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CHAPITRE XXIIL

CONTRE-TEBIPS.

L'astucieux vieillard , quoique pris et bien pris dans ses propres filets, ne se déconcerta pas ; seulement il changea de tactique. S'étudiant à donner un vernis d'attendrissement humble et contrit à son hideux visage, il répondit à Selvaggia en la regardant fixement et en hochant la tête :

— Oui, je te comprends !... Va donc va chez

Malatesta... montre-lui ce papier... fais qu'il m'arrache le peu de vie qui me reste , puisque tu n'es venue que pour cela. Tu veux t'emparer du peu que j'ai amassé par mes sueurs de tant d'années... Tu veux que je meure... je le mérite!... Mon crime a été trop grand... J'avais voulu t'enlever à la misère... te placer dans une position heureuse et riche, dans un état splendide... Oh ! j'ai mérité la mort pour cela !... Ma fille, continua-t-il en se levant et en étendant le bras vers Selvaggia, c'est donc là ce que tu réserves à ton malheureux père?

— Vous, mon père! dit Selvaggia en reculant. Maître! vous ne me compreniez pas tout à l'heure; maintenant, c'est moi qui ne vous entends pas!

— Tu ne me comprends pas , malheureuse!

Tu n'entends donc plus, môme la voix du sang?...

— Il y a une voix de sang entre nous ; mais c'est à vous et non à moi de l'entendre. Celte voix vous

dira qu'au moyen de l'écrit que je possède, votre

sang m'appartient Il m'appartient! avez-vous

compris? Je parle du sang de maître Barlaam... et non de celui de mon père; car je suis la seule créature qui n'ai jamais eu de père. Mais rassurez-vous, je ne veux pas votre vie; et gardez vos trésors... Au prix qu'ils vous coûtent, ils sont bien à vous... Asseyez-vous maintenant, et écoutez-moi. Il y a deux ans, j'ai rencontré un jeune homme, un ange, le seul de qui il m'importe, le seul dont le souvenir me fasse supporter la vie tant que j'aurai l'espérance de le retrouver Mais que fais-je à vous parler de lui? ditelle en se reprenant avec impatience, et en éprouvant autant de répugnance à parler de Lamberto à maître Barlaam que Lamberto en avait éprouvé lui-même autrefois lorsque Selvaggia voulut lui parler de celle qu'il aimait.

— En un mot, continua Selvaggia, je suis venue à Florence pour retrouver ses traces. Tout ce que je vous demande donc, c'est de m' aider dans mes recherches. Aussitôt que j'aurai réussi, je vous quitterai et ce sera pour toujours. Voilà mes conditions , maîtrel... —

A ces mots , le vieillard reprit haleine ; il lui semblait en être quitte à bon marché. Ses grimaces de tendresse devenant désormais inutiles, il reprit son visage impassible et répondit :

— Je t'aiderai volontiers de tout mon pouvoir , si c'est là tout ce que tu veux... Dis-moi le nom de ce jeune homme... son état. — «

Selvaggia, avec le moins de mots possible, dit à son père le nom, Tàipèct, la condition de Lamberto.

Barlaam en prit note ; puis il congédia sa fille et lui dit de revenir le jour suivant.

Le lendemain , Selvaggia revint deux fois dans la matinée, et une troisième fois après la tombée de la nuit. Mais Barlaam n'avait pu rien apprendre de ce qu'elle désirait savoir. « La \ille est pleine de soldats, et il me faudra du temps ; j'ai fait prendre des informations près de tous les capitaines. Sil est ici , on le trouvera... Mais je ne puis point faire de miracle. » disait-il à la jeune femme pour calmer son impatince.

Troïlo et maître Benedetto, que nous avons laissés en chemin, étaient arrivés au palais Serristori. Comme on leur refusa l'entrée de l'appartement de Malatesta, qui avait donné ordre de n'introduire personne à celte heure avancée, Nobili dit à son compagnon :

— Allons chez Barlaam... Il s'agit d'une chose de si peu d'importance, que l'entremise du juif suffira... —

Les deux solliciteurs se dirigèrent donc vers le laboratoire de l'alchimiste; ils entrèrent après avoir jeté dans un coin les capes de la confrérie, et trouvèrent Barlaam avec Selvaggia , qu'ils prirent pour un homme de la maison, aux habits de soldat dont elle était couverte.

— Addio(l), maestro! — dit Nobili avec un certain air de protection. Le Juif répondit au salut avec la profonde humilité qu'il mettait dans ses rapports

(1) Od s'aborde encore Aujourd'hui à Florence par \t mol aditu.

avec tous, et principalement vis-à-vis de ceux qu'il savait être dans les bonnes grâces de son maître.

— Nous venons vous demander un petit service ,

continua Nobili. Ce gentilhomme c'est celui qui

est venu travesti en moine... un des nôtres... de ceux du camp... vous vous rappelez? —

Le juif répondit par un signe de tête affîrmatif.

— Ce gentilhomme donc, et moi aussi, désirions parler à Malatesta... Mais voilà qu'on nous dit qu'il ne reçoit plus ce soir. Ayez donc l'obligeance de monter un instant chez lui, et de lui exposer le sujet de notre requête C*est une misère qui ne lui coûtera que de dire oui. Il s'agit d'envoyer hors de Florence un homme d'armes qui est ici dans la compagnie d'Arsoli... Je lui expliquerai le motif de notre demande, la première fois que je le verrai.

— Quel est le nom du soldat ? demanda Barlaam, en se mettant en devoir d'obéir , et en faisant comprendre par l'expression de sa figure que ce n'était pas chose difficile à obtenir.

— C'est le jeune homme que Niccolô a élevé chez

lui qui a servi quelque temps dans les Bandes

Noires, sous don Giovanni , et qui va épouser Laudomie... s'il en a le temps, bien entendu, ajouta Nobili, en jetant un coup d'œil d'intelligence à Troïlo, c'est ce Lamberto... vous savez bien.

— Ah 1 fit le maestro, j'ai compris. — Et il sortît. Troïlo et Nobili , dont les regards étaient fixés sur

Barlaam , n'aperçurent pas le mouvement de surprise et de joie que fit Selvaggia en entendant prononcer le nom de celui qu'elle cherchait depuis si longtemps. Mais ce premier mouvement réprimé, son

esprit ne demeura frappé que de cette seule phrase ; « Il va épouser Laudomie, » dont chaque mot lui avait percé le cœur; et, avec la rapidité d'un éclair, son imagination vit toutes les nouvelles et épouvantables angoisses qui l'attendaient. Restée seule avec les deux traîtres, elle ne put résister au désir d'entendre encore une fois prononcer le nom de Lamberto , bien qu'elle pressentît que chaque parole lui ferait une nouvelle blessure. Elle entama donc la conversation en feignant toute l'indifférence possible :

— J'ai servi aussi dans les Bandes de don Giovanni.. . Je le connais , ce brave garçon, et je suis bien

aise qu'il soit à Florence Mais, dites-moi, que

fait-il? n'avez-vous pas dit qu'il va se marier?

— Oui, il se marie... Mais je crois que ce ne sera pas encore de sitôt, — répondit Troïlo avec un sourire malicieux.

Selvaggia, devinant qu'il y avait du mystère, brûlait du désir d'en savoir davantage. Mais comment y parvenir? Ses interlocuteurs, qui ne la connaissaient pas, auraient-ils assez de confiance en elle pour lui découvrir leurs secrets?

Toutefois, elle continua son rôle avec beaucoup d'adresse, se fit raconter toutes les aventures de Lamberto et de Lisa, puis celles de Laudomic, et enfin l'approche de son mariage. Mais qui voulait l'empêcher? Dans quel but?

Voilà ce qu'on taisait à Selvaggia, ce qu'elle ne pouvait trouver moyen de découvrir. Les choses en étaient là, lorsque Barlaam revint, le visage radieux. 11 dit à Nobili :

— J'ai trouvé Malatesta on bonne disposition et en

humeur de causer... cela s'est bien passé... Vous

aurez ce que vous demandez Pauvre signore!

lorsque ses douleurs lui laissent un peu de repos, c'est un tout autre homme. Oh! c'est un bien bon et honnête maître... que Dieu lui donne la santé et de longs jours!... Il m'a dit même de vous faire monter par l'escalier secret... Il aura du plaisir à vous voir. Si vous voulez donc... voici... —

En parlant ainsi, Barlaam souleva la portière qui venait de retomber derrière lui.

Troilo et Nobili sortirent avec empressement : le juif reprit sa place accoutumée en disant à Selvaggia :

— Eh bien! ton jeune homme est retrouvé.

— Oui, il est retrouvé, répondit la jeune femme. Puis, s'approchant de son père en lui saisissant le bras, elle lui dit d'une voix précipitée et avec une fureur concentrée :

— Maintenant, je veux savoir quand aura lieu ce mariage; pourquoi et par qui on veut l'empêcher. Demandez-leur cela, je me tiendrai dans la chambre voisine.

— Et comment veux-tu que je m'y prenne pour me le faire dire, s'ils veulent me le cacher?

— Je veux le savoir, vous ai-je dit! cria Selvaggia. Et, lançant au juif un regard qui disait le reste, elle entra dans la pièce contiguë.

Barlaam se mordit les lèvres de dépit : Selvaggia le tenait sous sa dépendance. Mais s'il courait un grand danger en refusant de la satisfaire, il rencontrait peutêtre un péril égal en découvrant les noms, la condition et les projets des deux visiteurs. Leurs intrigues avec Malatesta dans l'intérêt des Palleschi , leurs vi-

sites nocturnes et mystérieuses étaient un terrible secret sous un gouvernement comme celui de la république. Pouvait-il le confier à Selvaggia, moitié folle à son avis, et qui ne manquerait pas de le révéler à Lamberto, l'un des plus chauds adversaires des Palleschi? Et si toutes ces intrigues venaient à être découvertes par l'indiscrétion de Selvaggia, n'était-il pas vraisemblable que Troïlo et Nobili en accuseraient l'inconnu qu'ils venaient de rencontrer, et partant maître Baarlam? Quelle décision prendrait alors Malatesta? Le vieux juif sentit un frisson lui parcourir tout le corps.

Heureusement pour lui, il était passé maître dans la science d'improviser un expédient.

Il s'approcha de la porte de la chambre où Selvaggia s'était retirée et dit à sa fille :

— Écoute, il est inutile d'attendre qu'ils sortent de chez Malatesta. D'abord, ils pourraient s'en aller par le grand escalier... ensuite, même dans le cas où ils redescendraient par ici, il n'est pas probable qu'ils

veuillent me raconter en détail leurs affaires Je

veux pourtant te contenter, ma fille , car je ne suis pas si dur que tu le crois : je vais monter jusqu'à la porte de Malatesta et j'écoulerai ce qu'ils lui disent.

— Comme vous voudrez, pourvu que je le sache, répondit Selvaggia. Le rusé vieillard monta en souriant et en se félicitant de la crédulité de sa fille.

Il s'arrêta dans un couloir obscur, par où Troïlo et Nobili devaient passer en sortant de chez le capitainegénéral; et ce fut là qu'il les attendit, sans songer, certes, à aller écouler une conversation qu'il lui importait fort peu de connaître ; il avait déjà préparé le fond

de l'histoire qu'il raconterait à Selvaggîa. Les deux visiteurs sortirent bientôt, et Barlaam les conduisit à une autre porte de sortie, en leur disant :

— Pour plus de prudence, il \aut mieux que vous ne vous fassiez pas revoir par le soldat qui est dans ma chambre : il est de la maison... c'est un homme sûr... mais c'est un jeune étourdi... Et moins vous serez vus ici, mieux cela vaudra. —

Cette précaution parut naturelle et raisonnable; et, sansy réfléchir davantage, Troïlo et Nobili s'éloignèrent d'un pas rapide.

Rentré dans sa chambre, Barlaam appela sa fille et lui dit avec l'apparence d'une entière ingénuité :

— Maintenant, je sais tout, et je puis te satisfaire. Heureusement pourtant que je suis monté! car, ainsi que je le prévoyais, ils sont sortis par une autre porte. . . Toutefois, il n'y a pas là tout le mystère que nous imaginions Ce sont deux gentilshommes de Florence; le vieux, c'est maître Gabriel Spini, et le plus jeune est son fils, que je me rappelais à peine, et qui se nomme maître Lodovico. Ce jeune homme est amoureux de la fiancée de Lamberto. Ne trouvant pas d'autre moyen pour rompre, ou du moins pour faire différer cette aUiance, il a songé à obtenir de Malalesta que Lamberto fut envoyé hors de Florence. Ce qui, en effet, aura lieu demain matin, à l'occasion de l'expédition d'un renfort de cent hommes d'armes au commissaire Ferruccio à Empoli. — •

Cette nouvelle fit naître un combat terrible dans le cœur de Selvaggia.

Permettre que son Lamberto fût trahi de la sorte, qu'il souffrît les horribles angoisses de l'incertitude et

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