Les derniers jours d'un peuple
Si le temps passe \ite et inaperçu, c'est surtout durant les entretiens intimes qui servent aux confidences du cœur. Aussi , s'était-il fait nuit sans que Lamberto et Laudomie eussent remarqué que leur chambre n'était plus éclairée que par la faible lueur de la lampe qui brûlait devant la Madone :
Toute la famille s'était déjà réunie dans l'appartement de Niccolô, pour la prière du soir : il ne manquait plus que Lamberto et Laudomie. Yieri alla les appeler du bas de l'escalier; mais, bien que sa voix retentît dans toute la maison , les deux amants ne l'entendirent pas, et Lamberto continuait ainsi :
— 0 mon amie! tu ne sais pas combien ces folles idées m'ont tourmenté!... Maintenant je vais tout te dire, car il ne doit plus rien y avoir de caché pour toi dans mon cœur.... —
Alors il parla de Selvaggia , du souvenir qu'il en avait gardé, de la compassion qu'il sentait encore pour elle; et, tout en parlant, il observait avec anxiété l'impression que ses paroles produisaient sur le visage de Laudomie. Lorsqu'il eut terminé son récit, il ajouta avec eflbsion :
— Maintenant quetusais tout, penses-tu, monamie,
que j'avais raison de me juger indigne de ton amour? crois-tu que je mérite encore une pensée de toi? Oli! réponds-moi, réponds-moi sans feinte.
Un léger nuage avait assombri d'abord le visage de Laudomie , mais il s'était bientôt dissipé , et elle répondit en soupirant :
— Dis-moi , mon ami , si cette femme n'eût pas été si malheureuse, si tu eusses pu l'aimer sans rougir, l'aurais-tu préférée à Laudomie? —
Lamberto fit un geste de désespoir, dans son impuissance de trouver des paroles pour exprimer le saisissement que lui causait un pareil doute. Laudomie continua :
. — Dieu lui-même ne daigne-t-il pas succéder à un autre amour? Et moi, faible créature, je serais plus exigeante! j'oserais demander davantage? Oh! non, Lamberto, mon orgueil n'arrive pas à un tel degré de
folie Je ne me plains pas du passé; je n'ai d'ailleurs
aucun motif de me plaindre... Mais l'avenir, Lamberto, oh ! l'avenir ! —
Et elle joignit les mains avec l'expression d'une fervente prière :
— Yois-tu , Lamberto , quelque faible et timide que soit celle qui s'abandonne entièrement à ton amour, elle saurait, pour le conserver, trouver la force et le courage nécessaires pour toutes les circonstances de la vie orageuse au devant de laquelle nous marchons dans ces temps de haine et de sang. Aucun danger, nul malheur ne pourront faire que je me rende indigne de loi.... j'en ai fait !;» promesse à Dieu, à mon père...
et je saurai l'acconqjlir car je sens que je suis
chrétienne , née chez un peuple libre, et iîDe de Nie-
colô Làpi... Mais,Lamberlo, jenele demande qu'une chose.... c'est de ne jamais aimer que moi seule! J'aurais la force de supporter tous les mallieurs; mais celui-là.... je ne pourrais le supporter. Toute la vie de nous autres pauvres femmes est dans le cœur, saistu?.... Pour nous, l'amour n'est pas un amusement, une distraction! Le cœur que tu m'as donné est désormais mon seul trésor, ma seule pensée ! Oh ! laissele-moi, Lamberto, tant que je vivrai!
Il fut impossible à notre jeune ami de répondre autrement que par les baisers dont il couvrait la main que sa fiancée lui abandonnait alors sans résistance. Il tira ensuite de son sein la lettre de sa mère, c'était une relique qui ne le quittait jamais, et la fit lire à Laudomie. Après cette lecture, il dit à la jeune fille :
— Tu vois l'affection que ma mère avait pour moi ; tu viens de lire comme elle me bénit à son heure dernière. Eh bien, écoute! Si jamais je consacre une seule de mes pensées à toute autre qu'à toi, que cette bénédiction se change en. ...
Mais Laudomie lui couvrit la bouche et l'empêcha d'achever la phrase.
— Oh! Lamberto, ne prononce pas de telles paroles. Dieu les réprouve.... Ne me sufht-il pas délire dans ton cœur? Oh ! oui, j'ai la foi que notre amour nous suivra jusque dans le ciel, où nous nous aimerons encore dans l'amour de celui qui nous a créés pour être éternellement heureux.
Et les yeux de la jeune fille se levèrent au ciel avec cette expression angéhque qui naquit quelquefois sous le pinceau du Guide.
Après quelques instants d'une muettô contempla-
tion, la pensée de Selvaggia se représenta à Laudomie ; ses remords , ses malheurs l'avaient touchée ; elle voulut les connaître avec plus de détails; et, à la fin du récit de Lamberto, elle s'écria avec une sorte d'effroi :
— Oh! pauvre femme!... Ohl quels hommes méchants il y a sur la terre!.... Que n'a-t-elle pas dû souffrir? Que ne souffre-t-elle pas encore, cette infortunée? Oh ! t'aimer, mon ami, et ne pas avoir d'espérance!... cela doit être horrible! Mais si nous pouvions savoir où elle est!... la retrouver, lui porter quelque consolation!... lui faire éprouver une fois le bonheur d'être aimée, si ce n'est d'amour, d'amitié du moins !
— Dieu seul sait où elle peut être en ce moment... Cependant, je veux te dire tout ce que je pense, ma Laudomie. Je songe quelquefois qu'elle n'a pas perdu mes traces... qu'elle me rejoindra : bien que je n'aie pas répondu à son amour, je lui ai cependant montré de la compassion. Il est donc à présumer, qu'habituée à ne se voir accueillie que par l'insulte ou la dérision , elle suive celui qui lui a montré un visage et un cœur plus humains.
— Oh ! combien je serais heureuse si tu pouvais la retrouver!... Vois-tu! maintenant queje sais que mon bonheur cause le désespoir d'une pauvre créature.... mon cœur se serre , et j'ai besoin en quelque sorte de me faire pardonner ma félicité!... d'indemniser de
quelque manière cette infortunée. 0 Lamberto!
conduis -la près de moi! je serai son amie! elle ne pourra plus dire que personne au monde ne l'a jamais aimée! —
— Tu es plus parfaite que les anges! — ditLamberto hors de lui, et en déposant le premier baiser d'amour sur le front de sa fiancée.
Niccolô, s'apercevant que Lamberto et Laudomie manquaient encore, devina facilement le motif de leur retard. Voulant s'assurer lui-même de ce qu'il en était , il retint Vieri qui s'était levé pour aller les appeler de nouveau. Etant monté à la chambre de Laudomie, il trouva la porte entr'ouverte. Il s'approcha et put assister, sans être entendu à la dernière partie de l'entretien que nous venons de rapporter.
La joie que le vieillard ressentit en voyant l'accomplissement de ses vœux les plus chers, lui fit oublier un instant l'austérité de son caractère. Et , par manière de plaisanterie sur les deux amants, il se mita répéter ce que Lamberto disait durant la dernière conversation qu'il avait eue avec lui :
— Oh! je ne mérite pas l'amour de Laudomie! je ne suis pas digne de l'amour de cet ange!.... Pauvre Lamberto ! je commence aussi à craindre que tu n'aies raison! —
Puis, reprenant son expression habituelle de sévérité , tempérée toutefois par une douce émotion , il serra dans ses bras les deux amants; et, les entraînant près de l'image de la Vierge devant laquelle il les fit agenouiller, il leur dit en leur imposant les mains :
— Oh ! mes enfants ! vous qui êtes la consolation et l'honneur de ma vieillesse , je vous bénis. Je bénis votre amour, je bénis d'avance vos enfants et ceux qui naîtront d'eux ! Lorsque je ne serai plus avec vous,... et ce sera bientôt,... souvenez -vous de Niccolô, votre père : souvenez-vous de son affection ,
de la bénédiction qu'il vous donne aujourd'hui; et , si vous voulez que Dieu la ratifie dans le ciel, aimezvous toujours comme vous vous aimez maintenant....
Il se tut; mais les deux jeunes gens ne purent lui répondre.
Ce l'ut encore Niccolô qui reprit la parole :
— Descendons, dit-il, on nous attend. — Lorsqu'ils entrèrent tous les trois dans la chambre
où le reste de la famille les attendait , ils trouvèrent le sourire sur tous les visages, car Lisa avait expliqué ce dont il s'agissait. A Tappui, on remarqua que les joues de Laudomie étaient plus animées que de coutume, et que le visage de Lamberto, habituellement mélancolique, portait l'expression de la joie la plus vive, expression qui se répétait également et paraissait plus extraordinaire encore sur la figure du vieillard.
Durant la courte absence de ce dernier, les habitués étaient venus pour la veillée, entre autres Fanfulla, qui était désormais partie essentielle de la maison.
Niccolô fit part à ceux qui se trouvaient présents des fiançailles de Lamberto et de Laudomie. Et cette participation officielle laissa un libre cours aux félicitations, aux vœux pour l'avenir, en un mot à tout cet empressement joyeux qui s'empare de chacun dans de semblables occasions. On fixa au soir du lendemain la stipulation du contrat, dans l'église de Saint Marc, selon l'antique usage de Florence. Les fiancés prièrent leurs amis d'assister à la cérémonie; et il fut convenu avec le père Bcnedetto que ce serait lui qui célébrerait le mariage, trois jours après.
— Qu'est devenu Troïlo que nous ne le voyons pas
ce soir? — - dit Niccolô en s'adressant à Lisa qui se tenait assise à l'écart.
Celle-ci répondit que son mari était allé se faire inscrire dans la confrérie de la grotte de Saint-Jérôme et qu'il ne rentrerait que fort tard.
— C'est bien! — dit Niccolô, qui dans ce moment n'était pas en humeur d'accueillir des soupçons ni de mal interpréter les choses; et, sans plus songer à Troïlo, il passa le reste de la soirée dans la joie d'être entouré de ceux qu'il chérissait.
Mais Troïlo ne les avait pas oubliés!
Il était rentré chez lui avec le paquet dont nous avons parlé et avait fait sa paix avec Lisa , que la petite querelle que nous avons rapportée avait laissée dans la consternation, car c'était la première, et elle s'en attribuait toute la culpabilité; puis, la nuit venue, il avait revêtu le costume de la confrérie et s'était dirigé vers la porte San Gallo, près de laquelle se trouvait l'oratoire. Après s'être nommé à l'Ancien, de garde à l'entrée, Troïlo fut introduit, et descendit par plusieurs degrés dans une petite église que sa position souterraine avait fait appeler la Grotte. Il se trouva sous une voûte basse et longue, divisée en croix par de grosses pierres rouges en saillie : les torches qu'on y brûlait depuis un temps immémorial avaient enfumé toutes les parois. Le pavé , formé de larges dalles, était semé de pierres tumulaires, avec diverses effigies de guerriers, de magistrats, de simples citoyens; mais le long frottement des pieds en avait presque entièrement consumé le bas-relief. Sur l'autel, dans le fond, brûlaient quelques cierges devant l'image de saint Jérôme, peinte sur un triti-
que (1), à l'ancienne manière, tout couvert d'or et de ciselures. Un grand nombre d'ex-voto, consistant, selon l'usage de l'époque, en figures de grandeur naturelle, se balançaient dans l'espace , suspendus au sommet delà voûte. Cette population aérienne, semblable en touts points, excepté le mouvement, à celle qui s'agitait sous ses pieds, avait un aspect étrange; et, vue en masse obscure contre la lumière de l'autel, elle ressemblait à autant de fantômes évoqués des tombeaux que le pavé recouvrait. Des voix sourdes et traînantes chantaient l'office derrière l'autel; un grand , nombre de frères, le capuchon rabattu sur les yeux, récitaient des prières, agenouillés le long des murs contre des dossiers en bois de chêne.
Troïlo, accoutumé aux bals, aux festins, aux fêtes brillantes, et qui n'était peut-être pas entré dans une église dix fois dans sa vie, crut en vérité être descendu dans la tombe. Il s'avança avec précaution , car le pavé était recouvert d'une moisissure humide et glissante, et se dit en regardant autour de lui :
— Quel singulier chemin de traverse il faut prendre pour aller en paradis ! Patience ! puisque je dois en passer par là. Ah! chien de Baccié!... nous nous reverrons, s'il plaitàDieu!.. Mais maintenant, comment reconnaître ce poltron de maître Benedelto au milieu de tous ces sacs à charbon?... Voyons un peu.... c'est peut-être celui que j'aperçois là, accroupi comme une poulequi couve!... Eh! non.... il est plus haut d'une aune. Oh! et cet autre avec une croupe triomphale comme celle d'un cheval de tournoi!.... C'est lui , il n'y a pas de doute.
(i) Tableau sur bois et à volets comme on en voit encore du Giotto.
Troïlo s'approcha de ce dernier, et se mit à genoux près de lui. Lorsqu'ils se furent reconnus à l'échange du signe convenu , Troïlo , impatient d'arriver au but, aborda la question sans préambule, et annonça à maître Benedetto qu'il lui était absolument impossible de rester plus longtemps à Florence, à mener une vie de couvent dont l'ennui le tuerait avant la fin de la semaine ; qu'en conséquence , il le priait d'avertir maître Baccio de son prochain retour au camp.
En vain le docteur employa-t-il tous ses meilleurs arguments pour faire changer Troïlo de résolution ; celui-ci tenait bon ; à la fin pourtant , il lui échappa de dire qu'il resterait à une condition. « Quelfe qu'elle soit, si c'est chose possible, vous serez satisfait, lui répondit aussitôt Nobili. »
— Eh bien ! repartit Troïlo , employez votre influence sur Malatesta , afin que dans la journée de demain , Lamberto, cet homme d'armes de la compagnie d'Arsoli, qui est logé dans la maison de Niccolô , soit envoyé hors de Florence rejoindre les troupes qui tiennent la campagne , ou partout ailleurs, peu m'importe, pourvu que j'en sois débarrassé.
— Si ce n'est que cela, mon enfant, tu seras bientôt satisfait, répondit Nobili du ton d'un homme convaincu qu'il vient de faire un excellent marché.
— Et même, continua-t-il , puisque nous sommes déguisés, je pense que le mieux est d'aller ensemble trouver Malatesta au sortir de l'office. Maintenant , évite de me parler, et éloigne-toi, afin de ne pas nous faire remarquer.
Troïlo, tout en se félicitant du succès, se moqua intérieurement de la crédulité de son interlocuteur, qui avait pu prendre au sérieux sa décision d'abandonner une entreprise à laquelle il commençait à prendre goût tout de bon. Il se mit un peu à l'écart, s'enfonça la tête dans ses deux mains en feignant de prier, et rêva à son aise à ses infâmes projets.
Il passa ainsi une heure, que la posture incommode qu'il gardait, et la douleur des genoux sur lesquels tout le poids du corps pesait pour la première fois, durent lui faire paraître démesurément longues. Enfin , à sa grande satisfaction , il vit les cierges de l'autel s'éteindre l'un après l'autre. Lorsqueladernièreflamme eut disparu sous l'éteignoir, et qu'il ne resta plus que la faible lumière de la lampe placée derrière l'autel , Troïlo aperçut une sorte d'ombre qui semblait faire sa ronde le long des murs, en s'arrêtant devant chaque frère. Troïlo s'était rapproché de maître Benedetto pour lui demander l'explication de cette dernière cérémonie, lorsque l'ombre en question lui mit dans la main un instrument en bois, de la longueur de deux palmes. L^obscurité ne lui permit pas d'en distinguer la forme ni la destination, mais au toucher il sentit les petites cordes à nœuds qui y étaient suspendues, et dut se convaincre qu'il avait en main une discipline.
Dans un premier mouvement de dépit, il fut tenté de lancer l'instrument à la Icle de celui qui le lui avait remis; il se contint pourtant, et Nobili, qui ne le perdait pas de vue, lui dit tout bas : « Fais comme moi. » Troïlo suivit des yeux les gestes de son compagnon , et lui vit ôter un à un tous les vêlements
qui le couvraient jusqu'à la ceinture, rester les bras et les épaules nues, et se frapper aussitôt à coups de discipline. L'on peut croire que Nobili faisait plus de bruit que de besogne. Les autres frères accomplirent à leur tour le pieux exercice , en récitant en chœur le Miserere.
Troïlo eut un tel accès de dépit pour s'être laissé prendre à ce jeu dont maître Benedetto ne lui avait point parlé, que, saisissant la discipline avec force, et sans songer à se dépouiller, il dit entre ses dents : « Il va me le payer ! » Et, se mettant à frapper en long et en travers contre les bancs et contre les murs, il appliqua une couple de coups énergiques sur les épaules de maître Benedetto , qui dut s'apercevoir qu'il est une différence entre se donner soi-même la discipline ou la recevoir de la main d'autrui. Le battu se retourna comme un serpent, et Troïlo, riant sous ses moustaches, s'excusa en rejetant la faute sur l'obscurité du lieu et le peu d'habitude qu'il avait de ces sortes d'exercices.
Enfin, vers les quatre heures de nuit, lorsque l'office et le jeu des disciplines furent terminés , les frères sortirent l'un après l'autre, et nos deux scélérats se dirigèrent vers le palais de Malatesla.
Qu'il nous soit permis de franchir d'un saut la distance qu'ils mirent une demi-heure à parcourir, pour aller les attendre dans l'une des salles basses du rez-de-chausée , d'où un escaher secret conduisait à la chambre à coucher de Malatesta. Ces salles étaient occupées par Barlaam, médecin et astrologue du capitaine général, et que le lecteur n'aura pas oublié, nous l'espérons , bien que nous n'en ayons plus
parlé depuis longtemps. Un autre personnage , dont nous avons aussi fait mention, s'y était présenté vingt quatre heures auparavant ; mais, avant de nous occuper de nouveau de ce qui le concerne, il est indispensable que nous remplissions la lacune que nous avons laissée dans le récit de ses aventures.
Lorsque Selvaggia tomba dans la mer du haut de la galère de don Ugo de Moncada , sur laquelle elle combattait pour défendre Lamberto (nous supposons que le lecteur l'a reconnue dans le soldat à la visière baissée) , elle perdit entièrement connaissance sous la première impression du froid de l'eau; quand elle reprit ses sens, elle se trouva enfermée dans un lieu obscur, étroit et fétide, étendue sur la paille, entre des monceaux de blessés et de mourants, il lui vint d'abord à l'esprit qu'elle avait quitté la terre , et qu'elle était arrivée au milieu des tourments de l'enfer; mais, en rassemblant ses idées, elle reconnut, au bruit sourd et continu des pas résonnants sur sa tête, aux secousses régulières et prolongées des rames , qu'elle était à fond de cale d'une galère. Elle se rappela la récente bataille; et, oubliant aussitôt son état, ses blessures, les douleurs aiguës qu'ellesouffrait, elle ne pensa plus qu'à Lamberto, et se dit en soupirant :
— Oh! ils me l'ont tué!...
La trempe de fer de cette femme ne put soutenir une pareille idée; elle pleura comme pleure un enfant qui a perdu sa mère ; puis , ce premier mouvement de sensibilité passé, elle s'écria dans un accès d'horrible désespoir :
— Qu'il est cruellement habile le démon qui s'est acharné contre moi depuis ma naissance ! qui me pour-
suit partout!... dans ma retraite de jeune fille, dans les camps, jusqu'au fond delà mer!.... Mais je voulais mourir cette fois. . . est-ce que je demandais trop ? Mourir!... mais pour Lamberto, mais pour lui sauver la vie... Oh! c'eût été là un trop grand bonheur pour Selvaggia ! Le bonheur ! un instant de vrai bonheur, ne le trouverai-je donc jamais?... Jamais! Mais que suis-je donc? s'écriait-elle en laissant éclater ses sanglots. Que suis-je? Qu'ai-je fait avant de naître? Quel crime ai-je commis?.... T'ai-je prié de me mettre au monde, Dieu terrible qui m'as créée?... —
Ces horribles agitations de l'esprit et du coeur augmentèrent les maux physiques de Selvaggia, et la firent retomber dans sa première léthargie. Dieu sait combien de temps dura son état d'insensibilité physique et morale. Lorsqu'elle revint à elle, un capucin était agenouillé à ses côtés, et lui prodiguait des soins empressés. A peine put-elle prononcer quelques mots, qu'elle demanda :
— Où sommes-nous? —
— Sur la Santa Maria , mon (ils , répondit le bon religieux , dans les eaux de Monte-Cristo, et dans la direction de Gaëte. —
— Oh! dites-moi, ajouta-t-elle avec anxiété, et en faisant des efforts pour soulever sa tête , la Capitane espagnole, sur laquelle on combattait lorsqu'elle fut jetée sur le flanc ?. . . —
— Coulée bas, mon fils; Dieu veuille recevoir en paix tant de pauvres âmes. —
— Et lui aussi?... Et Lamberto aussi ? ce vaillant jeune homme, qui, à lui seul, repoussait tous
les ennemis?... Oh! dites-le-moi! dites-le-moi!
— Que puis-je vous dire, mon fils? Je ne sais de qui vous voulez parler. Un si grand nombre des nôtres a trouvé la mort dans cette victoire ! Un boulet atteignit la Capitane au-dessous de l'eau ; elle se pencha sur le côté , et en moins d'un Âve , la bannière d'Espagne qui flottait au haut du grand mât disparut dans la mer. —
— Oh! c'en est fait de lui! répéta deux fois la malheureuse, d'une voix étouffée. Puis elle resta muette et immobile , sans indiquer par aucun signe qu'elle s'aperçût des consolations et des secours que le religieux lui prodiguait.
Lorsque la galère eut abordé à Gaëte, alors occupé par les Français, on débarqua les blessés pour les entasser dans les magasins du port. Si le lecteur a vu un hôpital militaire en temps de guerre, si son pied a foulé la paille hachée et fétide qui sert de lit à des centaines de blessés, il peut se faire une idée de l'horrible bouge où Selvaggia fut déposée.
Il semblerait que la nature, en formant certaines existences prédestinées à souffrir, ait eu soin de les douer d'une complexion à toute épreuve , comme on recouvre de cuivre, pour les renforcer, les flancs d'un navire destiné à affronter les tempêtes et les glaces du pôle.
Une complexion de cette trempe était échue en partage à Selvaggia. Les douleurs, les maladies, les souffrances au milieu desquelles elle dut languir pendant plus d'une année ne purent user la vie en elle. Avant (jue ses blessures ne fussent çnliùremcnt fermées, il lui avait fallu quitter la
paille de l'hôpital pour faire place à de nouveaux blessés. Elle fut déposée sur le pavé de la rue, où la mort Teût bientôt atteinte, sans la charité de quelques habitants qui la recueillirent et la soignèrent, jusqu'à ce qu'à grand'peine et longtemps après elle eût recouvré en partie les forces et la santé.
Tant que la mort parut à Selvaggia l'inévitable conséquence de son état présent, l'idée de quitter la vie sans revoir Lamberto , sans savoir ce qu'il était devenu , avait aggravé son mal ; mais à peine eut-elle senti renaître ses forces^ qu'elle conçut l'espérance qu'il n'avait pas péri dans le combat, et qu'elle pourrait le retrouver. Dès lors , cet espoir fut pour elle le remède le plus efficace. Cependant, toutes les informations qu'elle put prendre près des soldats et près des voyageurs qui passaient par Gaëte ne lui apportèrent pas un indice qui pût mettre fin à ses incertitudes. Et après chaque nouvelle et infructueuse interrogation, l'infortunée répétait en soupirant : — Je ne le reverrai donc plus ! —
Lorsqu'elle fut assez forte pour entreprendre un long voyage , elle prit congé de ceux qui l'avaient traitée si charitablement, et seule, à pied, un bâton à la main, sans autres ressources que les vêtements qu'elle portait et le peu d'argent que ses bienfaiteurs lui avaient donné, elle prit résolument le chemin de Rome , par les gorges d'Itri. En apprenant que Florence était assiégée, Selvaggia s'était dit : « Si Lamberto vit encore, il est allé défendre sa patrie; c'est donc à Florence que je le retrouverai, ou du moins j'aurai la consolation de mourir sur le seuil de la
maison où il est né! 9 Oh ! Dieu ! fais que je ne ren- II. 2
contre personne qui me reconnaisse, et qui dise : « Voilà Selvaggia, la courtisane! » pour que l'on me chasse encore ! ... »
Soutenue par l'espérance , changeant à chaque instant de suppositions et de projets , Selvaggia marchait seule et silencieuse. Les deux premiers jours elle fit beaucoup de chemin ; mais ses blessures se rouvrirent bientôt , et elle dut faire de longues et fréquentes haltes. Elle traversa Terracine, les Marais-Ponlins, les collines de Yelletri et d'Albano, tantôt battue par les pluies d'automne, tantôt succombant à la fatigue et à la douleur, mais toujours soutenue par le désir et l'espoir d'arriver à Florence,où sa longue et pénible incertitude devait avoir un terme.
Dix jours après son départ de Gaëte, elle entrait à Rome par la porte Saint-Jean. Après s'être reposée quelques jours dans cette ville, elle se remit en route par Yiterbe, Radicofani, Sienne, et arriva enfin à Florence. Son pèlerinage avait duré un mois entier. Afin d'éviter le camp des impériaux, elle avait dû faire un long détour et entrer par la porte San Gallo. Elle s'était assise à l'entrée de la ville , non pas tant pour se reposer que pour réfléchir aux moyens de découvrir Lamberto. Cette recherche n'était pas chose facile à une étrangère dans une grande ville encombrée alors de soldats et d'habitants. « Il porte les armes pour la défense de sa patrie , pensa-t-ellov Ainsi, en m'adressant au capitaine des milices, je parviendrai bientôt à le découvrir. » Dans la conversation qu'elle engagea avec les soldats de garde à la porte, elle apprit que le capitaine-général des Florentins était Malatesta Baglioni, seigneur de Perugia-,
Ce nom fit tressaillir Selvaggia, et ce n'était pas sans motif, ainsi que nous le verrons plus tard. Elle réfléchit encore un instant, puis elle se dit : « Mon père doit être avec lui !.. . Mon père ici ! ... et je puis le voir dans quelques instants!... »
La lutte qui semblait engagée dans le cœur de la jeune femme dura longtemps. Enfin, se levant tout à coup d'un air résolu, elle se dit : « Ce sera peutêtre pour mon bien. Allons. » Et, guidée par les indications qu'elle obtenait chemin faisant, elle arriva à la nuit tombante , au palais Serristori.
Maître Barlaam était alorsdans son cabinet, quenous appellerons plutôt son laboratoire, car on y apercevait deux fourneaux et une immense quantité de coupes, de fioles, d'alambics et de cornues, instruments à l'aide desquels il composait les remèdes et distillait les eaux qui devaient conserver la santé chancelante de son maître. La chétive et maigre carcasse du vieux juif était enveloppée dans la robe de chambre classique en velours usé, doublée de fourrures, sans laquelle, grâce aux peintres et aux conteurs nos devanciers, il est impossible de se représenter un alchimiste.
Celui-ci avait tous les vices des races longtemps persécutées et en même temps tous les talents, je dirais presque les vertus que la nature leur départit pour ne pas les laisser sans défense contre leurs oppresseurs : avare, astucieux, incapable de pitié et de compassion pour qui que ce soit ; en un mot concentré dans Tégoïsme le plus absolu. Mais cette même concentration de toutes ses facultés morales dans le cercle étroit de son intérêt individuel, l'avait doué
d'une admirable promptitude d'esprit pour ourdir ses projets, d'une ténacité inébranlable pour en poursuivre l'exécution, et d'une prudence calculatrice, dissimulée et patiente pour faire tourner et conduire à ses fins les hommes avec lesquels il se trouvait en rapport.
A une époque où le bien, les aises, la sécurité de l'existence étaient presque toujours le fruit de la naissance, du courage et de la force physiques, Barlaam, privé de tous ces dons naturels et appartenant en outre à une race méprisée et maudite, avait su, par son génie et parson adresse, se procurer des avantages qui, par tout autre moyen, eussent été inabordables pour lui dans la condition sociale où il était placé. Il était parvenu à dominer Malatesta; et, à l'ombre de la puissance de ce maître redouté, il vivait en esclave sans doute, mais riche du moins et à l'abri des persécutions. Un mouvement de colère, un caprice de son maître pouvait cependant lui faire perdre tout ce qu'il avait acquis, la vie même; et le juif savait bien qu'il n'était pas aimé, que les égards, la protection dont il était l'objet s'adressaient uniquement au besoin qu'on croyait avoir de ses services.
Il connaissait Malatesta soupçonneux, terrible dans la colère, implacable dans la vengeance. Aussi l'étude de toute la vie du favori consistait à conserver solides et intacts, mais surtout imperceptibles, les fils du réseau dont il avait enveloppé son maître.
Au moment où Barlaam lisait à la lueur d'une petite lampe un manuscrit en parchemin d'Averrhoès, la poriiùrc qui donnait sur la cour se leva, et un soldat lui dit en entrant :
— Maîlre, il y a ici un jeune homme qui demande à vous parler.
Selvaggia était entrée avant que le vieillard eut pu répondre; elle s'arrêta sur la porte, et le soldat sortit.
— Qui êtes- vous? dit Barlaam en fronçant le sourcil et en plaçant sa main décharnée entre la lampe et ses yeux afin de mieux voir celui qui entrait ainsi sans cérémonie.
Selvaggia hésita un instant avant de répondre. Elle éprouvait une agitation indicible, à la vue de l'infâme auteur de toutes ses infortunes. Cependant, après s'être avancée lentement, elle appuya ses mains sur la table pour être mieux aperçue de son interlocuteur, puis elle dit avec un sourire amer :
— Je suis bien changée, n'est-ce pas, depuis que vous m'avez vendue?... Et avec le visage que j'ai maintenant, je serais une mauvaise marchandise...
Le vieillard reconnut sa fdle. Mais, sans que sa voix, sa figure, sans qu'aucun geste trahît l'impression produite en lui par cette apparition inattendue, il répondit avec une tranquillité impassible :
— Ah!... c'est toi, Selvaggia!
La jeune femme, exaspérée alors par la froideur de ce misérable, leva le front, croisa les bras sur sa poitrine et dit d'une voix et d'un ton décidés :
— Oui, c'est moi; et je vous prie de m'écouter, maître Barlaam. Durant tous les jours, durant toutes les nuits de tant d'années passées depuis le moment où vous m'avez laissée seule, une nuit...
dans ma chambre avec cet homme ne vous
est-il jamais venu en pensée : « Dieu m'avait donné une fille, qu'en ai-je fait? » Son image, vue en
songe, ne vous a-t-elle jamais réveillé? Ne vousl'êtesvous pas représentée couverte d'outrages, méprisée, insultée, chassée de ville en ville? Ne vous êtes-vous jamais douté qu'elle pût être nue, qu'elle pût avoir faim , qu'elle pût être malade sans que personne vînt lui donner une goutte d'eau? Dites-moi, n'avez-vous jamais eu de remords en pensant aux douleurs qu'elle souffrait, elle innocente, dans les conséquences de votre crime?
Selvaggia s'interrompit un instant dans l'attente d'une réponse; mais voyant que son père, toujours impassible et immobile, les yeux toujours sur son manuscrit, ne manifestait aucune envie de parler, elle continua avec une véhémence croissante:
— Et cette misère , ces maux dont je viens de vous faire l'énumération, croyez-vous que ce soient les seules et les plus cuisantes douleurs que j'aie endurées? N'avez-vous jamais soupçonné que la malheureuse que vous condamniez au malheur, à la honte, pouvait avoir reçu du Créateur une âme qui réprouvait l'infamie, un cœur capable de vertu et d'amour? Que cet amour pouvait un jour devenir pour elle un besoin comme l'air qu'elle respire? que votre crime la rendrait indigne de tout amour, et qu'elle devrait mourir de désespoir en vous maudissant? Dites-moi, cette pensée ne s'est-elle jamais présentée à votre esprit?... Ne m'entendez-vous pas?... répondez-moi donc, pardieu!... cria-t-elle au comble de l'exaspération et en frappant la table du poing.
— Je crois que lu as le diable au corps ! dit Barlaam en éloignant un peu son fauteuil comme s'il eût redouté quelque acte de violence de la part de sa
fille. Feignant toutefois la plus grande sécurité, il ajouta :
— Dis-moi un peu , Selvaggia , pour qui te prendstu? pour la fille de quelque prince, apparemment ! Mais ne sais-tu pas que tu es née en terre de chrétiens? d'un Juifmendiant?que les riches, les seigneurs font plus de cas de leurs chiens que des enfants de notre race? que tu ne pouvais te soustraire à cette honte dont tu parles ; que tu y étais destinée dès le sein de la mère? Aussi ce fut par une inspiration de prévoyance toute paternelle que je t'ai donnée à qui pouvait te rendre riche et heureuse. Et si tu n'as pas su te conduire, si tu t'es fait chasser, la faute n'est pas la mienne. Que viens-tu donc me casser la tête de tes sornettes et de tes fureurs?
— Et qui vous a dit que j'eusse besoin de vivre dans l'opulence? qui vous a dit que je voulusse des trésors? N'y aurait-il par hasard d'autre bien que l'or, en ce monde?
— Ecoute, Selvaggia, si tu continues à faire ainsi la folle, d'un coup de sifflet je fais venir quatre soldats qui te mettront à la porte ; et, quand j'aurai affirmé que je ne sais qui tu es, tout sera dit. Si au contraire tu veux être raisonnable... et même si tu as besoin d'argent...
Le ton voilé avec lequel ces dernières paroles furent prononcées , indiquait assez combien elles coûtaient au vieil avare.
— Je ne suis pas venue pour vous demander votre argent, repartit Selvaggia, dont la voix et les regards dénotaient une exaltation toujours croissante; gardezle , il vous coûte assez cher l Je suis venue ici, parce
que j'ai l'enfer dans le cœur... parce que je no puis
vivre sans lui, et qu'à tout prix je veux le revoir
parceque j'espère trouver encore, avant de mourir,
un cœur qui, pour moi, ne soit pas de bronze I
L'amour ! oh ! je le sais , il n'existe pas pour la pauvre Selvaggia ! mais un peu d'affection , un peu de compassion de la part de Lamberto!
— Oh! finalement, dit Barlaam d'un ton résolu en étendant la main vers le sifflet de cuivre déposé sur la table, je ne te comprends pas! —
Selvaggia saisit la main de son père , puis changeant tout à coup d'expression, elle reprit avec une froide et sinistre ironie :
— Vous ne me comprenez pas? Attendez , je vais
vous parler un langage qui sera à votre portée
Si vous avez bonne mémoire ( et tâchez d'en avoir, car vous en avez besoin), vous vous rappellerez qu'avant de me vendre à cet homme qui me garda dans son château du Frioul, vous m'aviez promise à
Malatesta alors au service des Vénitiens
Il en était à ses débuts, et peu riche encore. . . Aussi, le prix qu'il pouvait vous donner vous sembla moindre que celui qui vous était offert par l'autre Cependant, vous ne m'avez livrée au plus offrant qu'en faisant croire à Malatesta que j'avais été enlevée par une bande de soldats. Vous ignoriez que je fusse si bien informée, n'est-ce pas?... Et vous désirez sans doute savoir où sont les preuves qui pourront convaincre Malatesta de votre fourberie?... Je vais vous satisfaire en les mettant sous vos yeux. Maître, vous n'avez pas été assez habile ! Dans votre empressement et dans la crainte de voir vous échapper l'avan-
tageux marché, vous écrivîtes un billet à celui qui m'achetait. Dans ce billet, vous lui exph'quez votre subterfuge, en le priant de me tenir cachée jusqu'à ce que Malatesta se soit éloigné avec sa compagnie.
Les choses se passèrent selon votre désir... Malatesta ne sut rien; il n'eut aucun soupçon. Mais lorsque la fortune l'eut élevé plus haut , il vous sembla utile de rentrer à son service; et depuis il vous a fait ce que vous êtes. Moi, j'étais libre dans la maison de l'homme à qui vous m'avez livrée. Je trouvai un jour votre billet, et je crus qu'il serait bien de le conserver, . . . sans penser toutefois qu'il se présentât jamais une occasion aussi importante de vous assurer qu'il n'a pas été perdu... Je l'ai sur moi, maître! et afin que vous ne croyiez pas que je me vante vainement, le voici. —
En parlant ainsi, elle tira le papier de son sein et le déplia aux yeux du vieillard que cette vue avait altéré.
Il savait trop que Malatesta n'était pas homme à lui pardonner une mystification de la nature de celle dont il était question.
— Maître Barlaam! dit Selvaggia en lâchant la main qu'elle avait tenaillée pendant tout son discours; maintenant appelez vos soldats; faites-moi chasser, je ne vous en empêche plus... Mais auriez-vous changé d'idée?,., ou m'auriez-vous comprise?...—