LA FUITE
— Et quelle sera cette manière ? — demanda Baccio qui prenait goût à ces odieuses plaisanteries et au ton comique avec lequel elles étaient débitées.
— Voici comment. Mais prenons les choses d'un peu plus haut. J'ai pu comprendre par les discours qu'on faisait à la maison, que Niccolô a le projet de se réfugier à Gênes près d'André Doria, en passant par Pistoja et la Montagne. Si vous m'en croyez , vous le laisserez partir, car je ne voudrais pas jurer que son arrestation au milieu de Florence ne donnât pas lieu à quelque mouvement sérieux de la part du peuple. Il fallait voir la nuit dernière à Saint-Marc, tous ces Piagnoni déguenillés lui offrir de mourir pour lui !... Laissons-le donc sortir de la ville j de mon côté, je ferai semblant de m'enfuir avec eux... Pourvu que vous me donniez cinq ou six hommes d'armes qui nous suivront de loin et que je ferai accompagner par une personne de ma connaissance, dont la présence ne sera pas inutile... Suffit^ ce sera mon affaire... II faudra en
ootre trouver un homme sûr pour commander l'eseorte en question.
— J'irai, moi! —s'écria Nobili qui tremblait au moindre doute que sa proie pût lui échapper.
Troïlo le toisa de la tête aux pieds avec un sourire significatif et lui répondit :
— Bien ! vous viendrez, vous, et ces gens-là pourront se vanter d'avoir un capitaine qui n'a jamais eu son pareil. Donc, lorsque nous serons dans la montagne, avec l'aide de la faction Panciatici si les nôtres ne suffisaient pas, nous vous ramenons tranquillement les fugitifs à Florence, ou, pour mieux dire, maître Benedetto que voici, ramènera Niccolô et le fera descendre au hargello (1). Moi, lorsque nous serons près de Prato, je prends à gauche avec la jeune personne et certaine autre compagnie , et je vais à la villa de maître Baccio Valori , solder les comptes avec son intendant et goûter le vin du crû. Maître Baccio me donnera une lettre, afin que si j'avais besoin d'une chambre pour me jeter un instant sur le lit, on ne vienne pas me dire qu'on n'a pas les clefs.
— Tout à l'heure, il faudra que je te tienne encore l'échelle, coquin!...
— L'autre jour, que maître Benedetto se recommandait à vous avec tant d'instance pour les florins de Niccolô, qu'il se mit presque à pleurer, que vous ai-jedil, moi? Que je ne traitais pas pour de l'argent, que c'était autre chose que je voulais... maintenant vous savez ce que c'est. . . Du reste il n'y a pas de mal à cela. . . J'agis comme les anciens Romains avec les jolies
(1) Prison et maison de justice de Florence.
Sabines... Ne pouvant les avoir par amour, ils les prirent de force —
En rapportant jusqu'à la dernière syllabe le dialogue de ces infâmes, nous serions peu certains de faire chose agréable au lecteur qui en sait déjà autant qu'il en faut pour l'intelligence de notre récit. Laissons-les donc continuer leurs odieux discours, et comptons, s'il plaît à Dieu, qu'ils n'auront pas tous à chanter gaiement victoire jusqu'au bout.
En attendant, assistons aux dernières scènes qui eurent lieu dans la maison Làpi après le retour de Niccolô , qui avait déjà reçu la triste nouvelle de la défaite des bandes italiennes.
A peine eut-il appris ce malheur de la bouche d'un témoin oculaire, qu'il fit éloigner ses filles; tremblantes, en larmes, elles se pressaient autour de lui. Lorsque le vieillard fut seul, il se laissa tomber à genoux, et les forces lui manquant bientôt, son front alla toucher la terre, tandis que ses mains jointes avaient l'expression de la prière. Il nous semble inutile de peindre l'état de cette âme désolée qui, dans un moment de délire, put douter de Dieu aussi bien que des hommes : car, après avoir poussé un gémissement de douleur, son cœur le reporta à demander l'intercession du martyr, du maître, de l'ami que sa foi lui montrait au haut du ciel :
— Oh ! mon père, dit-il , toi qui m'as aimé sur la terre... pourquoi m'as-tu abandonné? Oh! soutiens ma foi... Mais que je meure, ô mon Dieul que je meure ! je ne puis résister à tant de coups. .. je n'en ai plus la force... —
Niccolô resta immobile, brisé sous le poids d'une
douleur dont l'excès seul fut le remède, en ôlant pour ainsi dire à cette âme affligée le sentiment de son infortune. Mais cette léthargie se dissipa tout à coup; et il lui sembla entendre une \oix surnaturelle qui disait : « Quel est cet homme qui veut le salaire avant le coucher du soleil? qui demande le repos avant la fin de la journée? Qui t'a dit que tu sois désormais un instrument inutile, que la patrie ne puisse avoir besoin de toi ? Tes ancêtres , chassés tant de fois ne sont pas rentrés dans leur patrie, peut-être? Il n'y a que les lâches qui désespèrent! *
Niccolô leva le front, se tint à genoux un instant, puis se releva enfin, entièrement changé ; son âme fortement trempée, comme un puissant ressort d'acier qu'une charge excessive peut bien faire plier mais ne peut rompre, avait repris toute sa force et toute son énergie.
— Quittons Florence pour quelque temps, se dit-il, et allons lui préparer des jours meilleurs... Je ne les verrai pas, je mourrai sur la terre d'exil... Mes enfants les verront,... s'il m'en est resté quelqu'un!... La patrie les verra... Et j'ai pu, insensé! désirer de mourir! Après quatre-vingt-dix ans dévie, il devait venir un jour où je penserais à moi plutôt qu'à Florence! —
En ce moment il entendit de nombreux pas dans les chambres voisines. Le vieillard, devinant que c'étaient ses fils qui revenaient du combat, dut penser : « Mais y seront-ils tous? » Il ouvrit la porte et accueillit les jeunes gens avec un visage grave, exprimant à la fois la tristesse et la fermeté d'âme. Reconnaissant qu'il en manquait deux, il demanda, après s'être recueilli un instant :
— Peut-on les secourir? les aider encore? — Lamberto répondit :
— Ce sont eux qui peuvent nous aider en priant pour nous au ciel ! —
Niccolô répondit , à voix basse, amen. Il détourna le visage et garda quelques instants le silence ; le mouvement de ses lèvres faisait comprendre qu'il priait. 11 dit ensuite ;
— Je ne me plains pas, puisqu'ils sont morts pour Florence... Je les avais élevés pour cela... Je regrette seulement que leur mort ait été inutile... Mais Dieu nous a jugés; il a trouvé trop grand le nombre de nos iniquités!... Allons, mes enfants, l'heure de l'exil a sonné. Rappelons-nous que nos pères se sont trouvés bien des fois à Une pareille épreuve ; imitons leur courage et la constance avec laquelle ils ont su , dans la terre d'exil, préparer leur retour dans la patrie avec le triomphe de la liberté!... Je vous ai déjà parlé de mon projet... Nous irons à Gênes, près d'André Doria, ce vertueux citoyen qui a pu soumettre sa patrie, puis la laisser libre et indépendante. 11 accueillera ceux qui souffrent pour la liberté; faites vos préparatifs. A nuit close, nous quitterons cette maison, moi pour ne plus y rentrer, vous pour la revoir, s'il plaît à Dieu, dans des jours meilleurs. —
Promenant ensuite ses regards sur les murs et sur les meubles de la chambre qu'il habitait depuis plus de cinquante ans :
— Adieu donc pour toujours, ô ma pauvre maison!... s'écria-t-il. J'avais toujours espéré pouvoir mourir en paix dans ce lit, entouré dé mes enfants...
J'avais toujours espéré que mes cendres reposeraient avec celles de mes aïeux dans le caveau de la famille, à Saint-Marc î... Mais que la volonté de Dieu soit faite î En quelque endroit que mes ossements reposent, le son de la trompette les ranimera au dernier jour... Alors je trouverai une juste compensation à mes maux présents, si j'ai su les supporter avec le courage du chrétien. —
Pendant le discours de Niccolô, Lamberto, Bindo et FanfuUa lui-même tenaient la tète baissée avec l'expression d'un douloureux attendrissement. Laudomie , après avoir pleuré amèrement la mort de ses frères , avait demandé timidement et sans être entendue à Lamberto s'il était blessé ou s'il avait souffert. Celui-ci, sans interrompre le vieillard, rassura sa fiancée d'un signe de tête et par des regards pleins d'affection. De son côté, Lisa, effrayée de ne point voir Troïlo, s'enquérait de ses nouvelles à FanfuUa, qui lui répondit aussi à voix basse et la tranquillisa en peu de mots, en l'assurant qu'il ne pouvait tarder à rentrer. Les deux jeunes femmes sortirent alors pour aller s'occuper des préparatifs du départ; le temps pressait , le soleil était déjà sur son déclin. Lorsque Laudomie et Lisa furent sorties, FanfuUa parla de la rencontre du moine, le matin, à la porte San Giorgio, au moment où ils allaient sortir de Florence, et de la mise à prix de la tête de Troïlo. Niccolô, vivement inquiet au sujet du traître, sur lequel ses soupçons pouvaient s'arrêter moins que jamais dans un pareil moment, proposa, avec la plus grande anxiété, d'envoyer à sa recherche; mais qui envoyer? et où? Il c'était pas sans danger d'ailleurs pour les
Piagnoni reconnus, de parcourir les rues de Florence ; el, dans l'intérêt d'un seul , était-il prudent d'exposer la liberté et peut-être la vie du reste delà famille?
Le retour de Troïlo mit fin aux hésitations et aux inquiétudes; il sortait du congrès où l'on avait trafiqué du sang, de l'honneur, de la fortune de Niccolô, où l'on avait concerté les dernières mesures qui devaient achever la destruction de cette vertueuse et infortunée famille.
Le scélérat, en se rendant chez Niccolô, avait fait tous ses efforts pour prendre un air triste et affligé. Mais il eût été facile de lire, sous ce masque, la joie infâme et mal réprimée qui brillait par instants dans le regard de l'hypocrite. Il croyait avoir enchaîné la fortune et se complaisait d'avance dans la pensée des mille jouissances qui devaient commencer pour lui par la possession de Laudomie, de cette femme si belle et si pure !
Niccolô l'accueillit en l'embrassant; le traître eut le cœur de recevoir cette marque d'affection en rendant le baiser de Judas ! Comprenant ensuite qu'il devait quelques explications sur la manière dont il avait passé la journée , il raconta , dans un tissu de mensonges, qu'il avait fait de longs efforts pour soulever les troupes de la garnison, mais qu'il avait dû finalement y renoncer, en conséquence des mesures que Malatesta avait prises pour contenir les milices j puis , feignant la plus amère désolation , se répandant en lamentations sur le malheur commun , il ajouta qu'il était venu pour vivre ou mourir avec Niccolô et sa famille !
Le bon vieillard, sous Tirapression de la fable inventée de la mise à prix de la tête de Troïio, considérant ce dernier comme un martyr de la liberté et le croyant plus exposé que les autres, lui déclara qu'à la nuit tombante, ils le conduiraient au milieu d'eux, hors de Florence, et le défendraient contre tous jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Il l'embrassa de nouveau en l'appelant son fils; puis il le congédia avec les autres, afin que chacun allât prendre ses dispositions pour être prêt et à cheval à l'heure indiquée.
Pendant que dans les diverses parties de la maison on fait à la hâte les préparatifs de ce douloureux voyage, nous essaierons de pénétrer dans le cœur de chacun, d'en découvrir, s'il est possible, les pensées intimes, et de décrire les angoisses des dernières heures qui précédèrent le départ.
Niccolô, resté seul, s'assit dans son fauteuil pour reprendre ses esprits, et se reposer un instant. S'élant bientôt remis sur pied par un effort énergique , il pensa avant tout au moyen d'emporter avec lui les reliques de Savonarola. Il monta non sans peine sur une chaise, détacha la tunique, prit la riche bourse qui contenait les cendres du Dominicain, et les déposa dans une cassette, en disant avec un douloureux soupir : « Du moins, que je les aie avec moi où je devrai mourir! » Ayant ouvert ensuite son registre, dont le format était trop volumineux pour être facilement transporté, il y écrivit les paroles suivantes :
« Souviens que le 29 août 1530 , moi, Niccolô de « maître Cione, à l'âge de nouante ans trois mois et c quatre jours, j'ai dû sortir de ma maison et de la
« ville de Florence tombée au pouvoir des Palleschi « et de Sa Sainteté le pape Clément Yll, ennemis de « ce peuple qui s'est défendu jusqu'à la dernière ex- « trémité. Maintenant qu'il a perdu sa liberté , que « les cœurs honnêtes conservent du moins le souve- « nir de sa renommée, quœsemper vivat, et que Dieu, « notre seigneur, ait pitié de nous! Amen! »
Niccolô réunit un grand nombre de papiers et de lettres , dont le contenu pouvait compromettre bon nombre de citoyens près du nouveau gouvernement; il les amoncela sous la cheminée, et y mit le feu. Pendant que la flamme les dévorait, il dut se dire : « Dans quelques instants, ton foyer sera éteint pour toujours , Niccolô ! » Ceux qui connaissent le sentiment pour ainsi dire religieux qu'excite dans l'àme la vue du foyer paternel , comprendront les amers regrets qui inondèrent alors le cœur du malheureux vieillard.
De la cheminée , il s'approcha de son lit, détacha de l'une des colonnes un crucifix d'argent , le baisa , et le suspendit à son cou par le cordon qui y était attaché. Il avait placé lui-même ce crucifix entre les mains de sa femme mourante; puis lui-même l'en avait retiré avant qu'elle ne fût portée dans la tombe : cette relique lui rappelait donc la femme forte et modeste qui avait fait la joie de sa jeunesse, l'honneur et la consolation de son dernier âge, celle qui avait passé tant d'années avec lui, inconnue, pour ainsi dire, à tous.
Pour être fortement trempé , le cœur de Niccolô n'était ni dur ni ingrat; aussi, en touchant alors ce dernier objet qui avait appartenu à celle qu'il avait ai-