‹ Les derniers jours d'un peupleChapitre 14 sur 37 · LE PEUPLE · texte numérisé non relu

LE PEUPLE

La nuit qui suivit cette fatale journée fut remplie d'inquiétudes , de craintes , de mouvement dans l'attente des événements prévus pour le lendemain. Durant ces heures où le sommeil vient d'ordinaire éloigner les soucis et faire oublier tous les maux, Florence resta éveillée. On ne rencontrait personne dans les rues; mais, à la lueur qui perçait çà et là entre les volets, au bruit, aux conversations qui partaient de l'intérieur des maisons, on comprenait que ce malheureux peuple sentait approcher le dénoûment de la longue et sanglante tragédie.

Le menu peuple, c'est-à-dire la majeure partie de la population qui, dans de semblables circonstances, agit toujours avec entraînement et loyauté, se préparait à tenter, pour la dernière fois, le sort des armes. Les Florentins espéraient la victoire sans doute; mais ils étaient résignés à l'acheter chèrement.

C'était un spectacle sublime, attendrissant, que celui du peuple de Florence se préparant au dernier sacrifice. Ces hommes se disposaient à mourir pour

la patrie, maïs à quelles conditions et dans quelles espérances? Pour changer d'état peut-être, et devenir riches s'ils remportaient la victoire? Nullement : leur position, ils le savaient bien, ne pouvait changer; le travail, la pauvreté devaient être leur lot après comme avant. Mais ils aimaient leur patrie conune on aime une mère-, ils l'aimaient d'amour: elle avait été la première pensée de leur enfance, ce devait être la dernière pensée de leur vieillesse : ils donnaient leur vie pour elle , comme un amant donne la sienne pour celle qu'il aime, sans chercher d'autre compensation que le plaisir de mourir pour la sauver.

Durant cette même nuit, combien durent être ferventes les prières des mères et des épouses ! que de larmes furent répandues en secret! que de vœux, que de promesses adressées à Dieu par des âmes innocentes, dont le dernier espoir était en lui seul ! L'imagination se perd dans les mille incidents que dut présenter l'intérieur de tant de familles, en pensant aux sévères encouragements des vieillards, aux espérances confiantes des jeunes gens, à la noble et inébranlable résolution de tous. Mais le cœur se serre lorsqu'on refléchit ensuite que dans ces mêmes heures il y avait à Florence des citoyens qui veillaient aussi en songeant aux moyens d'échapper seuls au naufrage, de racheter leur vie au prix de la trahison, leurs richesses au prix du sang et de la liberté de leurs frères; et ils n'étaient que trop nombreux! C'était le parti des grands, celui sur lequel Malatestacomptaitet que Troïlo et Nobili avaient eu mission de soulever.

La tâche de ces derniers ne fut pas difficile. Désormais c'était l'intérêt privé qui dominait sans réserve

dans le cœur des grands, dont le zèle pour le bien public avait pourtant été sincère dans le principe. Mais ils étaient riches; ils avaient à perdre, et Niccolô ne s'était pas trompé en déclarant qu'il fallait se tenir en garde contre eux.

Troïlo et Nobili, après avoir quitté Malatesta, se mirent donc à la recherche des nobles et des riches. Usant , selon les circonstances, de promesses plus ou moins explicites, ils réussirent à les détacher entièrement du peuple , à les conduire aux résolutions extrêmes qui amenèrent la ruine finale de la république.

Après cette nuit remplie de tant d'événements divers, l'aube, désirée par les uns, redoutée par les autres, parut enfin derrière les cimes de llncoutro et de Vallombrosa. Lorsque les rayons du jour pénétrèrent dans les maisons en faisant pâlir la lumière rougeâtre des lampes, on se dit adieu dans chaque famille, comme si on ne devait plus se revoir. Ce fut un échange d'embrassements , de pleurs , de mots passionnés et rapides des femmes, des vieillards, des enfants; peu à peu un bruit sourd de voix, de pas, de portes qui s'ouvraient et se refermaient avec violence , remplit toute la ville. Les citoyens armés sortaient en toute hâte pour aller se ranger sous leurs bannières , en recevant le dernier adieu de leurs femmes, de leur vieux parents qui, tout en pleurs, les avaient accompagnés jusqu'au seuil de la maison.

Au lever du soleil, la place était couverte d'une foule pressée et tumultueuse , et les membres du gouvernement étaient déjà réunis en conseil, lorsqu'on vit déboucher de la rue Vîicchereccia un peloton de cavalerie, qui se dirigeait vers le palais. Cencio Guercio ,

l'âme damnée de Malalesta, était en lête. Parvenu à la grande porte, à travers les flots du peuple et au milieu de murmures peu favorables, Cencio mit pied à terre, puis monta en toute hâte dans la salle du conseil, auquel il exposa en paroles arrogantes le message dont Malatesta l'avait chargé.

C'est que, de son côté, le traître n'avait pas perdu son temps durant celle même nuit. Sachant que les Florentins, dans leur enthousiasme, loin de vouloir se rendre , brûlaient d'en venir à de nouveaux combats, il avait envoyé à don Ferrante le même Cencio avec un de ses alfidés , et ceux-ci avaient rapporté du camp une ébauche de capitulation dont la substance était bien le rétablissement des Médicis, mais réservait toutefois la liberté de Florence.

C'était le projet que Cencio apportait au conseil; en le présentant aux recteurs, il leur dit que Malatesta les engageait fortement à l'accepter afin d'éviter la ruine entière de Florence, dont toutes les ressources étaient épuisées. Il continua ensuite à parler d'un ton si hautain et si insultant, que le gonfalonier fut sur le point de le faire arrêter. Le conseil reconnaissait trop tard la faute qu'il avait commise en se livrant à la bonne foi de Malatesta qui découvrait alors si effrontément sa trahison ; cependant, comme on entendait la voix du peuple sur la place, qui demandait la bataille, le gonfalonier congédia Cencio avec des expressions plus hautaines encore que les siennes, en lui enjoignant de dire à Malatesta (nous transcrivons Varchi) : « Que la séance tenue ce jour-là pour délibérer sur € la proposition soumise tant de fois au conseil, avait » eu pour résultat de décider de nouveau que l'on

«t combattrait avec toutes les forces disponibles ; qu'en « conséquence, ils lui commandaient en leur qualité « de chefs du gouvernement , et le priaient comme « citoyens , pour son honneur et pour le salut de tous , « de donner à ses troupes l'ordre de sortir, vu que « de leur côté ils étaient prêts mieux encore qu'ils « ne le lui avaient promis. »

Malatesta, plein d'anxiété et de craintes sur le résultat de son message, redoublait autour de lui la gard<?^ de ses pérugins et des soldats corses qui lui étaient dévoués. Convaincu par la réponse que lui apporta Cencio qu'il n'y avait plus d'autre parti à prendre, il résolut de donner sa démission de capitaine-général plutôt que d'obéir à un ordre dont l'exécution pouvait lui faire perdre près du pape le mérite de sa longue trahison ; d'ailleurs il ne croyait pas que sa démission pût être acceptée, il comptait au contraire que la menace seule suffirait pour abattre l'énergie des Florentins, qui , se trouvant sans chef, seraient contraints d'accepter la capitulation.

Malatesta écrivit donc au conseil une longue lettre en termes obscurs et ambigus, s'efforçant de démontrer qu'il avait rempli honorablement et fidèlement le poste de capitaine-général , et qu'il avait mis tout en œuvre pour faire lever le siège ; que le fait avait prouvé la sagesse de son opposition constante aux projets de sorties contre l'ennemi , et que désormais cette même opposition devenait plus absolue que jamais , puisque les nombreuses pertes éprouvées avaient diminué les forces de la ville au point de ne pouvoir plus se mesurer avec celles des assiégeants. Il ajoutait que, ne se sentant pas le courage de con-

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