‹ Les derniers jours d'un philosophe entretiens sur la nature, les sciences, les métamorphoses de la terre et du ciel, l'humanité, l'âme et la vie éternelle Humpry DavyChapitre 144 sur 145 · MARCHE ÉTERNELLE DE L'UNIVERS · texte numérisé non relu

MARCHE ÉTERNELLE DE L'UNIVERS

habitent ces systèmes , que des esprits supérieurs résident en ces univers lointains, et qu'ils peuvent être les instruments intellectuels de la pensée infinie pour effectuer là-haut des changements semblables à ceux qui se sont accomplis sur la terre.

Le temps n'est qu'un mot humain ; le changement n'est qu'une idée humaine. Dans le système de la nature, il faut substituer à cette dernière idée celle de progrès. Le soleil paraît s'enfoncer dans un océan d'obscurité, mais il s'élève sur un autre hémisphère. Les ruines d'une ville tombent, mais elles servent souvent à former des constructions plus magnifiques, comme dans la Rome moderne bâtie sur la Rome ancienne.

Mais lors même que les débris des œuvres humaines sont réduits en poussière, la nature encore maintient son empire et règne sur les cendres des morts; le monde végétal s'élève dans sa jeunesse perpétuelle et se renouvelle dans son cycle annuel. La main de l'homme aide même la végétation; la charrue et la faucille passent sur le champ d'une cité disparue; l'herbe croît sur les ruines des Forums; la vie, la beauté, le prin-

temps fleurissent, et toujours fleuriront, sur la poussière des monuments jadis élevés par l'homme à sa propre gloire et disparus dans la ruine des âges.

Ici se termine l'œuvre de sir Humphry Davy.

La maladie qui devait l'emporter a surpris ce noble et profond penseur comme il venait d'écrire les belles pages qu'on vient de lire. Peut-être les eût-il relues et couronnées d'une conclusion plus générale (comme le remarque du reste son frère lui-même), et n'eût-il pas laissé le dernier mot à l'argument dogmatique qui ouvre la dernière réplique de Philaléthès. Nous ne pouvons nous empêcher d'observer, en effet, qu'une telle œuvre, inspirée par la contemplation des grands tableaux de la nature, animée du souffle d'une philosophie religieuse indépendante de toute forme, aurait pu ne point être close par la déclaration que la métaphysique moderne doit, sous peine d'erreur, « prendre pour base la foi chrétienne. » Nou3 comprenons le respect du profond

penseur pour la doctrine chrétienne, qui a élevé si haut l'idée de Dieu; mais nous pouvons constater en même temps que cette idée est indépendante du christianisme, car elle existait avant lui, chez les religieux philosophes qui s'appelèrent Platon ou Confucius. Les dogmes ne sauraient la définir, car elle grandit avec nos connaissances. Il y a, ou plutôt il y aura une métaphysique de la science; et du reste, au surplus, l'étymologie de ce mot, créé par les œuvres d'Aristote, veut dire : « qui vient après la physique. » Nous manquerions à nos convictions si nous laissions la dernière impression causée par l'argument précédent dominer seule dans la pensée du lecteur. Nous n'avons pas voulu modifier le texte de l'illustre chimiste, quant au fond , ni le présenter sous une forme en harmonie absolue avec nos opinions scientifiques. Nous aimons mieux ajouter ici au dialogue les réflexions qu'il nous a suggérées à nous-mêmes. Le lecteur peut ensuite choisir selon sa préférence intime.

L'éternité des mouvements célestes, la pensée que ces mouvements immenses des planètes autour du soleil, des étoiles circulant dans l'espace sur l'équilibre delà gravitation, des mondes innombrables voguant dans les déserts du vide sui-

vant leurs poids respectifs, la vision que ces mouvements ne s % arrêteront jamais , donnent à l'esprit humain la plus haute, la plus imposante et la plus profonde idée de l'éternité active dans le sein de laquelle nous sommes et serons éternellement emportés.

Entraînée dans les déserts du vide, par son mouvement de transalion autour du soleil (en vertu duquel elle vole en raison de 650,000 lieues par jour), — par le déplacement du système solaire tout entier, qui ajoute à la marche précédente une seconde vitesse de 170,000 lieues par jour, — par les variations séculaires provenant de l'attraction des autres astres, — par un balancement de précession qui ne demande pas moins de 25,870 ans pour s'accomplir, — au total par huit puissances distinctes qui la portent comme un jouet dans l'espace immense, la Terre court incessamment à travers le ciel, emportant les générations humaines, les petites dynasties, les destinées des peuples éclos à sa surface. Depuis qu'elle existe, elle nest pas passée deux fois de suite à la même place, et jamais elle ne repassera au point où elle se trouve actuellement. En un jour elle est à des centaines de mille lieues du point de l'espace où elle se trouvait la veille ; en

un an, à des centaines de millions du point qu'elle occupait Tannée précédente ; après un siècle , à des dizaines de milliards, et ainsi de suite. En môme temps, de périodes en périodes tout change à la surface de cette terre, et ses générations, et ses éléments vitaux, et sa forme même avec sa nature. Il en est de même pour les autres planètes de notre système, — et pour les étoiles, — soleils de l'espace, — et pour les systèmes sidéraux qui les environnent. Une loi universelle emporte toutes choses dans la vie éternelle, et nous savons que notre planète n'est qu'un des rouages infinitésimaux du mécanisme inconnaissable.

Que deviennent devant cette vérité, devant la contemplation de l'immensité des cieux sans bornes, devant l'infini toujours ouvert à l'essor de nos âmes , que deviennent nos anciennes et mesquines idées sur «la création faite exprès pour l'homme, » sur l'illusion qui ose présenter notre race humaine comme le but des volontés divines et la terre comme le centre moral de l'univers? La philosophie des sciences modernes nous élève au-dessus de ces formes enfantines. Nous contemplons aujourd'hui Dieu dans la nature, c'està-dire la pensée éternelle dans les lois mathé-

oiatiques, dans les forces organisatrices, dans l'ordre intelligent, dans la beauté de l'univers !

Telle était, nous n'en doutons pas, la conviction intime du savant, du philosophe, du poëte, auquel nous devons les entretiens que nous avons cru utile de traduire pour la plus grande édification de nos compatriotes. Telle est la conclusion qui ressort pour nous de l'étude de la nature, et dont la vérité établira dans l'avenir la religion par la science*

sur

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