II
le crâne! J'aurais délivré le monde d'une honteuse souillure!... Et penser que nous avons tant d'ennemis sur les bras! Allemands, Espagnols, mille démons qui finiront, Dieu sait comment!... et que nous nous attaquons, à qui? A. de malheureux paysans! Mais
encore, qui sont-ils? Italiens! Et nous, qui
sommes-nous? Itahens aussi! Oh! par le vrai
Dieu ! que, si nous sommes châtiés, nous le méritons bien!... Et Fanfulla m'est témoin que je lui dis aussitôt : « Ce commencement ne me plaît guère... employer nos forces à ces horribles massacres au lieu de prier Dieu de nous accorder la victoire... » Je ne fus, hélas! que trop bon prophète!
Enfin, que voulez-vous? A peine fut-on dans la place, qu'on se précipita sur les habitants, on enfonça les maisons l'une après l'autre, en massacrant tous ceux qui tombaient sous la main ; et ces malheureux , voyant qu'ils n'avaient point de quartier à espérer , cherchaient au moins à vendre chèrement leur vie, etse défendaient parles fenêtres, dans les rues, dans les maisons, dans les escaliers , de chambre en chambre, tandis que les deux misérables se multipliaient en cent endroits à la fois. De quelque côté que je tournasse les yeux , c'était toujours Pazzaglia et Melocchi , se livrant à des horreurs qui eussent dû faire entr'ouvrir la terre sous leurs pieds... J'ai vu de mes yeux Melocchi après avoir trouvé un enfant de quelques mois dans la maison de l'un de ses ennemis particuliers, venir sur la place en tenant le petit malheureux par une jambe, le faire tourner deux ou trois fois comme une fronde, puis le lancer dans une maison en feu!... O Dieu!... et tu pouvais donner la
-victoire à de pareils assassins!... Quant à moi, ne voulant pas voir de telles horreurs, que je ne pouvais empêcher , je m'éloignai avec Fanfulla , et nous allâmes en attendre la fin à la porte de Gavinana. Mais voici tout à coup Melocchi qui se précipite de notre côté en criant : « Dépêchons-nous, dépêchons-nous, de peur que les fuyards ne nous échappent. » Nous lui barrâmes le chemin , et je lui dis : « Retire-toi , lâche assassin ! » S'il eût répliqué , il était mort. Il retourna sur ses pas, et ces pauvres innocents eurent ainsi le temps de se sauver.
Lorsqu'il plut à Dieu, le massacre finit. On entendait d'ailleurs les cloches de Gavinana sonner en volée; ce qui avertit Ferruccio de la présence des ennemis, et le décida à remettre ses gens en ordre de bataille. Il se trouvait alors avec les autres capitaines dans la maison de Mezzalancia, hors la porte de Pistoja ; et le terrain qui s'élève un peu en pente de l'autre côté de la route était tellement encombré de soldats, qu'on ne voyait que des armes. (On l'appelle encore aujourd'hui le Champ-de-fer.)
Le temps s'était couvert, et la pluie tombait a torrents. On donna l'ordre de laisser aux soldats le temps de manger et de reprendre haleine. Ensuite , le commissaire sortit couvert de toutes ses armes , à l'exception du casque; il parla aux troupes comme il savait le faire , puis il but ; et comme il pleuvait toujours, il ajouta en riant : « Le temps nous aide, et met de l'eau dans notre vin , pour que nous soyons plus dispos en allant au combat. » Ce furent les dernières paroles de Ferruccio.
On lui amena son beau cheval turc, et il se mit à
Tavant-garde , à la tête de quatorze compagnies. L'arrière-garde, composée de quinze compagnies, était commandée par Gian Paolo. J'en étais, sous les ordres d'Amico d'Arsoli. Fanfulla marchait à l'avantgarde avec Ferruccio.
Sur ces entrefaites, nous reçûmes de Gavinana l'a- \is que les impériaux étaient en nombre bien supérieur au nôtre , et que le prince les commandait en personne. Fanfulla assure qu'à cette nouvelle Ferruccio s'écria : « Ah! traître de Malatesta! » Car on ne pouvait supposer que le prince eût osé affaiblir à ce point le camp sous les murs de Florence, sans avoir l'assurance de ne pas être inquiété par Malatesta.
Peut-être Ferruccio douta-t-il alors dans son cœur du succès de la journée; cependant il montra la plus grande confiance et fit forcer la marche vers Gavinana.
La cavalerie de l'arrière-garde prit à droite, un peu au-dessous de la place, pour aller à la rencontre de celle du prince, et, tout en forçant le pas et en serrant les rangs autant qu'il était possible sur un terrain difficile, nous entendions les coups de feu et le bruit de la mêlée déjà engagée par le commissaire dans l'intérieur des remparts. Nous nous hâtâmes pour en venir aux mains aussi, et nous passâmes le torrent. Au-delà , nous reçûmes le choc des cavaliers de Bicherini, de Ilerrera, de Rosciale et des estradiots d'Albanèsc.Aprèsunedcmi-heure de combat acharné, nous commençâmes à les faire reculer avec l'aide des arfiucbusiers mêlés dans nos rangs.
Je puis dire que chacun fit ce qu'il put, et le signer Amico, pauvre vieillard! combattit ce jour-là comme
s'il n'eût eu que vingt-cinq ans. Nous tournâmes ainsi la place en poussant toujours l'ennemi devant nous jusqu'à la porte opposée, à l'endroit appelé Vccchietto, où les impériaux commencèrent à se débander et à fuir. Le prince, à la vue du désordre des siens, s'avança dans les champs dits les Vergini, où venait siffler une grêle de balles; mais, en brave qu'il était , il n'en continua pas moins sa marche, et , au moment où il s'élançait sur Masi l'épée haute, je le vis se pencher de côté, puis tomber sans vie- Un petit nombre seulement des siens s'en aperçut d'abord... Mais tout à coup, voilà son cheval qui s'élance par bonds à travers le bois de châtaigniers , soufflant comme un lion, et brisant tout sur son passage. Pour ces poltrons d'Allemands, ce fut comme s'ils eussent vu le diable ! Au lieu de venger la mort de leur général , les voilà qui se sauvent à toutes jambes vers Pisloja, et nous à leurs trousses, en criant : victoire, à nous faire éclater le gosier. Ferruccio crut que la journée était à lui.
Alors d'Arsoli, hors d'haleine, etlançant par lesyeux la joie de la victoire me dit : « Vite, retournez à la porte Papiniana, et si le commissaire peut me donner cinquante chevaux, faites-les passer ici, afin de tenir tête à ceux qui voudraient faire le tour de la place pour nous prendre en queue, tandis que je vais me mettre à la poursuite des fuyards 1 » 11 s'éloigna au galop, et je revins sur mes pas à toute bride, jugeant bien toute l'importance de gagner quelques instants, car j'apercevais de loin bon nombre de bataillons allemands qui s'avançaient en ordre de bataille. Pendant que je galopais par les fondrières, il me sem-
bla tout à coup que la terre s'était entr'ouverte sous mon cheval : je roulai avec lui à travers les broussailles jusqu'à ce que nous nous arrêtâmes au fond d'un précipice, moi dessous , et dans une immobilité forcée. Je sentis une impression de chaleur et d'humidité à la jambe droite : c'était le sang de mon cheval, qui, traversé par un boulet, mourut, je crois, avant de toucher terre.
J'essayai en vain de me dégager de dessous mon cheval j tous mes efforts furent inutiles, et il me fallut prendre patience. Pendant ce temps, l'hoipme d'armes qui m'avait accompagné était arrivé près du commissaire, et FanfuUa fut chargé de conduire les cinquante chevaux demandés par d'Arsoli. Je les vis venir et se former en bataille sur un petit terre-plein, à peu de pas de l'endroit où je me trouvais. Ils ne pouvaient m'apercevoir, caché que j'étais par les broussailles, et je n'avais pas d'haleine pour appeler. Je les observai, et je pus m'assurer alors du compte que notre FanfuUa fait des coups d'arquebuse. Il était en avant de sa troupe, et je l'entendais dire, en voyant quelques jeunes soldats courber les épaules au sifflement des balles : « Allons, les amis, ce n'est rien; celles qui sifflent sont déjà passées. » Et , droit en selle, il semblait qu'il fût sur la place de la caserne à enseigner la manœuvre. Pendant que FanfuUa donnait ses leçons, un coup de feu vint effleurer l'épaule de son cheval qui se pencha de côté; mais lui, sans perdre le moins du monde contenance, ajouta : « Quand on s'aperçoit que le cheval est blessé , la règle est de ne pas le laisser immobile, car alors, il sent davantage la douleur, et si c'est un nerf qui est atteint, il
pourrait s'engourdir. Il faut donc le faire mouvoir un peu, comme cela, en le touchant légèrement de l'éperon. »
Au point du récit de Lamberto , Fanfulla dit en souriant :
— Que voulez-vous ? Je voyais certains soldats de premier poil que le psst des balles semblait inquiéter, et je voulais qu'ils comprissent qu'il ne faut pas y attacher d'importance... J'en ai tant entendu, moi, et pourtant me voici encore. —
Un léger sourire échappa à chacun, et Lamberto continua :
— Enfin , lorsque je crus avoir assez d'haleine pour pouvoir appeler au secours, voici qu'un balestrier arrive en courant de Gavinana pour rappeler Fanfulla et ses hommes au secours du commissaire. Les Allemands, que nous avions aperçus peu auparavant, au lieu de prendre au-dessous de la ville, étaient entrés par la porte Peciana, et avaient renouvelé le combat dans la place avec les troupes de Ferruccio , harassées de la longue résistance de Maramaldo qu'elles avaient battu. Je vis partir Fanfulla en toute hâte, et, bientôt après, j'entendis s'élever dans Gavinana un terrible cri de bataille, mêlé à des décharges si fréquentes d'arquebuse , qu'il semblait que ce fût un roulement continu du tonnerre. Jugez si je me désespérais de ne pouvoir y prendre part.
Cela dura à peu près une heure; puis, peu à peu, les coups devinrent plus rares, et je n'entendais plus dans la ville qu'un bruit sourd et confus. Finalement , la nuit étant venue , Fanfulla passa près de moi, et me tira d'embarras. C'est à lui à vous dire
mainienanlce qui s'est passé à Gavinana, puisqu'il a tout vu.
— Puissé-je ne l'avoir pas vu! repartit Fanfulla.
Lorsque je fus rappelé par le commissaire... mais je vous avertis que je ne sais pas parler comme Lamberto, et que je vous le raconte comme je puis ; lors donc que nous arrivâmes à la porte Papiniana, je fis mettre pied à terre à tout mon monde. Par ces rues étroites et tortueuses il vaut mieux être sur deux jambes que sur quatre, que je dis. Donc, à pied, les piques en avant, et bien serrés, nous débouchons sur la place. Que puis-je vous dire de ce que nous vîmes alors ?
Des morts par tas , partout du sang à ruisseaux comme l'eau dans les orages. Le premier bataillon allemand avait déjà débouché de la rue qui vient de la porte Peciana, et comme cette rue va en descendant on pouvait voir qu'elle était pleine de piques dans toute sa longueur, et ils avançaient comme des enragés. Que fait le commissaire, bien que déjà tout meurtri et couvert de blessures? La plupart de ses soldats étaient tués ou hors de combat. Se rendre! Ah! bien oui!... Il réunit les capitaines et les caporaux ; il en forme une file, et tous ensemble, tête baissée, s'enfoncent dans les bataillons ennemis. Il s'y était jeté le premier, voyez-vous! Et lorsque le capitaine Goro voulut passer devant pour lui faire un rempart de son corps, il le saisit par le bras et le tira on arriére en rugissant comme un lion. Il y a longtemps que je vois jouer des mains, et j'ai vu taper plus d'une fois ; mais une trouée comme celle que fit notre escadron ( car nous étions réunis aux autres ) dans les rangs
des Allemands, en quarante ans, par la Madone! il n'y en a pas eu une pareille!
Nous voilà dessous ! Et tous, les dents serrées, sans presque y voir, nous jouons du poignard et du couteau; quelquefois on se prenait à la gorge, on tombait l'un sur l'autre, on se relevait, et plus on en tuait, plus ilen reparaissait, et je pensais en sortir vivant comme d'être fait pape... Nous allions manquer de forces, non seulement pour combattre, mais pour nous tenir sur nos jambes. . . Il faisait une chaleur ! mon armure me semblait avoir été rougie au feu ! Alors Orsino, qui n'avait pas quitté les côtés de Ferruccio, le voyant hors d'haleine , couvert de sueur, de poussière et ruisselant de sang, lui dit :
— Ne voulons-nous pas nous rendre, signer commissaire?
— Non ! — cria-t-il avec un hurlement étouffé. Et il sembla que les forces lui fussent revenues tout à coup; il se précipita, plus terrible que jamais, au plus épais des ennemis qui commençaient à être ébranlés. Figurez-vous ce que nous fîmes alors! Nous nous jetons dessus comme des dogues; et frappe et pousse, et en avant, nous luttons corps à corps, en sautant par-dessus les morts; puis, tous souillés de sang, nous parvenons hors de la porte. En me voyant dans un espace ouvert, je m'aperçus que nous avions rompu les Allemands; car, pour vous dire la vérité, je n'y voyais plus dans celte rue étroite, me trouvant tout étourdi d'un coup à la tôle, et aveuglé par le sang qui me coulait sur les yeux. Suffit, lorsque nous sommes dehors, on gagne un peu de champ libre et je m'essuie les yeux. Les ennemis, cédant sur un
point, le commissaire s'élance alors dans une maison prés de la chapelle des Vierges et moi derrière, et je dis : « Tant que tu en voudras, j'en veux aussi. »
Et là, la musique recommence... Mais nous étions restés une dizaine tout au plus, et il en tombait tantôt un, tantôt un autre, sans pour cela reculer d'un pas; on se battait sur la porte. A la fin, ils étaient plus de cent à pousser, de leur poids ils nous refoulent dans l'intérieur par quatre sur chacun de nous. Alors Ferruccio, que la fatigue et le sang perdu avaient fait tomber sans pouvoir plus remuer ni bras ni jambes , et qui ne paraissait plus vivant que par la flamme de ses yeux et le rugissement qui lui sortait de temps en temps du gosier, pauvre signore!... fut pris par un Espagnol , moi par un autre, et cela finit ainsi : nous étions restés quatre en tout.
L'Espagnol qui avait pris Ferruccio cherchait à le cacher , mais vint un ordre de Maramaldo qui voulait qu'il lui fût amené. On l'assit sur deux piques en croix, et on le porta sur la place.
Après la victoire , Maramaldo était entré dans la maison qui fait l'angle de l'église; il sortait sur la galerie devant la porte, au moment môme où les soldais qui portaient le commissaire montaient les deux
marches qui y conduisent Us jetèrent à ses pieds
le commissaire qui resta étendu à terre en se soutenant toutefois sur un bras, le front haut et plus audacieux que jamais. —
Ici FanfuUa se tut. Puis, prenant un air grave et attristé, contre l'habitude de sa physionomie, il ajouta en hochant la tète :
— Je donnerais le peu de sang qui me reste dans
les veines pour n'avoir pas vu ce que je vais vous raconter. —
Après une nouvelle pause, il reprit :
— Maramaldo s'approcha du commissaire en lui disant : « Je te tiens donc une fois ! poltron de marchand ! » Mais Ferruccio ne le laisse pas achever, et lui donne un démenti par la gorge, comme s'il eût eu ses forces et ses armes. Pendant la discussion, je vois Maramaldo qui se fouillç la ceinture, derrière les reins, jusqu'à ce qu'il trouve le manche de son poignard; il le dégaine et le lève tout à coup sur le visage de Ferruccio, que je regardais dans les yeux!... Il ne les ferma pas, voyez- vous l il ne les détourna pas, aussi vrai que j'ai à rendre mon âme à Dieu! Il reçut deux fois la lame dans la gorge, et dit en mourant, d'une voix enrouillée par le sang qui lui sortait de la bouche: « Vil poltron, tu assassines un homme mort! »
Moi, par Dieu, j'avais les mains liées par ces brigands, sans quoi je l'aurais vengé avec mes dents et mes ongles. Et de pareils hommes se font appeler capitaines de soldats!... Chefs d'assassins plutôt! pour la honte de tous ceux qui font le métier !
Je fus conduit dans une maison peu éloignée, où celui qui m'avait fait prisonnier me reconnut; je le reconnus aussi , car nous avions été ensemble dans l'armée du duc de Bourbon; c'était un certain Velasco , qui s'écria :
— Oh ! qui songeait à te trouver ici ?—
Nous commençâmes à causer, et, pour vous le dire en peu de mots, il me traita avec beaucoup d'égards, vu que je lui dis :
— Voyons, quelle rançon veux-tu que je te paie? A m'écorcher tout entier, tu ne retirerais pas un ducat. —
Enfin, par l'effet d'une vieille amitié, et parce que je connais un à un tous les soldats qui , depuis vingt ans, font la guerre en Italie, et que, sans me vanter, ils me veulent tous du bien, on me laissa aller; il est vrai que j'ai promis à l'Espagnol de lui donner quelque chose aussitôt que je pourrai ramasser un peu d'argent. Mais j'ai peur qu'ilattende longtemps.
Alors je pensai à Lamberto. Dieu sait ce qu'il est devenu! me dis-je... 11 était déjà tard; les ennemis faisaient bombance dans la ville, à jouer, à saccager les maisons, à tout ce que l'on fait dans de pareilles occasions. Je sortis de Gavinana sans être aperçu, décidé à retrouver Lamberto mort ou vif... Je pensais à vous, madonna Laudomie... Comment te présenter devant elle sans Lamberto? me disais-je. La nuit était claire; je me mis à chercher par les champs couverts de morts et de blessés: c'étaient des gémissements, des blasphèmes contre Dieu et les saints. Ceux qui me voyaient passer se recommandaient à moi... mais que pouvais je faire? Je répondais: Recommande-toi à Dieu, frère; et j'allais plus loin; car un mois ne m'eût pas suffi pour les écouter tous. Enfin, après une couple d'heures, durant lesquelles je crus plus d'une fois tomber aussi pour ne plus me relever, tant ma blessure à la tôle me faisait mal, et tant j'étais brisé et harassé; enfin, dis-je, je le trouve dans un trou, et, grâce à Dieu , encore vivant. Sauvons-nous, Lamberto! le bal est fini.
Maintenant, il n'est pas nécessaire que je vous ra-
conte comment nous nous y sommes pris pour nous tirer d'embarras et revenir ici : le fait est que nous voici; mais que je me rompe le cou si je croyais jamais revoir Florence! —