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LE TRIBUNAL

La nuit était fort avancée, lorsque l'escorte de Niccolô s'arrêta devant les battants fermés de la porte occidentale de Florence.

La sentinelle de garde sur la tour cria qui vive en allemand, puis appela son capitaine dans la même langue. Celui-ci monta, et un dialogue s'établit en mauvais italien entre l'officier étranger et maître Benedelto, qui ne parvint pas sans peine à faire comprendre qu'il était le personnage dont Malatesta attendait le retour.

L'instant d'après, la lourde porte tournait lentement sur ses gonds. Les voyageurs passèrent entre deux rangs de lansquenets et prirent la direction du faubourg d'Ognissanti.

En quatre-vingt-dix ans, c'était la première fois que Niccolô entendait les soldats de garde aux portes de Florence parler une langue inconnue. Si le vieillard avait eu les mains libres, ses oreilles n'eussent pas été frappées par ces sons barbares, qui produisirent en lui l'effet que l'esclave éprouve lorsqu'il est réveillé par le bruit de ses chaînes.

L'escorte avançait par des rues obscures, désertes et silencieuses qui donnaient à Florence l'aspect de la fabuleuse Nécropolis des Égyptiens, la ville des

tombeaux. Arrivé sur la place, Niccolô put voir que la grande porte du Palais, les escaliers qui y conduisent, le balcon d'où l'on annonçait autrefois au peuple les décisions du conseil, étaient encombrés de soldats étrangers qui dormaient. Ce bétail espagnol et allemand ronflait sur la terre nue dans mille postures étranges.

Le piétinement des chevaux n'en éveilla pas un seul pendant que Tescorte traversa la place. Enfin, par les rues de Condotta et de Badia, on arriva à la porte du Bargello.

Nobili appela à haute voix, et bientôt on entendit un sourd murmure dans le corps-de-garde des sbires, placé à l'un des côtés intérieurs de l'entrée, puis un bruit de clefs, le jeu des verroux et finalement le cri des gonds sur lesquels la porte tournait lourdement. Niccolô était descendu de cheval; il fut introduit et remis entre les mains du barigel qui était venu en personne pour le recevoir. L'escorte et son chef se retirèrent; les battants furent refermés et les verroux coururent dans leurs anneaux.

Niccolô regarda autour de lui et reprit courage en n'apercevant aucun de ceux qui avaient été arrêtés avec lui. La pensée seule de ses filles se présenta à son esprit avec le désir de savoir ce qu'elles étaient devenues. 11 interrogea avec instance ceux qui l'entouraient; personne ne lui répondit. Le vieillard jugea alors à qui il avait à faire et ne réitéra pas sa demande.

Le vénérable citoyen de la république, l'àme la plus noble et la plus généreuse qui fût à Florence, se trouvait à la merci de cette classe abjecte, dégradée,

toujours la même à toutes les époques et sous tous les gouvernements, pour laquelle tenir des hommes sous les verroux, les tourmenter, les consigner ensuite au bourreau est un moyen comme un autre, quelquefois un moyen plus facile de gagner son pain. Pour elle, celui qui met le pied sur le seuil de la prison, qu'il soit innocent ou coupable, qu'il soit victime de la trahison et de la vengeance des partis , ou qu'il ait la conscience souillée d'un parricide, n'est qu'un prisonnier, une chose qui lui appartient. Qu'il pleure ou qu'il blasphème, qu'il se résigne ou qu'il se désespère, peu importe au geôlier.

Le chien que le boucher lance à la poursuite de la génisse fugitive, songe-t-il aux douleurs de l'animal inoffensif que ses dents déchirent?

Eh bien ! les sbires eux-mêmes , pour qui l'insensibilité à la vue de souffrances est, pour ainsi dire, la condition essentielle de leur existence, se sentirent émus à l'aspect de Tauguste vieillard. Ils étaient, sinon touchés de pitié, du moins étonnés que la vengeance du pape pût aller si loin.

— C'était bien la peine de prendre tant de précautions, dit un des sbires, pour mettre en cage un pareil oiseau!... Il ne pouvait guère voler plus loin! —

En même temps, il fouillait Niccolô pour découvrir les armes et l'argent que le prisonnier pouvait avoir sur lui.

Le greffier inscrivit sur son registre le nom du nouvel arrivé, l'heure de son entrée en prison; puis il fit au geôlier un signe qui signifiait : Allez, il vous appartient.

En montant rcscalier extérieur qui mène au cachot,

si Niccolô eût abaissé le regard vers le centre de la cour, il eût pu y apercevoir un billot carré et massif sur lequel une hache était posée en travers. Tout autour, sur les dalles, de larges taches de couleur foncée réfléchissaient les rayons de la torche qu'un sbire portait devant le prisonnier. C'était le billot sur lequel Carduccio avait porté sa tète quelques instants auparavant. C'était le sang du pénultième gonfalonier de la république.

Mais cet horrible spectacle ne tomba pas sous les yeux de Niccolô. Il portait ses regards, tantôt sur le Marzocco qui surmonte le parapet de l'escalier, tantôt sur les écussons sculptés qui couvrent le mur et qui lui rappelaient les personnages illustres auxquels ils avaient appartenu. Ces souvenirs de l'antique grandeur de Florence ranimaient le courage et les forces du captif, et lui inspiraient la résolution de rendre à la patrie le dernier hommage qui fût désormais en son pouvoir, celui de se montrer, à son épreuve dernière, vraiment digne de lui appartenir.

Il montait donc d'un pas fatigué, sans doute, mais non point chancelant j le front soucieux, mais calme et assuré.

On arriva, après de nombreux détours et par un long corridor, à une porte étroite et basse que le guichetier ouvrit, et sous laquelle le vieillard dut se courber en entrant. Le cachot avait huit pieds carrés; il ne pouvait recevoir le jour que par une étroite ouverture ménagéeau haut du mur, et à travers d'énormes et épais barreaux. Dans un coin se trouvait un sac rempli de paille hachée, qui conservait encore l'em-

preînte du dernier prisonnier auquel il avait servi de lit. Une cruche était déposée à terre.

— Vois s'il y a de l'eau, — dit le geôlier à l'un de ses aides. Celui-ci regarda et répondit :

— ^ Elle est pleine. 11 faut croire que Carduccio n'a pas eu soif. — Niccolô tressaillit et demanda avec anxiété : — 11 était ici, peut-être?

— Oui.

— Et maintenant, où est-il?

— A la place où l'on viendra le trouver au jour du jugement dernier. —

Les sbires sortirent en fermant la porte avec bruit. Le vieillard, resté seul dans l'obscurité, leva les bras vers le ciel et s'écria :

— Oh! Carduccio! tu as accompli ton sacrifice! Que Dieu reçoive en paix ta grande âme! —

Puis il chercha le lit en chancelant ; s'y assit, prit la cruche, y but quelques gorgées et voulut appeler le sommeil afin de reprendre un peu de forces.

— Que mon corps, cet instrument usé, n'aille pas me faire rougir dans la lutte!... 0 Dieu ! viens à mon secours au moment de l'épreuve! Mon âme est forte, parce qu'elle a confiance en toi , mais tu vois à quel point sont réduits mes membres épuisés; donne-leur assez d'énergie pour me soutenir durant les quelques pas qui me séparent de la tombe. —

Il s'étendit sur le grabat, y appuya la tête et prit cet état d'immobilité qui appelle le sommeil. Mais comment trouver le calme des sens lorsque mille pensées agitent l'esprit, raille passions bouleversent le cœur? La paix et la sécurité d'une conscience pure

ne suffisent pas toujours pour donner le repos, et l'insomnie n'est pas seulement le partage des remords. Il n'était pas possible qu'en arrivant au terme de sa longue et laborieuse carrière, semée de tant de vicissitudes, parcourue tout entière sous les inspirations d'un dévouement exalté pour sa patrie, il n'était pas possible que Niccolô ne vît pas alors se présenter à son esprit les événements de tant d'années, les espérances déçues, les résolutions funestes, tous les incidents, en un mot, à travers lesquels, malgré tant d'efforts, tant de sacrifices, de sang répandu, Florence était venue succomber sous le joug des Médicis, et lui-même avait été conduit à faire le dernier et inutile sacrifice de quelques heures de vie!... Tant de souffrances, tant de prières, tant de malheurs, n'avaient pu apaiser l'éternelle justice!

Dieu avait pu permettre que les méchants triomphassent malgré la constance, le dévouement, la foi du peuple de Florence, malgré les promesses de son prophète. « Quel terrible jugement ! pensait le vieillard avec affliction; quel impénétrable mystère de la colère de Dieu ! Quelles sont donc vos fins. Seigneur, ajoutait-il dans l'amertume de sou cœur? Et que désirions-nous? N'était-ce pas d'établir votre règne, d'étendre la gloire de votre nom , de sauver la patrie des mains de nos ennemis, de ceux qui, pour tenir le peuple dans l'oppression, cherchent à le corrompre?

Oh! combien j'ai souffert! combien j'ai prié!

De quel cœur j'ai donné la vie de mes enfants , ô mon Dieu ! Avec quelle joie je vous aurais donné la vie du dernier fils qui me reste!.... Mais Florence!... O

mon Dieu ! pourquoi n'avez-vous pas sauvé Florence? »

Les douloureuses pensées qui se pressaient à la fois dans l'esprit de Niccolô, l'insomnie , la fatigue , l'agitation intérieure le portèrent insensiblement vers des pensées plus sombres encore et plus désespérantes , par l'effet même de la prostration de ses forces vitales.

La foi dans la justice de Dieu, dans sa bonté, la foi dans les prophéties de Savonarola, qui, comme un rayon céleste , avait servi de guide et de soutien à Niccolô durant tant d'années , cette foi , il la voyait s'obscurcir et disparaître dans d'épaisses ténèbres où régnaient seuls le doute et la crainte.

— J'ai cru, j'ai espéré depuis quatre-vingt-dix ans, se disait-il, meserais-je trompé? —

Un combat terrible s'éleva dans ce cœur plein d'angoisses, au moment où il avait le plus besoin de trouver dans sa foi la source et l'aliment d'une espérance inaltérable. Le malheureux vieillard sentit un frisson mortel le pénéti^er jusqu'à la moelle des os, comme un homme qui, suspendu sur un abîme, voit céder sous son poids la branche à laquelle il s'était attaché; comme celui qui, du pont d'un navire battu par la tempête près d'un écueil, voit se briser le câble de la dernière ancre de salut.

Un douloureux gémissement sortit de la poitrine de Niccolô lorsqu'il s'aperçut qu'il n'était plus maître de fermer son cœur à des pensées de désespoir. Pour la première fois en quatre-vingt-dix ans, il sentit ce que c'est que l'effroi , car il cherchait en vain dans le présent et dans l'avenir un sentiment

qui ne le ht pas souffrir, une pensée qui ne fût pas ténèbres et incertitude. Se levant tout à coup sur son séant, il s'écria en exhaussant les bras vers le ciel : « Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avez-vous a6andonné? f

Mais s'il entrait dans la destinée de Niccolô de servir d'exemple jusqu'où peut arriver l'infortune, il devait montrer aussi jusqu'à quel degré peut s'élever la force de l'homme pour en triompher. Par un effort surhumain de sa volonté puissante , il voulut chasser le doute, le désespoir; il les chassa. Recueillant ses pensées , il dit alors dans son cœur : « Que suis-je pour juger celui qui m'a créé, qui a créé le ciel, la terre, l'univers? Pardonne, ô mon Dieu! les faiblesses de mon intelligence, c'est toi qui l'as formée! Tu ne nous as pas donné de pouvoir te comprendre; mais je le sens, tu as mis dans mon cœur, comme compensation à tous mes maux , assez de force pour espérer en toi, pour croire à ta miséricorde. Oui , oui, j'espère, j'ai confiance en ta bonté, je me jette dans tes bras, sur ton sein paternel, où je saurai peut-être un jour pourquoi j'ai dû tant souffrir sur la terre!... »

L'espérance descendit de nouveau dans le cœur du malheureux vieillard , et y répandit sa douceur avec le calme de la résignation. Bientôt Niccolô sentit revenir tout son courage; il lui sembla alors qu'il était transporté dans une région élevée au-dessus des misères de ce monde, et que ses conceptions se transformaient dans les idées d'une vie meilleure. Ses pensées devinrent peu à peu confuses, sans rien perdre toutefois de leur suavité; elles prirent un aspect fantastique et peuplé d'images , jusqu'au moment où le

vieillard s'endormit en croyant voir devant lui trois figures, trois formes humaines, vêtues de tuniques blanches, les pieds nus , qui lui souriaient, et semblaient se complaire au milieu d'un feu vif et ardent qui jaillissait en mille étincelles.

La figure du milieu essayait de lui parler, mais ses paroles produisaient l'effet d'une harmonie qui ne ressemblait à aucun autre son sur la terre et que Niccolô ne pouvait comprendre. Il reconnut cependant les traits de Savonarola ; et, croyant se prosterner aux pieds du dominicain , il lui disait :

— Oh! le plus saint des martyrs, fais que ton serviteur te comprenne! —

Alors le moine changeant de voix et de langage, lui répondait :

— Est-ce que tu voudrais comprendre les mystères de Dieu? Adore-les, et espère. Mes prophéties s'accompliront. Florentia post flagella renovabitur. Mais tu ne peux savoir ni quel sera le châtiment ni combien de temps il doit durer... Les générations et les siècles passeront, puis il y aura un nouveau soleil et une nouvelle terre, et cette patrie, que nous avons tant aimée, se relèvera libre, rajeunie. —

Le feu , les martyrs , la vision , tout disparut ; et Niccolô, en s'éveillanl, prit pour une apparition céleste le songe qui lui avait retracé sous des formes surnaturelles les pensées qui avaient toujours dominé dans son cœur. Aussi le vertueux vieillard se sentit animé plus que jamais de cet ardent amour pour la patrie, de cette foi inébranlable qui avait été l'âme de sa vie et qui devait être son seul soutien au moment de la mort.

Un bruit d'Iiommes et de clefs se fit entendre. La porte du cachot s'ouvrit, et un huissier entra une torche allumée à la main; quelques sbires l'accompagnaient. Il ordonna à Niccolô de se lever et de le suivre.

Après avoir parcouru de longs et tortueux corridors, à divers étages, le prisonnier arriva à la porte delà salle où siégeait l'infâme tribunal , réuni non pour juger, mais pour envoyer à la mort les derniers restes du parti populaire, en ajoutant à l'injustice la dérision d'un simulacre de jugement.

C'était une vaste pièce au plafond élevé. Le mur de face était couvert de peintures historiques du Giotto, remplies de figures de saints, au-dessous desquelles le peintre avait ajouté les portraits de quelques-uns des citoyens les plus remarquables de son époque. Corso Donati, Brunetto Latini, Dante Alighieri. Sous le duc Pierre Léopold, on donna une couche de chaux sur la peinture que les ongles des prisonniers ont fait reparaître depuis, çà et là. Espérons qu'on enlèvera complètement la couche qui recouvre l'un des chefsd'œuvre du grand artiste, et que ce lieu, rempli de tant de majestueux souvenirs, recevra une autre destination que celle qu'il a aujourd'hui.

Huit juges, en robes violettes, étaient assis devant une longue table chargée de registres, de papiers, d'un paquet soigneusement enveloppé , et éclairée par quatre cierges dans des candélabres de fer. A travers les barreaux de deux fenêtres longues et étroites, percées à une grande hauteur, on voyait encore briller les étoiles: c'était une heure avant le jour.

La porte était encombrée de licteurs , de sbires, de

témoins et d'huissiers. A l'un des angles de la salle , une poutre sortait horizontalement du mur; elle soutenait la poulie et la corde qui servaient à donner la torture. Une image de Notre-Dame peinte sur le mur auprès de l'instrument du supplice, devant laquelle brûlait une lampe suspendue au plafond, était destinée sans doute à soutenir le courage et la résignation des victimes, à moins qu'elle n'eût été placée en cet endroit par la vieille habitude qu'ont les hommes de faire servir les choses du ciel à la sanction de leurs infamies.

Lorsque Niccolô parut, un léger murmure courut dans la foule ignominieuse qui tenait les abords de la porte. Plusieurs sbires s'étaient étendus le long du mur pour se reposer , car depuis deux jours le tribunal n'avait pas levé la séance : et l'un d'eux dit alors en bâillant et en se détirant les bras :

— Quand viendra la dernière de ces chauve-souris , que nous puissions une fois aller dormir? —

Niccolô s'avança à deux pas de la table. Tout brisé qu'il était, il se redressa de toute la hauteur de sa taille en promenant sur ses juges un regard qu'aucun d'eux ne put soutenir.

Les membres du tribunal avaient été choisis parmi les plus zélés partisans des Médicis, ou, pour mieux dire , dans les rangs de ces hommes égoïstes et sans cœur qui , depuis que le monde existe, sont toujours prêts à se vendre au parti vainqueur.

On y remarquait Baccio Valori, digne instrument de Cosme de Médicis, et Benedetto Nobili. Nous ne nommerons pas les autres.

Le président se tourna vers le prisonnier :

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