‹ Les derniers jours d'un philosophe entretiens sur la nature, les sciences, les métamorphoses de la terre et du ciel, l'humanité, l'âme et la vie éternelle Humpry DavyChapitre 58 sur 145 · DISCUSSION SUR LA VISION · texte numérisé non relu

DISCUSSION SUR LA VISION

et qui ont eu une influence considérable sur mes sentiments, sur mon imagination et sur ma santé.

Onuphrio. — Eh! Philaléthès, n'allez-vous pas devenir visionnaire, avec de telles idées? Ne craignez-vous point d'être mis au rang de Jacob Bœhme ef d'Emmanuel Swedenborg? Dans les siècles passés, vous auriez pu être un prophète, sans doute, un Mahomet savant ! — Vous seriez bien aimable de nous faire connaître un de ces exemples qui ont produit une influence si merveilleuse sur votre imagination et sur votre santé ; nous pourrions ainsi former quelque jugement sur la nature de votre seconde vue, juger s'il y a là quelque base sérieuse, ou si ce n'est pas plutôt là, comme je le crois réellement, des inventions toutes gratuites de la fantaisie, des rêves sur des rêves.

Philaléthès. — J'avoue, mes chers compagnons, que je n'attends d'abord de votre part qu'une franche incrédulité. Je m'expose au ridicule dans tout ce que je vais vous raconter. Laissez-moi pourtant vous confier de suite une simple histoire. Il y a à peu près un quart de siècle, comme vous le savez, que je fis une grave maladie de cette forme terrible connue sous le nom de fièvre typhoïde (ou des prisons), pendant que

fêtais occupé à exécuter un système de ventilation dans une des grandes prisons de Londres. La fièvre était forte et dangereuse ; tant que la fièvre dura, mon délire, mes rêves furent très-pénibles; mais quand la faiblesse s'ensuivit et que, pour mes médecins, la probabilité de la mort paraissait plus grande que celle de la vie, un changement complet se passa dans les arrangements de mes idées. Je tombai et restai quelque temps sans connaissance et dans un état léthargique. Or, pendant cet état, mon esprit était particulièrement actif : j'avais toujours devant moi la forme d'une douce jeune fille, avec laquelle je me trouvais engagé dans une conversation fort intéressante et non moins spirituelle.

Ambrosio. — La forme d'une dame dont vous étiez amoureux, sans doute?

Philaléthès. — Pas du tout : j'aimais passionnément alors , il est vrai ; mais l'objet de mon amour était une belle jeune femme brune, type Louis XV, à la physionomie espagnole , aux yeux brillants, aux sourcils minces finement arqués et à la noire chevelure; tandis que, au contraire, mon apparition avait des cheveux châtain clair aux reflets d'or modestement ondulés, des yeux de la nuance de l'horizon de la mer

bleue, un teint légèrement rosé, et, autant que je puis me rappeler, ne ressemblait, en aucune façon, à nulle de ces formes qui excitaient mes imaginations amoureuses de première jeunesse. Pendant plusieurs jours, sa figure resta si distincte devant mon esprit, qu elle devint presque une image visuelle. À mesure que je repris mes forces, ces visites de mon bon ange (car c'est ainsi que je l'appelais) devinrent de moins en moins fréquentes, et quand je fus revenu à la santé, elles cessèrent tout à fait.

Onuphrio. — Je ne vois rien de bien extraordinaire dans tout cela. — Ce n'était qu'une réaction de votre système nerveux après votre grande faiblesse; et, pour un jeune homme de vingtcinq ans, il y a peu d'images plus agréables que celle d'une jeune fille aux yeux mélancoliques, au teint juvénile, à la chevelure ondoyante.

Philaléthès. — Mais si j'ajoute que tous mes sentiments et toutes mes conversations avec la vierge de ma vision restèrent d'une nature purement et essentiellement intellectuelle ? ♦

Onuphrio. — Oui, c'est possible, — pendant que vous étiez malade !...

Philaléthès. — Je ne vous permets pas de vous moquer de cet incident, jusqu'à ce que vous ayez

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entendu Ja seconde partie de mon histoire. Dix ans après avoir été rétabli de ma fièvre, à une époque où presque tout souvenir de la vision était évanoui, l'objet même de cette vision me fut présenté sous la forme d'une jeune fille fort belle et gracieuse, de quatorze à quinze ans, que je rencontrai par hasard pendant mes voyages en Illyrie; je ne puis dire, pourtant, que l'impression faite sur mon esprit par cette jeune fille ait été très-puissante. Maintenant, vient la partie singulière de mon histoire.

Dix ans après, c'est-à-dire vingt ans après la fièvre, étant de nouveau extrêmement faible par suite d'une maladie fort grave qui pendant plusieurs mois menaça sérieusement ma vie, et mon esprit étant abattu dans un état de tristesse et de lassitude profonde, je rencontrai, dans un voyage que je faisais pour ma convalescence, la personne . même qui avait été représentée dans mes visions, et dont la jeune fille de tout à l'heure m'avait déjà offert la vivante image. Or, c'est à la bonté et aux soins de cette personne que je dois tout ce quil me reste de Vexistence. Ma tristesse disparut graduellement, et, quoique ma santé ait toujours été faible, la vie recommença de nouveau à m' offrir quelques charmes, ce que je croyais

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