‹ Les derniers jours de Henri HeineChapitre 3 sur 5 · M.i^f Zichlin^kv. son serri't<iiri · texte numérisé non relu

M.i^f Zichlin^kv. son serri't<iiri

Il est mal, il ne se soutient plus t|ue par l'énergie de la volonté et i)ar l'impétueux désir d'achever la rédaction des Mémoires i[ui devront à la fois fournir la justification de ses actes et le complément de son œu\Te. Le lecteur sait que des motifs sérieux sont venus s'opposer à la publication de ce curieux document, et que le plaidoyer comme le réquisitoire demeureront secrets. Il est difficile de dire s'il y a lieu de le regretter. Le but d'un livre n'est pas d'injurier, mais d'instruire. D'ailleurs, les cancans, les attaques personnelles perdent de leur intérêt

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au boul d'un certain temps. La majeure partie du publie, qui ne s'intéresse point Ji des personnages dont la plupart ont disparu de la scène, n'aperçoit plus que la mesquinerie des querelles et se demande à juste titre s'il y a vraiment lieu de plaider lorsque personne ne songe plus à accuser. Restent les parents, les amis du poète, qui déplorent surtout l'inutilité d'un travail qui a pu contribuer à abréger une vie précieuse. Que de fois j'ai trouvé Heine couvrant les grandes feuilles de papier blanc, éparses devant lui, de ces vigoureux caractères dont la forme seule trahissait l'audace et la netteté de sa pensée ! Le crayon, qui courait avec une activité fébrile sur les blancheurs de la page, prenait, entre les doigts effilés du malade, l'inflexibilité d'une arme meurtrière, et -semblait raturer des réputations intactes. Un jour, le bruit du crayon fut remplacé par celui d'un rire cruel, un rire de vengeance assouvie. Je regardai

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Heiui Heine. « Je les tieus, lit-il. Morts ou vifs, ils ne m'échapperont plus. Gare à qui lira ces lignes, s'il a osé s'attaquer à moi ! Heine ne meurt pas comme le premier venu, et les griffes du lign.' survivront nu tis-re lui-même. »

Dieu merci, ce qui a survécu à Henri Heine, ce ne sont ni ses jrriffes, ni ses haines, ni même le souvenir des erreurs ou des fautes qu'il a pu commettre, mais l'inmaortelle beauté de son langage, la grâce incomparable des images (|u"il évoque.

A le considérer d'ensemble, quels contrastes dans son talent, et quels contrastes dans sa vie! L'esprit le plus rêveusement délicat, le plus sentimental et le plus allemand, et en même temps l'esprit le plus ironique, le plus malicieusement sensuel.

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le plus parisien; un style parfois simple corunie celui d'une vieille ballade populaire, et parfois raffiné, excessif et composite comme celui du plus capricieux feuilleton moderne; un génie païen qui sculpte des déesses grecques si parfaites, qu'on les dirait taillées dans le plus pur marbre de Parcs; une imagination chrétienne qui peint des vierges douloureuses comme celles qu'un rigide manteau de tristesse confine à l'ombre des vieux cloîtres ; une incessante aspiration vers la belle Grèce et vers la libre vie corporelle, épanouie, heureuse, qu'ont représentée Platon et Phidias ; un retour incessant vers les rigides figures mystiques qu'Albert Durer et Wilhelm de Cologne ont pieusement répétées sur leur cuivre. Par-dessus tout cela, des échappées vers toutes les civilisations, l'Espagne, la Perse, l'Italie, surtout vers l'Inde brahmanique et les fleuves divins pleins de lotus en fleur, où le soleil dévorateur et la

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végétation pullulante semblent seuls capables d'égaler la violence et la fécondité de ses rêves. Si, de ce monde éclatant qui s'est agité dans son esprit, on descend vers les actions et les sentiments de sa vie, on n'y trouvée pas des oppositions moindres. Il est juif, et il a été élevé par une mère librepenseuse : il naît en pays protestant, et va au collège chez les jésuites. Il est fier, actif, altéré d'indépendance, et son origine israélite l'expose aux mépris, pendant que sa pauvreté le maintient en cage et le réduit à une maigre pitance. Il est Allemand de cœur, et vit appauvri loin de son pays. 11 adore la liberté, et l'entraînement de la controverse l'érigé en panégyriste de Napoléon. Il est secoué par l'orageuse véhémence des désirs les plus effrénés et des images les plus intenses, et il passe dix ans dans son lil, paralytique, obligé, pour ouvrir l'o-il, (le relever la paupière avec son doigt. Sa vie n'est qu'un excès, comme celle fie

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Gœlhe n'est qu'un équilibre, et sou couvre ressemble à un flacon oriental de parfums, trop exquis et trop forts, qui conduisent nos sensations à l'extrême et nos sens à répuisement.

11 aimait, dans le cours de nos causeries, à revenir sur les divers épisodes de son enfance, et je ne l'ai jamais entendu parler des siens qu'avec reconnaissance et affection. Cet homme tant vilipendé était d'une délicatesse rare, et il aimait avec un respect sans limite ceux qui lui avaient fait du bien. Malade, à demi aveugle, presque à la veille de mourir, il imaginait, par la plus sainte des ruses, des lettres gaies, afin d'épargner des larmes à sa mère. 11 n'eût jamais voulu la donner en spectacle, et ne prononçait que rarement son nom vénéré.

D E K N I li K s J O L" K Li i; U t X U I H 1 1 N K i .1

Il aurait pu cependant montrer, sans scrupule, ce qu'elle avait été pour lui. Elle lui avait donné sa première nourriture intellectuelle, et il avait puisé dans ses conversations aussi bien que dans son sang l'originalité et la force.

Madame Betty Heine, née de Geldern, et fille d'un médecin Israélite fort distingué, avait reçu l'une de ces grandes éducations scientifiques et littéraires que certaines familles du XVII i<^ siècle donnaient aux jeunes filles. C'était une véritable logicienne, et, en ceci du moins, eUe n'était rien moins qu'Allemande. Elle attachait un grand prix à la justesse des termes, et représentait l'emphase comme le moyen le plus sûr de se rendre ridicule et désagréable. Elle ne donnait point dans la sensiblerie du temps ; par la rectitude naturelle de son esprit, elle était Française et n'était Française que par là. Juive, et,dune haute famille, elle aimait le peuple : les Israélites,

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LoujolUs éUtuiyeis dans les uuliuus chrétiennes, deviennent volontiers cosmopolites et libéraux. Après avoir aimé la France dans ses grands écrivains, Voltaire et Rousseau, elle Taima, ou du moins l'accepta quand elle la vit en armes et souveraine dans son pays. A vrai dire, pourquoi eiit-elle été Prussienne? Quel patriotisme pouvait-on raisonnablement attendre d'une femme dont la religion et la race étaient opprimées par le gouvernement qui tombait? Sa race et sa religion étaient sa patrie, et trouvaient un meilleur abri sous l'égalité française que sous le pédantisme allemand. L'empereur Napoléon P"" avait porté la France jusque sur les bords du Rhin; les maisons, transformées en auberges, s'ouvraient devant les gais et brillants soldats qui prétendaient faire à la fois la conquête des pays et celle des cceurs. Madame Heine leur ouvrit sa maisou : ils trouvèient chez elle une hospitalité aimable ; la maîtresse du logis ne leur

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demandait en retour que de vouloir bien parler français à ses enfants. On devine s'ils se firent prier. Un abbé émigré, un joyeux tambour des premières guerres du Directoire, se chargèrent d'apprendre le français au poète futur; le moyen était bon, si Ton en juge par les progrès qu'il fit avec eux. Non seulement il apprit la langue française, niais il la goûta, il en sentit l'espril, il comprit le caractèredeshommes qui la parlaient; il vit par contre une chose que peu d'Allemands osent soupçonner, je veux dire quelle dislance sépare le style pesant du style piquant, combien l'ennui est ennuyeux, combien l'agrément est agréable. Ses professeurs français lui enseignaient l'histoire du même coup; mais là, surtout dans l'histoire romaine, il n'eut pas le moindre succès : ses bévues étaient continuelles; toujours il confondait l'histoire de Rome avec l'histoire de France, surtout à l'endroit des Césars, et cela dura : erreur bien naturelle

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si l'on considère la langue dans laquelle on l'obligeait à réciter sa leçon. De César aux autres divinités de l'Olympe, il n'y avait pas loin; pour l'enfant, tous ces gens-là étaient également dorés et lançaient également la foudre. Il montait déjà de grand cœur dans cet Olympe, s'arrêlait de préférence à dame Vénus, et maintes fois, s'il faut l'en croire, il négligea son thème pour réfléchir aux aventures de la belle déesse et la regarder de profil et de face. « Je connaissais, disait-il, son catéchisme comme pas un écolier de l'ancienne Rome. » Ce qui ne l'empêchait point, à l'occasion, d'implorer d'un regard suppliant, peut-être ironiquement suppliant, une image dn Christ livré aux fouets des bourreaux. Elle était placée sous les arcades du vieux cloître, et semblait prédire aux écoliers paresseux un sort semblable.

Ces historiettes cliarmaates, qui trahissaient si bien le fond d'une âme délicate, devenaient malheureusement de plus en plus rares ; même, moi présente, il lui arrivait de s'enfoncer et de s'absorber dans ces sombres rêveries pendant lesquelles l'âme des malades semble planer à travers des espaces inconnus et sinistres. Parfois, au sortir de cet assoupissement, il poussait un long gémissement désespéré, ou bien il s'efforçait de rire au souvenir de quelque histoire graveleuse, un trait cynique qui semblait emprunté aux pages les plus scabreuses de l'Ancien Testament, et qu'il paraissait se

raconter à lui-même. Des mots tendres, imprévus, poétiques, sortaient de là comme des roses d'entre le -fumier, et me ramenaient vers le poète comme je m'éloignais malgré moi du viveur, du libertin raffiné et sceptique. Un jour, s'apercevant qu'il m'effrayait, il allongea son bras vers le mien et le serra avec force. « Pardon, dit-il. Mais cela va bientôt finir. Vois-tu, c'est la faute de la mort qui arrive. Elle approche à grands pas, et, quand je la sens ainsi tout près de moi, comme à présent, j'ai besoin de me cramponner à la vie, fût-ce par une poutre pourrie. »

Il parlait bas, et sa voix creuse semblait sortir de la bouche d'un mort, ou plutôt des lèvres blafardes d'un de ces vampires qui, selon la sombre légende hongroise, quittent la tombe pour venir visiter nuitamment le domaine des vivants, et leur ravir les forces dont le vampire a besoin pour ranimer son cadavre.

Ce jour-là. j'arrivais chez lui l'esprit rempli des Confessions de saint A.ugustin, que je lisais pour la première fois, et avec un enthousiasme qui ne pouvait manquer de le faire sourire. Son air moqueur m'embarrassa, et je lui demandai s'il ne trouvait point ce livre intéressant. « Charmant, certes, jusqu'au moment où il se convertit. » répondit-il de cette voix nette et vibrante que je n'oublierai jamais, et dont l'accent seul ressemblait à une raillerie.

Pourtant, il ne raillait pas toujours, et, dans certains moments, il essayait de

deviner l'avonir à travers !c voile épais du présent. C'est surtout lorsque l'homme est heureux et bien portant qu'il est incrédule.

A l'époque où ses souftVances s'aggravèrent, Heine me parla souvent d'une sorte d'élan subit qui, tout à coup, l'obligeait à tendre les bras vers le ciel, et à crier grâce. Il l'éprouvait surtout pendant ces interminables insomnies nocturnes où le rêve des jouissances éteintes venait se confondre avec le poignant souvenir des injustices souffertes, et des insultes reçues, état aflfreux où le délire lui montrait tour à tour des images douces et des visages menaçants, lui arrachait tantôt des cris, et tantôt des soupirs.

Souvent, comme je le disais tout à l'heure, il se revoyait enfant dans la maison paternelle, recommençait la vie à nouveaux frais, et souriait aux chères figures qui l'y avaient tendieraent accueilli. Une fois, comme il sortait d'un assoupissement assez

long, il me raconta ij^u'il avait rêvé de son père : « On le coiffait, je l'apercevais comme à travers un nuage de poudre. Cependant moi, tout joyeux de le revoir, je voulus me précipiter vers lui. Mais, chose bizarre, à mesure que je me rapprochais, les objets se brouillaient et prenaient une autre forme. Ainsi,quand je voulus embrasser les mains de mon père, je reculai, saisi d'un froid mortel ; les doigts étaient des branchages desséchés, mon père, lui-même, un arbre dépouillé, et que l'hiver avait recouvert de givre... »

On le voit, le poète demeurait poète jusque dans ses rêves, ou plutôt son génie toujours maître de la forme lui assujettissait jusqu'aux imaginations qu" enfantait son délire. Le cauchemar devenait un poème.

Un jour, il fît un autre rêve plus singulier encore, le rêve qui devait lui fournir le sujet de son dernier poème, celui qu'il intitula la Fleur de la Passion, et dont ou

lira la traduction à la suite de cette étude. Il se savait mort, étendu immobile au fond d'un mausolée superbe, qui dépassait en hauteur et en magnificence les autres tombes. Le marbre le plus précieux et les plus rares sculptures en faisaient un monument unique, et d'admirables bas-reliefs y représentaient tour à tour des scènes imposantes et des scènes grotesques, des personnages divins et des personnages risibles. Mais ce qui ajoutait à l'étrangeté du tableau, c'était une plante de couleur sombre, qui s'élevait au pied du sarcophage et semblait vouloir y prendre racine. Une tleur unique surmontait la tige aux feuilles déchiquetées en forme de lance, et, dans son calice blême, on reconnaissait distinctement les instruments de torture qui ont servi à la Passion de Notre-Seigneur. Soudain, la tleur sanime et prend un visage humain. Un visage doux et triste se penche avec une expression compatissante vers Vlionime

mort, et celui-ci ne tarde point à y retrouver des traits connus. Magie des rêves! La patrie lointaine est là devant lui, non plus courroucée, sévère, mais douce au poète, souriante à riiomme qui, jeune, a subi ses enchantements et reçu ses promesses. Il l'avait aimée une première fois sous la robe blanche d'une enfant. Après Véronique, dans les solitudes du Harz, il l'aima sous les traits roses de la lîlle d'un mineur. 11 l'aima encore ehùtelaine sur les bords du Rhin, une Loreley légendaire assistant fièrement du haut de son rocher à la perte des victimes qu'y attire son chant magique. Une dernière fois, aujourd'hui, elle se montrait à lui sous un visage de fleur. Triste Heur, sans doute, fleur de douleur, mais fleur encore, malgré son deuil et ses emblèmes funèbres. Heine lui devait un sourire, et il ne sut point le lui refuser.

Un malin, vers Ae milieu de décembre, j'entendis causer avec animation dans la chambre du malade. J'entrai chez lui :

madame Heine était absente, mais la place que j'occupais ordinairement auprès du lit du poète était prise par une dame blonde, gracieuse, élégante, qui me tendit affectueusement la main et semblait là chez elle. En même temps, un homme encore jeune, qui avait une physionomie agréable, s'avançait vers moi pour me saluer.

Pour toute présentation, Henri Heine

iu"ciiibrassa sur le Iront, et leur dit : « Cesl ma Mouche. »

Je me trouvais entre madame Charlotte d'Embden, la sœur chérie du poète, et l'un de ses frères, M. Gustave Heine, alors rédacteur du Taghlatt de Vienne. Tous deux se crurent obligés de m'adresser des remerciements qui, pour paraître sincères, ne laissaient point que de m'embarrasser fort.

Évidemment, dans l'effusion de sa sympathie pour moi, mon pauvre ami avait l'ail mon éloge en termes aussi chaleureux qu'exagérés, si bien que je me sentis tout ;ï fait soulagée quandmadamed'Embdon, alléguant la nécessité dun enlrclien d'affaires, m'entraîna avec elle dans une pièce voisine. Là, vis-à-vis l'une de- l'aulre, nous parlâmes longuement de celui (|ue nous aimions, glissant sur certains poinis délicats. en eftleurant d'autres sur lesquels tout nous défendait de nous appesantir. Par instants, une même pensée mouillait nos paupières,

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el nous nous taisions, comme si tout était fini déjà. Nous comprenions, sans nous le dire, que notre ami s'affaiblissait beaucoup, et que la fin était proche.

Le poète pressentait-il l'approche de cette lin ? devinait-il, en prenant congé de son frère et de sa sœur, que ces adieux seraient définitifs? Quoi qu'il en fût, cette visite le laissa nerveux, agité, inquiet, comme préoccupé d'un surcroît de soucis nouveaux.

Malgré ces soucis, malgré des préoccupations d'autant plus poignantes qu'elles pesaient sur la tête d'un mourant, il savait rester aimable. Je ne parle point ici de cette verve, de cette vivacité d'esprit, de cette admirable vitalité intellectuelle qui, chez lui. demeuraient intactes au milieu

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des souffrances les plus intolérables, mais simplement du besoin de s'oublier luimême pour faire plaisir aux autres. Les jours de fête, de renouvellement d'année, toutes ces dates si fastidieuses pour un malade, n'éveillaient en lui que des pensées bienveillantes et des prétextes d'offrandes. Voilà plus de vingt-six ans qu'il n'est plus, et néanmoins mes regards se portent toujours avec le même attendrissement sur la boîte rose en soie qu'il m'envoya pleine de bonbons, six semaines avant sa mort, le !•'>■ janvier de l'année 1836, ce même 1" janvier dont il date l'une de ses plus jolies lettres : « Chère enfant, m'écrivait-il, je t'envoie mes souhaits de bonne année, et, en même temps, une boîte de chocolat, celui-là, du moins, de bon goût. Je sais que ce n'est point te faire grand plaisir que de me voir m'acquitter envers toi d'un devoir de convenance; mais c'est surtout en vue de notre entourage, et pour ne point laisser

!) l- P N t K H S JOURS n K n i: N U I II I' I v v. S9

supposer un manque d'estime mutuelle qu'il faut se garder de négliger de petites at tentions passées à l'état de coutume. Moi, pour ma part, je t'aime tant, que je n'aurais pas du tout besoin de t'estimer. Tu es ma chère Mouche, et mes soulïrances me semblent moins pénibles quand je me représente ta gentillesse et l'agrément de ton esprit. T'envoyer de telles paroles, « de l'air monnayé », voilà malheureusement tout ce que je puis pour toi. Mes meilleurs souhaits do bonne année I — je m'abstiens de les exprimer : — des mots, des mots!

» Je serai peut-être en état de voir ma Mouche demain. De toute façon, elle viendra après-demain jeudi rendre visite à

Son Nabuchodo.nosor II,

naguère athée de Sa Majesté Prussienne, présentement adorateur de tleui-s de lotus. »

Celait, el cela devait rester jusqu'à la dernière heure, la même fantaisie indomptable, les mêmes audaces de pensée et de langage, la même souplesse d'esprit, la même horreur de la sensiblerie creuse, le même mélange charmant de tendresse profonde et de raillerie cruelle qui l'ont fait proclamer immoral, d'abord par ses compatriotes, et ensuite par tous ceux qxii, par éducation comme par caractère, ne peuvent comprendre les fougues et les contradictions d'un tempérament d'artiste. Celui-ci est peut-être le plus complet qui soit sorti

de la main mystérieuse et éternelle qui emploie la même argile pour ébaucher des magots et pour créer des poètes. Chez Henri Heine, Ihomme est tout entier dans ses œuvres ; on le reconnaît constamment à travers ces poèmes, ces nouvelles, ces fragments pittoresques dans lesquels il nous conte involontairement sa propre histoire, l'histoire d'un esprit prématurément froissé par le contact de l'humanité vulgaire.

A l'exemple des grands peintres, il se prend volontiers pour sujet d'étude ; il a tracé de nombreuses esquisses où il emprunte un costume de fantaisie, celui qui répond le mieux à l'état présent de son esprit, à la nuance plus ou moins excentrique de son humeur. Malheureusement, il ne procède que par fragments, il brouille les divers âges, on n'entrevoit l'enfant qu'à travers l'homme fait, et comme dans un dédale de visions flottantes, parmi des demiténèbres. Rêves bizarres oill'irnnie recouvre

déjà l'attendrissement ; nuage rosé où de blondes têtes d'anges apparaissent entre des visages malicieux de démous; brouillards diaphanes dorés par un soleil imaginaire; paysages mouvants et pleins de contrastes : tantôt un jardin de cloître, et, tout à côté, les ondes bleues d'un Ueuve grec ; tantôt des débris gothiques, et, près de là, le cactus indien, étalant ses pourpres sanglantes. Au milieu de toutes ces féeries, un écolier pensif ou distrait, un étudiant mystique ou cynique, dont vous retrouverez l'original dans le livre du Tambour Legrand ou dans les mémoires de Schnaheleicopski, à travers les pages des NuUs florentines et dans quelques-uns des chapitres les plus émouvants des Reisebilder. Le futur Heine perce déjà dans l'expression de cette physionomie mobile et dans le trop plein de cette imagination désordonnée et puissante, maladive et fougueuse. L'ironie plisse déjà la lèvre, le front a des sillons précoces, l'àme a des

curiosités étranges, tantôt superbes, tantôt bizarres, tantôt funèbres. Ce que volontiers il représente, cesont des formes splendides, accouplées en groupes monstrueux ; ici, un enfant collé au sein d'une déesse; là, un adolescent pâmé et sanglant qui étreint un spbinx ; là-bas, un bomme pressant entre ses bras un cadavre. Belles ou sinistres, ces figures saisissent et retiennent le regard ; derrière elles, on aperçoit une figure plus étrange encore, celle du poète : un visage pâle, à l'œil ardent, au sourire froid, une tête ravagée par le travail des curiosités et des anxiétés intérieures, affinée par les tendances d'une pensée qui ne reconnaît aucun frein. L'esprit qui l'babite est aussi naturellement révolté qu'original : dès le début, il a dédaigné l'opinion commune, il a secoué le joug de la loi. Mais il est de trop haute race pour tomber dans les sopbismes philosophiques qui, au temps de Schiller, transformaient un fils de famille aigri en chef

de brigands, ou, pour accepter les sophismes positivistes qui, de notre temps, transforment un jeune homme mécontent en un ambitieux malhonnête ou en un faiseur indélicat . En revanche, il vous surprendra par les hauteurs précoces de son amertume et de son dédain, par Ténormité de ses convoitises idéales, par sa répugnance pour toute image saine, par sa recherche instinctive des sensations excessives et délirantes. En artiste, eu raffiné, il saura tout à la fois garder son sang-froid et vous donner le frisson. « Madame, dit-il, en rappelant l'un de ses plus poignants souvenirs d'enfance, vous n'imaginez point comme Véronique paraissait jolie dans son petit cercueil. Les cierges allumés qui étaient dressés autour d'elle jetaient leurs clartés sur son petit visage pâle et souriant, sur les rosettes de soie rouge et sur les feuilles de clinquant dont sa petite tète et sa petite chemise mortuaire étaient ornées. La nourrice, la

pieuse Ursule, m'avait conduit le soir dans cette chambre tranquille, el, en voyant ce petit cercueil, les fleurs et les cierges déposés sur la table, je crus d'abord voir une belle image en cire; mais bientôt je reconnus cette figure chérie, et demandai en riant pourquoi la petite Véronique était si tranquille. Et Ursule me répondit : « C'est la mort qui a fait cela. »

Chose bizarre ! la nature vivante et florissante lui répugne comme un spectacle usé, et, par là même, désagréable. « Sa figure, dit-il d'une personne jeune, avait cette fraîcheur physique, celte fleur de carnation, cette couleur rose qui me fait une impression pénible, à moi, qui préfère la couleur de mort ou du marbre. » Ce qu'il aime, ce cpii le fascine dans ses chères figures de mourantes et de mortes, c'est la froideur immobile de l'être enlevé au temps et à la vie réelle. Telle est Johanna, l'ardente adoratrice de la Madone, celle à qui Lore-

le}-, la belle fée du Rhin, apparaît le soir; telle encore est Sophie, la pâle fille qui aime tant Novalis, et meurt de trop le lire. Telle est l'énigmatique héroïne des Nuits florentines, cette Maria la morte dont le fantôme offensé reparaît à travers la plupart de ses ouvrages et ne cesse de le poursuivre. Les femmes qui reviennent dans ses visions sont d'une nature trop fine et trop haute pour avoir longtemps subi la vie; elles ne sont point femmes, le sang véritable, grossier, n'a point coulé dans leurs veines. Il me disait lui-même un jour: « Je n'ai jamais vraiment aimé que des statues ou des mortes. »

Ici comme ailleurs, il ne s'est courbé que devant ses songes, devant l'indéfinissable majesté de la mort ou devant la pâle sublimité du marbre, devant les lointaines et tragiques apparitions de la fantaisie ou de l'histoire, devant le spectre royal de l'impérieuse juive Hérodiade, devant ces créatures

magiques, pétries de boue et d'or, qu'il appelle tantôt Laurence et tantôt Verry, et qui tiennent à la fois de la fée et du vampire, de la goule et de l'ange.

XXTI

Le mois de février s'annonçait mal. Le temps était sombre, froid, pluvieux, et le rhume qui m'obligeait à garder le logis interrompit momentanément mes visites à Heine.

Il goûtait particulièrement les jolis contes de fée que M. Laboulaye donnait alors en étrennes aux lecteurs du Journal des Débats, et m'avait priée de lui procurer le numéro contenant la suite de ces contes. Faute d'indication précise, je dus aller moimême à la recherche du numéro demandé, et ce ne fut guère qu'au bout d'une semaine

que je retournai chez mon ami. Hélas! sans me douter que je le verrais pour la dernière fois au nombre des vivants! En entrant, la pâleur livide de ses traits me frappa. Je le trouvai sombre, morne, affaissé dans le crépuscule d'une des plus tristes journées de l'hiver.

— Enfin, te voilà! me dit-il.

Bien souvent il m'avait accueillie par la même parole; toutefois, aujourd'hui, il la prononçait d'un ton moins affectueux, presque sévère. Donc, lui aussi me méconnaissait! L'injustice du reproche m'alla droit au cœur, et je fondis en larmes. L'impossibilité d'entrer en explications avec un homme aussi malade, et de lui faire comprendre qu'en quittant mon lit pour venir le trouver j'avais fait un grand effort, me mettait à la torture. Tout à coup, comme si, malgré l'ombre qui lui cachait mon visage, il eût deviné ma douleur, il m'appela près de lui, et me fit asseoir sur le bord

UK) DERN'IERS JOVR.S DE H EX RI HEINE

de sa couche. Les larmes qui ruisselaient le long de mes joues pâles parurent l'émouvoir profondément.

« Relire ton chapeau, que je te voie mieux, » me dit-il.

Et, d'un geste caressant, il effleura le ruban du nœud qui retenait le chapeau. D'un mouvement %iolent, je rejetai le chapeau et me laissai glisser à genoux au bord du lit. Était-ce l'amer souvenir des souSfrances passées, ou le pressentiment encore plus amer des douleurs futures? Les sanglots que j'essayais vainement de retenir m'étouffaient et je me sentis comme terrassée par la violence de mes sentiments. Nous ne disions rien : mais sa main silencieusement posée sur ma tête semblait me bénir.

Ainsi se passa notre dernière entrevue.

J'étais déjà sur le seuil de l'appartement, presque sur l'escalier, quand, de sa voix nette, vibrante, angoissée, je l'entendis me crier : « A demain, entends-tu, ne manque pas ! »

Et je manquai au dernier appel.

Le quart de siècle qui s'est écoulé depuis les faits que je raconte a brouillé quelquesuns de mes souvenirs. Ainsi, je ne me rappelle pas exactement le motif qui m'empêcha de retourner le lendemain chez mon ami. Avais-je la fièvre? étais-je plus souffrante? C'est possible, même probable. On ne subit point impunément de pareilles émotions, surtout quand on est jeune et d'une santé frêle. Ce dont je suis sûre, c'est qu'un énergique effort de volonté m'eût permis de faire celte visite, qui eût à la fois satisfait à un devoir sacré et m'eût

épargné un remords éternel. Mon excuse envers Heine et ma justification envers moi-même, c'est que je me sentais littéralement ploj'er sous l'intensité d'un sentiment presque indéfinissable. Éveillée, j'avais l'étrange sensation d'une sorte de dédoublement de moi-même, ensorcellement intellectuel que Henri Heine a si bien défini dans l'un des poèmes qu'il m'adresse ' ; endormie, je me sentais obsédée par je ne sais quel cauchemar lugubre, celui de la mort me poursuivant et cherchant à m'en- Iraîner, moi vivante, moi jeune, dans le gouflfre qui s'ouvre, béant, devant ceux qui demain ne seront plus que terre et poussière.

1. Dich fesselt mein geJanken bann, Und was ich dencke, must du dencken...

Tu es enchaînée par le cercle magique de ma pensée, et ce que j'imagine, ce que je rêve, tu dois à ton tour l'imaginer et le rêver.

Ce dimanche-là, 17 février, j'eus un réveil singulier. Vers huit heures du matin, j'entendis du bruit dans ma chambre, une sorte de frétillement pareil à celui que produisent, aux soirs d'été, les ailes des papillons nocturnes qui entrent par les fenêtres ouvertes, et cherchent violemment une issue. Mes yeux s'ouvrirent, mais se refermèrent aussitôt; une forme noire se tordait, semblable à un gigantesque insecte, dans les premières lueurs du jour, et cherchait en quelque sorte à s'échapper.

Le souvenir de cette vision, d'ailleurs

DERNIERS JOCRS DE HENRI HEINE l'Jj

l'unique de ma vie, vision sur laquelle je m'abstiens de tout commentaire et que je ne cite que pour la singularité du fait, viendra toujours se rattacher dans ma mémoire à la date de la mort de Henri Heine.

Malgré le froid, et les restes d'une indisposition assez sérieuse, je frappais, dès dis heures du matin, à la porte de mon cher poète. En m'entendant dire qu'il n'était plus, je restai comme étourdie et sans comprendre. Le premier moment de stupeur passé, je demandai à le voir.

On me mena dans la chambre silencieuse où, comme une statue sur une tombe, le corps reposait dans l'auguste immobilité de la mort. Plus rien d'humain dans celte froide dépouille , plus rie;i qui rappelât celui qui avait aimé, haï, souffert : un masque antique sur lequel un apaisement suprême mettait la glace d'une indifférence hautaine, un pâle visage de marbre dont les lignes correctes rappelaient les plus purs

chefs-d'œuvre de l'art grec, tel j'ai vu pour la dernière fois celui dont les traits, pour ainsi dire divinisés , faisaient songer à quelque magnifique allégorie. La mort s'était montrée équitable envers celui qui l'avait aimée et l'avait transformé en statue lorsque, semblable à la figure divine qu'il a dépeinte dans le pèlerinage de Kevlaar, la grande consolatrice s'était, à. l'heure matinale, dirigée vers le lit du malade pour faire cesser ses souffrances.

La mort inflige des terreurs subites et irraisonnées. Seul, un sentiment d'admiration profonde s'était d'abord emparé de moi à l'aspect de cette noble figure couchée dans un repos éternel. La stupeur, la surprise avaient comme figé mes larmes près de couler ; mais le froid humide de la main, que mes lèvres ne parvenaient plus à réchauffer, me rappela au sentiment de la vérité. Je compris qu'il était mort, et, poussée par un mouvement de répulsion instinctive, je quittai la chambre où ma présence ne signifiait plus rien. Une sorte d'étour-

dissement obscurcissait mes idées, et, pendant les jours suivants, je n'éprouvai qu'une sensation nette, celle d'un calme plat qui ne finirait qu'avec moi-même, quelque chose comme le désespoir du naufragé qui n'échappe à la tempête que pour périr dans un désert.

Donc, c'était fini, à jamais fini. Plus de douces paroles, plus de mots tendres, plus de cris de joie, ou, ce qui me remuait encore davantage, d'imprécations, de malédictions, de colère, si, par aventure, je me faisais attendre, ou s'il me fallait abréger ma visite. Comme le lion bondissait sur sa couche quand j'entrais ! Et quels reproches, si j'étais en retard! L'image d'un supplice résumé en deux mots, un cri d'angoisse : « Tu ne sais pas, tu ne sais pas ce que signifie le mot attendre pour Prométhée enchaîné sur son rocher ! » Qui m'aimerait jamais ainsi, maintenant, autour de moi?

silenre de mort! Oh! comme j'aurais voulu lappeler la tempête, rappeler les obsessions cruelles qui naguère rongeaient ma vie dans sa racine, remplissant mon esprit de doutes funestes et d'interrogations inquiétantes! Tout, j'avais tout imaginé en dehors de ce brusque silence, tout, sauf ce calme infini et dont la seule pensée pesait plus lourdement sur mes épaules que le plomb de son cercueil ne pèserait jamais sur les siennes. J'avais souhaité mourir avant lui pour lui échapper, et, du fond de sa tombe, il se vengeait de moi en m'écrasant.

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