin au 12 août 1782, reste muet sur la rencontre de l'Émiliard. 11 est ressorti le 21 octobre sur le cotre le Fongeur, a enlevé deux navires le 24, et, pris par l’ennemi le même jour, s’est sauvé à peine debarqué en Angleterre ; 1l rentre à Dunkerque le 26, à point nommé pour répondre à la dénonciation dont il est l’objet. Les magistrats découvrent qu'il a loué des chambres chez deux logeurs différents ; 1l avoue tenir habituellement deux livres de bord : l’un en clair dont il reconnaît l’inexactitude, l’autre, en chiffres, seul exact : comme par hasard, ce dernier, affirme-t-il, tomba à la mer, Les perquisitions amènent la découverte de nombreux objets que leurs propriétaires n’ont pas de peine à reconnaître : le marquis de Ségur-Bouzely a fait exprès pour cette confrontation Le voyage de Dunkerque.

L'enquête s’est ‘poursuivie à Dunkerque, Morlaix, Vannes, Lorient, et Paris. La vérité se dégage des pièces de procédure. Au départ pour sa croisière avec le grade de capitaine, on n’avait pas instruit Fanning des droits que lui conféraient les ordonnances : il ne savait comment maintenir la discipline à son bord. Par deux fois, il met aux arrêts son second, Thomas Potter, qui excitait les mutins. À cet officier revient la charge de visiter les neutres, et de ses visites il per-

Es.

siste à rapporter divers objets à sa convenance. Le pillage de l’Émiliard lui incombe. Voyant son butin,

les matelots de l Éclipse ont murmuré : illes apaise en

leur distribuant la caisse de liqueurs ; 1l arrête les remontrances du second lieutenant Cavaillé, en menaçant de lui brûler la cervelle. Fanning, occupé dans sa chambre à pointer la carte « et peut-être ayant bu un peu », entend le bruit. Il monte sur le pont. Potter essayait un magnifique habit de livrée rouge, mais nullement coupé à sa mesure. Fanning l’essaie à son tour « par divertissement et badinage », et «fit le fat ». Subtilisé par un volontaire, l’habit se retrouve dans le coffre dutmaître-charpentier : furieux, Potter fait attacher son voleur sur un affût de canon, et veut que ses camarades lui infligent une sérieuse correction ; ils refusent, disant qu'ils ne sont pas des bourreaux. Alors Potter applique lui-même au patient douze grands coups de pelle à barbeau. Tels sont les faits dûment établis par l'instruction.

L’Amirauté rend sa sentence le 21 Juin 1783 : elle condamne Potter à être pendu et étranglé jusqu’à ce que mort s’ensuive, par l’exécuteur de la haute justice, à une potence plantée à cet effet sur Le quai ; N. Morin, capitaine de prise, J.-M. Mathe, matelot, à être battus de verges et marqués d’un fer rouge sur un échafaud dressé sur le même quai, après quoi 1ls rameront pendant trois ans comme forçats sur les galères du rot, Mais ces trois coupables n’ont pas attendu que la Justice s'inquiète de leurs personnes pour gagner le large, et courir d’autres mers, on ignore lesquelles. La Justice ne peut prononcer qu’une condamnation par contumace, Par contre elle tient Fanning dans

» ses geôles : convaincu de n’avoir pas maintenu la su-

bordination à son bord ni surveillé la visite des neutres, il est déclaré incapable de commander comme capitaine pendant trois ans.

Le jugement impute aux condamnés les frais du procès : là où 1l n’y a rien, le roi perd ses droits, et l’Anmuiral consent à s’en charger. Après quoi il se fonde sur une sentence par défaut prononcée contre les armateurs qui n’ont pas déféré à une assignation, pour les contraindre à verser au fise les 15.789 Liv. 10 s. à quoi montent les frais en question. La seconde course de l’Éclipse n’ayant rapporté que 7.759 liv. Æs. 5 d., c’est un double déficit à ajouter à celui de la première course. Pevehiers, Charles Torris et leurs “actionnaires ont fait une opération désastreuse (1).

Les capitaines américains jettent de nombreux actes de bravoure dans l’autre plateau de la balance : les principaux se nomment Christophe Codner,

John Chitty, Thomas Abbott, Richard Ryend, Wil-

Ham Ripner. John Moultson est grièvement blessé au cours d’une rude affaire. Edward Maccatter, revient d’une course sur la Princesse-Noire, armée par Jean Torris, avec des prises et rançons pour plus de 1.000.000 de livres. Luc Ryan s'empare de quatrevingts navires anglais, sans compter ceux qu'il coule bas, prend soixante canons et ramène cinq cents prisonniers ; 1l livre treize combats et reçoit de nombreuses blessures. Pris à son tour, le roi lui sauve la vie des Anglais qui voulaiertt le traiter en rebelle, et

{ Büib. Nat, ms. Nouv. Acq. franç., 10.577 Î. 19-43. — Arch. Mar. Dunk., Reg. de corresp., 12. — Greffe du Trib. de commerce, Rapports de Guerre, 1779-1782 ; Reg. d'arréts, 2; liasses 00. — Arch. Com. Punk. 189, 208. — Henri Malo, Les Corsaires américains à Dundkerque, loc. cit.

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le gardent trois ans à Londres en prison pour dettes. Jean Torris lui devait 160.000 livres : malgré les objurgations du ministre, l’armateur ne délivre pas son capitaine, Ses propres affaires s’embarrassent de plus en plus, jusqu’à la faillite ; de ce fait, quand Luce Ryan est rendu à la hberté, l’infortuné capitaine perd tout le bien amassé au prix de tant de combats et de fatigues. Le Magistrat lui a accordé des lettres de bourgeoisie ; le roi autorise à être reçu capitaine de navires.

Dans une courte croisière du 13 avril au 3 juin 1781, Bennett Negus, avec le Franklin (280 tonneaux, 20 canons, 157 hommes) livre six combats, dont l’un le 22 avril, à dix lieues d’Ouessant, contre deux lougres de dix et seize canons et un cotre de vingtsix. Après deux heures de canonnade et un abordage - affreusement sanglant, Negus, dont l’équipage s’est admirablement conduit, met l’ennemi en fuite. Sa course produit 1.065.947 liv. 16 s. 11 d. Au tableau de son butin figurent deux vaisseaux de la flotte sur laquelle amiral Rodney avait chargé le fruit de son célèbre pillage de Saint-Eustache, et que La Motte- Picquet venait de disperser.

Du 12 mai au 16 juillet 1781, William Fall, commandant le Sans-Peur (120 tonneaux, 19 canons, 12 pierriers, 8) hommes), sillonne la mer du Nord en tous “sens, et par deux fois jette l’alarme sur les côtes d'Écosse. Il bombarde une petite ville (Abroart?), l’oblige à verser une contribution de guerre, et ose enlever des navires en rade et sous le canon d’Aberdeen.

SiX capitaines américains reçoivent le brevet de lieutenants de frégate : Moultson, Ripner, Negus,

Fall, Kelly, Dowlin. Leurs prises et rançons se chiffrent ainsi pour les plus heureux : Maccatter, 1.820.280 livres ; Negus, 1.539.035 livres; Down, 1.535.657 li: vres; Moultson, 1.397.890 livres; Kelly, 889.784 ; Fall, 793.669 ;Ryan, 675.521 ; Richard Boorn, 569.597 ; bee 463.816. |

Au total, le produit net des armements américains donne 12,500.000 livres, sur un total général de 25.000.000, c’est-à-dire exactement la moitié.

Plusieurs des capitaines qui viennent de se distinguer recommenceront avant longtemps, soit sur les corsaires, soit sur les vaisseaux de la République (1).

Dès la déclaration de guerre, le gouvernement se préoccupe de donner l’essor aux corsaires de Dunkerque. Un pardon général aux déserteurs (16 août) les ramène au port. On permet l’armement en course de tous navires, sauf les marchands dont la mauvaise qualité entraînerait infailiblement la capture. L’interdiction de laisser sortir les petits corsaires, basée sur le même motif, édictée au début, est rapportée en ce qui concerne Dunkerque, même pour ceux de moins de douze tonneaux, mais certifiés bons voiliers

(1) Greffe du Trib. de commerce, Rapports de Guerre, 1779-1782;

liasses 00 ; Reg. d’arrêts. — Arch. Mar. Dunk., Reg. de corresp., IH, 12.—

Marquis de Granges de Surgères, Prises des Corsaires français pendant la guerre de l Indépendance, extraits de la Gazette de France, Paris-Nantes, 1900, in-8. — Henri Malo, Les Corsaires américains à Dunkerque, loc. cut,

et possédant les qualités requises pour la course (3 janvier, 22 mars 1779). Afin d'empêcher les neutres d’aviser l’ennemi de la sortie et des routes des navires français, on ne leur permet de sortir que les derniers, et on leur supprime l’autorisation de se ranger sous l’escorte des frégates du roi (23 novembre 1778).

Toutes communications sont interceptées entre les ports d'Angleterre et de France, Calais excepté (7 mai 1779). |

On signale aux corsaires les facihtés et les points d’appui qu'ils pourront utiliser : la baie de Cancale solidement fortifiée, les ports d’Espagne et des États- Unis (6 juin, 24 juillet 1779). Plus tard, le 30 septembre 1781, une convention réciproque analogue à celle conclue avec les États-Unis et concernant les corsaires des deux nations, sera conclue avec la Hollande. Le régime étranger, traditionnel à Dunkerque, continue à favoriser les armateurs pour le recrutement de leurs équipages. On leur demande tous les renseignements possibles sur les mouvements de l’ennemi lorsque les flottes de Brest prennent la mer; en revanche on leur fournit ceux que l’on reçoit de diverses sources sur les croisières des corsaires anglais (maiseptembre 1779) (1).

Les premiers résultats de la course n’auraient jadis provoqué aucune sensation. L’auteur anonyme d’un bilan, exact, dressé au 31 décembre 1779, et terminé

(1) Ils s’établissent aux Bermudes, se postent pour guetter les navires venant d'Amsterdam et atterrissant en Espagne, surveillent les parages do Belle-Isle. — Arch. Mar. Dunk., Reg. de corresp., 8, 9, 10. — Chambre de commerce, Reg. des délih., 42 Ÿ. 71, 162, 48 £. 35. — Arch. Com. Dunk., 201, 30 septembre 1781, Règlement qui règle la réciprocité du traitement des corsaires français dans les ports des Elats-Généraux des Provinces-Unies et les corsaires desdits Etats-Généraux des Provinces-Unies dans les ports de France, |

par un : € Vive le Roy! » moulé en grandes lettres, | témoigne d’un enthousiasme qui eût semblé facile aux contemporains de Jean Bart. Il compte vinotdeux capitaines, trente armements, quatre-cent-vingtquatre canons, trois mille cent cinquante-cinq hommes dont les sept-huitièmes dunkerquois ; pour dépenses de construction, achats, frais de premier armement et de mise-hors, 3.154.906 livres ; frais de relâches, de - prolongation de courses, de réarmements, 1.118.674 livres, soit un passif de 4.273.580 livres, à l'actif, 93.678.487 livres de prises et rançons, plus 1.045.000 livres, valeur des navires corsaires, soit au total. 0.723.487 livres, faisant ressortir un bénéfice de 1.149.907 livres (1). Le plus fort corsaire porte vingt canons et deux cent quarante hommes.

Jusque-là, l'ennemi ne s’est guère ému. Il se borne à tenir un vieux vaisseau, le Buffalow, à la rade des Dunes, une frégate de vingt-quatre canons et deux senaus pour surveiller la côte de Yarmouth à Édimbourg. Sa sécurité est si complète que les assurances pour la Hollande ne dépassent pas 1/2 pour cent.

Calonne, intendant de Flandre, futur contrôleur général des Finances, d’accord avec le commandant de la province Anne de Montmorency, prince de Robecq, envisage la nécessité de reconstituer l’ancienne escadre légère, qui fit merveilles avec Jean Bart et ses successeurs. [1 consigne ses vues dans un mémoire : le port de Dunkerque, situé à l’entrée de la mer du Nord, en est pour ainsi dire la clef ; il se trouve au vent de embouchure de la Tamise et de la rade des Dunes, ce qui lui donne la facilité de porter presque

(1) Arch. Nat. Marine, F? 70.

en tous temps sur ce qui en sort ; sa rade est la seule bonne depuis Brest, d’une tenue sûre et sans écueils, couverte par des bancs qui ne permettent pas de la bloquer, et qui en rendent l’accès aussi dangereux pour les ennemis que favorable pour les nationaux et les anus. C’est par la mer du Nord que les Anglais font venir mâts, bois de construction, chanvre, goudron et fers. En croisant entre Yarmouth et le Dogger- Bank, ou au débouquement du Sund vers le cap Derneus, des frégates pourraient tout intercepter. Trois ou quatre sufliraient pour, à peu de frais, soutenir les corsaires ; elles obligeraient les Anglais à une forte diversion, et à tenir un grand nombre de vaisseaux sur la mer du Nord. Le ministre annote ce mémoire : «Lu avec grande attention ; on y pourvoira autant que possible ; en attendant, que les deux cotters protègent le commerce et les armateurs de Dunkerque (1). » Calonne voit juste. Dès décembre 1778, il se préoccupe de découvrir un capitaine pour cette escadre de course. La Chambre de Commerce lui indique, dans cet ordre : Adrien Delille, Philippe Vandomber, Antoine Vancaester, Nicolas Delille, frère d’Adrien, Cornil Bart, Jean-Félix Houssois, Pierre-Simon Lhermite, Nicolas-Pierre Trosse, Honoré Roux, Jacques- Philippe Everaert, Jacques Collet, Nicolas Berlamont, Jacques-Gérard Morel, Charles-Henri-Pierre Morel récemment rentré d’une campagne sur les vaisseaux du roi avec le brevet de lieutenant de frégate. Et la Chambre demande que les États d’Artois fassent construire deux frégates de vingt à vingt-quatre canons de huit pour Adrien Delille. Sur cette liste, le

(1) 30 juin 1779, — Arch. Nat., Marine, B 90 f. 21 et.seq,

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