‹ Les derniers jours de Henri HeineChapitre 2 sur 5 · LES · texte numérisé non relu

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Etait-ce insouciance, souci supérieur aux questions d'élégance? était-ce plus simplement le triste effet de la pêne qui pesait sur le ménage, et commandait impérieusement l'économie? A cette époque de bibelots et de babioles où tout artiste s'organise, sinon un nid pittoresque, du moins un nid commode, le logis du poète ressemblait à un garni de troisième ordre. iXuUe élégance, nulle recherche de confort : un mobilier de raccroc, des objets rappelant l'époque bâtarde qui honora racajou, et relégua le bois blanc au grenier.

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Quand je vis pour la première fois Henri Heine, il habitait le cinquième étage d'une maison située avenue Matignon, assez près du rond-point des Champs-Elysées. Ses fenêtres, donnant sur l'avenue, ouvraient sur un étroit balcon qui, dans les grandes chaleurs, fut décoré d'une tente de coutil rayé comme on en voit aux devantures des petits cafés. L'appartement contenait trois ou quatre pièces, dont l'une était !a salle à manger, et les deux autres, les chambres du maître et de la maîtresse de la maison. Une couche très basse derrière un paravent recouvert de papier peint, quelques chaises, puis, vis-à-vis de la porte, un secrétaire en bois de noyer, voilà de quoi se composait le mobilier de la chambre du malade. J'allais oublier deux gravures dan> des cadres datant des premières années du règne de Louis-Philippe, les Moissonneiir.'i et les Pécheurs, d'après Léopold Robert.

.lusque-là , l'arrangement du logis ne

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trahissait point la présence de la leiume. Elle se retrouvait dans l'autre chambre, parmi les fausses guipures posées sur des transparents de cotonnade jaune, parmi les encognures revêtues de velours brun, et surtout dans le jour favorable d'où se détachait un portrait, le portrait de madame Heine, peinte en pied, vêtue et coiffée à la mode de son jeune temps, robe noire décolletée et longs bandeaux collants conmie on dut les porter vers 1840.

Elli* n'élait pas du tout telle que je l'avais imaginée, madame Heine. Je ine Tétais représentée Une, élégante, langoureuse, une pâle et ardente ligure animée par de grands yeux veloutés et perfides; je vis une bonne grosse dame brune, qui avait le teint coloré et le visage jovial, une de ces personnes dont on dit « qu'elles ont besoin de marcher et de prendre de l'exercice ». Quel douloureux contraste que cette femme robuste, faite pour vivre au grand air, et ce pâle mourant qui, du fond d'une tombe anticipée, retrouvait ce qu'il faut d'énergie pour

gagner, avec le pain quotidien, de quoi acheter de belles robes. Les mélancoliques plaisanteries que des biographes complaisants ne cessent de représenter comme des traits d'esprit d'un mari trop épris pour ne point être prodigue ne sauraient faire illusion à quiconque a pénétré dans cet intérieur. Il est inutile de transformer eu personnage d'idylle celle dont le poète luimême n'a jamais songé à faire un personnage d'idylle. Pourquoi de la poésie aux dépens de la vérité, surtout f[uand cette vérité ne peut qu'honorer la mémoire du poète?

lit

Quoi qu'on ait dit, il n"a été époïsle avec personne. 11 ne faut pas l'en croire, quand il affecte des dehors de Méphistophélès. quand il déborde en railleries sur la vertu et sur l'amour. Cet esprit, que l'on se plaît à représenter comme dépravé, et qui l'est quelquefois, a des délicatesses de sentimeiTt inconnues aux poètes réputés vertueux, et je doute que Schiller lui-même ait jamais écrit des vers aussi profondément émus que les dix lignes que voici : « Tu ressembles à une tleur, tant tu es gracieuse, pt hpllo. et pure: je te regarde en silence,

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et, tandis que je te regarde, un indicible senliment de tristesse nie pénètre, j'éprouve quelque chose comme si je devais étendre les mains sur toi, et te bénir, priant le ciel de te conserver aussi belle, aussi gracieuse, aussi pure. »

On reconnaît à cet accent l'homme qui, pour rassurer sa mère âgée et infirme, et tandis [qu"il criait de douleur, inventait des lettres gaies; mais on y reconnaît aussi l'homme capable de faire des plaisanteries mordantes sur les personnes qui prétendaient l'aimer et ne songeaient qu'à l'exploiter. En voici une qui peint le degré de désintéressement qu'il attribuait aux domestiques réputés fidèles. Cela se passait peu après le jour de l'an, comme je venais de vanter l'empressement de Catherine, celle des deux bonnes qui servait de gardemalade, et ne quittait point le serre-tête avec lequel elle a dû poser pour le modèle de <- Dame Infortune ».

— Tu oublies , me disait Heine, que nous sommes dans la semaine des étrennes, c'est-à-dire dans celle de la reconnaissance'. Trois jours avant, trois jouis après le l*"" janvier; total : six jours de prévenance, cela fait le compte. Au moins, ne va pas prendre les domestiques pour des bêtes brutes incapables de bons sentiments.

Avec Catheriue,Ja garde-malade au serretête, il y avait Pauline, sorte d'amie boiteuse, qui cumulait les fonctions de demoiselle de compagnie et de femme de chambre, bref, servait de bonne à tout faire. Les familiers de la maison, je ne dirai pas « le reste de la domesticité », se composaient alors du secrétaire, un Saxon de bonne famille qui s'était compromis dans les événements politiques de 1849, et d'un vieil Israélite à demi paralysé, qui s'intitulait le docteur Loewe, vivait des bienfaits du poète et avait mission de diriger la petite police

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secrète ([ue celui-ci se croyait obligé d'entretenir. Les visiteurs non salariés étaient presque tous, comme ceux-ci, des débris du passé, des naufragés de la politique et de l'amour, des membres de cette société un peu interlope que Heine nommait spirituellement « le demi-monde princier ». La princesse Belgiojoso, retour de Brousse, venait quelquefois chez Heine, pour lui narrer lessouEfrances d'un estomac avarié qui ne [louvait plus se nourrir qu'à minuit, et avec des aliments à la glace; la princesse W..., une autre ruine, celle-là, débarquée de Weimar, sentant la pipe, ari'ivait les mains pleines de petites brochures en l'honneur du dieu qu'elle encensait, et qui se laissait faire. Je me rappelle encore avoir rencontré chez Heine deux fenniies du même temps et du même monde, une Anglaise qu'il me désigna comme le modèle de lady Mathilde^ des Rnscbilder , enfin la fameuse marraine de « l'enfant du siècle », la confidente

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attitrée des amoureux de son cercle, la toute petite madame Jaubert, un diminutif de femme, propret, bien ganté, armé d'un petit parapluie qui prenait, entre ses menottes, les proportions d'un insig^ne, et la faisait ressembler à la figure de la Comédie bourgeoise sous Louis-Philippe.

Le logis, l'entourage ont leur pliysionomie originale et expressive. Pour moi, touto la jeunesse du poète venait se réfléchir dans les misères de sa vie actuelle. On y sentait les restes d'un passé malsain, je ne sais quel goût de cabotinage démodé qui rappelait à la fois des éclats de rire de grisettes et des exploits de pianistes, Montmorency et le Conservatoire, le prie-Dieu gothique de la princesse Belgiojoso et le sergent de ville chargé de surveiller les écarts du corps de ballet fantaisiste dont les coryphées s'appelaient Rose Pompon ou la reine Pomaré.

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Sans doute, on retrouve presque toujours le caboliu sous l'artiste; mais, s'il veut réussir, il lui faut savoir prendre et quitter à volonté ce personnage de cabotin. Surtout, il faut qu'il sache le laisser à la porte quand il rentre chez lui. Les mœurs sont bien changées depuis l'époque dont il s'agit, et personne ne s'entend mieux que nos artistes actuels à représenter le rôle d'hommes d'ordre. Heine n'avait probablement jamais connu la signification que nous donnons à ce mot; cjuoi qu'on en dise, il était resté très Allemand, même naïf sous le déguisement voltairien que les Français se plaisent à lui attribuer. Non seulement il avait donné dans toutes les niaiseries sentimentales du règne de Louis-Philippe, mais il les avait exagérées. Tout d'abord, et bien qu'il n'aimât point Musset, il avait pris au sérieux le personnage de Jenny l'ouvrière, s'était prosterné devant des poseuses titrées, avait confondu les grands eni\Tements avec

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les petits désordres, et donné la preuve de ces erreurs dans des lettres où, croyant esquisser une pochade spirituelle, il peint un tableau de genre sur lequel on voit un homme déjà célèbre faisant de la copie auprès d'une femme occupée à raccommoder des chemises.

J'ai malheureusement lieu de croire que le poète était devenu plus clairvoyant quand les hasards de la vie nous rapprochèrent. Mon éducation un peu cosmopolite, de longs voyages, m'avaient préparée à ce rapprochement. D'ailleurs, les poèmes de Heine avaient été le bréviaire de mes jeunes années; je lisais le poète dans de petites éditions de luxe, cadeau de ma mère; grâce à Henri Heine, aux magnifiques images de ses poésies, la nature semblait se transformer autour de moi en paradis terrestre. Les rudesses mêmes du poète ne m'effrayaient point; je Taimais d'autant mieux que je le savais plus contesté; je

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sentais qu'en le défendant, je nie défendais en qiielijue sorte moi-même, et qu'en rompant de bonne heure des lances pour mon poète favori, je préparais mon propre plaidoyer pour le jour où j'aurais, comme lui, à me débattre contre la méchanceté et la sottise humaines. Mon admiration profonde pour l'auteur du Livre des Chants ne pouvait manquer de me le rendre sympathique; mais, si je ne me trompe, il m'aimait surtout pour certains traits de ressemblance qu'il croyait découvrir entre lui et moi. L'horreur de la routine, du laid, du vulgaire, la haine du convenu, le dédain de l'emphase, des phrases et des sentiments creux, avant tout et surtout, l'amour excessif de la fantaisie, le culte fanatique du beau, lui avaient révélé chez moi les marques d'un esprit indépendant. Il me savait gré de n'être point banale, et se plaisait à me le faire entendre. « Nos esprits, me disait-il, sont proches parents, et c'est pourquoi je n'ai rien .'i to cacher. »

La première lettre qu'il m'adressait en offre la preuve : au début de notre liaison, des relations de confiance parfaite s'étaient établies entre Henri Heine et moi.

« Très aimable et charmante personne, m'écrivait-il, je regrette vivement de vous avoir si peu vue l'autre jour. Vous m'avez laissé une impression fort agréable, et j'éprouve un grand désir de vous revoir. Venez dès demain, si vous pouvez, de toute façon, venez le plus tôt possible. Je suis prêt à vous recevoir à toute heure. Néanmoins je préférerais à partir de quatre heures,

jusqu'à... aussi tard qu'il vous plaiia. — Je vous écris moi-même, malgré la faiblesse de ma vue, et cela parce que je n'ai point pour le moment de secrétaire confidentiel. J'ai les oreilles rebalUies par maint bruit pénible, et n'ai point cessé d'être très souffrant. J'ignore pourquoi votre affectueuse sympatliie me fait autant de bien; être superstitieux que je suis! je m'imagine qu'une bonne fée m'a visité à l'beure de l'affliction. Non, si la fée est bonne, l'heure est heureuse. Ou bien seriez-vous une mauvaise fée? 11 faut que je sache cela bientôt.

)) Votre HiiNRi Heine. »

Il subissait l'empire qu'un esprit perspicace exerce sur un esprit perspicace.

D'ailleurs, comme il le dil lui-même, j'élais arrivée chez lui « au bon moment, au moment où je devais venir ». Ici-bas, que d'affections avortées, parce qu'elles se

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trompent d'heure! Quand, après tant d'années et d'amitiés nouvelles, je cherche à me rappeler l'emploi des instants que nous passions ensemble, je retrouve surtout lo souvenir d'une grande cordialité mutuelle, celui d'une liaison intellectuelle qui demeura toujours intacte et ne fut jamais gâtée par le mélange d'un sentiment banal. Pas ombre d'amour-propre, de vanité, do pose de part et d'autre. Nous étant mutuellement jugés dès le début, tout était accepté, excusé, pardonné d'avance. Nul malentendu possible : nous pouvions nous montrer vrais sans crainte de paraître faux, ce qui ajoutait beaucoup au charme de nos rapports mutuels et leur prêtait quelque chose d'exquis et de rare qui frappait jusqu'aux indifférents, et inspirait du respect à tous.

Il m'avait tout dp suite tutoyée, ce qui me donnait le sentiment de l'avoir toujours connu. Me vovant traiter par lui en parente.

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je m'efforçai de nie conduire vis-à-vis de lui en parente. L'absence du secrétaire, M. de Ziclilinsky, qui tomba malade et ne fut point remplacé, me permit bientôt de donner un but utile à mes visites. Heine se plaisait à employer ce qu'il appelait les ledits talents de sa Mouche. 11 m'avait donné ce surnom itar allusion à l'emblème du cacbet dont j'avais coutume de me servir. Pour en revenir à. mes fonctions de secrétaire par intérim, tantôt il me ciiargeait d'écrire les adresses des lettres qu'il écrivait à sa mère, « la pauvre vieille femme » ! tantôt de corriger les épreuves de Téditlon française des Reisebilder. Tàcbe ardue, car je ne m'étais jamais occupée de travaux littéraires; j'avais à corriger un texte panaclié de barbarismes et de pbrases inadmissibles. D'autre fois, Heine profitait de ce que je sais l'allemand pour me dicter des lettres qu'il lui était pénible d'écrire lui-même, et je ne crois pas faire preuve d'indiscrétion en en

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monlionnant une que la famille de Rothschild conserve assurément dans ses archives, lettre écrite après la mort du chef (le la famille, et qui, sous forme de compliment de condoléance, contient une image à la fois imposante et touchante du deuil chez les Israélites. C'est même au sujet de cette lettre, écrite de ma main, et dont les caractères n'étaient point, au dire de Heine, d'une calligraphie irréprochable, qu'il s'attribue le titre de maître d'école qui figure dans quelques-unes des lettres qu'il m'adresse. « Pas d'école aujourd'hui, car le maître d'école n'est pas encore curé, comme dit la vieille Liszt : c'est pourquoi je veux me passer de toi aujourd'hui. Mais fais-moi savoir si tu peux venir demain lundi. J'ai très mal à la tête, il y aurait de l'égoïsme à te laisser venir sans pouvoir m'entretenir avec toi. En attendant ta réponse, je reste, de la chère Mouche, le plus fou des fous.

Il se montrait surtout indigné par la forme peu correcte de mes majuscules, et je crois encore voir l'enfant terrible de la poésie, l'impitoyable railleur, soulevant du doigt sa paupière paralysée pour mieux me faire remarquer les vices do mon écriture et tracer un modèle de lettres.

Ces sortes de fautes ne lui paraissaient pas, après tout, impardonnables ; mais les maladroits n'échappaient point à son courroux, et c'est ainsi que je l'entendis décocher une suite de railleries sanglantes contre un benêt d'ami, un ami d'Allemagne, qui, voulant faire le lettré, avait conçu l'idée trois fois malheureuse d'entremêler la lettre qu'il écrivait au poète de citations de Schiller.

Du Schiller dans une lettre adressée à Henri Heine, et dans une lettre d'affaires! H n'en revenait point et exprima son mécontentement par une de ces boutades qui lui sont familières : « S'il s'imagine, celui-là,

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que je m'intéresse à Schiller! » s'écrial-il tout indigné. Son sourire complétait le sens de son exclamation. Évidemment il songeait à ce fonds de niaiserie incorrigible qui s'attache, tel qu'une malédiction héréditaire, au i)hilistin de toute condition et de tout pays. Quant à moi, je vis de la malice où Heino n'apercevait que de la sottise. L'artiste empoignant, le critique perspicace qui ne pardonnait point à ses compatriotes de l'avoir traité légèrement, oubliait qu'on ne dresse point des statues à qui vous traite de « bourgeois et d'imbécile ».

Voulail-il savoir comment je juc tirerais d"uii pas difficile, s'assurer si mou esprit vibrait toujours à l'unisson du sien? Curiosité ou désir de m'associer à ses travaux, il m'entretenait longuement de ses projets de traduction. Il s'agissait de trouver des expressions françaises à la fois assez harmonieuses et assez justes pour initier le public de la Revue des Deux Mondes à ce chefd'œuvre qui, sous le titre de Nouveau Printemps, peint si bien létat d'un co*ur qui passe des glaces d'un amour refroidi aux délices printanières d'un amour nouveau.

Il voulait, disait-il. comparer ma version

française avec celle de ses traducteurs ordinaires, et corriger leur travail sur mon texte. Insouciance presque imTaisemblable ! J'attribuais si peu d'importance, à cette époque, à mes idées, que je n'ai jamais songé à me procurer le fascicule de Revue qui contient des fragments de mon premier travail littéraire. J'avais obligé mon ami, cela me suffisait et je n'en demandais pas plus.

Les lectures qu'il me priait de lui faire provoquaient des remarques intéressantes.

Ma manière de lire l'allemand lui plaisait parce qu'il la trouvait naturelle, simple, bien appropriée au génie de la langue qu'il estimait non seulement la plus belle, mais la plus harmonieuse du monde. 11 trouvait la nôtre impropre à la poésie, plus sèche qu'élégante, tout à fait incapable de traduire certaines sensations intimes. On connaît son antipathie pour Victor Hugo. 11 n'aimait pas davantage Alfred de Musset. « C'est de la prose rimée )\ me disait-il urv jour où j'avais cru lui faire plaisir en lui

lisant Manloche. S'il ul- g-oùlait guère nos poètes, il ne se lassait point d'admirer nos romanciers, à commencer par Alexandre Dumas père, dont il ne cessait de vanter la verve, la gaieté, l'imagination merveilleuses. Que de fois il m'a cité le roman des Ti'ois Mousquetaires comme le modèle d'un genre surtout destiné à délasser et à distraire! Parmi ceux des auteurs modernes ({ui excellaient, selon lui, dans l'art d'amuser et d'attacher le lecteur, il citait volontiers un auteur aujourd'hui oublié, Charles Rabou, et son roman intitulé le Pauvre de Montlcrij. Le roman proprement dit <( philosophique » lui plaisait moins, et, sans contester le grand talent de George Sand, Henri Heine ne comptait point parmi ses fanatiques. Tout à l'opposé de la plupart de ses admirateurs, qui lui accordent un style masculin et une âme virile, il s'appesantissait souvent sur le caractère éminemment féminin de ses pensées et, partant, de

:rs jours du hf.nui hkint.

ses écrits. L'esprit philosophique que l'arrière-pelile-fille d'Aurore de Konigsmarck pouvait tenir de sou origine allemande n'avait point contribué, selon Heine, à rectifier les défaillances d'un jugement dans lequel il retrouvait tous les travers de la femme. Toujours selon Heine, l'abondance de ses tirades, l'emphase de ses plaidoyers, avant tout, la monotonie de ses thèses et l'invraisemblance de ses personnages révélaient immédiatement le sexe de l'écrivain chez George Sand. H n'aimait pas le côté abstrait de cet esprit ; il lui reprochait un défaut commun à la plupart des romanciers femmes, je veux dire l'impossibilité de séparer la femme de l'artiste, en d'autres termes, de demeurer impersonnel dans ses ouvrages; il blâmait cette faiblesse qui pousse George Sand, comme plusieurs de ses devancières, à justifier ses principes par ses écrits, ou plutôt à transformer ses principes en personnages. Pour résumer son

opinion sur elle, il ne craignait point de lui appliquer le terme de bas bleu; et, comme je me récriais : « Mettons bas rouge, » disait-il.

Tout esprit devient absolu à cette hauteur, et le lecteur ne saurait s'étonner si l'artiste, si le poète, qui trouvait moyen de tracer les images les plus spiendides avec les combinaisons de mots les plus simples, ne goûtait guère des écrits d'une éloquence plus verbeuse. D'ailleurs, Heine avait trop d'esprit pour ne point sourire des romans qui tendent à réformer la société. 11 estimait que le propre d'un véritable artiste, cet artiste fût-il romancier, poète, auteur dramatique, est de trouver la poésie en copiant la nature.

Somme toute, on ne pouvait lui demander plus, et le premier d'entre ceux qui avaient résolu ce magnifique problème était Shakspeare. Heine ne parlait de lui qu'avec le plus profond enthousiasme. « Vois-tu, me

disait-il, le l)on Dieu a nalurellement droit à la première place; mais la seconde appartient certainement à Shakspeare. )>

La lecture fatigue les malades. Quelquefois, il me priait de m'interrompre. Il étendait le bras, et, les yeux presque fermés, me demandait de mettre ma main dans la sienne. Pour lui, disait-il, c'était une manière de se rattacher à la vie qui l'abandonnait. Tout en parlant ainsi, le son de sa voix prenait une intensité étrange, et, de ses doigts noués autour des miens, il me serrait comme s'il eût dépendu de moi de le retenir sur terre. Pour larracher à des pensées lugubres, j'essayais de le ramener vers le passé, je tâchais de lui faire raconter des

détails de sa vie d'étudiant, ou bien l'une de ces anecdotes dont le récit peignait l'esprit du narrateur. La manière dont il me parlait de son séjour à Bonn me rappelait rimmorlel volume que Goethe intitule Années d'apprentissage. Quelle vivacité dans les descriptions de cet autre Wilhelm Meister, et quels éclairs de verve moqueuse lorsqu'il s'efforçait de m'introduire au milieu de ces Bnrschen Schaften dont il avait fait lui-même partie! J'ai cité les Années d'apprentissooe\ pourtant c'est plutôt au moyen âge et dans certaines pages de ^otre-Bame de Paris, dans Victor Hugo, qu'il faut chercher des tableaux analogues à ceux que Heine se plaisait à me décrire. Les étudiants qui figuraient dans ces tableaux me faisaient songer au monde tourmenté et néanmoins pédant des écoliers du temps jadis. Pas d'amours, nombre d'amourettes- beaucoup de temps perdu en soûleries, en discussions oiseuses; des

■Vi DERNIERS JOURS DE HENRI HEINE

railleries plus ou moins réussies sur tout ce qui existe, et même sur ce cjpii n'existe point; peu d'empressement à s'instruire : en revanche, des verres cassés, des hoquets, des duels, des rixes, peut-être même des soupirs; en somme, toutes les inénarrables folies, toutes les absurdités sans nombre qui peuvent naître dans l'esprit d'un étudiant, un de ces étudiants de race ludesque, qui, sous prétexte de chercher l'explication des choses et de se chercher eux-mêmes, passent leurs journées à rêvasser, leurs nuits à festoyer, et, finalement, s'acheminent vers l'Inconnu qui trouble leurs convictions et qui confond leurs calculs, en s'arrêtant à toute maison où l'on débite de l'amour ou de la bière,

A l'époque dont parlait Heine, la politique, une politique qui profitait surtout aux cabaretiers, montait la tête aux étudiants de condition moyenne ; ils organisaient des pique-niques, se dirigeaient par

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masses, en entonnant des liymnes patriotiques, vers lune de ces ruines d'où les regards dominent le fleuve. Là, au-dessus du vieux Rhin, dont les capiteux vignobles s'étendent à droite et à gauche, à Tombre des donjons où les orfraies remplacent les burgraves, on se livrait à des manifestations innocentes contre la t^Tannie des despotes. L'épuisement du panier aux provisions donnait ordinairement le signal des harangues ; mais, bien souvent, la langue embarrassée des orateurs cherchait vainement des expressions pathétiques. On s'en tirait comme on pouvait, témoin le jour où, le couvert ayant été mis sur le Drachcnfels, à l'abri d'une vieille tour qui jadis avait pu servir de repaire à quelque sacripant titré, un convive qui se sentait la langue lourde proposa de remplacer le discours par un feu de joie dont le donjon devait fournir le combustible. La proposition fut accueillie par des applaudissements frénétiques.

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et, après avoir décidé que, « l'union fait la force », et aussi que « le maintien des droits de riiomme » implique certaines idées de supériorité et de virilité irrésistibles sur le sexe faible, on procéda à l'embrasement d'un bûcher improvisé avec des torches. La tour prit feu et flamba allègrement ; mais l'autorité, qui n'avait amais eu maille à partir avec les despotes et ne voyait d'ailleurs aucun avantage h détruire une ruine d'aspect pittoresque, trouva la plaisanterie mauvaise. Il fallut renoncer aux incendies, et, de toute cette histoire dans laquelle le poêle avait figuré, il avait surtout gardé le souvenir d'une bronchite assez tenace, qui lui avait à jamais ôté le goût des manifestations populaires. Un autre trait, dont Henri Heine fut témoin, peint peut-être mieux encore les mauvaises façons outrecuidantes du personnage qui passe sa vie attablé dans les cabarets et tire vanité de sa sottise, en

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attendant qu'il puisse tirer vanité de sou savoir. La scène, celte fois, se passait chez M. de Savigny, professeur de droit et célèbre jurisconsulte. L'étudiant dont il s'agit, et qui venait, selon l'usage des universités allemandes, prendre ses inscriptions pour les cours du professeur, se présentait en robe de chambre, la casquette sur l'oreille, et répandant autour de lui l'odeur d'une pipe dont le long tuyau orné d'un gland se jouait négligemment autour d'une poche crasseuse. L'homme s'avançait en ébauchant un sourire niais, lorsqu'un regard de M. de Savigny l'arrêta sur le seuil.

— Cette robe de chambre constitue-t-elle toute votre garde- robe? demanda sévèrement le professeur.

Le malappris, furieux, paya d'audace et répondit que non seulement il possédait d'autres vêtements, mais qu'il était propriétaire d'un habit neuf.

■ih i>i:uNii;iîs jiiuRS i>e henui heine

Un geste significalif de M. de Savigny coupa court à cette énumération. « Eh bien, allez vous habiller, et vous reviendrez me parler ensuite, » fit-il.

Le docteur ni'ayant prescrit les eaux de Wildbad, dans la forêt Noire, je dus momentanément interrompre mes visites. La perspective de cette séparation affligeait le malade. Donc, j'allais l'abandonner, et pour l'Allemagne! >'e pouvoir m'accompagner, hélas! ne pouvoir, une dernière fois, disposer de lui-même, chercher vainement autour de soi le Messie qui dirait : « Lève-toi et marche ! »

La tête rejetée sur l'oreiller, il paraissait rêver. Où ce rêve le conduisait-il ?

J'imaginai qu il voyait la forêt Noire attiédie par l'été, la sapinière ensoleillée

3^ nERNTKRS JOURS DE HENRI HEINE

sur la haute montagne, le solennel prolongement des colonnades d'arbres, le bleu du firmament derrière des dômes d'ombre, les panaches des fougères s'agitant audessus des mousses jaunes, les grands dessins mouvants des silhouettes d'herbes; puis, plus bas, sous un dais d'azur, l'éternelle fraîcheur d'un paysage d'idylle, les huttes rustiques, la lumière rieuse parmi les ondes bavardes, l'épanouissement des fleurs sous une poussière d'étincelles, le désordre du ravin égayé par un rayon de soleil.

Heine continuant à garder le silence, je restais muette, les regards attachés sur les brins de poussière qui voltigeaient dans l'air.

La fenêtre ouverte laissait entrer une chaleur lourde, et, dans la pièce voisine, deux voix querelleuses se disputaient. Un gros soupir s'échappa de la poitrine du malade. Les larmes me vinrent aux j'eux et je me trouvai égoïste de songer à ma santé quand il allait bientôt mourir.

« La plus douco des fines mouches! Ou bien, laissant l'emblème de voira cachet, est-ce d'après le parfum de votre lettre que je dois vous nommer? En ce cas, il me faudrait vous appeler « la plus mignonne des chattes musquées ». J'ai reçu votre missive avant-hier, les pattes de mouche me trottent constamment dans la tête, peut-être même dans le cœur. Mes remerciements les plus vifs pour toute l'afTeclion que vous me témoignez. La traduction des poèmes est très belle, et je réitère ce que je vous ai dit à ce sujet avant votre départ. Moi aussi, je me

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réjouis de vous revoir bientôt et de poser une empreinte vivante ' sur les traits suaves et quelque peu souabes. Ah ! cette phrase prendrait une signification moins platonique si j'étais encore un homzne! Mais je ne suis plus qu'un esprit; ce qui peut vous convenir, i\ vous, mais m'arrange, moi, médiocrement.

» L'édition française de mes poèmes vient de paraître et fait fureur. Toutefois, c'est seulement dans deux ou trois mois que ceux des poèmes qui n'ont pas encore été publiés, par exemple le Nouveau Printemps, paraîtront dans l'un des derniers volumes de l'édition française. Vous le voyez, il n'y a pas de temps perdu. Oui, je me réjouis de vous revoir, fine mouche de mon âme ! La plus gracieuse des chattes musquées, mais en même temps douce comme une chatte angora, l'espèce que je préfère. Pendant

1. Ces mots, qui reviennent souvent sous la plume de Heine et font allusion à l'une de mes paroles, sont en français dans le teste original.

liKRNlEUS JOL'KS DE HENRI HEINE 41

longtemps jai aimé les chattes-tigres; mais celles-là sont trop dangereuses et les empreintes vivantes (qu'elles laissaient quelquefois sui-mon visage étaient déplaisantes. Je me porte toujours très mal ; constamment des contrariétés, des accès de rage. Fureur contre mon état, qui est désespéré ! Un mort ayant soif de toutes les jouissances les plus ardentes que la vie peut offrir! Cela est affreux! Adieu ! Puissent les eaux vous fortifier et vous faire du bien. Les plus affectueux saluts de votre ami, » H. H. »

Paris, ce 20 juillet I800.

La lettre suivante est écrite en français dans le texte original.

« Ma chère amie,

» Vous êtes à Paris et pourtant vous tardez

encore à venir me serrer la naain. J'ai

grande envie de sentir le musc de vos gants,

d'entendre le son de votre voix, de poser

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une empreinte vivante sur votre Schwabengesicht. — Ne vous fâchez pas : — quelque gracieuse que vous soyez, vous avez une figure de Gelbveiglein souabes !

» Mais venez bientôt. Tout à vous,

» Henri Heine. »

(Il mettait l'accent en signant lorsqu'il écrivait en français.)

Comme on peut s'en convaincre par la lecture des pages précédentes, les lettres qu'il m'écrivait à Wildbad, le billet qui m'attendait à mon retour à Paris, témoignaient d'un état d'esprit assez calme. Il paraissait heureux de voir publier l'édition française de ses poèmes, et aussi celle des Reisebilder.

Le renouvellement que l'introduction de ce qu'on est convenu d'intituler le réalisme a amené dans les lettres nous a rendus exigeants sur les questions de forme, et

nous ne goûtons plus guère ces ouvrages un peu décousus où l'auteur, profitant de la bonhomie proverbiale du lecteur, le promène à droite et à gauche sans savoir où il le conduira, ni si la beauté de la promenade justifiera la longueur de la course. Les impressions personnelles d'un écrivain, celles que l'auteur des Reisebildrr excelle à rendre , nous sont devenues aujourd'hui à peu près indifférentes. Décousu, composé de fragments, ressemblant, pour la forme, à une collection de feuillets d'album, ce livre n'en restera pas moins un des meilleurs ouvrages de Henri Heine. Ici, contrairement à son habitude, et comme dans quelquesuns de ses plus admirables poèmes, on devine que l'auteur s'abandonne, qu'il écrit pour lui-même , sans se préoccuper, cette fois, de l'approbation ou du blâme; on sent ses griefs se noyer et se fondre dans l'immense plaisir d'échapper au contact de l'imbécilité humaine, et de fuir la petite

association mesquine des gens réputés corrects pour aller librement respirer l'air des hauteurs. Quelles sensations de joie pure, de dclivTance, quels assouvissements de volupté dans ces tableaux pleins d'air et d'espace où le poète, le peintre, le grand artiste, esquisse tour à tour des sommets pittoresques, les mêmes où Gœthe place son Sabbat, et les pathétiques, les calmes paysages des belles contrées méridionales. Certes, peu d'artistes, peu d'écrivains ont, je nedirai pas moins vu, mais moins voyagé. Un tour à Londres, une excursion maritime, ou dans les montagnes du Hartz, un commencement de voyage en Italie, une saison à Bagnères, voilà, à peu de chose près, de quoi ses souvenirs de paysagiste se composent. Néanmoins, lequel de nos stylistes modernes a mieux réussi à rendre d'un trait la physionomie et la couleur d'un paysage? Parlons ici de ses pages sur l'Italie, le pays sur lequel on a certainement débité le plus de sottises

4li liICIÎ.NIERS JOURS UE H H N K I II IC I N K

et de mensonges. Les voyageurs, les lettrés plus ou moins bourrés de prétentions, qui vont passer six semaines en Italie dans le but d'en rapporter un livre, y portent généralerrient le regard prévenu de l'étranger qui se fâche de ne point retrouver ailleurs ce (jui lui plaît chez lui. Ainsi l'aubergiste déterminé à proportionner le chitfre de sa note au degré d'urbanité de son hôte, la petite Italienne qui se donne sans faire précéder sa faute par des rigueurs hypocrites, se transforment dans l'esprit de ce même voyageur en types de corruption et de bassesse. Pareillement, il ne voit qu'un comédien de bas étage dans le petit mendiant à demi nu qui sautille sur la Chiaja de ^faples, ou dans le joli Monsignor qui rehausse, couvert de dentelles, la pompe des grandes cérémonies religieuse». On n'examine point, on compare, et, sans tenir compte des questions de tempérament et de climat, des différences d'éducation et

de caractère, on rallie des usages et des mœurs dont le plus grand tort est de ne point ressembler aux nôtres. La petite curiosité mesquine des écrivains qui vont là-bas pour battre monnaie aux dépens d'une nation cjn'ils affectent de mépriser engendre le plus souvent des descriptions inexactes. La plupart de ces descriptions s'appliquent aux musées, antiquités et trésors de toute sorte qui enrichissent l'Italie sans toutefois la faire connaître. On paraît ignorer qu'une œuvre d'art est chose morte si l'on n'a pas le secret du sentiment qui l'a créée. Ce sentiment éclate à chaque page des Relsebilder. Toute restriction faite sur le plus ou moins de valeur du plan de l'ouvrage, les Reisebilder sont un chef-d'œuvre et jusqu'à présent le seul livre capable de donner la vision délicieuse du paradis terrestre dont la Mignon de Gœthe mérite d'être surnommée l'Eve. Quelle distance pourtant de l'Italie antique et classique du

48 D E R X I r: R s jours d k h e n n i u e i n e

grand classique allemand à l'Italie jeune cl riante du poète israélite! La belle imagination poétique du fils d'Israël crée des figures qui s'accordent avec le caractère du paysage. L'Italie, dans ces peintures, n'est plus seulement le magnifique et vaste cimetière où les cyprès ombragent le marbre, mais le jardin féerique, mais la terre enchanteresse où des prêtresses représentées par la plus belle des danseuses ne cessent de célébrer l'éternelle fête de la jeunesse et de l'amour. Goethe décrivant l'Italie, dans ses « Élégies romaines », sculpte un noble bas-relief : Byron et Lamartine prennent leur lyre pour composer un hymne. Heine ne prend ni le ciseau ni la lyre en l'honneur du pays qu'il aime; mais, de sa seule prose, il sait tracer de lui un tableau merveilleux ; si merveilleux, qu'on se demande si le modèle vaut l'œuvre. Que d'autres vous promènent à travers des rangées de tableaux et de statues, Henri Heine fera revivre en

VOUS et devant vous l'éternelle patrie du Dante. Le couvent dont les fresques pieuses racontent de saints miracles, les pins parasols derrière lesquels le touriste, des hauteurs de Fiesole, contemple Florence paisible sous l'azur de son ciel; l'étroit horizon do montagnes qui, pareil à certains fonds atiectionnés par les «primitifs», s'encadre dans l'ogive d'un cloître cuivré par le coucher du soleil, la loggia peinte du palais où, le soir, on entend résonner des rires de belles femmes pâles; la sainte madone qui, sous sa lumineuse auréole, fait rêver le passant à l'amour d'une vierge; les jardins déserts où les marbres mêlés aux lauriers et aux myrthes reproduisent des scènes mythologiques ; la imit sereine où les lucioles voltigent parmi le feuillage des citronniers ; l'obscurité tapageuse où courent des silhouettes de masques ; le sanctuaire doré où la prière prend des attitudes passionnées et amoureuses, tout cet ensemble de choses

>'» DERNIERS JOCRS DE HIÎXRI HEINE

animées et vivantes qui forme l'aspect d'un beau pays et l'âme d'une nation brillante défile dans les quelques pages immortelles que le poète lui consacre dans les Reisebilder. Mieux, il a dessiné le revers de la médaille, et placé la caricature auprès de l'image. Le lourd financier Israélite qui, voulant faire le lettré, cite des vers sur le soleil couchant quand le soleil se lève, l'Anglaise protestante qui croit faire de l'esprit en se moquant de ce qui plaît aux Italiens, sont des échantillons très réussis et très piquants de ces fâcheux inévitables qui, s'ennuyant chez eux, possèdent malheureusement assez d'argent pour soctroyer le droit de venir ennuyer autrui, et s'imposer à de braves gens simples qu'ils méprisent de par l'autorité de leur nation et de leur Bible.

J'ai quitté Wildbad; ju suis de retour auprès du malade; ses forces baissent sensiblement; vers et prose, tout ce qu'il m'adresse à partir de là le montre plus affaissé et plus triste. Voici quelques-uns de ses billets : sans doute, ils n'offrent qu'un intérêt médiocre au point de vue littéraire, mais ils donnent la note exacte des souffrances physiques et morales que le poète endura.

d2 derniers JOORS de UE.NT.I HEINE

« Chère àme,

» J'ai l'esprit si troublé, que je ne sais plus si je vous ai priée de venir aujourd'hui jeudi ou seulement demain vendredi.

» Aujourd'hui, je suis souffrant, et, pour plus de sûreté, fixons donc votre chère visite à samedi prochain. Mais je compterai sur vous pour ce jour-là. — Viens bientôt! — Je saisis cette occasion pour vous adresser le manuscrit des poèmes et vous prie de le rapporter afin qu'après l'avoir parcouru vous puissiez, en le lisant avec moi, me communiquer vos observations sur les modifications qu'il pourrait être à propos d'y introduire.

» Chère créature aimée! je suis très malade, mais tout aussi moralement que physiquement malade. L'honnêteté et la loyauté allemandes se conduisent vis-à-vis de moi

en J f Je serre la fleur de lotus entre

mes bras et suis son dévoué

» Jeudi. » H. H.

ft Vendredi, le 11 janvier 1856.

» Chère enfant!

» J"ai un accès de migraine qui durera, je le crains, encore demain, ou bien ne fera qu'empirer. Je m'empresse de t'en avertir afin que tu saches qu'il n'y a pas école demain, et que tu puisses, partant, disposer de ton après-midi à ta guise. Par exemple, je compte sur toi pour aprèsdemain dimanche. Si tu ne pouvais venir, préviens-moi, ma chère douce enfant. Je ne te battrai jamais, quand même tu mériterais cette punition par un excès de bêtise. D'abord, pour manier la verge, il faut plus de force que je n'en possède. Je suis accablé, souffrant et triste.

» Baise les pattes de mouche.

)) Ton ami,

» Je pense sans cesse à la Mouche, mais ne veux la voir ni aujourd'hui mardi, ni

même demain : — je suis très malade ! —

mais, jeudi, je compte sur la plus chérie

des mouches.

» Je ne puis voir ce que j'écris.

» Mardi.

» Chère amie^ » Je suis toujours très malade et ne veux pas te voir aujourd'hui. Mais j'espère que tu pourras venir demain dimanche. Écrismoi un mot si tu ne pouvais venir avant après-demain.

» Ton pauvre ami,

» Nabuchodonosor II.

» C'est que je suis insensé comme le roi de Babylone et ne mange que de l'herbe hachée, nourriture que ma cuisinière intitule « épinards ».

« Très chère et gracieuse chatte.

)) Je ne veux pas vous voir demain mercredi, et cela parce que je sens venir une

Diigraine ; mais, si vous pouviez passer quelques instants avec moi dans l'après-midi du vendredi, cela me dédommagerait de ne point vous avoir vue pendant longtemps.

A partir de vendredi, tous les jours me seront également bons pour vous recevoir, et plus souvent vous viendriez, plus je serais heureux. Ma bonne, toute gracieuse fine Mouche, venez bourdonner autour de mon nez avec vos petites ailes! Je sais un lied de Mende]ssohn,qui a pour refrain ; « Viens bientôt! » Cette mélodie me trotte constamment dans la tête. « Viens bientôt ! >>

» Je baise les deux chères pattes, pas à la fois, mais l'une après l'autre.

» Adieu.

)> Chère créature,

» J'ai affreusement mal à la tête aujourd'hui et redoute les suites de cette migraine pour demain. Je vous prie par conséquent

de ne pas venir demain dimanche, mais seulement lundi; à moins que vous n'ayez affaire dans mon quartier, auquel cas vous viendriez à vos risques et périls. — J'ai un grand désir de te revoir, dernière tleur de mon larmoyant automne, folle aimée!

» Je continue à être, avec une folle tendresse,

» Ton dévoué

» Je veux tout de suite utiliser les jolies enveloppes pour baiser la patte chérie, la patte qui les a si gracieusement pourvues d'adresse. — J'ai passé une mauvaise nuit, toussé à en mourir, et je ne puis parler. — Merci également pour l'excellente copie de la lettre à madame de R.

. » Saluts, tendresses! je ris de douleur; j'ai des grincements de dents, je deviens fou.

)) Chère Mouche, » Je suis toujours plongé dans un mal de tête qui ne se passera probablement que demain mercredi, de sorte qu'il me sera impossible de voir ma Mouche chérie avant après-demain jeudi. Quel chagrin! je suis si malade! My brain is full of madness and my heart is full of sorrow. Jamais poète ne fut plus misérable dans la plénitude du bonheur qui semble le railler. — Je pose une empreinte vivante — sur toutes tes gentillesses, mais en imagination seulement. L'imagination, c'est tout ce que je puis t'olïrir. poor givl! — Au revoir.

» Mardi midi.

» Je n'ai pas besoin des épreuves avant jeudi.

« Mouche aimée, » J"ai passé toute une mauvaise, bien mauvaise nuit à gémir, et perds presque

5S u K a N I E 11 s JOURS I) !■; Il i: x u i h e i n i;

courage. Je compte feiitendre bourdonner autour de moi demain. Avec cela je suis sentimental comme un carlin qui aime pour la première fois. Que ne puis-je répandre toutes ces sentimentalités sur les appâts de madame Koreff ! Mais la destinée me refuse jusqu'à cette jouissance. Mais tu ne comprends rien à ce que je dis là, tu es une oie. » Ton oison,

» Oison l'^'', » Roi des Vandales.

« Chère douce amie, » Merci pour vos lignes si affectueuses. Je suis content de vous savoir bien portante ; — moi, hélas! je suis toujours très malade, — faible et inquiet; — parfois affecté jusqu'aux larmes par le moindre revers, par le moindre mauvais tour que le sort se plaît à me jouer. — Tout malade est une ganache. Je n aime guère à me laisser voir en un état aussi misérable ; — mais peu

importe ! — malgré tout, il me faut entendre bourdonner ma mouche. Viens bientôt ! —

— aussitôt qu'il vous plaira, madame, ou plutôt, entends-tu bien, le plus tôt possible, mon cher, mon bien-aimé petit visage. —

— J'ai griffonné le poème que je t'adresse : pure poésie charentonesque.

» Le fou à une folle, » H. H.

« Paris, l.j août.

» Chère personne, je vous écrivais ces lignes hier même, mais sans les envoyer, car j'étais si malade! — Aujourd'hui, j'entends, à mon vif regret, que vous êtes venue hier, et je me dépêche de vous écrire afin de vous prier de renouveler bientôt, mais bientôt, cette visite. Je suis beaucoup mieux. Mille remerciements pour les poèmes, bien que je ne les aie pas encore lus. — A vous le plus tendrement du monde.

» Laviiile de ma fine mouche ma fait du bien hier; je pense constamment à la meilleure, à la plus charmante, à la plus gentille des fines mouches! Mais c'est aprèsdemain seulement que je la reverrai. Quelle éternité ! Je pourrais mourir une centaine de fois en attendant, et encore le plus aisément du monde. Pense un peu à moi, petite Ganz.

» Ton très humble,

» Hans.

« Mardi.

(Le texte de la lettre suivante est écrit en français dans l'original.)

» Ma chère enfant !

» Je ne suis plus souffrant, mais seulement embêté; car, depuis deux jours, on travaille devant ma fenêtre pour y construire une tente dont je pourrais bien me passer. Je lis et relis votre petit manuscrit avec le plus grand plaisir; nous en causerons.

di;i:mi3ks jours de hkxki uimne <iI

Venez donc demain, si c'est possible! J'ai grandsoif de vous revoir, et ne cesse de penser à la fine Mouche.

» Jeudi matin.

» H. Heine.

» (iracieuse amie,

» Je suis tellement malade aujourd'hui queje crains fort de l'être encore demain. Me voici donc forcé de vous prier de me réserver le bonheur de votre visite à samedi ou à dimanche. Votre voilette est restée soigneusement pliée sur mon secrétaire.

» Je vous aime d'une tendresse de mourant, c'est-à-dire le plus tendrement du monde.

" Mardi.

» Dimauche, le 30 septembre 18ou.

» Cher cœur ! Le temps est mauvais, je suis aussi mauvais que le temps et ne veux

02 u !■• R N 1 1: u S j 0 u i; s d i: ii i: n u i ii i-; i n i:

pas exposer ina llcur du IuLus aux iiiLt;'iii|Ji;ries de ces brumes spleenétiques. Ah Dieu ! je vous donnerais si volontiers une de ces radieuses journées indiennes, comme on en trouve sur les bords du Gange, et comme elles conviennent aux ileurs de lotus !

)) Viens bientôt! — mais encore une fois, pas aujourd'hui. Je vous attends dans rapiès-midi de mercredi.

» .J'espère que ce jour-là vous conviendra.

■>■> Je jiose, etc.

» H. Heine.

» Très chère,

» Je suis souffrant el cruiiis d'en avoii"

encore pour deux jours. Je m'empresse

donc de vous faire savoir que je ne vous

reverrai que vers le milieu de la semaine,

afm de ne point gâter notre entrevue par

le mal de tête.

>) Aimant et fidèle

') Dimanche matin.

I)i:rnieiîs .lorns i>r. iir.NUi hein F.

■■ (".lièro âme 1

» Je suis 1res souffrant et mortellement contrarié. Voici ma paupière droite qui, imitant l'autre, ne peut plus se relever ; je ne peux presque plus écrire. Mais je lainic beaucoup et pense bien à toi, ma chérie ! La Xovvelle ne m"a point ennuyé ot promet beaucoup pour l'avenir. Tu n'es pas si bête que tu en as l'air ; mais tu es mignonne au delà de toute expression, et cela exerce sur moi un grand charme. Te verrai-je demain ? Je n'en sais rien encore ; car, si je continuais à être aussi souffrant, lu recevrais contre-ordre.

» .le me sens dominé par un mouvem:nt de mauvaise humeur pleurnicheuse. Mon cœur a des bâillements spasmatiques. .le voudrais être mort, ou bien un carlin bien portant qui peut se passer de remède?.

» Misère, ton nom est

» Hf.m\i Hf.ine.

m: RM ERS JOURS I)F. HKNRI H E I N F.

» Chère âme !

» Suis bien misérable; ai affreusement toussé durant vingt-qualro bpuros; ai latèfo rompue, l'aurai probablement encore demain. — C'est pourquoi je prie la très chère de remettre à vendredi hi visite annoncée pour jeudi. Mon Serinaki^ vient de nn' faire dire qu'il est malade, et ne pourra venir de toute la semaine. Quels contre-temps a.a-açants, quelle situation fâcheuse! Je vais accuser le bon Dieu, qui agit aus*i cruellement envers moi, devant la Société protectrice des animaux. Je compte te voir vendredi; en attendant, je baise mentalement les petites pattes de mouche.

» Son insensé

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