LA GUERRE DE SEPT ANS
Les hostilités commises en pleine paix par les Anolais laissaient depuis longtemps prévoir une guerre à laquelle le gouvernement de Louis XV se refusait. Avant qu’elle n’éclatât, François Bart mourut à l’âge de soixante-dix-huit ans (1) (22 avril 1755). II
commandait toujours la Marine à Dunkerque. Après
(1) Marié le 20 avril 1705 à Marie-Catherine Viguereux, fille du tréso-
rier-cénéral de la ville et châtellenie de Furnes et subdélégué de l'inten-, 7%
dant de Flandre, il en eut deux fils et trois filles, dont l’une mourut en bas âge. Sa succession montait à peine à 25.000 livres; le roi donna 1.200 livres de pension à son fils aîné, 600 au cadet, et 1.000 livres à chacune des deux filles encore vivantes auxquelles le Magistrat, n’osant proposer une pension alimentaire, attribua 800 livres par an « pour forme de logement ». L’aîné des fils, Philippe-François, né à Dunkerque le 28 février 1706, garde de la Marine le 14 décembre 1722, garde du pavillon le 5 mai 1727, enseigne le 1% octobre 1731, lieutenant de vaisseau le 17 mai 1741, chevalier de Saint-Louis le 127 janvier 1746, capitaine de vaisseau le 1% avril 1748 après le combat de Létanduère contre Hawke où il se distingua (14 octobre 1747), commandant de la Marine à Dunkerque le 3 décembre 1755, gouverneur et lieutenant-général des Iles- Sous-le- Vent d'Amérique à S.-Domingue le 10 octobre 1756, il rentra en France en 1762 ; il reçut, le 17 avril 1764, le grade de chef d’escadre ct une pension de 6.000 livres, portée à 12.000 par Louis XVI. I mourut à Paris le 12 mars 1784, laissant 662 livres de rente et des parts de pro-
soixante-sept ans de services distingués, ayant assisté à dix-neuf abordages, il avait atteint le sommet de la hiérarchie navale : commandeur de Saint-Louis le 1er janvier 1746, lieutenant-général des armées navales le 7 février 1750, il reçut Le 1®7 septembre 1752 ses provisions de vice-amiral, et, le 15 août 1753, la grand’croix de Saint-Louis.
Les pirateries journalières ‘des Anglais, le guetapens de l’amiral Boscawen (8 juin 1755), la râfle formidable opérée en novembre sur toutes les mers du olobe de trois cents navires de commerce français valant 30.000.000 de livres, et entraînant la capture de six mille officiers et marins et de nulle cinq cents soldats, ne décident pas le roi à la guerre. Il se contente d’un embargo sur les navires anglais dans les ports français, le 23 janvier 1756. On n’y saisit pas grand”- - chose : Dunkerque avait perdu 9 navires marchands et trois pêcheurs, soit mille trois cent vingt-six tonneaux, quatorze canons, cent quarante-neul hommes, valant 678.982 livres 1 s. 1 d.;la vente des navires anglais saisis ne produit que 10.815 livres 11 s. 8 d. (1).
priété dans quatre immeubles à Dunkerque. Son cadet, Gaspard-François, né le 29 décembre 1706, ingénieur ordinaire en 1735, chevalier de Saint- Louis le 16 février 1748, ingénieur en chef en 1757, lieutenant-colonel le 11 août 1768, colonel chef de brigade le 1° janvier 1777, mourut le 5 juillet 1782. Tous deux morts sans postérité. — Arch. Nat.; Marine, C? 17. — Donation de Philippe-Francois Bart et Marie-Catherine Bart à leur frère Gaspard-François, du 6 septembre 1776, orig. parch. à M. Henri Durin. — Arch. Mar. Dunk., cart. 13 — Arch. Com. Dunk., 87 f. 46, 312 XII, 130. — Mancel, Famille de Jean Bart, descendants en ligne directe, dans Bullet. Union Faulconnier, 1904, VI, 333. — Henri Malo, * Note relative à la mort de l'amiral F.-C. Bart, dans Mém. Soc. Dunk., 1909. — Pierre commémorative, déambulatoire de S.-Eloi, à droite du chœur, et pierre tombale, jardin du Musée de Dunkerque.
(1) 80.559 liv. 15 s. 10 d. pour Dunkerque, Calais, Boulogne, Abbeville et S.-Valéry. — Arch. Nat., Marine, B5 527 Î. 41. — Arch. Mar. Dunk., £art. 13, 16. — Chambre de commerce, Reg. des délib., 26 f. 132, 144, 97 {. 102, 218, 219, 81 f. 150.
L’exemption du droit d’aubaine avait facilité en ville l’établissement d’étrangers ; bon nombre d’An-« glais en ont profité, beaucoup tenant cabaret, d’autres se consacrant au négoce, et quelques fraudeurs ayant des comptes à régler avec la justice d’outre-Manche. # Le 3 février 1756, J.-C. Prévôt, marquis Du Barail, « commandant nulitaire, reçoit l’ordre de faire évacuer tous ceux fixés dans l’étendue de son commandement. Mais il faut que l’Angleterre déclare ‘elle-même la « guerre à la France (13 mai) pour que Louis XV réponde d’abord par une déclaration sur la Course (15 mai) et enfin par une déclaration de guerre (9 juin) (1).
Une série de mesures favorisent la course : le dixième « de l’Amiral est suspendu (1756), puis supprimé (1759) ; une gratification est accordée par canon pris à l’ennemi ; le roi s’engage à reprendre, lors de la signature de la paix, tout navire de vingt-quatre canons et audessus dont les armateurs voudraient se défaire ; il leur accorde des exemptions de droits sur les matériaux de construction, sur les vivres et les munitions destinés à leurs armements : il facilite la vente des marchandises des prises ; il dispense des campagnes. réglementaires sur ses vaisseaux les officiers et les volontaires qui se distingueront sur les corsaires. À la - Chambre de commerce, il promet la simplification des procédures de hiqudation. Il assure un traitément favorable aux marins étrangers, qui entrent pour les quatre cinquièmes dans le chiffre de la population maritime.
(4) Arch. Nat., Marine, B1 16 î. 113 ; B 72 £. 10. —— Chambre de commerce, Reg. des délib., 18 f. 102, 26 f. 177. — Arch, Com. Dunk., 87 f. 63. — À. de Saint-Léger, Dunkerque au milieu du xvin® siècle, dans Mém. Soc. Dunkerquoise, 1902, XXXVI, 12.
Préoccupé de n’en pas voir diminuer le nombre, il refuse les commissions en guerre aux corsaires trop faibles : 1l exige cinquante hommes au moins, officiers compris, mesure qui ne sera pas plus appliquée que dans les guerres antérieures ; du reste, les petits corsaires sont excellents contre les cotres qui servent de découvertés aux vaisseaux anglais.
Ces encouragements, « l’ardeur à venger le pavillon », produisent vite d’heureux effets. L’aménagement et l’outillage du port, insuffisants, ne permettent la sortie qu’à des frégates de dix-huit canons, manifestement trop fables pour le but à atteindre. La Chambre de commerce ne cesse de réclamer avec ins-
* tances une escadre lécère de vaisseaux royaux, comme
celle de jadis. « On sçait à n’en pas douter, et on en a eu plusieurs fois l'expérience, qu’une escadre de six vaisseaux de ligne et quelques frégates, que le Roi feroit passer à Dunkerque seconder les armateurs particu-
liers encouragés et soutenus par une semblable pro-
NPA
tection, obligeroit les Anglois à qui le commerce du Nord est si nécessaire, à emploïer au moins trente vaisseaux de guerre à observer cette petite escadre. » En ce moment, les Anglais naviguent aussi tranquillement qu’en pleine paix; une demi-douzaine de fré-
hgates suffit à protéger leurs marchands, et à enlever
les meilleurs corsaires français. Quelques . corsaires,
- quelques pêcheurs armés par le roi sont bons pour aller - à la découverte, mais parfaitement incapables de don-
ner la protection indispensable.
Le premier effort vise le port. On rétablit les quais et le bassin du roi; on refait les Jetées; on approfondit le chenal par où s’écoulent les eaux du nouveau
canal de la Cunette et celles lâchées par l’écluse de
Bergues reconstruite, On garnit le front de mer de“ travaux défensifs et de batteries, d’où trois capitaines payés par le Magistrat, moitié par la Chambre dem commerce, surveillent la rade. L'activité renaît sur les chantiers de construction, qui, de 1756 à 1762, livrent vingt-trois navires de soixante à trois cent quatre-vingts tonneaux. En 1759, ils construisent vingt bateaux plats, rejoints au mois d'octobre par quatre de Calais, douze de Boulogne et quatorze de Sant-Valery ; le maréchal de Belle-Isle procède à des « exercices d'embarquement de troupes, car on songe une fois encore à opérer une descente en Angleterre. Au Havre, cinquante autres bateaux plats sont mis à l’eau en même temps. On espérait beaucoup de deux es prames sorties des chantiers de Dunkerque, mais, après essai, le capitaine de vaisseau de Lorgeril conclut;à leur non-navigabilité ; elles paraissent uniquement utilisables pour la défense de la rade (1).
Le recrutement des équipages ne va pas sans difficultés, Quatre embargos, pour permettre la levée des matelots nécessaires aux vaisseaux du roi, ne troublent ; guère les armateurs, car on leur accorde très vite, sur leurs réclamations, la libre sortie des corsaires montés de matelots étrangers. Mais ce personnel « n’abonde plus comme autrefois. Les armateurs acceptent assez légèrement les services d’un certain « Mauvoisini. Qui était cet Italien? Casanova le con-
(1) Les constructeurs sont les frères Denis. — Arch. Nat, Marine, B# 100 f. 293-298. — Arch. Mar. Dunk., cart. 18, 16; Tekistre d'arrêts, 1756 f. 77. — Arch. Com. Dunk., 202, liasse; 812, XII, 39. — Chambre de commerce, Reg. des délib., 28 f. 66, 26 f. 175, 181, 27 f. 51, 114, 28 f. 17, 29 f. 62, 80 £. 82, 81 f. 54; ms. Diot L’Aîné, p. 127. — A. de Saint- Léger, La Flandre maritime..., p. 330. — Sur la garde des côtes, cf. André Dussauge, Le ministère de Belle-Isle, Paris, 1914, in-8, t. I, dernier chapitre, p. 588,
NILNVOINA HOLH
naissait-il? Le célèbre aventurier vénitien était venu en mission secrète pour le ministère, enquêter, et dresser u 1 rapport sur l’état de la Marine à Dunkerque (automne 1757). Mauvoisini promet de lever des hommes en Hollande, s’y rend aux frais des armateurs, et échoue complètement. Là aussi, sans doute, on manquait d'hommes, puisqu'un nommé Habbercourt vient à Dunkerque engager des matelots au service de ce pays : pris sur le fait, 1l attend en prison le retour des hommes qu’il a débauchés (1).
- Pendant cette guerre, l'hostilité des ports neutres de la Flandre autrichienne motive une intervention diplomatique auprès de la Cour de Bruxelles. En Nor- Vège, on sait déjà combien peu la neutralité des ports émbarrasse les Anglais : ils y enlèvent, entr'autres, lë petit corsaire de Jacques Villeneuve, l’Épervier (16 tonneaux, 2 canons, 6 pierriers, 24 hommes). Un pirate de Guernesey, Richard Lequesne, commandant le Royal- Georges, ne se gêne pas pour piller les navires déjà rançonnés, et les corsaires de Douvres s’avisent d'exiger un droit de passage de tous les navires neutres.
Ce dernier trait est particulièrement sensible aux négociants dunkerquois. Maintenant qu’ils ont relevé de commerce et la pêche, ils usent du procédé classique “pour protéger leurs navires, et les masquent en neutres. Jacques Coppens envoie sur les côtes de Laponie des pêcheurs sous pavillon autrichien, ici pavillon de Bourgogne. Il fait construire à Stettin le Caumartin, et le
(1) Arch. Mar. Dunk,, cart. 14, 16; Reg. de Corresp., 1,11 novembre 1763, =— Chambre de commerce, Reg. des délib., 28 f. 106, 175, 29 f. 18, 20, 30 £. 29-32, 31 f. 2, 6, 126, 191. — Arch. Com. Dunk., 87 f. 112, 113, 118. =— Charles Samaran, Jacques Casanova, vénitien, Paris, 1914, in-18, p. 188, 189, et envoi aux Mémoires,
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charge de marchandises apparemment destinées pout l'Espagne, et même Londres ; il recommande à son correspondant de n’y embarquer que très peu de canons et de masquer les sabords, et conclut en toute simplicité : (Il faut que cela soit fait en sorte que vous puissiés en-cas de besoin faire serment que le navire est pour votre compte... au surplus je m’en rapporte à votre honneur et probité ». Le roi favorise cette navigation conforme aux intérêts du royaume : les Ami: rautés ne perçoivent pas le droit d'ancrage sur les navires masqués appartenant à des commerçants français. À
Malgré la défense portée par le Magistrat, des An glais procèdent à Rotterdam comme Coppens à Stettin ; une chaloupe à trois mâts, le Prince-d’'Orange, prends la mer chargée d’un seul ballot qui ne contient que des pistolets et des sabres ; elle aborde la nuit à Hellevoetsluys, y embarque une caisse de fusils et quarante Anglais soi-disant passagers pour Guernesey À peine en mer, ils s'emparent du navire sur le capi taine hollandais et ses huit hommes, et s’approprient ses lettres de mer : tout le monde était d'accord. Le Prince-d'Orange est signalé aux navires de. guerre français pour qu’ils ne se laissent pas abuser par le pavillon hollandais, et tâchent de Île prendre... capture plus ardue que celle du Dauphin qui mouille en rade de Dunkerque se croyant dans celle de Margate FT), es
Les améliorations du port permettent d’augmente le tonnage des corsaires, et par suite les moyens d’ac-
(1) Arch. Mar. Dunk., cart. 18, 14, 17. — Chambre de commerce Reg. des délib., 29 f. 197, 80 f. 7-15, — Greffe trib. commerce de Dunk., Reg secret, T, je O0 T2 10 so