II
mée, il se sentit ému par raille souvenirs qu'il croyait effacés depuis longtemps.
— Oh! que de douleurs Dieu t'a épargnées en
l'appelant à lui avant ces temps de malheur! la
mort de nos enfants. ... la ruine de Florence l'in-
conduite de Lisa.... et maintenant l'exil... la fuite... la misère... la mort sur une terre étrangère! 0 Dieu ! tu nous as traités dans ta miséricorde!... Je pleurai alors... Maintenant, je te remercie, ô mon Dieu! car je n'ai plus à souffrir que pour moi seul ! —
Lorsque le vieillard eut mis en ordre et renfermé dans une sorte de valise divers objets à son usage personnel, il tira d'une caisse quelque argent, qu'il avait mis en réserve pour les circonstances imprévues, et qui formait tout son trésor comptant, car les caves pleines d'or qu'on lui attribuait n'existaient que dans l'imagination de Nobili , échauffée par la convoitise. Niccolô était riche sans doute , mais il n'était ni avare ni porté à amonceler inutilement des trésors. Ses richesses circulaient dans les banques de Venise , de Lyon, de Gênes et des principales villes d'Europe; ce devait être sa ressource contre les humiliations réservées à la pauvreté dans l'exil.
Tous ses préparatifs terminés, Niccolô s'assit de nouveau pour se reposer. S'apercevant alors que la lampe suspendue devant la niche où il avait pris les reliques de Savonarola brûlait encore, il se leva, et l'éteignit d'un souille. Cette action, indifférente en apparence , causa cependant au pauvre vieillard une nouvelle et poignante douleur ; car depuis la mort de Savonarola, il y avait 3'2 ans , cette lampe ne s'était jamais éteinte. Niccolô s'était accoutumé à la voir, à
y porter ses regards lorsqu'il priait et pendant les longues veilles que son grand âge faisait durer des nuits tout entières. La chambre , privée alors de sa lumière habituelle, lui sembla inanimée, pleine de deuil et de désolation; le souvenir de ses enfants morts se présenta plus amer à son cœur, dans cette chambre où il les avait vus si souvent à ses côtés; il se sentit tout à coup enveloppé d'une tristesse si profonde qu'il en fut accablé, et se sentit poussé irrésistiblement à s'arracher au plutôt à ces douloureuses impressions.
Le plus malheureux de tous dans cette famille infortunée , c'était Niccolô , qui ne voyait désormais dans l'avenir aucune espérance sur laquelle se reposer!
Laudomie, en faisant ses préparatifs avec l'aide de Monna Féde , avait sans doute les yeux humides de larmes et le cœur navré en pensant aux frères qu'elle avait perdus, aux malheurs de sa patrie, à la désolation de son père , en se voyant jetée tout à coup au milieu d'inconnus et d'étrangers loin de la maison où se résumaient les pensées, les plaisirs, les sentiments de toute sa vie... Mais Lamberto ne devait plus la quitter! Il allait être loin de tant de périls! Cette pensée était pour la jeune lille une compensation , un refuge, une espérance.
La pauvre Lisa elle-même nourrissait dans son cœur un espoir qui la soutenait contre le malheur présent. Elle espérait, l'infortunée, recouvrer l'amour de son mari ; car la crainte , la presque certitude de l'avoir perdu lui rongeait le cœur depuis longtemps, comme une lime à l'action lente et continue. Elle
comptait rappeler l'affection de Troïlo lorsqu'il se trouverait avec elle dans des contrées lointaines, séparé des compagnons et des amis auxquels elle attribuait son changement et sa froideur. Rendue à une \ie calme et tranquille, en dehors de tant de dangers et d'angoisses, elle pourrait retrouver sa beauté et sa fraîcheur! Au milieu des maux présents, elle trouvait donc dans son imagination fertile mille songes de félicité : elle voyait d'avance le beau Troïlo accueilli partout avec distinction, puis revenir près d'elle affectueux, confiant, empressé.
Le soleil était couché : l'Angelus du soir sonnait à Sainle-Marie-des-Fleurs. Monna Féde entra chez Niccolô, en portant une lampe allumée, et en disant par habitude : « Bonne nuit! » sans penser qu'un tel souhait dans un pareil moment n'était qu'une amère dérision. Le vieillard sourit tristement. Au même instant, Lamberto, Bindo, Troïlo , Lisa et Laudomie entrèrent; Fanfulla était avec eux, FanfuUa, qui avait juré de ne pas les quitter qu'ils ne fussent tous en lieu de sûreté.
Lamberto annonça à Niccolô que tout était prêt pour le départ; il ajouta qu'il conseillait de se hâter, avant que la nuit fût plus avancée, pour éviter le danger d'être arrêtés à la porte de la ville, en sortant une heure après le coucher du soleil. Deux mulets étaient à la porte de la maison, déjà chargés des bagages. Mauritz et Féde vinrent prendre l'équipage de rsiccolô: c'étaient les derniers objets à placer.
Les préparatifs du départ de Niccolô n'avaient pu être faits assez secrètement pour échapper à l'obser- \ation ; et la nouvelle s'en était bientôt répandue
parmi le peuple. Un grand nombre de ceux qui s'étaient trouvés la nuit précédente à l'église de Saint- Marc, se réunirent de nouveau, en se rappelant qu'ils avaient promis de défendre l'auguste vieillard, en s'encourageant les uns les autres k ne pas permettre qu'il se mît en route sans être accompagné, dans des circonstances si pleines de dangers.
Ces pauvres gens eurent bientôt pris leur résolution : Bozza fut chargé d'aller s'informer adroitement par quelle porte Niccolô pensait sortir de la ville.
Lorsqu'ils eurent appris par un des muletiers qu'on prendrait la route de Pistoja, ils se divisèrent en deux troupes , et sortirent à la file par la porte de Prato , après s'être donné rendez-vous près de San Donato. D'autres se dispersèrent autour de la maison Làpi, dans la rue des Conti , et sur le carrefour des Carnesecchi, afin d'être prêts à faire tête, dans le cas où l'on cherchât à mettre obstacle au départ de Niccolô.
Troïlo , qui de la fenêtre de sa chambre observait le rassemblement , dut se dire :
— Vois ! si je devinais juste en pensant que ce ne serait pas une plaisanterie de faire cet homme-là prisonnier dans Florence ! —
Enfin, l'heure du départ arriva; les chevaux étaient prêts, les bagages avaient pris le devant. Pendant que toute la famille réunie gardait un silence de douleur , on entendait dans les étages supérieurs de la maison le bruit sourd et heurté des portes qui se fermaient , des verroux et des barres que l'on mettait partout. A mesure que Monna Féde descendait en assurant les volets , en donnant un nouveau coup â*œil de tous côtés, dans la crainte qu'on eût laissé
quelque chose en désordre , quelque entrée pour les "voleurs , prenant ses précautions même contre l'eau des orages , la vieille nourrice disait presque en pleurant :
— Tant de peines! tant de soins! et Dieu sait en quelles mains tombera cette pauvre maison ! Si ce n'étaient que des voleurs! mais je crains bien... Ohl que la Madonna Santissima vienne à notre aide. —
Enfin Monna Féde descendit à son tour dans la chambre de Niccolô; elle resta appuyée contre le chambranle de la porte dans une attitude qui signifiait que, quant à elle, elle était prête. Toutefois elle ne voulait pas le dire d'une manière expresse, ne se sentant pas le courage de donner en quelque sorte la première le signal du départ.
Niccolô semblait agité d'une nouvelle inquiétude; à la fin il avoua qu'il avait écrit à frère Zacharie de Saint-Marc, pour lui proposer de sortir de Florence avec eux et le charger d'offrir le môme moyen de salut au père de Fojano.
— Je ne puis me résoudre à partir, disait le généreux vieillard , avant de savoir si nous pouvons faire quelque chose pour ces dignes religieux. —
Fanfulla, sans s'opposer à une aussi louable résolution, faisait comprendre toutefois, dans l'expression de sa figure et par une certaine agitation mal réprimée, qu'il n'approuvait pas de plus longs délais. Lamberto, qui jugeait les choses comme Fanfulla, fut d'avis d'envoyer celui-ci en avant pour parler au capitaine de garde à la porte et le disposer à ne pas mettre d'obstacle à leur sortie. Niccolô lui donna 50 ducats pour l'aider dans sa négociation.
Quelques instants après que Fanfullase fut éloigné, arriva la réponse du couvent : le père Benedetto écrivait que les deux religieux en question étaient déjà ensûreté(du moins ille croyait, mais lepère deFojano avait été arrêté en sortant de Florence sous un déguisement), et qu'il priait Dieu de sauver également Miccolô et tous les siens. Le vieillard, respirant alors plus librement, dit en se levant avec une vivacité qui ne lui était point naturelle :
— Partons donc maintenant... Et que Dieu, qui voit notre bon droit, soit notre appui.... Mes enfants, dit-il en s'arrètant tout à coup , vous rentrerez un jour danscette maison, dans cette chambre : souvenez-vous alors de Niccolô et des conseils qu'ils vous a donnés. Si jamais vous aviez quelque autorité à Florence, ne vous fiez ni aux grands ni aux troupes salariées... car ce sont eux qui ont perdu notre patrie!
Jetant un dernier regard autour de lui, il ajouta d'une voix et d'un ton qui semblaient assurés :
— Partons. —
On sortit en silence; les hommes étaient muets et pensifs , les femmes pleuraient. Lorsque tout le monde fut à cheval, on se mit en route dans l'ordre suivant : Niccolè était en tète entre Bindo et Fanfulla ; suivait Lamberto aux côtés de Laudomie ; puis venaient Troïlo et Lisa, son enfant dans les bras : Monna Féde et Mauritz fermaient la marche.
Au moment où Niccolô montait à cheval, les ouvriers, en sentinelles autour de la maison, étaient accourus; c'était à qui lui tiendrait l'élrier, à qui le soutiendrait et l'aideraità se mettre en selle. Quelquesuns pleuraient en embrassant ses genoux et en baisant
ses pieds, en lui adressant des paroles pleines d'amour et de vénération ; ils le bénissaient, l'exhortaient à prendre courage; Bozza, appuyant l'une de ses mains sur la croupe du cheval et gesticulant de l'autre avec véhémence, s'écria :
— Ne craignez rien, maître Niccolô , nous sommes ici, nous, et vous en échapperez en dépit des scélérats et des traîtres ! —
Le vieillard mit son cheval au pas en répondant par ses gestes et par quelques paroles d'affection à ces démonstrations de dévouement. A la porte de Prato, les fugitifs reconnurent que Fanfulla s'était parfaitement acquitté de sa mission; le passage était libre. Ils ne pouvaient pas se douter que ces premières facihtés provenaient d'ordres exprès de Baccio, qui, dans cette occasion, suivait en bon politique le conseil de Troïlo.
Lorsqu'en sortant de la porte, ils prirent la route de Prato, le ciel était déjà parsemé d'étoiles; on n'apercevait plus au couchant, derrière les cimes dentelées des montagnes, qu'une légère bande de lumière sur laquelle se détachaient de longs nuages noirs dont les bords à l'horizon conservaient encore çà et là une faible teinte rougeâlre.
Les fugitifs cheminaient sans proférer une parole; le bruit des pas des chevaux et des piétons interrompait seuls le silence qui permettait d'entendre le cri tremblant et régulier des grillons, le bruissement confus des myriades d'insectes qui donnent la vie à la nuit sans en troubler le repos. Mais le calme profond de la nature ne contrastait que trop avec l'agitation, avec les douloureuses pensées des malheu-
reux voyageurs et semblait en augmenter l'amertume.
Un peu plus loin, à l'endroit où la route suit une montée d'où il est possible de distinguer encore les édifices et les tours de Florence, Niccolô arrêta son cheval, se retourna, et, forçant le regard, put ou du moins imagina apercevoir encore une fois la masse obscure de la coupole de Sainte-Marie-des-Fleurs. Un soupir s'échappa de sa poitrine; il étendit les bras comme pour saluer le monument; puis, sans ouvrir la bouche , sans qu'aucun des siens osât lui parler, il piqua son cheval et se remit en marche.
Il arriva à San Donato.
La troupe qui l'attendait à cet endroit se mit à sa suite sans bruit, sans dire un mot; ces pauvres gens, s' estimant heureux de pouvoir défendre et conduire en sûreté Niccolô, hâtaient le pas sans songer à la fatigue ni au danger. Après quatre heures de marche on atteignit Prato, dont il fallut tourner les remparts pour aller rejoindre la route de Pistoja. Niccolô voulut alors s'arrêter pour laisser aux piétons le temps de se reposer, mais ceux-ci n'y consentirent pas. Se pressant autour du vieillard, ils le prièrent de ne pas s'arrêter, car chaque moment de relard pouvait apporter un danger; ils l'assuraient qu'ils n'étaient pas encore fatigués. C'étaient en effet des hommes que la fatigue ne pouvait pas décourager facilement.
Ayant donc marché toute la nuit sans s'arrêter, Niccolôet sa suite se trouvèrent, à la pointe du jour, près de la porte de Pistoja; il était temps enfin de laisser prendre aux hommes et aux chevaux du repos et de la nourriture. En se dirigeant à droite, par des sentiers détournés , ils entrèrent dans les montagnes,
au-delà de la ville, dans la direction de Modène; puis, s'avançant à travers champs, ils gagnèrent une gorge de la colline parfaitement cachée par les broussailles et par d'épais bouquets de châtaigniers. Le jour commençait à paraître lorsqu'ils mirent pied à terre; les jeunes gens et FanfuUa étendirent sur le gazon des couvertures et des manteaux pour servir de lit aux femmes et au vieillard.
On se reposa tout le jour dans cet endroit. Vers le soir, Niccolô jugea à propos de continuer son voyage. Cependant, avant de se mettre en marche, il appela autour de lui ceux qui l'avaient escorté jusque-là avec tant de dévouement; la plupart voulaient l'accompagner plus loin encore, mais il leur dit :
— Mes enfants , voici l'heure où nous devons nous séparer. Que puis-je vous dire, si ce n'est que je vous remercie et que j'emporte votre souvenir dans mon cœur, pour ne jamais oublier, durant le peu de jours qui me restent à vivre, l'affection et le dévouement que vous m'avez témoignés? Puisque Dieu ratifie la bénédiction donnée par un vieillard, je vous donne la mienne du plus profond de mon cœur ! Je ne puis vous prouver autrement ma reconnaissance... Maintenant, retournez chez vous,... retournez dans cette patrie sacrée que je ne dois plus revoir, et qu'un jour vous reverrez certainement heureuse et libre... Le soir, lorsque vous ferez votre prière en famille, priez aussi pour Niccolô, priez pour ceux de mes enfants qui ont succombé dans celte guerre!... Mes cendres reposeront dans une terre étrangère... Mais mon souvenir vivra au milieu de vous, il vivra dans cette patrie pour la-
quelle je n*aî pu mourir... C'est là le dernier désir, la dernière espérance qui me restent... Que Dieu donc vous bénisse tous!... Adieu pour toujours!...—
Ces paroles furent prononcées par Niccolô avec une voix tremblante d'émotion, lorsque lui et les siens étaient déjà à cheval. Quand il eut fini, il lâcha la bride , tourna un dernier regard sur ceux qui restaient et le contemplaient dans un étonnement immobile; puis, levant la main en signe d'adieu, ou peut-être en voulant montrer le ciel , il prit son chemin à travers les arbres et disparut aux regards de ses amis.
Les fugitifs allèrent reprendre la grand'route au point d'où l'on découvre la vallée du Reno. Après l'avoir traversée , ils tournèrent à gauche , sur les hauteurs de l'Oppio, et aperçurent enfin la belle vallée où San Marcello et Gavinana sont bâtis, et que l'on peut appeler le cœur des montagnes de Pistoja.
Celui qui, de nos jours, visite cette contrée, n'est frappé que de l'aménité des sites, de la paix, de la richesse, de la cordialité qui régnent parmi les habitants. Le temps qui détruit tant de choses en améliore bien aussi quelques-unes; dans cette contrée, il a éteint tout à fait les anciennes fureurs des partis, il en a effacé même le souvenir. Les bras qui ne sont pas nécessaires à l'agriculture trouvent à s'occuper dans les papeteries établies par une maison qui rappelle un des premiers noms de la littérature italienne (1) et qui sait faire le plus noble usage de ses richesses, celui d'en faire profiter les autres. Cette
(1) Cin da PiKoja.
industrie, et d'autres branches de commerce encore, apportent aux habitants le travail et l'aisance, et, parlant, les rendent heureux et tranquilles.
A l'époque de notre histoire, les choses se passaient bien autrement, et le lecteur n'a pas oublié sans doute les douloureuses et cruelles vicissitudes de San Marcello, ni la rage furieuse des Cancellieri. Après le sac de cette dernière ville et la défaite de Ferruccio, les rôles et la fortune avaient changé, et les restes épars des Panciatici s'étaient précipités à leur tour sur leurs ennemis avec plus de rage et d'acharnement encore, n'accordant point de merci, détruisant et incendiant les maisons et les récoltes des malheureux Cancellieri. Aussi nos voyageurs, bien qu'il fût nuit, aperçurent bientôt les signes de cette dévastation.
Ici des vignes arrachées, des arbres fruitiers déracinés ou sciés à la souche; là un champ que le feu avait noirci, desséché, couvert de cendres; plus loin , une chaumière incendiée et dont il ne restait que les murs; une maison entièrement saccagée, écroulée en partie, les portes enfoncées et hors des gonds , les vitres brisées , les volets forcés et pendants. Le silence de la désolatîon régnait dans ces lieux vides d'habitants, et Dieu sait la fin qu'avaient eue ces derniers! Avaient-ils été massacrés? s'étaient- ils échappés? avaient -ils péri dans les flammes, ou se trouvaient-ils ensevelissons les ruines pour y attendre une mort lente et cruelle?
Lamberto reconnut les lieux , les édifices qu'il avait vus peu de jours auparavant, et dit à Niccolô :
— Voilà la vengeance de San Marcello ! elle ne s'est pas fait attendre. —
Ils passaient alors devant une maison en pire état que les autres, et dont les décombres remplissaient la rue. En même temps ils entendirent s'élever, du soupirail d'une cave, des gémissements étouffés qui demandaient miséricorde pour Dieu !
Tous nos voyageurs s'arrêtèrent à l'instant. Fanfulla, Laniberto et Bindo descendirent de cheval et se frayèrent un passage à travers les ruines en appelant à plusieus reprises afin de pouvoir diriger leurs recherches. La même voix leur répondait par des gémissements faibles et éteints. Niccolô et les jeunes femmes attendaient dans la plus grande anxiété. Enfin, Lamberto aperçut une forme humaine qui, se traînant avec eflbrt hors du soupirail, vint dire, avec un accent qui les fit frissonner tous :
— Oh! tuez-moi donc! car je ne puis plus supporter les tourments que j'endure; mais avant, un peu d'eau, pour Dieu!... Oh! de l'eau fraîche, et puis mourir! —
lis prirent cet infortuné dans leurs bras et le portèrent au milieu de la rue; Bindo courut à la Limatra qui coulait à une faible distance et revint bientôt avec de l'eau. L'inconnu but avidement; puis, jetant le vase, et levant le front autant qu'il put, il dit pour remercîment :
— Maintenant, je ne vous crains plus, tuez-moi, je le désire !... Mais, soyez maudits avec tout le parti des Panciatici ! —
Lamberto reconnut alors ce malheureux et s'écria ;
— Tu es le capitaine Mélocchi!... Ohl comment te trouves-tu ici ? —
— Ah ! repartit le moribond, je vous avais pris pour d'autres j je vous prenais pour une bande de Pancia-
tici Ma maison, continua-t-il avec toute la rage
qu'il pouvait exprimer, ma famille, le parti des Cancellieri, est détruit... Moi, tout blessé, brisé, les membres en lambeaux, je vis caché ici depuis quatre jours... Oh ! quels tourments!... quelle soif!... Je leur ai dit de me tuer, mais à boire! Ah! les chiens!... du moins ils n'auront pas la satisfaction de voir mourir le Bravetto!... —
Et il se mit à rire. Les étouffements de l'agonie augmentaient.
— Oh! si mon cousin... Giovanni... vit encore,... dites-lui que c'est Piero qui m'a frappé,... qu'il n'oublie pas... —
Il lui fut impossible d'achever sa phrase ; il sembla murmurer cependant les mots, de le tuer y mots qui expirèrent sur ses lèvres avec son dernier souffle de vie.
On tira le cadavre de côté, afin qu'il ne fût pas foulé aux pieds des chevaux et des mulets. Niccolô reprit sa marche, douloureusement impressionné, parla fin horrible et pleine de désespoir du fanatique Mélocchi.
Lamberto s'écria :
— Il méritait ce châtiment! — Niccolô répondit :
— Que Dieu ait, s'il est possible, pitié de l'âme de ce forcené ! —
Ni Lamberto, ni aucun de ses compagnons, ne con^
naissaient ce Giovanni dont Mélocchi avait parlé ; mais, l'eussent-ils connu , qu'ils se seraient bien gardés , l'on peut le croire , de lui porter le sanguinaire message du frénétique Cancellieri.