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pas tant d'esprit. Mais je dois te dire que, n'ayant jamais fait le métier de bourreau, je ne veux pas m'y mettre aujourd'hui.
— Dans mon bays, cher FanfuUe, ne bas benser ainsi mal... Le bourreau, après avoir coupé cent têtes, être noble.
— La loi est superbe, mais ce n'est pas l'usage chez nous... et puis, je n'aurais peut-être pas envie de devenir gentilhomme par ce moyen-là.
— Cher FanfuUe, toi, rester seulement ici.... ne
pas aider laisser faire Mauritz.... mais churer de
dire rien à mon maîdre... Si lui le savoir, alors paufre Mauritz!,.. ■ —
Fanfulla réfléchit quelques instants sans pouvoir se décider ; la chose lui paraissait mauvaise. D'un autre côté cependant, il sentait que l'infâme méritait de mourir; il voyait le danger de le laisser en vie, maintenant qu'avec la volonté il avait le pouvoir de nuire. A la fin, il se dit : « Un traître de moins, il n'y aura pas grand mal!... Il suffît que je ne m'en mêle pas. » Et, se dirigeant alors vers l'escalier qui conduisait aux étages supérieurs, il dit à Mauritz :
— Je vais m'occuper de l'autre... Toi, fais ce que tu voudras, je ne veux pas le savoir... —
En disant ces mots, Fanfulla prit la lanterne qui, oubliée sur une des marches de l'escalier, brûlait encore, et monta en sifflant sous ses moustaches, avec une secrète satisfaction de ce que Mauritz se chargeait sans scrupules de purger la terre d'un pareil scélérat, et de délivrer la famille Làpi de son plus dangereux persécuteur.
Mauritz, charmé de son côté de pouvoir venger
son maître, se dirigea vers la chambre où Troïlo continuait ses hurlements en appelant son valet.
Lorsqu'il entendit ouvrir la porte, il crut que c'était Michel , et il s'écria en écumant de rage :
— Tu es venu enfin, infâme pendard ! Détache-moi d'ici que je te.... —
Mais avant qu'il eut achevé sa menace, il vit entrer le Suisse avec un air qui le fit frissonner. Mauritz aussi fut saisi d'horreur à la vue du misérable, à qui la terreur, la rage, les longs efforts tentés pour briser ses liens donnaient l'aspect d'une bête féroce. Celui qui eût voulu représenter une âme condamnée aux peines éternelles n'aurait pu en faire une peinture plus horrible. Défiguré, le visage enflammé et violet, couvert de sueur, d'écume, de larmes de rage, Troïlo faisait peur. Et, l'horreur se mêlant à sa colère, Mauritz résolut d'en finir le plus vite possible.
Apercevant le puits qui était resté ouvert, il s'approcha , sonda sa profondeur en agitant la corde ; puis , il tira cette corde à longues brasses , et il tira longtemps avant d'en voir paraître l'extrémité. Durant cette opération , Troïlo, saisi d'un tremblement convulsif, d'une horreur impossible à décrire, s'était mis à genoux autant que ses liens pouvaient le lui permettre : il priait, le superbe! il suppliait, il faisait des promesses... Puis, l'effroi le mettant hors de lui, il proférait des choses horribles, désordonnées, manquant de sens; il hurlait, il rugissait. Et Mauritz tirait toujours, toujours, en répétant avec flegme :
— Maîdre Droïle ,... toi , faire acte de contrition... toi mériter de mourir dans l'eau. —
A la fin , le bout de la corde se présenta; elle était
terminée par un crochet rouillé et couvert de vase. Troïlo tomba épuisé ; mais si les forces lui manquèrent, pour comble de malheur il ne perdit pas connaissance.
Mauritz lui passa en toute hâte sous les aisselles la corde du puits , coupa celle qui l'attachait à la colonne du lit, l'enleva dans ses bras et l'enfonça dans la gueule béante qui devait l'engloutir.
Troïlo fit des efforts désespérés; il se débattit avec rage, se cramponnant aux bords, aux parois du puits. La corde se déroulait lentement entre les mains de Mauritz. Lorsqu'elle fut à sa fin, Mauritz l'enleva de la poulie, la laissa tomber au fond du gouffre, y jeta la toque de Troïlo qui était restée à terre, puis ferma les panneaux et retourna tranquillement dans la cour attendre le retour de Fanfulla. S'agenouillant alors, Mauritz se découvrit et se mit à réciter dévotement un Miserere.
Fanfulla ne s'était pas trompé sur le compte de Michel; étendu sur un lit dans une chambre écartée, le valet dormait d'un sommeil que le bruit du canon n'eût pas troublé.
Arrivé au haut de l'escalier, guidé par ses ronflements sonores, Fanfulla l'eut bienlôt trouvé. Se précipitant sur lui et le saisissant gracieusement à la gorge, il lui fit ouvrir les yeux. Le premier objet que Michel aperçut fut la pointe d'une épée qui le chatouillait à la hauteur de l'estomac. C'était un argument sans réplique; aussi, sans faire le moindre mouvement défcnsif, se borna-t-il à demander, pour Dieu , grâce de la vie. Fanfulla ne le fit pas languir longtemps et lui promit la vie sauve à condition
qu'il suivrait, ou plutôt qu'il précéderait son vainqueur; et il le fit descendre dans la cour en lui marchant sur les talons.
— Que fais-tu là, à genoux? dit Fanfulla étonné de retrouver Mauritz en prières.
— Moi , faire betites défotions pour l'âme de paufre maîdre Droile, répondit le Suisse à demi voix afin de ne pas être entendu de Michel.
— On ne saurait nier qu'il ait bon cœur !... Partons donc maintenant , au nom de Dieu. —
Les deux amis lièrent les mains à Michel avec une corde qu'ils attachèrent ensuite à sa jambe afin qu'il ne pût s'échapper, et ils le firent marcher devant eux dans la direction de Monte-Murlo.
— Eh bienl comment cela s'est-il passé? demanda Fanfulla qui mourait d'envie de savoir la fin qu'avait faite le traître.
— Je te le dirai, cher Fanfulle!... Mais, auparavant, toi churer ne dire jamais rien à mon maîdre! C'est tommage que toi n'être pas chentilhomme! moi alors temander chiurement de chentilhomme...
— Que cela ne t'inquiète pas, l'ami; il vaut mieux que je te fasse serment d'honnête homme, crois-moi; car un gentilhomme peut manquer à sa parole... un honnête homme, jamais... Moi donc, comme tel, je t'engage ma foi de ne jamais parler à âme qui vive de ce que tu vas me dire...
— Et moi être dranquille, ponne Fanfulle ; maîdre Droïle n'être pas bendu. Je bensais lui faire blus courte la roule pour aller trouver der Teufel, et l'afoir envoyé en bas, en bas, touchours en bas; puis cheter dedans engorele ponnet comme ça, demain ne
drouver plus lui... groire être barti, et bersonne soupçonner rien.
— Pas mal pensé! -—dit Fanfulla. Tout en causant ainsi, ils marchaient d'un bon pas et arrivèrent bientôt au presbytère de Monte-Murlo, où leurs compagnons étaient déjà installés, et où Laudomie avait trouvé toute l'assistance d'une hospitalité cordiale et empressée.
Mais, pour donner une idée complète des malheurs de la famille Là pi, il nous faut retourner près de Niccolô, que nous avons laissé sur la route de Florence. Pauvre Florence! nous avons cherché à décrire les maux qui fondirent sur une de tes familles; mais combien d'autres souffrirent autant, plus encore peut-être ! Que de jeunes femmes restées veuves ! que d'orphelins abandonnés! que de vieillards réduits à traîner leurs derniers jours dans la solitude et dans les larmes! que d'âmes fortes et généreuses condamnées à s'éteindre sans profit et sans gloire, dans les longues misères de l'exil!
Cependant, les événements sont venus nous prouver que les souffrances et la ruine d'un peuple portent tôt ou tard des fruits amers à leurs auteurs. L'abandon de Florence par la trahison ou la jalousie de ses alliés causa sa perte sans doute, mais servit aussi à consolider en Italie la puissance oppressive de Charles-Quint. La Lombardie eut à gémir, pendant plus de deux cents ans, sous le joug de l'Espagne. Naples se débattit durant le môme laps de temps sous la verge d'un vice-roi espagnol, cl les soldats de l'empereur d'Allemagne allèrent venger Florence jusque • dans les plaines de la Provence et de la Champagne.