VANNI
Baccio Valori, qui se doutait de la fin malheureuse de Troïlo et qui en devinait même à peu près les auteurs, sans en être trop affligé, jugea à propos de ne pas pousser plus loin ses recherches à ce sujet : il avait un créancier de moins. 11 écrivit à Vanni de faire jeter dans l'oubliette deux charges de chaux vive, de laisser les fenêtres ouvertes jusqu'à ce que la puanteur fût dissipée, et de ne pas s'embarrasser du reste.
Telles furent les funérailles de Troïlo et la lin de son histoire.
L'histoire de la pauvre Lisa est finie aussi.
Mourut-elle de faim dans quelque solitude inconnue? Fut-elle dévorée par les loups dont Vanni a parlé? On ne put le savoir. Mais si nous manquons de notions certaines à cet égard , il nous est permis du moins de faire quelques conjectures. En 1580, c'est-à-dire cinquante ans après le siège de Florence, des chasseurs, parcourant les montagnes au-dessus de San Marcello, arrivèrent à un endroit caché entre des roches arides, où de nombreuses cavernes s'enfoncent dans les flancs de la montagne sans qu'on sache où elles vont aboutir. Une vieille femme, couverte d'habits grossiers mais propres et mis avec soin, habitait ce désert. Ses cheveux, longs jusqu'au genou, étaient épars autour d'elle et l'enveloppaient comme un voile d'argent. Elle avait le visage pâle et exténué, le regard abattu et plein de douleur. Ils la trouvèrent agenouillée à l'entrée de l'une des cavernes, devant une croix grossièrement formée de deux branches de châtaignier, assujetties par une tige d'osier. Elle ne fit aucun mouvement à l'approche des chasseurs qui s'arrêtèrent à sa vue, saisis d'élonnement et d'une sorte de vénération; ils l'entendirent murmurant par intervalle et en soupirant : « Mon Dieu! mon Dieu! voilà tant d'années que je pleure!... Lui auras-tu pardonné?... »
Elle se taisait pendant quelques instants, puis elle répétait sa prière, toujours avec les mêmes paroles. Les chasseurs demandèrent qui elle était aux paysans des environs; ils apprirent qu'on la regardait généra-
lement comme une sainte, mais personne ne savait dire son nom, ni son origine. Les paysans racontaient, qu'après avoir tenté inutilement de l'emmener chez eux, ils lui avaient dressé une couche dans la caverne, et que tour à tour ils lui portaient les aliments dont elle avait besoin. Enfin on la trouva un jour étendue sur son lit, blanche et froide comme l'albâtre, et on l'ensevelit dans le cimetière de San Marcello.
Soit par imitation, soit par toute autre cause, la caverne où vécut si longtemps cette inconnue a toujours été habitée depuis; de nos jours encore, deux pauvres vieilles vivent en ermites dans cette solitude, connue sous le nom de Macereto.
Était-ce l'infortunée Lisa? Nous ne pouvons l'affirmer. Mais si nos inductions ne nous trompent pas, quelle intensité dut avoir son amour ! Après tant de douleurs, après de si horribles révélations, après la perte de la raison elle-même, cet amour était resté tout entier dans son cœur, si vif, si puissant que jusqu'à ses dernières années, jusqu'à son dernier soupir, elle priait pour le traître et le pleurait encore! . . .
Dans les premiers jours d'octobre, Lamberlo, qu'on pouvait regarder désormais comme le chef de la famille, avait dû songer à quitter Monte-Murlo : le voisinage de Florence et de l'inquisition soupçonneuse du nouveau gouverneur pouvaient faire de cette résidence un séjour dangereux. 11 conduisit tout son monde à Serravezza, non sans d'immenses difficultés pour Laudomie, dont la santé avait éprouvé de nouvelles et funestes secousses.
Le don le plus précieux d'une âme vraiment noble
et vertueuse, c'est de conserver une tranquillité et une sérénité inaltérable au milieu des plus terribles épreuves. Celte paix du cœur, que l'impuissance envieuse des esprits vulgaires confond avec l'apathie, sauva Laudomie et lui permit de récupérer peu à peu ses forces en la faisant renaître, pour ainsi dire, à une nouvelle existence.
La maison que Lamberto choisit à l'entrée de Serravezza, du côté de Ripa, était vaste et commode. Les exilés y trouvèrent enfin le calme de cette vie intime, séparée du reste du monde, qui est certes le plus
grand des bonheurs Mais combien est restreint le
nombre de ceux qui peuvent en jouir! Les douceurs de la vie de famille ne devaient cependant pas faire oublier à Lamberto et à Bindo la pensée auguste de la patrie, les dernières paroles de INiccolô et le serment qu'ils avaient prononcé sur sa tombe. A. peine se furent-ils remis de leurs premières émotions qu'ils songèrent au moyen de contribuer au grand œuvre de rendre la liberté à Florence. Les émigrés Piagnoni, qui s'étaient dispersés dans les villes d'Italie, ne recouvraient que lentement la faculté d'espérer et de former des projets pour l'avenir. Après une explosion de la foudre, ceux qui en ont ressenti les effets tardent longtemps à se reconnaître.
Bientôt cependant les proscrits commencèrent à se réunir, à se concerter, à ourdir, en un mot, cette toile d'opérations décousues^ faibles, isolées, qui, loin d'aboutir à délivrer les Florentins, ne fit que river leurs fers. Lamberto et Bindo ne perdaient de vue aucun des mouvements des Piagnoni , décidés qu'ils étaient à s'associer à toute tentative contre les Médicis.
Il fut convenu que Lamberto resterait à Serravezza, tandis que Bindo parcourrait les villes d'Italie, où les émigrés se trouvaient en plus grand nombre, afin qu'à la première occasion favorable il pût avertir son beau-frère, qui ne tarderait pas à se mettre en mouvement pour aller remplir des devoirs plus sacrés encore que ceux de la famille. Bindo partit donc accompagné de Fanfulla. Ce dernier, après avoir essayé la vie de couvent , ne sentait plus aucune envie d'y rentrer.
Puisque nous en sommes à parler de ces deux personnages de notre histoire, nous dirons en peu de mots, et sans craindre d'empiéter sur les dates, ce que nous savons sur leur compte, afin de n'avoir plus à interrompre ce qui nous reste à raconter.
Dans toutes les démarches, les entreprises, les combats tentés par les émigrés florentins, dans le but de rentrer à Florence, jusqu'à la prise de Sienne en 1555, qui éteignit pour toujours l'espérance de briser le joug des Médicis, Bindo agit avec cette complète abnégation de tout intérêt personnel, avec cette ardeur et cette énergie qui avaient caractérisé Niccolô et qui firent de notre jeune ami le portrait vivant de son père. En 1535, il se rendit à Naples avec les principaux chefs de son parti, pour demander à Charles-Quint l'exécution des articles de la capitulation de Florence.
L'empereur écouta leurs raisons, exposées dans une longue harangue par Jacopo Nardi, l'historien. 11 écouta la réponse du duc Alexandre, donna de bonnes paroles aux émigrés et raison au duc, stipulant toutefois certaines conditions, sous lesquelles les premiers pouvaient rentrer dans leur patrie.
La réponse fiére et noble des émigrés servira de modèle, tant que durera le monde, à tous ceux que les événements politiques placeront dans une situation analogue à la leur.
« Nous ne sommes pas venus ici, répondirent-ils, « pour demander à Sa Majesté impériale à quelles « conditions nous pourrions servir le duc Alexandre, « ni pour implorer, par l'entremise de Sa Majesté, le « pardon de ce que la justice et notre volonté nous « ont inspiré de faire pour la liberté de notre patrie. « Si nous avons recours à Sa Majesté, ce n'est pas non « plus pour obtenir la restitution de nos biens, en « rentrant esclaves dans une ville d'où, naguère, nous t sommes sortis libres; mais, confiants dans sa justice « et dans sa bonté, nous espérons qu'elle voudra bien « nous rendre la liberté pleine et entière que ses « mandataires nous ont garantie en son nom en 1530. « Aujourd'hui que nous voyons prévaloir la faveur du « duc Alexandre aux justes prétentions de notre bon « droit; qu'il n'est même pas fait mention de la liberté * de Florence, et qu'il est à peine question des inté- « rets publics ; que la réintégration des émigrés dans « leurs biens n'est pas absolue, mais conditionnelle « et limitée, comme s'il s'agissait de leur accorder « une grâce, il ne nous reste rien à répliquer, si « ce n'est que nous sommes déterminés à vivre et « à mourir libres comme nous sommes nés, et que « nous ne nous déciderons jamais, pour notre utilité « personnelle, à souiller la loyauté de nos cœurs en « manquant au dévouement que nous devons à Thon? « neur de notre patrie, à notre nationalité! w
L'historien Varchi, duquel nous avons, en abrégé, extrait celte réponse, ajoute :
« Et ce fut une chose bien remar-
t quable qu'aucun d'entre eux ne voulut accepter de « l'empereur la grâce de rentrer à Florence avec « le droit de récupérer ses biens, d'être admis aux « mêmes honneurs et aux mêmes dignités que les « autres citoyens, bien que la plupart des émigrés « fussent dans une position voisine de la pauvreté. »
Tout espoir dans les négociations étant perdu , les proscrits eurent recours aux armes. Après la mort du duc Alexandre de Médicis assassiné par son cousin Lorenzino, ils firent la guerre à Cosme 1", son successeur, sous la conduite de Pierre Strozzi, capitaine aussi malheureux que vaillant. Ce dernier fut battu à Sestino, à Monte-Murlo où furent pris Baccio Valori et Philippe Strozzi, et finalement, il fut entièrement défait par le marquis de Marignano à la journée de Marciano dans le pays de Sienne.
Bindo et Fanfulla, celui-ci plus que septuagénaire, celui-là alors homme de quarante ans, partagèrent sans jamais se séparer la bonne et la mauvaise forlune, les espérances, les craintes, les dangers; ils s'aimaient comme s'aiment des hommes qui ont parcouru ensemble une longue et périlleuse carrière. lis moururent tous les deux dans la dernière bataille, le premier, durant le combat, le second, la nuit auparavant. Nous dirons ensuite le reste de l'histoire de Lamberto, qui se trouvait aussi à cette journée funeste.
Nous voici donc forcés de nous séparer, et pour toujours, de notre brave et bon Fanfulla.
Le lecteur ne Tayant pas connu ni aimé aussi longtemps que nous, et ne pouvant imaginer, malgré ce que nous avons dit, tout ce qu'il y avait de bonté, de loyauté, de grandeur d'âme sous cette écorce un peu rude, n'attachera peut-être pas grande importance à cette séparation. S'il en est ainsi, je dois te plaindre, pauvre FanfuUa, pour n'avoir pas été connu de ceux qui auraient pu parler de toi plus dignement que je n'ai su le faire! Ce regret me décourage au moment de raconter ta mort. Dans la crainte de rester au-dessous de mon sujet, je me bornerai donc à transcrire la lettre que Mauritz écrivit à Lamberto , du monastère de la Vernia, où il s'était retiré pour pleurer la perte de FanfuUa, dont il n'avait été que la cause involontaire, sans doute, mais non pas tout à fait innocente d'après sa propre confession.
De la Fermia, ce choar 3 octobre 1553.
« Mon Maidre et Seigneur,
« Paufre Mauritz fenir avec les chenoux en terre « et les pras en croix, et demander parton et miséri- « corde à son maîdre , qu'il ne pas mériter ; mais « paufre Mauritz bavoir tant crandes douleurs qu'il « ne blus tormir, ne blus mancher et fouloir faire « pénitence toucbours , loucbours , et hafoir churé « ne chamais plus poire vin et prier Dieu de mourir « pientôt, mais ne poufoir mourir si son maîdre « ne dire pas : paufre Mauritz , moi te hafoir part tonné...
« A brésent che tirai tout, tout, brobre férité, « comme est arrivé le crand malheur, que Dieu et
«r maîdfe Lamperte fouloir parlonner à paufre Mau- « ri^, barce que lui n'afoir pas fait avec méchante « indention.
« Y. S., mon ponne maîdre, toi devoir donc safoir « que, dans la nuit avant la pataille de Marciane, « moi être avec paufre Fanfulle loin des redranche- « ments à faire sentinelle, et moi dire à Fanfulle: « Fanfulle, mon ami, moi hafoir peaucoup désir de « confesser mes péchés, barce que moi hafoir pensé « en songe devoir mourir dans la pataille de demain, « et Fanfulle répondre : Moi hafoir même désir, mais « ici n'être bas brêlre ni moine. Moi alors trouver « remède et dire : toi confesser moi et moi confesser « toi, et Dieu être content de ponne folonté de nous, « et cosi hafoir fait. Moi confesser le premier à «f ponne Fanfulle tous mes péchés qui être bien « Grandes, et Fanfulle, pour bénitence, donner avec « manche de halleparde, sur mes épaules, fort, fort, « peaucoup fort, et médire : hatience^ mériler en- « gore plus fort!
« Après, ponne Fanfulle confesser à moi tous ses « bêchés depuis petite enfant, et durer plus de deux « heures et ne finir chamais, et moi penser alors : « Fanfulle hafoir fait peaucoup davantage coquine- « ries que paufre Mauritz, donc mériter bénitence « de manche de halleparde peaucoup plus fort, et t moi lui donner avec peaucoup crand désir de faire « pien à son âme, et Fanfulle hafoir batience pour « un peu, puis ne la hafoir plus et donner crands « coups à paufre Mauritz, et tous les deux perdre t chugement et prendre crande colère, et paufre « Mauritz hafoir méchante disgrâce, barce que ne
« pas foir dans l'opscurité et donner sur la tête de « ponne Fanfulle qui tomber à terre et dire : ponne « MauritZj toi envoyer moi en paradis... Et ponne « Fanfulle ne fouloir plus rien dire, barce qu'il être € morte , et moi pleurer et pleurer touchours chus- « qu'à mon maîdre hafoir pardonné... »
Le corps de Bindo tué dans la bataille, ainsi que nous l'avons dit, fut enseveli honorablement. En le dépouillant, on trouva sur sa poitrine une mèche de cheveux blancs, c'étaient ceux de son père ; il les avait toujours portés sur lui comme souvenir du serment prononcé sur sa tombe. Le sang dont ils étaient trempés fut la preuve de sa foi. Les paysans qui ensevelirent le corps, respectèrent ce gage et le replacèrent sur la poitrine de Bindo avant de combler la fosse !
Pour connaître les derniers événements de la vie de Lamberto , de Laudomie et de Selvaggia , il faut remonter à l'époque où Bindo quitta Serravezza.
Après la longue série d'agitations, de souffrances, de malheurs par laquelle nos amis avaient dû passer, il semblait que la fortune voulût enfin leur accorder un peu de repos. Leur situation présente, le calme et l'aménité de la contrée où ils avaient fixé leur séjour, tout semblait leur promettre la paix et la tranquillité. Promesse trompeuse ! le bonheur était encore loin d'eux.
Nous ne nous arrêterons pas à faire une description trop analytique des passions qui animaient les trois personnages qui restent dans notre tableau; on peut facilement les imaginer, et quelques lignes suffiront à cet égard.
La conduite de Selvaggia, le service qu'elle avait rendu étaient tels, qu'il ne pouvait venir en pensée à personne, à Laudomie et à Lamberlo moins qu'à tout autre, de l'éloigner, de lui refuser l'unique compensation que l'infortunée voulait pour de si longs, de si douloureux sacrifices, le bonheur d'être aimée. Elle commençait donc, elle aussi, à goûter une fois ce bonheur et s'y abandonnait avec toute l'effusion qui compense chez les âmes ardentes la part exagérée de douleurs à laquelle la Providence les a condamnées.
Dans l'ivresse d'un bonheur si nouveau pour elle, et qui lui semblait surpasser tout ce qu'elle avait osé désirer, Selvaggia pensait que la joie de sa vie pouvait consister toujours à voir Lamberto , à jouir de son amitié, de l'affection, de la reconnaissance de Laudomie. C'était là le paradis en comparaison de l'ignominieuse misère de sa vie passée. Aussi prit-elle la résolution de ne jamais plus quitter ses amis.
Lamberto et Laudomie applaudirent à la détermination de Selvaggia, en lui promettant de l'aimer toujours comme une sœur, et tous les trois crurent avoir fait un arrangement admirable qui devait avoir pour chacun d'eux les plus heureuses conséquences.
Funestes erreurs dans lesquelles tombent les cœurs bien faits lorsqu'ils n'ont pas la raison et l'expérience pour guides !
Tout alla bien pendant quelque temps. Mais, après le départ de Bindo , Selvaggia , Laudomie et Lamberto, réduits à une vie plus intime encore, ne tardèrent pas à éprouver dans leurs rapports un embarras, n. 25
une gêne que chacun sentait sans se l'avouer ou sans en chercher l'explication, mais qu'il est pourtant acile de comprendre et d'expliquer.
Selvaggia aimait toujours Lamberto. Le bonheur de \ivre près de lui s'était transformé peu à peu en une sorte de tourment : cette gradation dans les progrès de l'amour est inévitable.
Le cœur candide de Laudomie ne pouvait sans doute donner place à la jalousie qui se nourrit de soupçons et de méfiance, et qui avilit celui qui en est l'objet aussi bien que celui qui l'éprouve j mais elle ne pouvait se faire illusion sur la beauté de Selvaggia, sur le sentiment que ses malheurs et la générosité d'un sacrifice continuel devaient inspirer. Aussi, l'épouse de Lamberto, de son côté, vivait dans une anxiété de cœur craintive, déchirante, indéfinissable.
Trop clairvoyante pour ne pas deviner les tourments que Selvaggia endurait dans le secret de son cœur, trop sensible pour ne pas chercher les moyens d'en adoucir l'amertume, elle ne savait, lorsqu'ils étaient tous les trois ensemble , quelle contenance garder vis-à-vis de Lamberto, craignant toujours de laisser trop paraître l'expression de son amour. 11 lui semblait même parfois que Selvaggia dût la haïr , qu'elle la haïssait efléctivement. D'autres fois , le doute que Lamberto pût changer à son égard lui traversait l'esprit comme un éclair. Elle se trompait sans doute, mais ses craintes ne pouvaient cependant pas sembler tout à fait imaginaires aux yeux de qui ne s'en fût rapporté qu'aux apparences.
Comme il n'y avait pas dans le cœur de Lamberto un sentiment, une pensée qui ne fût pour Laudo-
iriîë, il se jugeait sévèrement, avec injustice même, dans là conviction que tout ce qu'il pouvait accorder d'affection et de reconnaissance à Selvaggia, n'était qu'une profanation de l'amour qu'il avait donné tout entier à la fille dé Niccolô. Lorsqu'il se trouvait avec }ei dêiix jeunes femmes , il tremblait d'offenser Làudomie par dn regard, par un geste, par un mot adressé à Selvaggia ; et l'embarras qui en résultait dans sa conversation, dans sa contenance, était tel, qu'il pouvait être facile de prendre le change en l'attribuant à une toute autre cause.
Il y avait cependant un thème sur lequel, coniîtie sur un terrain neutre , ils pouvaient laisser courir leur esprit sans l'escorte de mille pensées pénibles et secrètes : ce thème était la religion.
Lamberto et Laudomie, par cette tendance inséparable des convictions sincères et profondes, ne négligeaient rien pour décider Selvaggia à se faire chrétienne. Ils n'eurent pas beaucoup de peine à l'amener à cette détermination. Fut-ce persuasion de la part de Selvaggia , ou bien sa conversion ne fut-elle que l'effet du désir de professer la religion de Lamberto? Fut-ce la conséquence de ce besoin de changement que ressentent les âmes passionnées et malheureuses? Dieu seul le sait. Le fait est que Selvaggia reçut le baptême. En ouvrant son cœur à une foi nouvelle, elle observa les pratiques, les préceptes, l'esprit d'une nouvelle croyance avec toute l'ardeur et l'impétuosité de son caractère. Mais en changeant de religion , elle n'avait pu en même temps changer de cœur!
La maladie de Laudomie, les malheurs, les angoisses qui ena\aient été la cause, avaient mis jusque-là obstacle au brûlant désir que Lamberto éprouvait de pouvoir se dire l'époux de celle à qui il avait déjà donné à Saint-Marc l'anneau de fiancé.
La santé était revenue avec le calme et le repos, et Lamberto pressait Laudomie de vouloir bien fixer le jour de leur union. Mais la fille de Niccolô semblait ne pouvoir se résoudre; en présence des expressions passionnées du jeune homme, elle était pensive , elle hésitait et semblait même parfois retenir avec peine ses larmes.
Lamberto , sous le poids de mille appréhensions, se mit aux genoux de sa fiancée, un jour qu'ils étaient seuls, en la conjurant de l'arracher à une plus longue incertitude : c'était sur la brune. Laudomie se leva sans répondre ; puis, donnant la main à Lamberto, elle l'entraîna hors de la maison.
Ils prirent en silence le sentier qui conduit vers Ripa, en longeant les rives ombragées de la Versilia. Arrivés à l'endroit où le courant se divise en deux branches autour d'une petite île couverte de saules, de peupliers et de noisetiers, ils traversèrent le torrent sur les pierres disposées en ligne pour faciliter le passage, gagnèrent l'île et se rendirent sous une voûte de branches et de verdure où se trouvaient quelques sièges rustiques.
Laudomie dit alors à Lamberto :
— Je t'ai conduit dans cet endroit écarté, parce que les paroles que je dois te dire sont bien sérieuses. Je
voulais aussi être sûre de n'être entendue ni interrompue par personne; promets-moi aussi de ne pas «l'interrompre. —
Lamberto, surpris et presque effrayé, fit la promesse. Laudomie continua :
— L'amour que j'ai pour toi, Lamberto, a été béni par notre père; je puis donc te l'avouer sans rougir. Cet amour est bien grand. Il me fait désirer ton bonheur avant l'accomplissement de mes vœux les plus chers... Lamberto, tu le sais, je ne suis pas la seule qui t'aime. Les malheurs ont flétri le peu de beauté que j'avais ; et je n'ai jamais eu l'occasion d'affronter les dangers, les douleurs, les fatigues, de
verser mon sang pour l'amour de toi Oh! que
cette occasion ne s'est-elle présentée!... Les circonstances ne m'ont pas permis de me montrer grande, généreuse comme elle... (Il est inutile de dire que Lamberto, hors de lui, voulait à chaque instant interrompre Laudomie qui ne pouvait le contenir qu'en lui rappelant sa promesse.) Je sais tout cela , continual-elle; mais, Lamberto, rappelle-toi ce que je t'ai dit, la première fois que tu m'as parlé de ton amour : Je pourrais y renoncer, mais jamais en partager la moindre partie avec une autre femme!... Je sais qu'autrefois elle eût été indigne d'une seule de tes pensées... mais le repentir a la vertu de renouveler l'âme et de lui rendre sa première noblesse.... Dieu Ti'ouvre-t-il pas au repentir les portes du ciel ?
Il ne m'est pas possible de la voir malheureuse à cause de moi.... et si plus tard, avec le temps, tu
devenais malheureux aussi , toi.... ce serait par trop de désespoir pour la pauvre Laudonmie. .. Laisse-moi cherciier le repos en Dieu.... et dans la pensée de vous savoir heureux —
Lambertoavaitréussi jusque-la à maîtriserl'éraotion qui le poussait à se jeter aux pieds de sa fiancée, fasciné surtout par le plaisir de contempler sans voi|e cette^âme angélique. Mais, à ce point, il ne put se contenir davantage. Tombant aux pieds de Laudomie, il sut trouver des expressions dignes de celle qui les écoulait, dignes de son amour:expressions qui dissipèrent toutes les craintes, apaisèrent tous les scrupuleset firent rentrer dans le cœur de la jeune femme une confiance calme et tranquille, qui se répandit dans tous les traits de son visage. Posant alors une main sur le front de Lamberto , elle lui dit : « Maintenant je suis à loi pour toujours! »
En rentrant, ils ne trouvèrent pas Selvaggia. Bien avant dans la soirée, un paysan apporta une lettre; ils l'ouvrirent , et lurent ce qui suit :
« Ma dernière espérance pour trouver la paix est « dans ce Dieu que vous m'avez fait connaître. Je <r vais l'implorer sur son sépulcre, dans la contrée « où il a voulu souffrir pour notre salut. Je vous c( porterai^ toujours dans mon cœur, vous qui seuls « au monde m'avez aimée , m'avez donné tout ce que «' vous pouviez m'accorder; mais ce n'éitait pas assez « pour mon pauvre cœur. Je vous bénis. Demandez « à Dieu la paix pour moi , la lin de mes souffrances :
« moi , je le prierai de vous accorder la vie et le « bonheur.
« Votre Selvaggia. »
Deux ans après, Lamberto et Laudomie étaient seuls un soir; il lisait une lettre de Bindo, elle avait à ses pieds un berceau dans lequel dormait un enfant de cinq mois qui avait reçu le nom de Niccolô. Un homme entra : il venait leur dire qu'on avait débarqué sur la plage une femme qui paraissait grièvement malade, qu'elle avait voulu cependant se rendre aussitôt à Serravezza, mais que les forces lui ayant manqué en chemin, elle avait dû se faire porter sur un lit formé à la hâte avec des branches d'arbre. Il ajouta que l'inconnue , arrivée à la Madone de Quercia, et sentant approcher sa fin, s'était fait déposer sous les cyprès à la porte de l'église, et l'avait chargé d'aller prier Laudomie et Lamberto de venir incontinent près d'elle.
Ils s'écrièrent en même temps :
— C'est Selvaggia! —
Et montant aussitôt à cheval, pleins d'anxiété, ils descendirent rapidement vers le lieu indiqué.
La nuit était claire; la lune resplendissait et portait surlafaçadeblanchedelapetitechapellel'ombreépaisse des cyprès. Lamberto et Laudomie aperçurent de loin la litière; un prêtre était agenouillé auprès, assisté par un paysan qui tenait un cierge allumé. Ils pressèrent leurs chevaux, et un instant après, ils serraient dans leurs mains les mains glacées de la pauvre Sel-
vaggia qu'ils reconnurent à peine , tant elle était changée.
La mourante porta les yeux sur Laudomie , sur Lamberto , et toute la générosité , tout le feu de son cœur semblèrent passer dans ce dernier regard. Elle garda un instant le silence, comme pour recueillir le peu de forces qui lui restaient; puis elle leur dit d'une voix entrecoupée par l'agonie :
— Je ne l'ai jamais.... trouvée la paix... savez-
vous? Je sentais au contraire.... croître dans
mon cœur. . . la mort. . Je craignais. . . de ne pouvoir arriver j usqu' ici M'y voici. . . que Dieu soit loué ! . . .
Soyez bénis tous deux... vous, qui seuls avez aimé... la pauvre courtisane... Lamberto... mets ta main...
sur mon front... c'a été mon dernier désir Sur la
rive du Pô.... cette nuit!... Dis que je suis à toi....
Pardonne, Laudomie je l'aime déjà.... comme
on aime dans le ciel.... —
Lamberto posa une main sur le front de la mourante... Les traits de Selvaggia s'animèrent d'un faible sourire que la mort fixa sur ses lèvres.
Lamberto et Laudomie pleurèrent longtemps sur le corps froid et inanimé de celle à qui l'on devait beaucoup pardonner j parce quelle avait beaucoup aimé.
Durant de longues années, la vie des deux époux se passa au milieu d'agitations et de vicissitudes continuelles. Scrupuleusement dévoué à la foi jurée à Niccolù, Lamberto, tant que Bindo et Fanfulla vécurent, suivit avec eux la fortune des émigrés : il la suivit encore après la mort de son beau -frère , et tant
qu'il y eut en Italie une épée levée contre la domination des Médicis , Lamberto ne remit pas la sienne dans le fourreau.
A la fin, lorsque toute espérance fut perdue, Lamberto se retira à Gênes avec Laudomie. Ils y vécurent aussi heureux qu'on peut l'être dans ce monde, autant qu'on peut l'être lorsqu'on a perdu sa patrie et qu'on la voit opprimée sans retour.
Ici finit notre histoire. En racontant les malheurs de la famille Làpi, nous avons retracé les malheurs d'un grand nombre d'autres familles encore, le malheur d'un peuple tout entier.
Ceux qui contribuèrent à la ruine de leur patrie obtinrent-ils du moins ce qu'ils s'étaient promis au prix de tant de sang et de tant de larmes?
Clément VII , en voulant établir la domination de la branche bâtarde des Médicis aux dépens de la branche légitime qu'il haïssait et dont Giovanni des Bandes Noires était le rejeton, ne fit que frayer au fils de ce dernier le chemin de la souveraineté qui resta à ses descendants jusque vers le milieu du siècle dernier.
Charles-Quint, qui, dans l'espérance de pouvoir transmettre à son fils Philippe la couronne impériale, avait prodigué le sang et l'or pour faire servir l'Italie de lien entre les deux parties de sa vaste monarchie, fut aussi trompé dans son espoir. Il ne laissa à son fils que le duché de Milan et de Naples, conquêtes dangereuses, qui, en fin décompte, coûtaient plus qu'elles ne rapportaient à l'Espagne et contribuèrent à l'épuiser durant les longues guerres de la succession.
Les Florentins, après avoir défendu si longtemps et avec tant de constance leur liberté contre l'usurpation des Médicis, succombèrent dans la lutte. Méritaientils leur sort, et aurons-nous le courage de le dire? Oui, en partie du moins, ils le méritaient. Ils voulaient la liberté pour eux, tandis qu'ils opprimaient les villes de leur domination. Ils firent égorger entre eux les Cancellieri et les Panciatîci de Pistoja; ils tentèrent de combler les canaux de la campagne de Pise afin de décimer les populations, de diminuer les forces des villes soumises à leur domination , dont la puissance excitait toujours leur jalousie. Ils songèrent à leurs droits et foulèrent aux pieds le droit des autres : ils eurent deux poids et deux mesures. Vint le moment du danger, et toutes les villes dépendantes abandonnèrent Florence, plies envisageaient comme une délivrance la chute de leur impitoyable dominatrice.
Les Palleschi et le parti des grands, qui avaient cru , par leur trahison vers la fin du siège , assurer le triomphe de l'oligarchie , s'aperçurent trop tard qu'ils n'avaient travaillé qu'à l'élévation d'un maître.
Quant à Baccio Valori , il obtint la récompense que méritent les traîtres : méprisé de ceux au profit dèsquels il avait trahi, flétri par tous, il alla finir sous la hache de Cosme de Médicis.
Malatesta, proclamé infâme par toute l'Italie, se retira à Perugia où il fut loin d'obtenir l'autorité et les faveurs promises par Clément Vn! En butte au contraire aut persécutions du cardinal felyppolite, qiie le pape ne voulut ou ne sut pas réprimer, iî dut se
réfugier dans une de ses maisons de campagne. Quatorze mois après la prise de Florence , il mourait en désespéré , le corps consumé dans de hideuses souffrances, l'âme rongée d'une fureur impuissante.
N'est-ce pas là la justification de notre épigraphe : La sagesse qui dirige les choses de ce monde n'est souvent que folie?