UN COEUR DE FEHHE
La route qui conduit de Pistoja à Florence, en passant par Prato , suit dans presque toute sa longueur, à une faible distance, la chaîne de montagnes qui ferme la \allée de l'Arno. Les nombreuses ramifications des crêtes rocheuses et arides de cette partie des Apennins s'alongent graduellement jusque dans la plaine, en formant d'abord des ravins escarpés et tortueux, puis de frais vallons ombragés de châtaigniers touffus, pour s'étendre ensuite en larges et ondoyantes vallées couvertes d'oHviers et de vignes , et semées de blanches villas et de hameaux. Les bases de la montagne , qui s'avancent plus ou moins dans la plaine, s'y perdent peu à peu par une pente insensible, ou bien encore se brisent à angles marqués, en forme de promontoires. A trois milles de Prato , sur une colline isolée, s'élève Monte-Murlo, château-fort des Strozzi, d'où Philippe et Baccio Valori furent arrachés deux ans plus lard, pour être conduits, le premier sous la hache du bourreau, le second dans la prison à la construction de laquelle il avait contribué de ses deniers, et où il finit ses jours par un suicide. Ainsi fut soldé, dans ce monde, si ce n'est dans l'autre, le compte que ces deux hommes avaient à régler comme traîtres à leur patrie.
Au-delà de Monte-Murlo, les Apennins ouvrent erf
amphithéâtre un large bassin à l'extrémité duquel est bâtie, sur une plate-forme élevée , la villa nommée il Barone , qui appartenait alors à Baccio Yalori , et qui fait aujourd'hui partie du patrimoine de la famille Tempj.
Le lendemairi.du départ de Gavinana, l'escorte qui conduisait Niccolô et les autres prisonniers arriva au point de la grand' route d'où l'on commence à découvrir Monte-Murlo. Le soleil venait de disparaître à l'horizon, et l'air se remplissait du bruit des cloches qui sonnaient çà et là l'Angelus dans les villages voisins. Ceux qui peuvent comprendre la beauté douce et suave des vers suivants du Dante, auront une idée de l'émotion et des pensées qui remplirent le cœur de malheureux proscrits lorsqu'ils entendirent ces sons qui appellent la foi et l'espérance :
Era qucU'ora che volge il disio De' navigant! , e intenerisce il cuore Lo di ch' han detto ai dolci amici addio. E che '1 novello pellegrin , d'amore Punge, s'egli ode squilia di lontano Che paja il giorno pianger che si muore (1).
Nos amis marchaient silencieux et abattus, surtout Niccolô et les jeunes femmes , dont les forces physiques et morales étaient épuisées par la fatigue, par le manque de nourriture, par les plus cruelles angoisses. Les conducteurs tenaient en outre les prisonniers éloignés les uns des autres , en sorte que ces
(1) C'était l'benre qui donne une direction aux désirs du navigaCear, et qui attendrit le cœur de celui qui a dit adieu à ceux qui lui sont cbers. Et le jeune voyageur se sent pénétré d'amour lorsqu'il entend le son lointain de l'Angelus qui ressemble à un chant de douleur da jour qui iP«t«int
infortunés n'avaient pas même la consolation de se parler, de se voir.
Les trois chefs de l'expédition suivaient à distance. Troïlo, jugeant alors qu'il était temps de se séparer, s'arrêta avec Selvaggia ; les soldats qui avaient reçu ses ordres s'arrêtèrent aussi en tenant au milieu d'eux Laudomie , Lamberto , Mauritz , Bindo et Fanfulla. Niccolô, Lisa et Monna Féde continuèrent leur route vers Florence, sans s'apercevoir qu'ils restaient seuls; et Nobili, piquant sa monture, les eut bientôt rejoints.
Troïlo, à qui il ne pouvait convenir que les prisonniers reconnussent les chemins par où il les conduisait, avait donné les ordres nécessaires à Michel, qui leur banda les yeux au premier temps de halte : on leur avait fait préalablement mettre pied à terre , exceptéà Laudomie, et l'un des sicaires conduisit les chevaux à la troupe qui était en avant avec Niccolô. Les prisonniers, étroitement garrottés et sans armes, n'opposèrent aucune résistance afin de ne pas réjouir leurs ennemis parle spectacle d'impuissantes fureurs, lisse taisaient et attendaient la mort, ne doutant pas qu'on eût le projet de les jeter dans un fossé après les avoir égorgés. Ils sentirent seulement qu'on examinait leurs liens, qu'on les resserrait, qu'on redoublait les nœuds. Enfin les prisonniers furent attachés tous ensemble par les extrémités des mêmes cordes, deux en avant, et deux en arrière; puis une voix leur cria : Marchez ! et ils marchèrent. Quelques hommes de l'escorte étaient restés jusque-là; lorsque toutes les dispositions furent prises, Troïlo les renvoya. Michel conduisait par la bride le cheval de Laudomie.
A cinquante pas plus loin , on arriva au pont aux truies (le nom n'est pas beau , mais ce n'est pas notre faute), au-delà duquel il fallait, pour aller à la villa, quitter la grand' route et prendre à gauche un sentier étroit. Troïlo ordonna alors à son valet de faire tourner les prisonniers deux ou trois fois sur euxmêmes, afin de les désorienter, et de faire exécuter la même manœuvre au cheval de Laudomie. Cela fait, l'on se remit en marche; une heure plus tard on arrivait enfin à la grille de la villa. Il était tout à fait nuit.
Au bruit des pas des voyageurs, deux gros chiens s'étaient jetés avec fureur aux barreaux de la grille , aboyant, grinçant des dents: mais un homme parut bientôt dans la cour, s'approcha des chiens et les chassa à coups de pieds, en jurant à voix basse et pressée : « Au chenil, Griffon!... Vite à la maison, Alan! » Les deux fidèles gardiens s'éloignèrent, l'oreille basse, en grondant sourdement.
La grille s'ouvrit, et tous entrèrent successivement ; Troïlo passa le dernier. Un instant après, les prisonniers entendirent le son heurté et métallique des battants qui se refermaient derrière eux. Ils continuaient à s'avancer vers le fond de la cour ; Troïlo et Selvaggia s'étaient arrêtés avec l'homme qui les avait introduits, et qui n'était autre que le concierge de la villa, ancien bandit que Valori , son maître, avait sauvé de la potence.
— Que votre seigneurie soit la bien venue! dit ce personnage à Troïlo. Maître Baccio m'a fait avertir de votre arrivée, en me prescrivant de vous obéir en toutes choses. En attendant vos ordres, j'ai préparé
le souper, mais on ne peut faire que maigre chère dans ce pays. Il faudra vous contenter du peu qui s'y trouve. —
— C'est bien!... Mais, avant tout, comment t'appelles-tu, brave homme?
— Mon père , qui tenait un cabaret dans les Maremmes du côté de Vada... vous n'y êtes peut-être jamais allé?... ce cabaret qu'on nommait la Potence des prêtres !.. . me fit baptiser sous le nom de Giovanni. Puis j'entrai au service du barigel de Pise, et l'on m'appelait alors, Caporal-Mauvais-Temps. A présent, les paysans des environs, lorsqu'ils ne sont pas sous ma main, me qualifient de sbire; quand ils me parlent, ils me donnent du sire Vanni. Appelez-moi comme il vous plaira.
— Donc, messire Vanni, dit Troïlo en souriant, je suis venu passer une journée avec loi,... deux tout au plus. Voyons d'abord, aurais-tu une chambre, une cave, un trou avec de bonnes portes et des barreaux solides pour y tenir en sûreté ceux que tu viens de voir passer? Tu as déjà pu l'apercevoir qu'ils sont ficelés comme des saucissons!
— Hé! si vous voulez des chambres à l'usage de prison , la maison en est pleine et ressemble à la citadelle de Volterra.
— Bien! voilà déjà quelque chose. Ensuite, tu as vu? il y a une gentille dame à cheval. Pour celle-là, la meilleure chambre et le meilleur lit.
— Alors il n'y a qu'à la mettre dans le salon jaune où couchait la grand'mère de maître Baccio, du moins je l'ai entendu dire par quelques anciens des environs.... Ils ajoutent même qu'il y vient des rêve-
nanls.... Quant à moi, je ne me suis jamais aperçu
de rien Il est vrai que je ne dors pas ici; je couche
dans la maison du fermier, un peu plus loin. Cependant , on raconte une certaine diablerie de cette dame, du temps de Cosme-le-Vieux, à propos d'un curé qui fréquentait la maison et qui disparut un beau matin. On veut que la grand'mère de maître Baccio, pour certains motifs particuliers, ait enfermé le malheureux curé dans une vieille citerne, où, à l'aide d'une corde, elle lui descendait un peu de pain moisi par l'ouverture d'un boyau à bascule qui donnait dans sa chambre même. Enfin, elle ne lui descendit plus rien du tout.... et bien des années après il fut retrouvé les mains toutes rongées , sec et luisant comme la peau d'une cigale.... On dit que maintenant on les voit tous les deux, la nuit de la Saint-Jean, faire le tour de la galerie sous les créneaux, puis rouler ensemble au fond du puits.
— Heureusement que nous ne sommes pas à la Saint- Jean, repartit Troïlo en riant. Mais pensons d'abord à mettre ceux-ci sous les verroux, et n'oublie pas de leur donner à manger, car je n'entends pas les traiter comme la grand'mère traita le curé.... mille tonnerres! je ne voudrais pas avoir aussi, après ma mort, à danser le rigodon sur les créneaux!
— Ce sont donc des prisonniers dont il faut avoir soin? demanda le sbire avec un air qui indiquait avec quelle indifférence il eût exécuté l'ordre de les étrangler.
— C'est-à-dire, répondit Troïlo en se tournant vers Selvaggia , trois d'entre eux sont bons à garder. Quant
au quatrième , mon compagnon en fera ce que bon lui semblera. Et... s'il s'agissait...
— Oh! pour moi, ça m'est égal, repartit Vanni en interrompant Troïlo , afin de lui épargner l'embarras de s'expliquer.... Je ferai ce que vous m'ordonnerez , ni plus ni moins. —
— Nous ne pouvions pas trouver un hôte plus accommodant que toi, — dit Troïlo en s'avançant, précédé du concierge qui lui montrait le chemin. Michel, ne connaissant pas les lieux, s'était arrêtéavec les prisonniers sur la pelouse qui précédait la villa.
Avant d'aller plus loin, et pour l'intelligence de ce que nous avons à raconter, il est indispensable de faire une courte description de la villa ou châteaufort, comme on voudra l'appeler; car chacun sait que les résidences de campagne de cette époque tenaient de l'une et l'autre construction. ' Le plan de l'édifice était un quadrilatère, oblong dans le sens de la façade : le centre formait une cour entourée d'un portique; dans un angle, le puits avec deux colonnes en pierre surmontées d'une architrave à laquelle était suspendue la pouhe. La façade, toute en cubes de travertin , n'était percée que de rares fenêtres armées de barreaux en mailles si serrées que c'était à peine si l'on pouvait y passer la main. On montait à la porte d'entrée, élevée de huit pieds audessus du sol, par quatre rampes qui se croisaient et surlesquellespoussaienten toute liberté de vigoureuses orties , des ronces et d'autres plantes sauvages. La porte en chêne , entièrement recouverte de plaques de fer fixées par d'énormes clous, était protégée en ligne verticale par une tour un peu plus élevée que
le reste de ia maison et surmontée, comme celle-ci, d'une galerie extérieure couronnée de créneaux gi*belins.
En entrant, l'on avait au-dessus de la tête la vaste ouverture de la tour munie d'une soupente, d'où les maîtres du logis pouvaient à leur aise écraser ceux qui voulaient leur rendre une visite importune.
Cette villa, bien que transformée depuis par les inspirations d'un architecte du dix-septièmesiècle, conserve encore en grande partie le style de son ancienne architecture. Le plan de l'édifice est le même : la tour, veuve de ses créneaux, contient une horloge. Les pierres de travertin, dont la façade primitive était bâtie, sont encore visibles aux angles de la maison; et, dans la dernière chambre à gauche, au rez-dechaussée, on voit encore un lit et des meubles en soie jaune, comme si le droit de prescription en avait exclu toute autre couleur. Au milieu de l'une des parois de cette même chambre, le mur rend un son creux. C'est peut-être là qu'était la bascule de l'oubliette.
Troïlo, avant d'installer ses prisonniers, voulut aller lui-même reconnaître les lieux; en conséquence, il appela Michel, lui ordonna de rester avec les captifs, et fit signe à Vanni de le précéder dans la maison. Le sbire monta lestement la rampe, mit, à tâtons, une énorme clef dans la serrure, que la rouille fit crier et qui ne s'ouvrit pas sans effort. Troïlo et Selvaggia entrèrent. Leur guide reprit la lanterne qu'il avait laissée allumée dans un coin ; puis, tournant à gauche, il les introduisit dans l'appartement que les maîtres avaient riiabilude d'occuper. C'était d'abord une antichambre remplie de portraits de famille , les uns vêtus du luccof
les autres avec une armure, quelques-urts en habits ecclésiastiques. Le long de l'une des parois s'étendait un râtelier garni de piques, d'épées, d'armes de toute espèce. Puis, venait une grande salle de réception, et enfin la fameuse chambre jaune tapissée en damas de cette couleur (luxe excessif pour ce temps-là) avec un lit à colonnes torses en noyer, des coffres , des chaises à dossier élevé, des slipi (1), en un mot, avec un mobilier dans toute l'élégance du quinzième siècle.
En entrant, les visiteurs furent accueillis par une armée de chauve-souris, et Vanni dit avec une exclamation de dépit ;
— Maudites bêtes! elles sortent de là-dedans!
<îes panneaux ne veulent pas rester fermés ! —
Et il indiquait une ouverture en forme d'armoire, pratiquée dans le mur à peu de distance du lit, sous laquelle il y avait un prie -Dieu.
Troïlo s'approcha. A l'extrémité supérieure de l'ouverture était suspendue une poulie dont la corde allait se perdre dans un trou profond d'où s'échappait un air frais et humide. En agitant un peu cette corde, Troïlo entendit le choc sourd et lointain d'un corps solide.
Se tournant alors vers son guide, occupé à chasser les chauve-souris par les fenêtres, il lui dit en souriant :
— C'était là sans doute que logeait l'ami?
— Oui, oui... du moins à ce qu'on dit.
(1) Le ttipo est une sorte de petit secrétaire à tiroirs, destiné à être placé sur un autre meuble. Aux quinzième et seizième siècles, les artislei en Italie ne dédaignèrent pas de mettre à contribution leur génie pour enjoliver les formes et l'exécution de cette espèce de meuble-bijoux dont le nom n'a pas d'équitalent eo français.
— Mais où ce puits \a-t-il aboutir?
— Qui le sait ? En démolissant toute la maison, on le trouverait peut-être. Un jour, j'ai \oulu voir quelle
longueur a la corde Mais, quoi! elle descend,
à dire peu, deux fois plus bas que le niveau des caves.
— Cependant, tu disais tout à l'heure que l'individu fut trouvé bien des années après?
— Ce sont des contes de vieux radoteurs Qui
l'a vu? Personne. —
A ce point du dialogue, d'autres chauve-souris sortirent du puits et vinrent frapper de leurs ailes contre la poitrine et le visage de Troïlo. Reculant de dégoût, il ferma violemment les panneaux qui restèrent cette fois dans leur emboîture. Troïlo s'aperçut alors que ces panneaux étaient peints extérieurement et disposés de manière à former un double diptyque, sur lequel deux saints étaient représentés. La colonnette légère qui les divisait avait servi, avec beaucoup d'art, à cacher la jointure.
— Oh! oh! dit Troïlo; derrière la croix se cache le diable, comme disent les Espagnols... et ici, derrière les saints se trouve le curé!... Mais laissons-le où il est, et pensons à nous. Cette chambre donc pour la jeune dame. Cela va bien... Mais... que vois-je, là , sur cette table? Bravo! Vanni, mon ami... du vin, des fruits... on voit bien que tu es un homme qui sait vivre... Si j'étais pape, je le ferais cardinal. Allons voir maintenant le logement des autres. —
Le sbire, après avoir allumé deux lampes qu'il laissa dans la chambre, reprit sa lanterne; et tous trois descendirent dans la cour. Au fond et en face
de la porte d'entrée, se trouvait une porte basse, à laquelle on arrivait par une excavation faite dans le sol. Au-delà, le terrain continuait en pente le long d'une espèce de corridor qui aboutissait à une cave voûtée et spacieuse. De gros barreaux de fer garnissaient les soupiraux au niveau du pavé.
— S'ils veulent s'échapper d'ici, ils en sont les maîtres, dit le gardien. — Troïlo etSelvaggia, après avoir parcouru le souterrain dans toute sa longueur, ne purent élever aucun doute sur la sûreté d'une pareille prison.
— Es-tu contente, Selvaggia? Si j'ai su conduire mes affaires à bon terme, je veux que tu fasses aussi les tiennes.
— Je suis fort satisfaite. Et, promenant ses regards autour d'elle, elle ajouta en frappant du pied : « Ici, par Dieu! je serai la maîtresse! Ici, on pourra maudire la courtisane; mais, se rire d'elle! je ne le crois pas!
— Bravo! Selvaggia! tu me plais... et je dirais presque : « Je t'envie... » Cependant, ma part n'est pas non plus à jeter aux chiens! Mais avoir, comme toi, suivi, guetté depuis si longtemps un ennemi, et pouvoir se dire enfin : « Le voici, par Dieu!... je l'ai dans la main, je le tiens sous mes pieds... il m'appartient! Je puis le faire mourir en dix ans, en une seconde, comme je veux! ni le ciel, ni l'enfer ne peuvent me l'enlever... » Oh! je l'envie, je t'envie ton bonheur! Sache en jouir, du moins!...
— Aussi en profilerai-je, murmura Selvaggia entre ses dents. Puis elle dit à Yanni : — Tu attacheras trois des prisonniers ici, à droite, de l'autre côté de
l'angle du mur, de manière à ce qu'ils n'aperçoivent
pas l'autre Je t'indiquerai ensuite celui que tu
devras attacher, à gauche, à cet anneau, là, entre ces deux tonneaux... As-tu compris?
— J'ai compris.
— Maintenant, allons les chercher, dirent en même temps Troïlo et Selvaggia. Et le premier ajouta :
— Nous l'avons bien gagné tous les deux Je
suis curieux, continua-t-il en s'arrêtant, de voir, demain matin, ce que tu auras su faire de ton beau Lamberto. Au temps de tes pères, les femmes du peuple élu en inventaient de belles en manière d'occire leurs amants! Témoin la gentille dame qui mit un clou dans l'oreille du grand capitaine qui couchait chez elle.
— Et moi, répondit Selvaggia, je suis curieuse de savoir comment tu t'y prendras pour forcer cette fière beauté, cet ange, à se prendre d'amour pour un homme tel que toi...
— Si je dois te dire la vérité... maintenant que le moment approche... je me trouve plus embarrassé que je ne le pensais. Durant ce maudit siège... continuellement au milieu des moines et des coups d'arquebuse, j'ai désappris comment on dit quatre mots de douceur à une belle. 11 n'y a rien de pernicieux comme de rester hors d'exercice! Que lui dire? Figure-toi comme elle sera exaspérée!... J'essaierai pourtant... Dans tous les cas, personne ne nous chasse d'ici, et nous avons du temps de reste. Si
elle voulait entendre raison, j'en serais bien aise
En fait d'amour, la force gâte tout... Mais si, au bout
du compte, il faut en passer par-là... alors, ma foi... tant pis pour elle, ce sera sa faute! —
Évidemment, Troïlo cherchait à gagner du temps. Sur le point de se montrer sans masque à une créature aussi noble, aussi élevée, qu'il s'était habitué à voir entourée du respect de tous, et qui l'eût atterré d'un de ses regards, il se sentait embarrassé j il éprouvait une frayeur inexplicable. Cependant, il ne pouvait pas reculer ! Que penserait Selvaggia ? Que diraient les amis , aux oreilles desquels arriverait tôt ou tard le bruit de l'aventure?
Le malheureux jeune homme était destiné à être perverti et engagé de plus en plus dans le crime par une fatale vanité. Il saisit un nouveau prétexte pour gagner encore du temps.
— Écoute, Vanni, dit-il au sbire, je pense à une
chose! Cette jeune dame qui attend.... je pense
que tu as déjà compris à peu près je ne voudrais
pas me présenter à elle, comme cela à brûle pourpoint... S'il y avait une femme ici... n'aurais-tu pas une femme, par hasard?
— J'en avais une ; mais il y aura un an à Noël que le curé est venu la chercher... et ici il n'y a d'autre femelle que la clef de la grand' porte.
— Pas de remède ! grommela Troïlo entre ses dents; puis, il ajouta plus haut:
— Eh bien ! nous nous en passerons.
En traversant de nouveau la cour, Troïlo appela Michel et lui dit :
— Tu conduiras madonna dans la chambre, tu vois, là-bas, au fond de l'appartement. Encourage-la; dislui qu'elle n'a rien à craindre, découvre-lui les yeux,