‹ Les derniers corsaires DunkerqueChapitre 25 sur 58 · AE · texte numérisé non relu

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venir à terre, et dix-sept fois pour celui du Rohan- Soubise; du haut de la Tour, le tourrier lance appel sur appel. Les pires sourds sont ceux qui refusent d'entendre : les bans du clinqueur, les appels du tourrier demeurent lettre morte pour les matelots qui ont dépensé leurs avances, et se cachent dans l’intention d'en toucher de nouvelles, sitôt l’escadre partie, en s’engageant à d’autres capitaines. Ceux auxquels les “archers mettent la main au collet vont en prison “rejoindre leurs camarades déjà enfermés pour tapage “et rixes : on ne les en extraiera qu'au moment même de l’embarquement. Un brigadier de la maréchaussée court à Bergues aux trousses de deux déserteurs ; deux heutenants du Rohan-Soubise essaient de rattrapper des fuyards filés à Ostende et à Bruges.

Enfin, le 13 avril, tous les équipages au complet, - Royer fait Le signal d’appareillage.

Le Calonne donne sur un banc; pendant qu'il se déséchoue, les autres chassent des cotres ennemis ou visitent des neutres. À cinq heures, le Jackall rallie. L’escadre, poussée par le vent dans la direction de Boulogne, mouille la nuit à la rade Saint-Jean. Au jour, elle lève l’ancre et louvoie pour rentrer dans la mer du Nord. Le Calonne est resté à une lieue en arrière et le Rohan-Soubise tient la tête, quand, ayant doublé

“le Gris-Nez, Royer découvre cinq voiles : deux fré- “pates anglaises de vingt-deux à vingt-quatre canons, et trois cotres de vingt et quatorze canons, arrivant - sur lui à toute allure. Il sait qu’il s’expose seul au premuer feu de l’ennemi, mais n’hésite pas : 1l met en travers pour les attendre, et se pare au combat. Bientôt 1 engage le feu. Le Robecq, l’Alexandrine, le Jackall forcent de voile pour le secourir ; à sa grande surprise,

il voit le Calonne virer de bord et arriver vent arrière. Il force l'ennemi à se retirer, après deux heures et demie de canonnade. Il à un tué, quatre blessés, son beaupré, son grand mât de hune et son étai d’artimon coupés. Au soir, il jette l’ancre en rade de Dunkerque. |

Guilleman ne s’y montre que le surlendemain. Il explique sa manœuvre par d'excellents prétextes ; on convient qu'aucun doute ne subsiste quant à ses bonnes intentions, mais qu’à la prochaine affaire on lui réservera l’honneur d'attaquer.

Royer retourne à sa croisière le 25 avril. Le gros temps et la brume séparent les deux cotres. Le 27, il donne sur une flotte de quinze voiles, qu’escorte une frégate de trente-six à quarante canons, le Jason. Après avoir escarmouché avec le Robecq, puis avec le Calonne, le Jason s'échappe : on n’a pu que ranconner un des navires marchands. Le lendemain matin, les deux cotres rejoignent, mais une nouvelle brume surgit, et, on les perd une seconde fois le. même soir. |

Le 30, à huit heures du matin, à sept lieues de la pointe de Flamborough, Royer découvre dix navires marchands qui font route le long de terre, et, du côté du large, quatre frégates de force (1) qui portent sur lui et commencent à lui envoyer des boulets. Il fait mettre sur le même bord, et prend chasse : 1l compte attirer les deux meilleurs marcheurs de l’ennemi, et les combattre séparément. Placé en queue de sa ligne, il essuie à dix heures le premier feu d’une des frégates anglaises venue par son travers : au bout d’une heure elle se retire, sérieusement maltraitée.

(1) Une de 36 canons dont 28 de 12 en batterie, les trois autres de plus de 20 canons.

Royer signale au Robecq et au Calonne de virer vent devant ; 1ls obéissent, et tous trois sont avant peu dans les mêmes eaux. Les quatre frégates anglaises tiennent toujours le plus près pour éviter ; Royer vire sur elles bâbord amures, en ligne de combat. Elles

- portent alors sur lui : l’une engace le Rohan-Soubise P gag 5

une autre le Robecq, et les deux dernières le Calonne, encore hors de portée.

Il est midi. Un feu très vif éloigne les assaillants

du Robecq et du Calonne. Mais la frégate de trente-six

canons reste aux prises avec le Rohan-Soubise : pendant deux heures et demie, elle s’acharne contre lui à portée de pistolet. Ducoroy manœuvre pour le secourir et le serrer beaupré sur poupe ; malheureusement il tombe sous le vent de son commandant, et ne lur est pratiquement d’aucune utilité. À cinq heures et demie, le Rohan-Soubise a cinq tués et vingt et un blessés ; le lieutenant de Lanture, chef du détachement des soldats, est au nombre des morts. Royer vient de recevoir une terrible blessure : un coup de pierrier qui lui à fracassé le haut de la cuisse. Les voiles, les manœuvres de sa frégate sont délabrées ; l'ennemi, très désemparé, vient en travers du Robecq qui n’est guère en meilleur état, et lui envoie quelques volées.

Castagnier a prislecommandement du Rohan-Soubise:

il signale au Calonne, revenu au combat, de forcer de

voiles pour s’éloigner. Il a quarante hommes hors de combat, et, suivant les accords antérieurs, passe le commandement en chef à Ducoroy, qui fait le signal de sauve-qui-peut. Castagnier refuse d’abandonner le Calonne encore en danger, et l’attend. Un calme

“survient : les corsaires bordent leurs avirons, faisant

les mêmes manœuvres, à peu de distance lun de

l’autre, et prêts à un deuxième engagement si l'ennemi. les serre de trop près.

Vers six heures, trois des frégates anglaises mettent en panne pour attendre la quatrième, si endommagée qu’elle ne peut suivre. À neuf heures, toutes sont hors de vue. Les corsaires rament Jusqu'à minuit en faisant fausse route, puis prennent péniblement, le chemin du retour.

Le 2, à cinq heures et demie du soir, Royer meurt de sa blessure. Le jour où l’escadre rentre au port (b mai), on célèbre ses funérailles au son de la cloche Jésus. Il est inhumé au cimetière Saint-Éloi, et le même vicaire, Simon Doens, qui le baptisa trente-quatre ans plus tôt, récite sur sa tombe les dernières prières.

P.-L. Faulconnier composa son épitaphe dans une intention louable :

Sous ce marbre immobile est le brave Royer; Il a reçu la mort des mains de la Victoire :

Aujourd'hui le cyprès croît auprès du laurier, Et ne fait qu'ajouter au progrès de sa Gloire..

Il est, et pour jamais, dans le sein du repos; Mais s'il vécut assez pour maîtriser l'envie Et mériter la palme et le prix des héros,

Il a vécu trop peu pour servir sa patrie.

Du roi, sa veuve reçut une pension, et du Magistrat 300 livres et un logement « pour la dédommager de la perte de son mari. » (1)

(1) Royer avait épousé le 9 avril 1777 une cousine de Plucket, l’auteur. des Mémoires, Claire-Félicité Broucke, âgée de vingt ans et née à Dunkerque. Il en eut deux fils. Elle se remaria avec Defraye, qui commandait le détachement des volontaires sur le Commandant, devint enseigne de vaisseau, commanda le lougre de l’État le Courageux, et vola en l'air” dans un combat contre deux navires anglais. Tout l'équipage périt avec le capitaine, à l’exception de trois hommes.

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Les Anglais ayant pris les deux cotres, le Jackall et l'Alexandrine, le résultat de la croisière est désastreux. Une nouvelle société d’armement se forme des “débris de l’ancienne, avec Coffyn pour directeur. On vend le Calonne pour regréer les deux autres frégates, que le roi continue à prêter. En juin, Castagnier est remplacé dans le commandement du ARohan-Soubise par Lhermite, en possession depuis un an de son brevet de lieutenant pour la campagne, et qui s’est fort distingué dans les deux dernières guerres. Ducoroy commande en chef ; il n’a que trente-cinq ans. Il met à la voile le 14 juin : il rentre le 6 août avec un produit net de 262.434 livres de prises et rançons. Les intéressés perdent au total 276.909 Liv. 15 s. 3 d., et le centième d'intérêt pris par la Chambre de commerce lui coûte 5.884 liv. 12 s. 8 d. (1).

Tel est pendant cette guerre l’unique effort du gou- “vernement pour restaurer à Dunkerque l’escadre de course. Il abandonne les corsaires particuliers à leurs seules ressources. Ils font pour le mieux. Bien des noms mériteraient d’être cités, bien des exploits vaudraient d'être narrés. Trosse reçoit une épée du roi et peu “après meurt en combattant; Nicolas Hardoum se

- (1) Greffe du Trib. de commerce, Rapports de guerre, 1762-1779, 1779-1782 ; liasses 00 ; Reg. d’arrêts, 1, f. 19, 37; Reg. secret, 1, 25 février 1780. — Chambre de commerce, Reg. des délib., 48, f. 26, 89, 159,. 45, f. 66, 106, 46 f. 77; ms. Diot l’'Aîné, p. 132. — Marquis de Granges “de Surgères, Prises des Corsaires français pendant la guerre de l'Indépen- “dance, extr. de la Gazelte de France, pp. 10, 16, 18, 24. — Arch. Mar. “Dunk., Reg. de Corresp., 5, 9,10, 11: Rôles d’équipages. — Arch. Nat. Marine, B: 90 f. 36, 94, f. 11; B° 674 f. 53, 56, 132, 694 £. 142, 145, 695 f. 32, 113, 116, 146.— Arch. Mar. Dunk., Etat-Civil, et 199, 19 avril 1779, février 1780 ; 37 f. 61. — Les Muses Dunkerquoises, 11, 297, — P.-E. Plucket, Mémoires, Paris, 1843, in-8, p. 39. — Poirier, Eloge historique de Jean Bart, Dunkerque, 1807, in-4°, p. j. [, p. 103-106. — Henri Malo, Les Courses du capitaine J-B.-Ch. Royer, Dunkerque, 1910, in-8, extr. des Mém. de la Société Dunkerquoise, t. 51. |

fait tuer en septembre 1781; Pierre-Denis Ducasson succombe à ses blessures le 16 septembre 1780. François Cottin ramène quarante prises, cent-dix-sept ca= nons, quatre-cent dix-huit prisonniers ; il reçoit une épée d'honneur, puis le brevet de lieutenant de frégate. Lieutenants de frégate également Pierre-Simon Lhermite, Castagnier, Adrien Delille, Cardon, Figoly, Anguier, ces trois derniers commandant les canon: nières du roi; Anguier reçoit la croix de Saint-Louis le 21 mai 1781, des mains du comte d'Estaing. Cas: tagnier, Louis Lhermite, Pierre Vanstabel posent les premiers jalons de leur gloire future. Vanstabel donne une étonnante preuve de sa fermeté. Le 3 mars 1781, commandant le Rohan-Soubise, après une action très vive 1l oblige le corsaire PAmiral-Rodney (22 ca* nons) à se rendre. Au cours de l’affaire, il recoit deux balles dans la gorge : il se fait panser sur son banc de quart, et, ne pouvant plus parler, il continue du geste. à exciter l’ardeur, de son équipage. Le roi lui envoie en même temps une épée et son brevet de lieutenant, de frégate pour la campagne (14 septembre), transformé en brevet à demeure le 30 novembre 1782 (1). Pendant que de Dunkerque cent trente cinq capitaines courent les mers et s’attachent à ruiner le, commerce ennemi, on y perçoit l’écho des grands évé- (1) Le commissaire de la Marine au Ministre, 4 mars 1785 : « Le sieur Vanstabel est un excellent sujet, brave comme l'épée dont le roi l’a. honoré... le sieur V., bon marin, ne doit fréquenter que la mer; il sera propre à tout quand on voudra l’employer, particulièrement à la guerre, pourvu qu’il y ait des coups à donner ou à recevoir. L'opinion publique sur le compte des sieurs Anguier et Vanstabel est à peu près égale, ils sont jugés icy d’une excellente conduite, et ils y jouissent dune considération distinguée. » Arch. Mar. Dunk., Reg. de corresp., 11, 12. — Arch. Nat., Marine, B° 695 f. 158. — Plucket, Mémoires, p. 169. — Kerguelen, Rela-. lion des combats el des événements de la guerre maritime de 1778 entre la

France et l'Angleterre, Paris, 1796, in:8, p. 169. — G. Rafin, Puierre Anguier, loc. cit., pp. 70-95.

nements de la guerre : en août 1781, le combat sur le Dogger-Bank des escadres anglaises et hollandaises de Parker et de Zoutmam ; en novembre, les Te Deum . chantés pour la victoire du comte de Grasse aux Anülles, et celles de Washington et de Rochambeau sur le continent américain. L’année suivante, le glas de la défaite des Saintes (12 avril 1782) émeut profondément la nation. Un mémoire propose l’armement d’une escadre de course de cinq frégates de douze à vingt canons et cinq cent quarante hommes ; une loterie patriotique au capital de 6.000.000 en vingt mille billets de 300 livres pourvoierait à la dépense. Beaumarchais, dont le rôle très actif pendant cette guerre est plutôt mal récompensé, s’enflamme. Il envoie dans les cafés de Paris des hommes qui crient : « Souscription ! » Il adresse une lettre aux Chambres de commerce du royaume pour remplacer les vaisseaux perdus : 1l s'inscrit pour cent louis en tête de chaque histe. La Chambre de commerce de Bordeaux vote 1.500.000 livres pour un vaisseau de cent dix canons, et 100.000 livres pour les veuves .et les estropiés. L’exemple est suivi par divers corps et divers États, Malgré les bénéfices de la course, bien que le chiffre du commerce masqué sous pavillon autrichien ait passé de 838.184 livres en 1778 à 1.753.063 livres en 1781, favorisé encore en 1782 par l’autorisation des ventes simulées, la Chambre de commerce répond par un non possumus formel, et se borne à souhaiter que la province de Flandre prenne l'initiative qu’on

lui demande (1).

(1) Caron de Beaumarchais à la Chambre de commerce de Dunkerque, 28 mai 1782 : « Au milieu des succès qui nous alloient donner une paix glorieuse, la malheureuse issue du combat de M. de Grasse ne pourroit que retarder cette paix après laquelle nous soupirons tous. Mais il y a

Le 20 janvier 1783, la signature des préliminaires

de la paix interrompt la course. Une ordonnance du 4 février, identique à celle de 1748 sur le même objet,

règle les termes de validité des captures. La paix devient définitive le 3 septembre, et le Te Deum d’ac-

tions de grâces est chanté dans la chapelle de l’Arsenal du roi (1).

Le traité de Versailles débarrasse à jamais Dunkerque de la présence d’un commissaire anglais ; il

efface cette honte. Le port reprend sa valeur mili-.

taire et commerciale. La course a amené en ville une circulation d’espèces € qui y a répandu une aisance dans toutes les classes dont on s’aperçoit par les embellissements journaliers qui s’y font ». Les salaires des charpentiers et calfats ont monté à un taux impos-

sible à maintenir : à la requête des armateurs, un

règlement les modère (2).

tant de patriotisme en France que tous les bons sujets du roi doivent se réunir pour réparer promptement la perte de quelques vaisseaux qui nous manquent. Déjà les souscriptions s’établissent en foule dans la capitale pour ce grand objet. Dans la persuasion où je suis, Messieurs, que les villes maritimes ne resteront pas en arrière, je vous prie de vouloir bien me cou-

cher, en ma qualité d’armateur, pour cent louis dans la souscription que

je vous invite à ouvtir. Il me semble qu’un vaisseau de ligne offert au roi, et portant le nom de la ville qui lui en a fait l'hommage, ne peut qu'être agréable à Sa Majesté : donnons-lui de nouveau la satisfaction de connoître

que si nous avons le bonheur d’avoir un excellent maître, il a le bonheur 4

de régner aussi sur üne excellente nation. » — Chambre de commerce,

Reg. des délib., 45 £. 55, 57. — Arch. Mar. Dunk. Reg. de corresp., 12, où

se trouve la réglementation de la navigation masquée.

(1) Arch. Nat. ,; Marine, B° 734 f.,392-409 ; B4 188 f. 197, 203. — Grefie Trib. de commerce, Reg. d'arrêts, 1783, f. 110. — Arch. Com. Dunk., 858 Î. 251. — Arch. Mar. Dunk. . Reg. de corresp., 18. — Biblhioth. du Ministère de la Marine, Mémoires divers, G, 150. — Chambre de commerce,

Reg. des délib., 48 f. 26, 45 f. 12, 55, 57, 66, 76, 106. — Loménie, Beaumar- |

chais et son temps, IT, 211.

(2) Arch. Com. Dunk., 201. — H.-E. Diot, Descr. hist. de Dunkerque |

depuis son origine en 746 jusqu’en 1785, Bibl. Com. Dunk., ms. — A. de Saint-Léger, La Flandre maritime..., pp. 336, 337. — Lacour-Gayet, La marine militaire sous Louis XVI, pp. 558, 559.

Bien que les navires de commerce anglais aient été plus fortement armés et escortés que jamais, que les croiseurs et corsaires ennemis en nombre aient pourchassé sans trêve les Dunkerquois, privés de l'appui d’une escadre du roi, cependant on compte cent soixante armements et mille deux cents prises et rancons, d’une valeur brute de 65.000.000 de livres environ. À Londres, les primes d’assurances ont monté en septembre 1778 à 42 livres pour cent avec un retour de 15 pour cent. Au mois d’octobre, elles at-

teignent 52 guinées et demie pour cent pour les navires

gr

retour des colonies dans un port du Ponant, et 78 guinées pour cent sur ceux qui font leur retour dans un port de la Manche. « Il n’y a pas de commerce qui

puisse supporter de pareilles primes (1). » Parmi les ‘armateurs dunkerquois, les Taverne, les Coppens, les

Cailliez, les Salomez, les Carpeau-Demaricourt, les Gamba, les Archdeacon, les Fockedey, les Morel, et d’autres, ont réalisé de gros bénéfices. Par contre, Helley, Louis Roy, Clouct, Debas, Louis Carlier, Jean Torris et Wante, Jaubert, Degravier, sont en faillite. Les cimq premiers avaient des corsaires en armement à la fin de 1782 et au commencement de 1783 : la paix peut les avoir surpris. Le dernier armement de Jean Torris remonte au début de mars 1782 : dès cette époque, ses affaires tournent mal.

La carrière de cet armateur est caractéristique, Il appartient à la race de ces grands hommes d’affaires, les Van de Walle, les Omaer, les Coppens, les Taverne, les Briansiaux, qui spéculaient sur l’échiquier du monde, dont la plupart amassèrent d’énormes for-

(1) Garnault, Le Commerce rochelais au xvine siècle, V. 184.

tunes, dont quelques-uns se ruinèrent. Jean Torris

avait, pendant la paix, attiré de nombreüx smog-…

gleurs à Dunkerque ; il se flatte de leur avoir vendu annuellement pour 2 à 3.000.000 de livres d’eaux-devie, de thé, de marchandises manufacturées en France.

À la déclaration de guerre de 1778, il lui est dû, en

Angleterre, Écosse et Irlande, 1.200.000 livres, dont par conséquent 1l ne peut toucher un sou. Il utilise

pour la course quelques-uns de ses fraudeurs, «attachés .

à la France par leur religion et au suppliant par leurs affaires », dit-il dans une requête, où il se base sur le précédent d’un négociant de Lorient, Foucaud, pour solliciter des lettres de noblesse. Moins heureux que Foucaud et que Briansiaux, il ne les obtient pas. Cependant, en trois ans il a armé ét réarmé onze corsaires nécessitant une muse de fonds de 2.200.000 livres, qui ont enlevé à l’ennemi quatre vingt-dix navires valant 6.000.000, et fait cent cinquante-neuf rançons et mulle soixante-dix prisonniers (1).

Outre ces corsaires, 1l arme pour Saint-Domingue et pour les États-Unis. Des événements inattendus, des spéculations malheureuses, des pertes dans certaines maisons où 1l est intéressé, l’insuccès d’une manufacture de fer-blanc anglais « où il comptait faire laminer le cuivre pour le doublement des vaisseaux du Roy », entraînent et consomment sa ruine. De tempérament frêle et délicat, impotent, chargé d’une femme et d’un enfant, il demande au roi une pension, en considération des sommes élevées qu'il a versées

(1) Ses navires : le Prince-Noir, la Princesse-Noire, le Sans-Peur, le Calonne, le Chardon, le Bernardin, le Castries. Ses capitaines : Edward Maccatter, Patrice Dowlin, Luc Ryan, John Kelly, Ménage et Hébert. Ces deux derniers se font prendre coup sur coup. Il a réarmé le Prince- Noir à Boulogne et à Cherboure,

aux Invalides de la Marine. Il meurt prématurément à trente-huit ans, à Gravelines, où on l’inhuma le 25 avril 1787 (1). | À la paix, le roi pousse activement la remise en état de Dunkerque et la création de Cherbourg, dans l’éventualité d’une guerre prochaine : comme lui, tout le monde en France prévoit que l’Angleterre refusera de s’en tenir aux clauses du traité de Versailles. Une … lettre de la Chambre de commerce de La Rochelle à celle de Dunkerque (8 janvier 1785) fixe cet état d'esprit de l’opinion : « On sçait le nombre de marins, déjà formés, que la dernière guerre nous a fait perdre ; que sa durée et son opiniâtreté ont forcé de ravir une quantité d'hommes à l’agriculture pour équiper les vaisseaux de Sa Majesté ; que les combats et les acei- …dens de la mer, les maladies et le dégoût d’un service involontaire et lointain en ont moissonné la plus grande partie ; qu’il est de la plus haute conséquence, cependant, de réparer une pareille perte, en s’y pre- … nant de loin, afin de pouvoir soutenir la gloire du pa- … villon français ; que la conservation des établissements importants que l’État a faits et qu’il possède outremer - dépend entièrement du respect porté à ce pavillon ; - que c’est durant la paix et en naviguant pour le commerce, surtout pour le long cours, que se contracte

(1) Arch. Nat., Marine, F? 99, — Arch. Com. Dunk., 189, 205. — Arch de famille, aimablement communiquées par M. Ad. Torris.— M. Eugène Guillaume, Nord Illustré, 15 août 1912, cite un armateur qui engagea plus de 70.000 livres en parts d'intérêts dans des corsaires, et doubla son capital, — E. Laffon fut un armateur peu favorisé de la chance : en 1781, son

corsaire l’Escroc ne fait presque rien, et la Fortune rien ; en 1782, il arme l'Espiègle pris presque de suite, après avoir fait deux prises aussitôt reprises par l’ennemi ; l’Escroc fait une prise et une rançon, et, réarmé, ne fait rien ; l'Industrie, en deux croisières, ne fait que des relâches. — Greffe du Trib. de commerce, liasses 00.

l'habitude et que s’acquiert l’expérience qui forment les matelots. Tout ce qui tend à ralentir la navigation pour le long cours mérite donc les considérations les plus sérieuses. »

Le 15 mai de la même année 1785, sans doute pour donner aux Parisiens le goût des choses de la mer et l'envie de s’engager sur les corsaires futurs, un navire, le Dauphin, de huit canons et de huit espingoles, remontait la Seine et s’amarrait au Pont-Royal, Le capitaine Haudement, de Brest, qui l’avait commandé en course pendant la dernière guerre, l'avait équipé d’un imposant équipage de sept hommes, qui démon. talent et remontaient les agrès et les apparaux, et faisaient la démonstration de la manœuvre maritime comme de celle du canon, aux yeux émerveillés des

badauds (1).

(1) Chambre de commerce, Reg. des délib., 47, f. 41. — Bachaumont, Se Mémoires secreis, Londres, 1786, tome XXIX, D: Et

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