‹ Les derniers jours d'un peupleChapitre 26 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

puis laisse-la seule... Du reste, ne réponds à aucune de ses questions. Ferme la porte en sortant et apporte-moi la clef.

Selvaggia, de son côté, dit à Vanni ;

— Et toi, conduis les prisonniers dans le souterrain et atlache-les dans l'ordre que je t'ai indiqué.

Puis elle ajouta en désignant Lamberto :

— Voilà celui que tu dois lier à part. Mais attends que cette femme soit entrée.

Michel descendit sur la pelouse, prit par la bride le cheval de Laudomie et la conduisit sous la grand'porte, en lui disant d'une voix mielleuse :

— Madonna, veuillez descendre; je suis ici pour vous servir.

— 0 Dieu! ayez pitié de moi!... ayez pitié de nous ! s'écria l'infortunée en se hâtant d'obéir afin d'éviter le bras officieux qui lui était offert.

Lorsqu'elle fut à terre, Michel la prit par la main.

— Ne craignez rien ; personne ne veut vous faire de mal.... venez avec moi.... Prenez garde.... il y a quatre marches... Maintenant le pavé est uni... avancez librement. —

Laudomie fut introduite dans la chambre jaune. Michel en sortit deux minutes après , ferma la porte et porta la clef à Troïlo en lui disant :

— Elle est plus morte que vive... et si vous ne trouvez pas moyen de la consoler.. . je n'en répondrais pas!.... C'est un de ces oiseaux qui ne veulent pas manger en cage, et qui , deux heures après être enfermés, tirent l'aile et ferment les yeux.

Troïlo ne répondit pas, seulement il fit le geste

d'impatience d'un homme qui entend un discours ennuyeux.

Le sbire, à son tour, alla vers les prisonniers; après avoir exécuté en tous points, les ordres qu'il avait reçus, il donna à Selvaggiala clef du cachot.

— C'est fait, lui dit-il. Maintenant, si vousvoulev qu'ils se mettent quelque chose sur l'estomac, attendez que j'aille jusqu'à chez moi.

Yanni sortit. Un quart d'heure après il revint avec un panier.

— Je vous ai fait attendre, dit-il de nouveau à Selvaggia ; c'est que je reste un peu loin d'ici. —

Lorsqu'il eut porté les provisions dans le souterrain , le sbire revint demander à Troïlo s'il avait be soin d'autre chose.

— Il ne me faut plus rien, répondit celui-ci. Retire-toi; seulement demain matin, fais-toi voir au lever du soleil. —

Yanni souhaita une bonne nuit avec un sourire significatif : — Fermez la porte en dedans , dit-il en se retirant, et mettez la barre; car dans ce pays on plante des haricots et il naît des voleurs. —

Restés seuls, Troïlo et Selvaggia s'entre-regardèrent.

— Nous y voilà , dit le premier en poussant un long soupir. A nous, Selvaggia! Chacun à ses affaires. —

Il prit le chemin de la chambre de Laudomie. Elle se dirigea vers le souterrain, la clef dans une main, une lanterne dans l'autre.

FanfuUa, croyant que c'était le geôlier qui rentrait, dit à Selvaggia :

— ' Ohé , maître ! tu nous a laissé des provisions et tu as oublié de nous délier les mains. Crois-tu , par hasard, que nous mangions avec le bec, comme les pigeons? —

Selvaggia ne répondit pas ; elle alla droit à Lamberto qui s'était assis à terre dans un muet désespoir, en songeant à Laudomie, en priant Dieu de venir à son secours, puisqu'il ne pouvait, lui, rien faire pour la sauver.

Selvaggia, s'arrètant en face du jeune homme, leva la lanterne pour éclairer son visage; puis elle dit :

— C'est moi !... Me reconnais-tu, Lamberto? — Le cœur faillit à Lamberto en reconnaissant la courtisane.

— Oh! Dieu, Dieu! se dit-il, Laudomie est au pouvoir de cette femme ! —

11 n'osait parler; seulement il fixait sur elle des regards pleins d'une indicible anxiété.

Selvaggia déposa la lanterne, croisa les bras sur sa poitrine haletante, comme pour en comprimer les soulèvements pressés; puis elle dit d'une voix qui pénétra Lamberto jusqu'au fond de l'âme :

— Te souviens-tu, jeune homme, de quel amour t'aima Selvaggia depuis le jour où elle t'a rencontré?. . . te souviens-tu, cette nuit sur la rive du Pô... lorsqu'elle te demandait, non pas de l'amour, car elle ne s'en croyait pas digne, mais un regard de compassion?... t'en souviens-tu?... Tu le lui as refusé. Selvaggia te maudit-elle alors? Non; elle te bénit, elle te suivit inaperçue jusqu'au jour où elle vit une pique prête à te percer le cœur. Tu allais périr, sais-tu ? Je parai le coup avec ma poitrine. Tu étais sauvé;

moi, j'allais cesser de souffrir... du moins je l'espérais. Mais je n'étais pas encore au bout de mes douleurs ! Précipitée dans la mer , puis mourante dans la cale d'une galère.... sur le grabat d'un hôpital.... dans la boue du chemin puis me traînant agonisante encore de ville en ville, à la pluie, au vent, au froid, souffrant la faim, j'avançai toujours en espérant en toi, non pas pour obtenir de l'amour... tu le sais. . . mais pour trouver de la pitié. . . Tu sais comme je tremblais en te parlant la dernière fois... Il me semblait être en la présence d'un Dieu... Je m'humiliai... je me mis sous tes pieds... cependant tu as eu le courage de me repousser, de m'outrager! —

La malheureuse , les mains tendues vers Lamberto, resta muette et immobile pendant quelques secondes.

— Tu m'as fait tout le mal qui était en ton pouvoir... Si tu m'avais ôté la vie... je l'aurais remercié... Mais le dédain , le mépris l J'ai voulu te prouver que l'on peut haïr Selvaggia, mais non la mépriser. J'ai voulu la vengeance : j'ai passé les jours, j'ai veillé les nuits à la préparer, et je la tiens enfin ! Laudomie est ici... te voilà à mes pieds... Vous êtes tous au pouvoir de Selvaggia, de la courtisane, du rebut du monde, de celle que l'on repousse avec dérision et qui n'a jamais trouvé une âme, jamais un cœur... pour lui donner un sentiment d'affection... —

Elle arracha alors son poignard du fourreau. Lamberto crut qu'elle allait lui percer le cœur. Mais , succombant à son émotion , elle éclata en pleurs de désespoir.

— Pas même en ce moment, je ne pourrai l'obtenir! ( Elle coupait les liens de Lamberlo. ) Pas même en te donnant la \ie, la liberté, en sauvant Laudomie que tu aimes, je ne pourrai voir exaucée ma première demande , que tu m'affectionnes après ton cheval , après ton chien ! —

Pendant qu'elle achevait ces paroles d'une voix humble et suppliante, Lamberto, dans un premier mouvement de reconnaissance, s'était jeté à ses pieds en s'écriant :

— Ange sauveur! —

Selvaggia leva au ciel ses mains tremblantes d'émotion 5 son visage se couvrit d'une expression nouvelle, pure et sereine, et s'écria à son tour :

— Dieu de miséricorde!... Enfin, moi aussi, je te bénis!... Je te remercie de m'avoir créée... —

Après quelques instants d'une sorte d'extase, elle ajouta :

— J'avais tant souffert!... —

Revenant tout à coup à elle-même, elle dit d'un ton résolu et pressé :

— Lamberto, il n'y a pas de temps à perdre. Troïlo, après vous avoir tous trahis, a formé des projets infâmes sur Laudomie : il est avec elle dans ce château. Nous arriverons à temps sans doute; car il ne voulait employer la force qu'à la dernière extrémité. Allons délivrer tes compagnons, et tous ensemble courons la sauver! —

En parlant ainsi, elle était allée avec Lamberto au fond du souterrain où se trouvaient les autres prisonniers, et se hâtait de couper leurs liens. Fanfulla, Bindo, Mauritz, étonnés, ne sachant que penser, re-

merciaient, interrogeaient en paroles confuses et multipliées. Lamberto, hors d'haleine, la joie dans les regards, répondait :

— C'est un ange envoyé du ciel! Hâtons-nous! le traître ne peut nous échapper... —

Et il leur parlait de Troïlo, de ses projets; il leur

apprenait qu'il était là avec Laudomie De sorte

qu'à peine libres, tous s'élancèrent simultanément hors du souterrain. Sans penser qu'ils étaient désarmés, ils couraient le mettre en pièces avec les ongles , avec les dents. Mais la fortune vint à leur secours : ils trouvèrent des armes dans la salle de passage, chacun en prit une au hasard. Lamberto seul, sans s'arrêter, s'était précipité avec Selvaggia à la porte de la chambre jaune que Troïlo, dans sa folle sécurité, avait négligé de fermer au verrou.

Ouvrir, s'élancer sur le traître, le saisir à la gorge, le mettre sous les pieds, fut pour Lamberto l'affaire d'un instant.

Le scélérat se trouvait au milieu de la chambre , éloigné de Laudomie , qui , debout sur le bord du puits ouvert, menaçait de s'y précipiter.

Presque au même instant, les autres étaient entrés. Déjà Maurilz levait son coutelas sur la tète de Troïlo, et le coup allait tomber si Lamberto n'eût pas crié :

— Arrête, Mauritz 1 —

Celui-ci fit tomber le coup à terre en se retirant avec dépit.

Pendant quelques instants, personne ne dit mot.

Le traître, épouvanté, haletant, les yeux hors de leurs orbites, pâle comme la mort, était toujours

étendu par terre, tenu alors par Bindo et Fanfulla. Lamberto l'avait laissé pour courir à Laudomie. Elle était à genoux , blanche comme une statue de marbre; elle levait les yeux au ciel, mais son cœur seul priait, car elle n'avait plus la force de parler.

Lamberto s'agenouilla près de Laudomie, qui s'abandonna dans les bras de son fiancé. Elle resta ainsi quelques instants sur le point de perdre connaissance.

— Tu es sauvée, ma bîen-aimée! lui disait Lamberto, dont toutes les fibres tressaillaient dans l'excès de la joie , tu es sauvée !

— Oh ! Dieu ! éloignons-nous de ces lieux funestes! — répondit Laudomie d'une voix éteinte; car la vue de Troïlo lui inspirait une invincible horreur. Se soulevant avec peine, aidée par Lamberto et soutenue par Selvaggia, elle quitta la place en se traînant dans la pièce voisine. Là , elle se laissa tomber sur une chaise, les mains posées sur les épaules de Lamberto qui était à ses pieds et la regardait avec une expression d'amour ineffable. La pauvre Selvaggia détourna la vue. On peut imaginer ce qui se passait dans son cœur en ce moment.

— Et sais-tu qui m'a délivré , continua Lamberto, qui t'a sauvé la vie, l'honneur? C'est elle

Selvaggia, dont la destinée intéressait si vivement ton cœur.

— Oh ! voilà Selvaggia ! — répondit Laudomie avec un mouvement de surprise. En un clin-d'œil son imagination lui retraça toute l'histoire de cette infortunée; elle dut penser aux angoisses qu'elle devait éprouver en la voyant ainsi avec Lamberto. Aussi

retira-t-elle , par un mouvement instantané et presque timide , le bras dont elle entourait le jeune homme; puis, joignant les mains avec l'expression de la prière, elle tourna vers sa libératrice un regard qui implorait pardon, et lui dit :

— Oh! Selvaggia... je ne pouvais pas le savoir!

— Oui, c'est moi, — répondit Selvaggia en se rapprochant, et sa voix, son visage trahissaient assez le terrible combat qui se livrait dans son cœur. — C'est

moi, continua-t-elle , qui ai formé une longue

une horrible pensée de vengeance contre Lamberto... contre vous... Mais une voix intérieure me disait : H Que cherches-tu, malheureuse, depuis tant d'années?... Jouir une seule fois avant de mourir... une seule fois d'une parole, d'un regard ami; et tu espères l'obtenir par la vengeance?... Voilà comment je me suis vengée! Oh! dites-moi, prendrez-vous en

affection cette infortunée? puis-je l'espérer cette

fois? —

Laudomie voulut se lever, mais les forces lui manquèrent; elle retomba assise tout en tenant les bras étendus vers Selvaggia qui s'y précipita en jetant un cri de joie, et les deux femmes confondirent leur émotion dans un long et brûlant embrassement.

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