Hell. Jud,, VI, ni
d'Eléazar, du bourg de Bethesob (cela signifie maison de rilysope), illustre par sa naissance et par sa fortune, s'était réfugiée à Jérusalem, et s'y était trouvée enfermée avec la multitude. Les chefs des assiégés lui avaient enlevé les richesses qu'elle avait apportées d'au delà du fleuve, et ce qui lui restait d'objets de prix, ainsi que ce qu'elle pouvait acquérir de vivres, lui était journellement extorqué par les soldats. Elle en fut indignée, et plus d'une fois elle irrita contre elle les bandits, par les injures et les imprécations dont elle les accablait. Mais aucun d'eux, soit par colère, soit par pitié, ne voulut lui donner la mort. L'idée de préparer des aliments pour les autres lui était odieuse, et d'ailleurs toute ressource pour le faire lui manquait ; mais l'horrible faim la torturait moins peut-être que sa colère; elle ne prit plus conseil que de son indignation et du besoin dont elle souffrait, et la voix du sang s'éteignit en elle. Saisissant donc son enfant qui était encore à la mamelle : « Malheureux enfant, (c dit -elle, pour qui te garderais-je, avec la guerre, la faim « et la sédition qui nous écrasent? Vivre chez les Romains, <{ c'est l'esclavage ; mais la faim vient plus vite que l'escla- <( vage, et les factieux sont plus cruels que ces deux fléaux. « Allons! sers-moi de pâture! Que ta mort soit une furie u vengeFlesse pour les séditieux, et une page horrible pour « l'histoire, la seule qui manque encore aux misères des « Juifs. » A ces mots, elle égorgea son fils, le fit cuire, et en mangea la moitié; puis elle cacha le reste et le garda. Bientôt les séditieux parurent, attirés par l'odeur de cet exécrable festin, et la menacèrent de la tuera l'instant, si elle ne leur livrait le mets qu'elle avait préparé. La mère, leur disant qu'elle leur en avait réservé une large part, découvrit les restes de son enfant.
A cette vue, l'horreur et la stupeur s'emparèrent d'eux,
et ils restèrent comme pétrifiés, a Oui, dit-elle, c'est bien mon « enfant. Oui, j'ai commis cet effroyable crime. Mangez-en « donc, j'en ai bien mangé, moi ! Allons ! ne soyez pas plus « faibles qu'une femme, plus tendres qu'une mère. S'il vous « reste quelque sentiment pieux, si vous avez horreur de u manger la victime que j'ai immolée, laissez-moi le reste, « à moi qui en ai déjà dévoré la moitié ! » Ils s'éloignèrent frémissants, épouvantés pour la première fois, et abandonnèrent cet affreux aliment à la mère dénaturée.
Bientôt, cependant, la ville retentit de cet effroyable crime, et chacun, en y songeant, se faisait horreur à lui-même, comme s'il en eût été l'auteur. A partir de ce moment, tous ceux que la famine exténuait souhaitèrent ardemment la mort et proclamèrent heureux ceux qui, avant de voir ou d'entendre de pareilles abominations, avaient perdu la vie*.
Bientôt aussi, le bruit de cet affreux événement se répandit parmi les Romains; les uns refusaient d'y croire; les autres le déploraient, mais la plupart en concevaient une haine plus implacable encore contre la nation juive. Titus s'excusa de ce forfait devant Dieu en disant : « J'ai offert la paix (( aux Juifs, avec le droit de vivre sous leur loi, et avec l'oubli « de tout le passé ; à la concorde , ils ont préféré la sédition ; <t à la paix, la guerre, et à l'abondance, la famine. Ils ont « de leurs mains commencé à brûler le temple, que nous voûte lions respecter. Ils ont bien mérité qu'un semblable forfait « fût commis chez eux! Le crime de la mère qui a mangé <( son enfant sera couvert par la ruine de sa patrie, et je ne <( laisserai pas subsister sur la face de la terre une ville où les
K Bell.Jiui., VI, m, 4.
Ce fait est consigné dans le talmud (Ghitlin, 53, a.), il y est dit qu'une femme nommée Miryam, qui de la Pérée s'était réfugiée dans la capitale, tua son enfant pour en manger la chair.
« mères se nourrissent ainsi. Les mères ont bien moins de « droit à un pareil aliment que les pères qui, après tant « d'horreurs, ne veulent pas déposer les armes! » En prononçant ces paroles, Titus réfléchissait au désespoir de ces hommes; il comprenait qu'ils ne pouvaient plus concevoir une pensée saine, après avoir souffert de semblables horreurs, et que s'ils ne les avaient pas endurées, ils fussent vraisemblablement venus à résipiscence* •
La mémoire du fait affreux que je viens de transcrire a été conservée dans les écrits talmudiques. Voici ce qu'on lit dans le traité Siphra * : « On raconte que Doëg-Ben-Joseph « mourut et laissa à sa veuve un fils encore enfant. Cette « mère mesurait son enfant chaque année, et donnait à « Dieu un poids d'or égal au poids de l'enfant; mais quand « Jérusalem fut assiégée, elle l'égorgea de sa main et le « mangea. »
Il semble bien probable que le récit de Josèphe, contemporain et pour ainsi dire témoin de l'événement en question, est plus digne de foi que le récit talmudique, qui n'est que traditionnel, et manifestement enjolivé de détails ridicules. Il n'est pas moins probable cependant que le nom du père de l'enfant, dont Josèphe ne fait pas mention, nous a été conservé par cette tradition.
Le 8 du mois de Loùs, aussitôt que les deux légions eurent achevé leurs aggeres, Titus ordonna d'appliquer les béliers à l'exèdre occidentale du hiéron intérieur (xarà ttiv édTc^piov eÇé^pov ToO edwOev UpoO). Avant de les employer, la plus puissante des hélépoles avait battu sans repos la muraille, pendant six jours consécutifs, sans produire aucun effet; car cette muraille, grâce à la grandeur et à la liaison des blocs
h, Bell. Jud.,\l, ui, 5.