CONCLUSION
Il avait été stipulé dans la capitulation de Florence que la vie, la liberté et les biens de tous les citoyens indistinctement seraient saufs. Cet engagement avait été juré solennellement par le commissaire Valori et par don Ferrante Gonzaga. Mais à peine furent-ils maîtres delà ville que l'exil, la confiscation, la mort firent de nombreuses victimes. Les exilés étaient répartis chacun à un endroit déterminé , et ceux qui rompaient leur ban étaient déclarés rebelles. Tel fut le début de la domination des Médicis.
Les villes d'Italie se remplirent de proscrits qui
arrivaient exténués par les misères d'un long siège, par les fatigues d'un pénible voyage. Au spectacle de leurs maux, à la vue des vieillards , des femmes, des enfants chassés traîtreusement de leurs foyers , de leur patrie, s'éleva un cri universel d'indignation. Alors un remords tardif pénétra dans le cœur de ceux qui auraient pu et qui n'avaient pas voulu empêcher tant de malheurs.
Un grand nombre de familles, sans attendre le décret d'exil, sortirent volontairement de Florence pour se réfugier sur quelque point écarté de la république , dans l'espoir d'y être oubliées sans avoir la douleur d'abandonner entièrement le sol de la patrie. Quelques-unes se retirèrent à Serravezza , ût\\ aujourd'hui encore, par tradition, l'on montre les maisons qui furent habitées par les fugitifs.
Entre Lucques et Sarzana , au centre de cette chaîne des Apennins, qui présente à l'œil du voyageur ses roches nues et taillées à pic superposées à angles saillants, avec des contours, des teintes, des accidents variés à l'infini ; au centre de ces montagnes, disons-nous, l'on voit s'ouvrir une vallée étroite et sinueuse , au fond de laquelle la Yersilia , après s'être précipitée en cascades , roule ses eaux fraîches et limpides à l'ombre d'épais et antiques châtaigniers. L'entrée de la vallée est masquée par deux promontoires escarpés qui se croisent, comme si la nature eût voulu, dans une sorte de prévoyante sollicitude , préparer aux êtres faibles des lieux de refuge contre la poursuite des plus forts.
Après avoir remonté la Yersilia l'espace d'un mille, on trouve Serravezza, au point où la vallée s'é-
largit un peu par le confluent d'un autre torrent qui vient du mont Allissirao. C'était là que, sur la fin de septembre, Lamberto s'était réfugié avec Laudoraie, Bindo, Selvaggia, FanfuUa, Mauritz et le petit Arriguccio.
Ils avaient passé les premiers temps de leur exil à Monte-Murlo , où nous avions laissé Laudomie malade, et où la fatale nouvelle du supplice de son père, qu'il ne fut pas possible de lui cacher, mit ensuite sa vie en danger. Sa convalescence fut longue et pénible; la pensée toujours renaissante de la fin tragique de son père, de la mort de ses frères, de la ruine de sa patrie, et surtout la vue de Lisa, avaient retardé les progrès de sa guérison. Laudomie avait retrouvé sa sœur dans cet état qui nous sépare d'une personne aimée par un abîme cent fois plus horrible que la mort elle-même.
La folie de Lisa n'était pas violente; elle n'était pas même continuelle, en apparence du moins. L'infortunée passait des heures, quelquefois des journées entières, dans une morne et taciturne immobilité, les yeux tout grands ouverts , fixés inaltérablement sur le même point, comme s'ils eussent été en quelque sorte pétrifiés; souvent elle murmurait à voix basse : « C'était un traître ! »
Par moment, il semblait qu'elle reconnût les personnes qui l'entouraient, qu'elle comprît leurs discours ; mais ce n'étaient que des éclairs dans un espace rempli de ténèbres.
Cependant, comme son état ne donnait aucun sujet de crainte, on la laissait libre sous la garde d'une jeune paysanne.
Un jour, que Lisa était au jardin, seule avec sa garde, elle parvint par une ruse de cet] instinct qui, chez les fous, survit à la raison, à éloigner pour quelques instants la jeune paysanne. Lorsque celle-ci revint à l'endroit où elle l'avait laissée, Lisa avait disparu. Toutes les recherches de la jeune fille ne purent la mettre sur les traces de la fugitive. Force lui fut donc de rentrer à la maison, tout éplorée, et de raconter le triste événement. La famille entière, à l'exception de Laudomie, sortit en émoi pour découvrir la malheureuse Lisa. Ils parcoururent toutes les pentes, tous les bouquets de bois au-dessous de la ville, et leurs recherches ne s'arrêtèrent qu'à la nuit close; mais ils durent rentrer à Serravezza avec le désespoir dans le cœur. De nouvelles recherches, les démarches les plus actives ne leur apprirent rien le lendemain ni les jours suivants, et ils durent renoncer à l'espoir de retrouver la pauvre folle. Qu'était-elle devenue?
Le lecteur pourra faire quelques conjectures à cet égard en lisant la lettre que Vanni , le gardien de la villa il Baronej écrivit ces jours-là à Baccio Valori, et que nous transcrivons ici dans son entier:
« Magnifique messire Baccio, mon très-honoré « maître !
« Après la lettre que je vous ai envoyée par le mu- « letier Cecco, dans laquelle, comme c'était mon « devoir, je vous rendais compte du fait des gentils- « hommes que vous m'avez envoyés et qui dispa- « rurent sans qu'il m'eût été possible jusqu'aujour- € d'hui d'en avoir des nouvelles, je n'ai pas manqué u d'apporter tous les soins à l'exécution de vos corn-
« mandements; mais jusqu'à présent je n'ai pu rien « apprendre au sujet de messire Troïlo que personne « n*a vu aux environs; cependant, à moins qu'il ne « se soit envolé, il est impossible que personne né « l'ait aperçu.
« Hier, en entrant dans la villa, où je n'avais pas « remis le pied depuis le jour de la visite de mes- « sire Troïlo, je voulus renouveler l'air, afin de con- « server en bon état, comme c'est mon devoir, tout « ce qui appartient à Votre Magnificence; j'arrivai « à la chambre jaune, mais en ouvrant la porte, il « me sembla entrer dans une sépulture, tant elle était * remplie d'une puanteur de cadavre; et pour ne « pas en être suffoqué, je dus ouvrir toutes les fe- « ne très et les portes.
« En cherchant avec soin d'où pouvait provenir
« une pareille odeur, je m'aperçus qu'elle sortait de
« l'oubliette près du lit, que Votre Magnificence
« connaît bien. Je courus alors chercher une corde
« au moyen de laquelle j'y descendis une lumière;
« mais, comme le trou est très profond, je ne pus
« rien distinguer, d'autant moins que la lumière s'é-
« teignit avant d'être descendue à une brasse de pro-
« fondeur. Si l'endroit était plus accessible, je cher-
« cherais à découvrir qui a pu être jeté là-dedans ;
« mais pour y parvenir, il faudrait démolir les murs
« et les voûtes : je n'y vois pas d'autre moyen. J'at-
ff tendrai donc à ce sujet les ordres de Votre Magnifi-
« cence. Pendantquej'étaispréoccupé de celte affaire
« et que j'étais seul dans la villa, j'entendis marcher
t derrière moi ; m'étant retourné, je vis une jeune
« femme qui se précipitait dans la chambre, tout
« échevelée; en l'examinant, je m'aperçus bien vite
« qu'elle était folle. C'était une assez belle femme,
« à l'air distingué; elle m'embrouilla la tête d'une
« foule de sottises comme en disent les fous : elle vou-
« lait que je lui apprisse où était le traître; elle me
«f menaçait, elle pleurait, elle me suppliait, si bien que
« j'eus toutes les peines du monde à m'en débarrasser.
« Qui est-elle et de quel traître voulait-elle parler, je
« ne saurais trop vous le dire, car elle s'en retourna
« bientôt comme elle était venue. Les bergers des en-
« virons disent l'avoir vue, hier soir, prendre la direc-
« tion de la montagne. Lorsqu'ils voulurent l'arrêter,
« elle se défendit si bien des ongles qu'elle se fit lâcher.
« lis ajoutent qu'ils lui virent prendre sa course en
« montant les bois. Je ne voudrais pas qu'elle finît
« mal, car on voit rôder beaucoup de loups sur les
« hauteurs.
« Il n'y a rien d'autre qui puisse vous intéresser,
« si ce n'est que je me recommande humblement à
« Votre Magnificence.
« Du Barone, 30 août 1530.
« Voire serviteur,