DERNIÈRE ÉPREUVE
La joie que la nouvelle de la soumission de Volterra avait apportée à Florence fut bientôt troublée par la pertedu fort d'Empoli que Giagni et Orlandini livrèrent aux impériaux. Après avoir saccagé Empoli , le marquis del Vasto, auquel se joignit Fabricius Maramaldo, se dirigea sur Volterra dans le but d'enlever cette place à Ferruccio. Mais le commissaire, sans se déconcerter le moins du monde à la vue des forces
imposantes de Tennemi et des mauvaises dispositions deshabitants, se défendit avec son énergie accoutumée, si bien que les assiégeants durent se retirer après avoir essuyé des pertes considérables.
On put voir alors comment l'énergie d'un seul homme suffît quelquefois pour enflammer mille courages. Les Florentins, exaltés par les exploits hardis et rapides de Ferruccio, et malgré le nouveau et plus terrible fléau qui était venu se joindre à tant d'autres, la peste, qui, du monastère de Sainte-Agathe, où elle s'était manifestée, commençait à s'étendre dans la ville, les Florentins, disons-nous, résolurent de faire une nouvelle sortie contre les Allemands qui occupaient San Donato sous le commandement de Ludovic de Lodrone.
Malatesta, après mille difficultés et la plus vive opposition, dut céder enfin à l'opinion générale. L'expédition fut préparée pour être exécutée en camisade.
Stefano Colonna sortit de la porte de Faenza à la tête de deux mille fantassins armés de piques et de pertuisanes ; par la porte de Prato , Pasquino Corsi avec sa colonne; et par la Porticciuola, Malatesta avec quinze mille hommes d'infanterie pour s'opposer à ce que les troupes du camp ne passassent l'Arno à gué pour venir prendre en queue Corsi et Colonna.
C'était deux heures avant le jour : l'atmosphère était chargée de vapeurs étouffantes , et les ennemis étaient plongés dans le sommeil. Mais Corsi s'étant avancé plus promptcment que ne le voulait l'ordre de la bataille, les sentinelles des premiers retranchements donnèrent l'alarme. Malgré ce contre-temps,
Colonna se précipita bravement à l'assaut des retranchements ennemis, et, renversant tout sur son passage, il arriva jusqu'au monastère, qui, de ce côté, servait de quartier-général aux impériaux. Il le fit attaquer à l'instant même sous les coups des trompes de feu, de l'invention de Giovanni de Turin, qui jetaient l'effroi partout où elles ne portaient pas la mort.
Le comte de Lodrone était parvenu cependant à former une masse de deux mille Allemands qui se préparaient à recevoir sur leurs piques les attaques furieuses d'Ivo Biliotti et des autres capitaines florentins. Varchi raconte d'Ivo que, dans les divers combats, il avait l'habitude de se précipiter tête baissée sur les ennemis en criant aux siens : * Allons, mes amis, il faut se mêler! »
Le choc des mihces fut si impétueux, que les vieilles bandes de Charles-Quint durent longtemps conserver le souvenir de cette nuit qui failht être la dernière pour eux. Au point du jour, le prince d'Orange avait expédié en toute hâte du camp un gros détachement de cavalerie pour voler au secours de Lodrone ; mais Malatesta, chargé de défendre le passage de l'Arno, et qui, dans cette circonstance, pouvait assurer la victoire aux Florentins en relardant de quelques instants l'arrivée de secours à Lodrone, se hâta, au moment décisif, de rentrer dans la ville et d'envoyer à Stefano l'ordre de battre en retraite.
Les milices, lâchement abandonnées, durent obéir pour ne pas se trouver prises entre deux feux, et, tout en faisant front à l'ennemi, qui n'avait guère envie de les inquiéter, elles rentrèrent en bon ordre dans la
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ville. Ce dernier incident ayant laissé percer les projets de Malatesta, on commença à parler de trahison, on accusa le capitaine-général.
Mais il était trop tard! Malatesta, prévoyant de longue main la possibilité de "voir sa trahison découverte, s'était préparé à tout événement. Dans ses conversations avec les citoyens le splus influents, il avaitsu les gagner, quelle que fût la nuance de leurs opinions. Aux républicains, il parlait de liberté; il parlait du pape aux mécontents. Avec les ambitieux, il blâmait la conduite de ceux qui étaient au pouvoir et vantait les avantages d'une oligarchie limitée. Ayant réussi par cette tactique à persuader aux hommes de chaque parti qu'il était des leurs, il ne manquait pas alors de défenseurs contre les accusations générales dirigées contre lui, de même qu'il trouva plus lard des citoyens, plus aveugles que coupables, qui l'aidèrent à mettre le sceau à son infâme trahison.
Lorsqu'il jugea qu'il était temps pour lui de prendre des mesures de précaution , Malatesta quitta le palais Serristori pour aller habiter la maison Bini (i), sous prétexte de se trouver plus à portée des besoins du siège, mais, en réalité, pour être plus près de la porte Romaine, dont la tour, bien pourvue d'armes et de munitions, était entre les mains de ses affidés et pouvait lui servir, comme elle lui servit en effet , dans un moment de surprise. Dès lors, il sortit rarement, et, lorsqu'il se montrait en public, ce n'était jamais sans être bien accompagné. En outre, il faisait faire bonne garde autour de son nouveau logement. Était-il appelé
(1) Aujourd'hui le cabinet d'histoire naturelle.
au palais par le conseil? Ou bien, il refusait d*y aller, ou, lorsqu'il était forcé de s'y rendre, il faisait occuper d'avance la porte et le grand escalier par ses soldats, dans la crainte, comme il le disait lui-même, de faire le saut de Balduccio d'Anghiari (1).
Ayant pris ainsi ses précautions pour ne pas être surpris, et, jugeant que les choses étaient arrivées au point qu'il désirait , il se prépara, par de nouvelles infamies, à recueillir enfin le fruit de sa longue trahison.
Ferruccîo, qui, de Volterra, s'était dirigé vers Pise par les Maremmes, et sur qui reposait désormais la dernière espérance de la république, avait reçu l'ordre de se rendre à Florence; et il n'est pas douteux que, s'il eût pu attaquer le camp impérial en même temps que les milices reussenfâssailli du côté de la ville, il aurait réussi à faire lever le siège.
Malatesta, qui, plus que tout autre, prévoyait ce résultat, demanda au princa d'Orange une entrevue nocturne sous les murs en dehors de la porte Romaine; on ne sut jamais ce dont ils convinrent entre eux; mais il est probable que le traître, en donnant avis au prince de la marche de Ferruccio, lui promit de n'autoriser aucune attaque contre le camp pendant qu'il irait attaquer le commissaire. Le fait est que cette promesse écrite fut trouvée ensuite sur le cadavre du prince, tué quelques jours après.
Le plan de Malatesta ne réussit que trop compléte-
(1) Balduccio, général d'infanterie, ayant excité les soupçons du gouvernement , fut appelé au palais et jeté sur la place par la fenêtre. La vertueuse Anna-Lenna , sa veuve, fonda ensuite le couvent de ce nom où elle passa le reste de ses jours.
ment. A la bataille de Gavinana, le prince d'Orange et Ferruccio furent laissés parmi les morts, et les Florentins perdirent leur dernière ancre de salut. Nous aurons occasion de revenir sur les particularités de cette journée mémorable. Auparavant, nous devons aller retrouver les personnages du drame que nous avons mis en scène", car l'histoire des événements publics que nous venons de raconter nous conduit à une époque où les événements de la famille Làpi, qui sont le sujet principal de notre livre, nous paraissent dignes de quelque attention.
Il faisait une chaleur étouffante à Florence dans la soirée du 4 août, et l'atmosphère pesante et enflammée était obscurcie par des vapeurs poudreuses qui suffoquaient. Le disque du soleil qui touchait l'horizon paraissait agrandi ; ses derniers rayons répandaient sur le sommet des édifices une teinte morte et rougeâtre. Entre les quatre colonnes massives que le génie d' Arnolfo di Lapo a su placer au faîte de la tour du Palais-Vieux pour en soutenir le chapeau, on vit tout à coup la grosse cloche du conseil s'ébranler, se balancer lentement, puis, montrant sa vaste gueule, accélérer ses balancements jusqu'à ce que le pesant battant frappât le premier coup sur la paroi de bronze; une vibration sonore et prolongée se répandit dans l'air, suivie bientôt du bourdonnement accéléré de la cloche sonnant à toute volée. Ce signal, qui depuis des siècles avait servi dans les cent phases de la cité à réunir les citoyens lorsqu'il s'agissait du danger ou de l'honneur de la patrie, les appelait cette fois à roccasion de l'événement le plus douloureux et le plus terrible qui eût jamais menacé la république.
On venait d'apporter au palais la nouvelle de la défaite de Gavinana et de la mort de Ferruccio, de celui que les Piagnoni appelaient le nouveau Gédéon. Tous les visages portaient l'empreinte d'une douleur profonde , d'un désespoir indompté et féroce. Après tant de combats , tant de victoires , tant de périlleuses expéditions, au moment d'en recueillir le fruit, au mowent où chacun croyait entendre annoncer : « Le commissaire a paru.... Il attaque l'ennemi.... il le presse... il le met en déroute.... il entre victorieux à Florence.... Le voilà... nous sommes sauvés! » entendre au contraire ces terribles paroles : « L'armée est détruite et Ferruccio est mort 1 » c'était là un revirement de fortune qui paraissait impossible au plus grand nombre! Car il est des hommes dont la vie est si respectée et si glorieuse, qu'il semble qu'un boulet ou qu'une épée ne doivent pas oser y toucher. Mais le fait n'était que trop vrai , la sentence était irrévocable.
La pensée, sous-entendue souvent, mais qui était toujours le dernier ref jge des espérances alarmées, la pensée « Ferruccio est vivant » se trouvait arrachée tout à coup du cœur de chacun, et y était remplacée par l'horrible certitude d'une ruine imminente, irréparable. Que pouvait espérer en effet ce malheureux peuple, pressé en dehors par la puissance colossale de Charles V et du pape, abandonné de tous ses alliés, et accablé au dedans par la famine, par la peste, par la trahison? Comment supporter de nouvelles fatigues et soutenir la vue des femmes , des vieillards, des enfants succombant à de si longues souffrances ? Comment se résoudre à affronter de nou-
veaux dangers , à prolonger la trop longue et inutile agonie qui ne pouvait manquer d'aboutir à la fin la plus lamentable? Dans un telle extrémité, quelle résolution pouvait prendre le peuple le plus généreux, le plus constant, le plus courageux, si ce n'est celle de céder à la nécessité et de se rendre?
Quelle fut la résolution des Florentins? quel fut le cri général qui se leva parla ville? Se défendre, et toujours se défendre!
Sur la place du palais s'agitait une foule immense de vieillards, de soldats étrangers, de religieux, de jeunes miliciens, presque tous armés; et la fatale nouvelle, racontée de cent manières avec des commentaires différents, était dans toutes les bouches, il en naissait un sourd murmure d'effroi, interrompu de temps à autre par quelques cris de prière, d'imprécation ou de blasphème. Puis, des groupes se formaient cà et là autour de ceux qui avaient plus d'éloquence; mais, s'il y avait diversité dans les moyens proposés, le but était toujours le même : combattre et se défendre.
Sous l'auvent des Pisani, en face du balcon du palais, la foule était plus compacte et gardait cependant un silence de respect et d'attention. Au milieu de la masse agglomérée dans cet endroit dominait de toute la tête la haute et vénérable stature de INiccolô; les mains étendues et promenant autour de lui un regard assuré, il s'écriait :
— Oui, mes amis, l'armée est détruite... maître Ferruccio est mort.... Eh bien! ne semblerait-il pas que le bras de Dieusesoit raccourci, quesa main toute puissante ait perdu sa force par la mort d'un seul
homme?... Ah ! chrétiens de peu de foi! poursuivitil en haussant encore la voix , qui donc fait mouvoir et met en fuite les armées? qui leur donne la victoire? Dites-moi ce qu'il a fallu à Dieu pour exterminer Sennachérib et toute son armée? Ce qu'il lui a fallu pour sauver Béthulie? Vous aviez mis votre espérance dans les hommes ! Sachez donc une fois que c'est en Dieu , et en lui seul que vous devez espérer, parce qu'il a promis de nous défendre; parce qu'il a promis, et nous le savons tous, d'envoyer jusqu'à ses anges combattre pour nous. H nous fallait arriver au plus extrême danger pour que sa gloire parût plus éclatante :1e danger est arrivé, il est imminent.... Prosternons- nous donc, le front contre terre. (Le vieillard tomba à genoux, le peuple l'imita.) Crions tous ; Dieu ! Dieu! Christ, notre roi, c'est en toi seul que nous mettons désormais notre confiance. C'est à toi maintenant de confondre tes ennemis, afin qu'ils ne raillent pas en disant : « Voilà comment leur Dieu vient à leur secours î >» Mais c'est à nous à combattre et à mourir, si mourir il faut!...
Courage donc, s'écria Niccolô en se relevant, aux armes, au combat, et jurons tous de mourir mille fois plutôt que de nous rendre! —
Pendant cette allocution, les uns levaient les mains au ciel en signe de prières, d'autres se frappaient la poitrine, frémissaient d'indignation ou éclataient en sanglots; mais, aux dernières paroles du vieillard, éclata, comme un coup de tonnerre, un hurlement féroce de mille voix discordantes , qui répétaient de mille façons diverses le serment sublime. Ce furent ensuite des interpellations animées, des menaces, d'é-
tranges et horribles propositions, à travers lesquelles on pouvait distinguer les cris d'imprécations : Àh! traître Malalesta!
La scène que nous venons de décrire sous l'auvent des Pisani autour de Niccolô, se répétait sur d'autres points de la place, autour des moines de Saint-Marc.
Un incident fortuit vint augmenter encore l'agitation exaltée de la foule. Un pauvre enfant du peuple , abandonné depuis plusieurs mois, comme on le sut plus tard , son père ayant été tué dans un combat et sa mère étant morte de faim, avait remarqué l'endroit où débouchait à fleur de terre l'évier des cuisines du palais. Les fissures du conduit laissaient apercevoir quelques herbes que la lavure de la vaisselle avait entraînées dans le canal ; le malheureux enfant revenait là chaque jour et trouvait arrêtés à une sorte de grille qu'il avait formée de petits morceaux de bois en travers du conduit, quelques pelures de fruits, quelques débris d'os, de légumes qui lui servaient à soutenir sa misérable existence. Il était venu ce jourlà comme de coutume en chancelant, en se traînant le long des murs, en évitant les regards, tremblant de faire découvrir son précieux secret. Mais le jour de la fatale nouvelle, les cuisines du palais ne s'ouvrirent pas, du moins on n'avait rien jeté par l'évier, et le pauvre orphelin, auquel il restait à peine un souffle de vie, tomba sur l'égout môme en s'abandonnant à des sanglots faibles et étouffés, en arrachant, dans son désespoir, quelques brins d'herbe desséchés qui croissaient le long du mur. Ses membres amaigris s'agitèrent encore quelques instants d'un tremblement convulsif, puis ils se raidirent et restèrent dans une
complète immobilité. Quelques-uns de ceux qui avaient remarqué la chute du petit malheureux s'étaient approchés ; mais on le trouva mort. Alors un moine saisit le cadavre et le porta sur la place au moment où les paroles de Niccolô et celles des autres orateurs avaient porté l'enthousiasme du peuple à son comble.
Le spectacle de ce petit cadavre, porté sur les épaules du moine, les jambes et les bras pendants, la tête renversée, les lèvres livides, fit bondir le cœur de ces malheureux citoyens, en leur mettant sous les yeux le sort qui les attendait, eux et toute leur famille.
— Si nous devons mourir de cette manière, s'écriaient quelques-uns , allons plutôt nous faire tuer en combattant !.. Ah ! chien ! ah i renégat de Clément ! disait un autre. Ah! traître! assassin de ta patrie!...
Et Bindo, qui se trouvait dans le groupe le plus animé, s'écriait avec colère:
— Mais dites-le vous-mêmes, mes amis, dans toutes les sorties que nous avons faites contre l'ennemi, avons-nous jamais été vaincus, repoussés une seule fois? Quand nous rentrons à Florence, c'est que nous le voulons bien , ou plutôt , c'est par la faute de ce traître de Malalesta! Eh! crions tous que nous voulons aller combattre; mettons-nous d'accord, et il faudra bien qu'on cède à notre volonté ! —
Ces discours exaltés et mille autres causes réunies faisaient croître de plus en plus le tumulte et les cris du peuple qui demandait le combat. Un grand nombre môme, s'avançant sur les degrés qui précèdent la grande porte du palais, annonçaient l'intention de forcer la garde pour aller interrompre les délibéra-
lions du conseil en séance. On voyait d'un côté la foule se soulevant en longues ondulations, et de l'autre le mouvement irrégulier des piques des soldats qui cherchaient à la maintenir.
Tout à coup le bruit se répandit qu'il venait d'être décidé qu'on attaquerait le camp ; et la foule s'arrêta, en accueillant cette nouvelle aux cris de : « "Vive la répubhquel... vive le Marzocco ! »
Mais de même que l'agitation des flots ne s'apaise pas instantanément avec la chute de la tempête, le bruit et le tumulte durèrent encore quelques instants jusqu'à ce que, la foule s'éclaircissanl peu à peu à nuit close, les cris devinrent plus rares, et que la place demeura silencieuse et déserte.
Mêlé à ceux qui se dirigeaient par Vacchereccia et le Marché-Neuf, Troïlo marchait dans la direction du Ponte-Yecchio. Depuis que nous ne nous sommes plus occupés du traître, il ne s'était que trop occupé, lui, de l'infâme mission qui l'avait conduit à Florence. Bien qu'il eût d'abord tenu assez froidement et à contre-cœur son marché avec Baccio Valori , soit par un reste de répugnance, soit par l'ennui du genre de vie qu'il était forcé de mener, il avait ensuite pris goût au métier et su gagner parfaitement le prix de sa trahison.
Du haut de la maison Nobili, il faisait des signaux au camp, durant le jour, au moyen de morceaux d'étoffe de diverses couleurs; pendant la nuit, à l'aide de flambeaux. Il servait aussi d'intermédiaire à une correspondance active entre Baccio etMalatcsla, en portant les lettres à une barbacane hors de la porte San Gallo, où un homme du camp venait secrètement
les prendre pendant la nuit. Docile aux instructions de Malatesta, dont il avait entièrement gagné la confiance , Troïlo s'était lié avec les jeunes gens de la milice , particulièrement avec ceux de la secte dé Niccolo Capponi, qui, sans doute, se dévouaient à la défense de la ville avec le reste du peuple, mais qui conservaient en même temps dans le cœur un vieux levain de jalousie contre la plèbe. Ce parti, dans la crainte que le gouvernement ne vînt à tomber aux mains de la démocratie, ne tarda pas à se détacher de l'intérêt commun et accéléra la chute de la république.
Troïlo, sans découvrir le fond de sa pensée, en se montrant mêmePiagnone exalté, avait su semer adroitement parmi les jeunes nobles de ces paroles insidieuses qui enveniment les esprits déjà irrités, et les poussent habilement à des déterminations qu'ils n'oseraient pas avouer.
Paraissant préoccupé des intérêts de Florence avant tout, Troïlo laissait échapper quelquefois , avec un soupir d' inquiétude : « On l'emportera, on feralever lesiége, il n'y a pas de doute, mais après?... » Puis il ajoutait pour ceux qui le pressaient d'expliquer sa réticence : « Après ?.. Plaise à Dieu que le peuple, s'exallant dans son orgueil , ne veuille pas des choses injustes... qu'il n'abuse pas delà victoire!... »
Ces insinuations adroites avaient acquis la faveur des nobles à Troïlo , gentilhomme lui-même. Les mêmes moyens adaptés aux diverses opinions qui divisaient la ville, le faisaient généralement bien venir, et lui avaient gagné l'estime du grand nombre. Aussi,
Niccolô, malgré sa vieille expérience , et en dépit de ses premiers soupçons , s'était complètement rassuré sur le compte du traître, et se reposait entièrement sur sa bonpû foi.
Troïlo , se trouvant sur la place , avait fait comme les autres: il avait crié, hurlé; il s'était frappé la poitrine comme le Piagnone le plus exalté , mais , en même temps, il avait remarqué ceux qui semblaient prendre part à la fureur populaire plutôt par crainte de passer pour indifférents que par conviction. Ayant aperçu un groupe de jeunes gens arrêtés à l'écart sous la loge de l'Orcagna, au nombre desquels se trouvaient Morticino, Alamanno Pazzi , Daniel Alberti, Giannozzo Nerli et beaucoup d'autres des premières familles de Florence , de ceux précisément qu'il cherchait à suborner, il s'était approché , et, après de longues phrases d'approbation pour la résolution hardie d'aller combattre , protestant d'être prêt lui-même à donner mille fois sa vie pour la liberté , il insinua que la gloire des nobles exigeait qu'ils prissent l'initiative, « sans quoi, disait Troïlo, le gouvernement tomberait après la victoire entre les mains du peuple, tandis qu'en cas de revers, ou bien les ennemis prendraient la ville d'assaut, la mettraient au pillage, et les riches perdraient plus que les pauvres, ou bien on en viendrait à une capitulation , et ce serait encore aux riches à payer la rançon qu'on exigerait sans doute des Florentins pour les punir d'une résistance opiniâtre et insensée; de sorte qu'en définitive, disait Troïlo, les grands ne peuvent que perdre et les pauvres que gagner au résultat de la guerre. » Il finit pourtant en disant : « Il est donc plus
urgent et plus honorable que jamais pour vous de combattre! »
Mais les jeunes gens, convaincus par les raisonnements de Troïlo, accueillaient froidement une conclusion contradictoire, se souciant fort peu de l'honneur en compensation des risques qu'il y avait à courir. Ils gardaient un silence de dépit , et Troïlo pouvait s'applaudir dans son cœur du succès de ses menées hypocrites.
Nous ne nous arrêterons pas à rapporter toutes les phases et les incidents de la mission du traître; il nous suffit d'en avoir indiqué la nature et le but.
11 était déjà nuit, lorsque Troïlo, quittant la place, se rendit au palais de Malatesta. L'entrée des rues adjacentes , ainsi que celle de la rue Maggio qu'il devait suivre dans toute sa longueur, étaient occupées par des corps-de-garde placés par le capitaine-général. Les sentinelles reconnurent Troïlo et le laissèrent passer.
La porte du palais était fermée et sous bonne garde; mais elle s'ouvrit devant Troïlo, qui se dirigea vers le logement de Barlaam , chargé d'ordinaire de l'introduire secrètement près de Malatesta.
En traversant la cour éclairée par un grand nombre de torches, il aperçut dans un coin, au fond, mais placé de manière à être vu de ceux qui passaient dans la rue, lorsqu'on ouvrait la porte, il aperçut, dis-je, un âneécorché et suspendu par les pieds de derrière, comme on attache les veaux et les bœufs dans les boucheries.
Ce spectacle était destiné à faire croire au peuple que Malatesta ne souffrait pas moins que les autres
des calamités du siège, et qu'il en était réduit à se nourrir des viandes les plus grossières. Nous allons voir ce qu'il en était.
Maître Barlaam s'était casé de son mieux dans le nouveau logement du capitaine-général, de manière cependant à être toujours à portée de son maître. Ici encore, il s'était établi au rez-de-chaussée; mais n'ayant pu y trouver pour son laboratoire les commodités que lui offrait le palais Serristori , tous ses effets étaient encore en désordre, entassés pêlemêle dans la pièce unique qu'il avait pu se réserver.
Lorsque Troïlo entra, il trouva le Juif occupé à mettre ses bagages en ordre, aidé dans cette opération par Selvaggia. L'un et l'autre saluèrent le visiteur comme on salue une personne qui depuis longtemps est de la maison.
Le lecteur sait que plusieurs mois se sont écoulés depuis que nous avons laissé Selvaggia sur la route d'Empoli ; et, bien que durant ce temps sa vie ne présente rien d'important, il est cependant à propos d'en dire quelques mots pour la clarté de notre récit.
En revenant à Florence, Selvaggia était allée descendre chez son père, qui ne fut pas peu surpris de la voir reparaître sitôt et au moment où il s'y attendait le moins. Craignant d'abord qu'elle ne vînt l'accabler de nouvelles demandes et de nouvelles menaces, il la reçut avec un visage soucieux ; mais elle le rassura bientôt elle-même en lui disant d'un ton décidé qu'elle avait changé d'avis, de projets, de désirs; qu'elle avait enfin découvert combien le misérable pour lequel elle avait tant souffert méritait peu son amour. Elle raconta la manière dont il l'avait traitée,
rapporta les paroles de dédain qu'elle avait dû entendre, et, jurant de \ouloir se venger n'importe comment, elle offrit à son père de le servir dorénavant en toutes choses, de lui obéir, à la seule condition qu'il l'aidât à obtenir cette vengeance tant désirée.
La conduite de Selvaggia répondant à la docilité de ses paroles, et le vieux Juif considérant d'ailleurs qu'une âme de la trempe de celle de sa fille pourrait à l'occasion lui être d'une grande utilité, il l'accueillit avec bienveillance, lui témoigna sa satisfaction de la voir revenue à des sentiments raisonnables, et, pour ce qui était de sa vengeance, il lui demanda de lui laisser le temps d'y penser et d'en trouver l'occasion, en l'assurant qu'elle aurait probablement sujet d'être contente. Sans vouloir en dire davantage, et n'osant pas encore se fier à son jugement, il la retint près de lui jusqu'à ce qu'ayant pu s'assurer de la persévérance de sa haine contre Lamberto, il lui avoua un jour en riant toutes les fables qu'il lui avait débitées le premier soir qu'elle s'était trouvée avec Troïlo et Nobili ; il lui fit connaître en même temps les vrais noms et la position de ces derniers, ajoutant qu'il avait cru devoir la tromper alors dans la crainte qu'elle n'allât tout révéler à Lamberto.
Dans les diverses occasions qui se présentèrent ensuite à Selvaggia de voir Troïlo et de causer avec lui, elle sut amener souvent la conversation sur Lamberto. Les paroles de la jeune femme respiraient un amer dépit, une haine implacable. Aussi, Troïlo voyant que les projets de Selvaggia pouvaient seconder ses propres vues, attisait par tous les moyens le feu qui II. s