‹ Les derniers jours d'un peupleChapitre 11 sur 37 · UA · texte numérisé non relu

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la dévorait. Ayant appris ensuite par elle-même et par son père l'histoire de sa vie passée, il dut se convaincre que dans un cœur comme celui de la fille de Barlaam, la haine et la soif de vengeance de l'amour méprisé, devaient produire des résultats sûrs et terribles, et que son projet d'enlever Laudomie à Lamberto ne pouvait trouver un auxiliaire plus utile.

Il ne savait pas encore , il est vrai , comment elle pourrait le seconder; mais, prévoyant vaguement avec la fin du siège le moment où la famille Làpi resterait sans défense , il se disait : « Une occasion se présentera, et, avec deux volontés comme celles de Selvaggia et la mienne, il est impossible de ne pas réussir! »

— Yite, vite, maestro, dit Troïlo en entrant et sans répondre au salut du Juif, conduisez-moi chez Malatesta, car on met bien de la viande au pot, et il n'y a pas de temps à perdre !

Barlaam précéda Troïlo dans le passage secret, et celui-ci dit à Selvaggia en s'éloignant :

— Sois de bonne humeur aussi, toi, car si ton Lamberto n'a pas connu à cette heure la valeur d'un coup d'arquebuse, il ne tardera pas à revenir, et alors il y en aura pour tout le monde. —

Il n'attendit pas de réponse. <,.

Troïlo et Barlaam trouvèrent Malatesta dans son petit salon au moment où il finissait de souper. Il était encore à table, et l'on voyait devant lui des débris qui certes n'étaient pas les restes d'un rôti d'âne , mais bien de succulent gibier et de volaille.

Le coude appuyé sur le bras de son Aiuteuil et se curant les dents, il tenait la lôte un peu baissée, de sorte que la lumière de la lampe, placée au milieu de

la table, frappait la couenne tendue et décolorée de son crâne en s'y réfléchissant comme sur de l'ivoire jauni.

En face de Maiatesta étaient assis Nobili et Baccio Valori. Tous trois levèrent la tête à l'arrivée de Troïlo, qu'ils attendaient avec la plus vive impatience. Maiatesta, qui voulait paraître tranquille, bien que son front et son regard trahissent une secrète inquiétude mêlée d'effroi, dit à Troïlo en s'efforçant de sourire :

— Sois le bienvenu! Eh bien, que disent les

Piagnoni de leur Gédéon?

— Ils disent... ils disent,... répondit Troïlo en hochant la tête d'une façon qui signifiait : ce n'est pas le moment de plaisanter j ils disent qu'ils s'en passeront.... Et ils ont plus que jamais le diable au corps.

— Qu'ils le gardent, répondit Maiatesta en haussant les épaules. A bon compte, nous avons déjà su faire danser le Gédéon! Et sur la place, qu'est-ce qu'on fait?

— Sur la place, c'était l'enfer, et j'ai encore mal à la gorge d'avoir crié... car il faut avoir du gosier et des poumons pour faire le Piagnone... je vous en réponds!... En résumé, ce vieux fou de Niccolô et les moines et Fojano, et tous, à prêcher mieux que jamais ; c'était à qui en dirait plus long : frère Girolamo n'eût été qu'un petit garçon auprès d'eux. Et il fallait voir et entendre ces enragés Piagnoni ! Tapage, hurlements, meâ culpâ sur la poitrine, rien n'a manqué. La conclusion a été que si le conseil n'eût pas prorais pour demain une attaque générale contre le camp, ces diables de Piagnoni auraient mis en pièces tous les membres du gouvernement !

— Et maintenant?

— Maintenant, chacun est allé chez soi se préparer pour la fête de demain.

— Oh , oh ! le Marzocco fait le fâché ! Mais s'il ne me convenait pas de permettre la sortie?

— Ils sortiront sans permission.

— Et si je donnais ma démission en les laissant se débrouiller seuls avec celte armée de bandits sur le dos qui ne rêvent que le pillage de Florence!

— A. la manière dont ils ont pris la chose, et dans l'état où je les ai vus ce soir, ils sont capables de vous prendre au mot pour faire ensuite leur besogne tous seuls.

— S'il en est ainsi, nous verrons beau jeu, par la croix du Christ! maugréa le capitaine-général.

Et l'œil du traître brilla de cette rage diabolique qui s'empare des scélérats lorsqu'ils se voient sur le point de perdre en un instant le fruit d'une longue suite de crimes.

Mais Baccio, qui n'était pas en humeur de faire le brave, et qui ne cherchait pas même à dissimuler la vieille peur qui ne le quittait jamais, demanda à son tour :

— Et les autres, et le parti de ISiccolô Capponî, que font-ils? que disent-ils? Ne dirait-on pas qu'à Florence il n'y a plus que des Piagnoni !

— Que voulez-vous qu'ils fassent? Ils hurlent comme les autres. Pour faire de l'opposition ce soir, il eût fallu être bien hardi, je vous en réponds; et celui qui l'eût tenté pouvait être sûr de rentrer chez lui les boyaux dans son bonnet. Cependant, même ce soir, on a fait quelque chose... Allons... rassurez-

vous! Je vous dirai même qu'à l'occasion, tous les drapeaux ne marcheront pas du même côté. Un grand nombre de ceux dont les caisses sont bien garnies ne demandent pas mieux que de ne pas les voir se vider dans les mains des Espagnols et des Allemands! Aussi tiennent-ils pour Sa Magnificence qui veut faire les choses convenablement et leur a promis un gouvernement oligarchique tel qu'ils le désirent.... IN'est-il pas vrai, signer Malatesta? Je crois que le pape ne voudra pas vous démentir et consentira à leur donner un petit nombre de maîtres.

Puis il ajouta en souriant avec malice ;

— Et même, pour se montrer généreux dans l'accomplissement de ses promesses, je suppose que Sa Saintelé prendra le mot peu dans son acception la plus restreinte, tellement que si le gouvernement allait finir dans les mains d'un seul, il n'y trouverait pas à redire.

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