Peut-^tre Garin ( rapU
hautement de capituler, il commença à perdre tout espoir dans les résultats de la guerre, et prit le parti de s'éloigner le plus possible du danger : il courut donc avec ce qu'il avait de troupes se réfugier à Tibérias.
Vespasien alors marcha en avant et se porta sur Gabara (aujourd'hui Kabara). Cette ville ne fit, pour ainsi dire, aucune résistance; presque tous les hommes en état de porter les armes avaient pris la fuite d'avance. Une fois maître de la place , Vespasien donna l'ordre de passer au fil de l'épée les hommes arrivés à l'âge de puberté ; les soldats romains s'acquittèrent de cette affreuse mission sans miséricorde, enflammés qu'ils étaient par leur haine des Juifs et par le souvenir si récent de tout le mal qu'ils avaient ftiit à Cestius. Gabara fut brûlée avec les villages et les petites forteresses des environs, qui , le plus souvent, furent trouvées abandonnées. Tous les habitants qui n'avaient pas fui furent réduits en esclavage.
L'arrivée inopinée de Joscphe répandit la terreur dans Tibérias, parce que les habitants étaient convaincus que jamais il ne reculerait, tant qu'il conserverait la moindre espérance dans le succès des armes juives. Ils ne se trompaient pas, hélas ! Car, dès ce moment, Josèphe avait compris que tout était perdu, et qu'il ne leur restait qu'à se soumettre. Bien qu'il eût quelque sujet de croire que les Romains lui feraient grâce, il aimait mieux mourir que de trahir son pays, et de passer tranquillement sa vie au milieu de ceux qu'il avait été chargé de combattre, et cela après s'être déshonoré en désertant le poste périlleux qui lui avait été confié. Il se décida alors a adresser aux magistrats de Jérusalem un rapport détaillé sur la situation, et conçu de telle façon, qu'en n'exagérant pas les forces de l'ennemi, on ne pût par la suite l'accuser de timidité, et qu'en les rabaissant au-dessous de la
réalité, il n'exaltât pas l'audace de ceux qui se repentaient déjà de s'être jetés dans cette folle rébellion. Il les priait donc de lui répondre immédiatement, s'il leur convenait de traiter avec les Romains ; au cas contraire, il leur demandait l'envoi de troupes qu'il pût opposer efficacement à l'ennemi. Cette dépêche aussitôt écrite fut expédiée k Jérusalem.
Vespasien, qui savait que lotapata était devenue le refuge de la plus grande partie de l'armée ennemie, et que c'était d'ailleurs leur place de guerre la plus importante, se décida à en flnir avec elle. Un corps de cavalerie et d'infanterie fut envoyé en avant pour en aplanir la route qui était montueuse et rocailleuse, difficile pour l'infanterie, et absolunjcnt impraticable pour la cavalerie. En quatre jours, le chemin fut ouvert et rendu commode pour l'armée entière. Dès le lendemain, qui était le vingt et un du mois d'Artemisius (14 avril), Josèphe, qui avait quitté Tibérias, se jetait dans lotapata et relevait par sa présence le courage des Juifs.
Un déserteur vint informer Vespasien de l'entrée de Josèphe à lotapata, et le presser de marcher sur cette place, lui donnant l'assurance qu'elle prise, il serait bientôt maître de la Judée entière, pourvu toutefois qu'il s'emparât de la personne de Josèphè. Vespasien fut ravi de cette nouvelle; il regardait comme providentiel que le plus prudent et le plus habile des chefs ennemis se fût ainsi bénévolement jeté dans une impasse. Immédiatement Placidus et le décurion Ebutius furent envoyés en avant , avec ordre d'entourer la place et d'empêcher Josèphe d'en sortir.
Toute l'armée se mit en mouvement dès le lendemain , ayant Vespasien à sa tête, et elle arriva devant lotapata à une heure avancée de la soirée. Une colline placée au nord de la place, et à sept stades seulement de distance, servit d'assiette au camp. Ce point bien apparent avait été choisi exprès pour
que la garnison pût réfléchir sur sa propre situation. Les Juifs furent pris de peur, et personne n'osa sortir des murailles. Les Romains , fatigués par une longue journée de marche, ne songèrent pas à attaquer immédiatement, mais ils entourèrent la ville d'un double cordon de troupes d'infanterie et d'un troisième de cavalerie, afin de barrer le passage aux Juifs qui seraient tentés d'évacuer la place. Ceux-ci se voyant enlever tout espoir de salut par la fuite, n'en devinrent que plus déterminés a se bien défendre. A la guerre il n'y a rien, en effet, qui donne plus de cœur aux gens que la nécessité.
Il n'entre pas dans mon plan de raconter ici toutes les péripéties du siège de lotapata, si complaisamment racontées par Josèphe, lequel d'ailleurs y joua un rôle fort honorable. Ceux qui voudront en lire le récit* le trouveront au livre III de la guerre judaïque (cap. vu, usque ad cap. vm). La ville ne fut prise qu'après quarante-sept jours de siège , dans la nuit du 30 de Daesius au l""*^ de Panemus (24 au 25 mai) *.
S'il faut en croire Josèphe, les Romains firent douze cents prisonniers à lotapata, et pendant toute la durée du siège, quarante mille Juifs périrent. Ces chiffres, le second à tout le moins, paraissent singulièrement exagérés. L'emplacement de lotapata a été retrouvé par feu mon savant ami le D'^Schulz, consul de Prusse à Jérusalem. Depuis lors, il a été visité par le révérend Robinson, qui en donne une description détaillée, et l'an dernier par mon ami M. Auguste
< . Le siège de lotapata vient d'être raconté et commenté avec un talent remarquable, par M. Auguste Parent, l'heureux explorateur du pourtour de la mer Morte.
2. Il est clair que pour trouver les quarante-sept jours de siège indiqués par Josèphe, il faut compter les quatre jours pendant lesquels la route fut mise en état, celui où Josèphe s'introduisit dans lotapata, et enfin celui pendant lequel Vespasien se porta en personne devant la place.
Parent. Devant la description que Jost»phe donne du site de lotapata, il n'y a pas d'hésitation possible, et cette place illustre a existé au point qui se nomme aujourd'hui Tell-Djefat. ou Djiftah (dans le voisinage du gros village de Kaoukab, et de Cana-el-Djelil , à la naissance de la vallée d'Abilhn). Or, il paraît plus que difiicile, \^ le peu de surface des ruines, que quarante mille hommes aient pu y tenir. Concluons-en que Josèphe cette fois encore s'est livré à l'exagération qui lui est habituelle, lorsqu'il veut mettre en relief la valeur des Romains, tout en exaltant celle de ses compatriotes.
Maintenant, il nous faut revenir quelque peu en arrière.
Pendant que le siège de lotapata traînait en longueur. Vespasien détacha Trajan, préfet de la dixième légion, avec deux mille hommes d'infanterie et mille hommes de cavalerie, pour aller mettre à la raison une ville voisine, nommée lapha, que la résistance inattendue des lotapatènes avait surexcitée. Trajan trouva la ville, déjà forte par sa situation naturelle, entourée d'une double muraille. Les habitants marchèrent au-devant de lui, engagèrent le combat et furent promptement mis en déroute. Les Ronjains les poursuivirent l'épée dans les reins, et entrèrent en même temps qu'eux dans la première enceinte. Comme ils se précipitaient vers la seconde, la population, craignant de voir entrer avec eux les Romains, leur ferma la porte. Il semblait que la Providence se chargeât de jeter ainsi au-devant des épées romaines les victimes qu'elle leur avait dévouées. Les malheureux eurent beau se ruer sur les portes, et implorer la i)itié de ceux qui étaient préposés à leur garde, et qu'ils a|)pelaient par leur nom :'on resta sourd aux prières désespérées qu'ils proféraient en mourant. Les Romains avaient eu soin de clore derrière eux les I)ortes de la première enceinte, si bien que les Juifs, enfermés ainsi entre deux murailles, périrent jusqu'au dernier, les uns
par le fer de leurs compagnons, les autres de leur propre main , et le plus grand nombre sous les coups des Romains contre lesquels ils n'essayaient même plus de se défendre. Ils étaient comme anéantis par la terreur et par la trahison des leurs. Aussi mouraient-ils en maudissant leurs compatriotes et non les Romains. Il en fut tué douze mille. Trajan alors, pensant que lapha ne contenait plus d'hommes de guerre, et que si d'ailleurs il s'y en trouvait encore, ils n'oseraient plus rien tenter, crut devoir réserver au général en chef l'honneur de prendre la ville. Il demanda donc par dépêche à Vespasien d'envoyer son fils Titus pour achever la victoire. A la réception de cette déptH*he, Vespasien, craignant qu'il ne restât encore quelque difficulté à vaincre, détacha Titus avec cinq cents cavaliers et mille hommes d'infanterie.
Titus, arrivé devant la place, l'aborda sur deu\ points. L'attaque de gauche fut confiée k Trajan, et il se chargea lui-même de celle de droite; des échelles furent appliquées aux murailles, que les défenseurs abandonnèrent après une courte résistance. Ce fut à l'intérieur seulement que la lutte fut sérieuse : les hommes combattaient dans les ruelles , et les femmes du haut des terrasses lançaient aux ennemis tout ce qui leur tombait sous la main. Le combat dura six heures. Quand les plus braves eurent été tués, le massacre commença partout, en plein air et dans les maisons. Jeunes et vieux périrent; les enfants seuls et les femmes furent épargnés pour être réduits en esclavage. Dans toute cette sanglante aflaire, y compris le premier combat , quinze mille Juifs moururent , et le nombre des captifs fut de deux mille cent trente. C'est le vingt-c'inq du mois de Docsius (19 mai) que cettte afl'reuse catastrophe eut lieu.
Les Samaritains, à leur tour, reçurent un échec terrible qu'ils eurent la mahubesse d'attirer sur eux. Ils s'étaient
rassemblés sur le mont Garizim, qui passe parmi eux pour un sanctuaire, et ils s'y maintenaient en armes. Il était évident que cette réunion inaccoutumée cachait des projets de guerre. Les malheurs de leurs voisins semblaient ne pas les refroidir, et comptant sur leur propre faiblesse , ils se rendaient par petites bandes au lieu de rassemblement. Vespasien pensa qu'il était prudent de couper court à ces velléités belliqueuses. Il chargea donc Céréalis, légat de la cinquième légion, d'enlever le Garizim avec six cents cavaliers et trois mille hommes d'infanterie. Céréalis, de son côté, jugea qu'il n'était pas prudent de gravû* la montagne et d'engager la bataille, parce que l'ennemi occupait en nombre des positions dominantes et fort difficiles à aborder. Il se contenta donc de cerner le pied de la montagne et de rester là en observation pendant une journée entière. L'eau manquait en haut du Garizim, et le hasard voulut que la chaleur devînt intolérable. (On était alors en été, et les Samaritains avaient eu l'imprudence de ne pas faire de provisions.) Il en résulta que plusieurs d'entre eux moururent de soif dans cette journée, mais que beaucoup d'autres, préférant l'esclavage à une mort pareille, désertèrent et passèrent aux Romains. Dès que Céréalis fut assuré par leurs rapports que ceux qui occupaient encore le plateau étaient abattus par la souffrance, il se mit à gravir la montagne, et cerna les Samaritains. Il leur offrit alors de les prendre à merci, les suppliant de songer à leur salut, qu'il leur promit solennellement, à la seule condition qu'ils mettraient bas les armes. Ils n'y voulurent pas consentir, et les Romains les tuèrent jusqu'au dernier, au nombre de dix mille six cents. Ce nouveau massacre eut lieu le vingt-sept du mois de Daesius (21 mai) .
Maintenant revenons à lotapata.
Après le sac de la ville, les Romains cherchèrent active-
ment Josèphe, poussés autant par leur fureur contre lui, que par les ordres exprès de Vespasien, qui pensait que Josèphe une fois pris, la guerre serait bien avancée. Tous les cadavres furent examinés; tous les recoins les plus secrets furent fouillés avec soin, mais vainement. Josèphe, au moment où la place venait d'être forcée, avait réussi à se glisser à travers les ennemis, avec la protection évidente de la Providence, et s'était jeté dans un puits profond, dans la paroi duquel était percée une grotte spacieuse, impossible à apercevoir d'en haut*. D'autres l'avaient précédé dans cette retraite, et il y trouva une quarantaine d'hommes munis des provisions nécessaires pour y vivre un certain temps. Il resta là caché pendant le jour, parce que les Romains étaient répandus partout ; mais la nuit, il sortit de sa retraite, cherchant le moyen de fuir en évitant les sentinelles. Malheureusement tout était si bien gardé, précisément à cause de lui, qu'il dut se décider k redescendre dans le caveau. Il s'y tint enfermé deux jours; mais le troisième, une femme qui était avec eux fut arrêtée, et elle trahit le secret de cette cachette. Aussitôt Vespasien y envoya deux tribuns, Paulinus et Gallicanus, avec ordre d'offrir la vie à Josèphe et de l'engager à se rendre.
Ces deux officiers vinrent donc exhorter Josèphe à renoncer à la résistance, lui promettant la vie sauve ; mais ils ne réussirent pas k le persuader. Car il lui paraissait vraisemblable que, pour le punir de sa conduite passée, les Romains le condamneraient au supplice. Vespasien alors envoya un troisième tribun, nommé Nicanor, pour parlementer avec Josèphe, qui le connaissait personnellement, ayant eu autrefois des relations d'amitié avec lui. Celui-ci lui vanta la magnanimité des
4. Cette description s'accorde à merveille avec la disposition de certains sépulcres que l'on rencontre fréquemment dans cette partie de la Syrie, et dont j'ai pu constater la présence près de Naplouse, et à Yaroun.
Romains à l'égard de ceux qu'ils avaient combattus; il ajouta que sa bravoure personnelle était un sujet d'admiration pour les généraux romains, bien loin d'être une cause de haine, et que si Vespasien le faisait prier de se rendre, c'était bien plutôt pour sauver un brave, que pour l'envoyer au supplice qu'il ne serait en droit de lui infliger que s'il refusait de se* lier à sa parole. Il termina en lui disant que Vespasien n'était pas homme à se servir d'un ami pour lui tendre un piège, et que lui-même n'aurait pas accepté la mission infâme de le perdre en abusant de son amitié.
Josèphe hésitait encore, et les soldats furieux s'apprêtèrent à l'étouffer par le feu dans sa retraite; leur chef heureusement les empêcha de le faire, tant il avait à cœur de prendre Josèphe vivant. Pendant que Nicanor recommençait ses instances et que les soldats vociféraient des cris de mort, Josèphe se rappela les songes qu'il avait faits et dans lesquels Dieu lui avait dévoilé les malheurs futurs des Juifs, et la destinée des empereurs romains. L'interprétation de ces songes lui faisait conjecturer tout ce que Dieu lui avait révélé d'une manière ambiguë; il connaissait d'ailleurs les prophéties des livres sacrés, lui prêtre, issu d'une lignée de prêtres. En ce moment, comme inspiré, il adressa à Dieu la prière suivante : « Lorsque tu as décrété la ruine de la nation juive que tu as créée, la fortune est passée du côté des Romains, et tu m'as choisi pour prédire l'avenir, (^'est donc sans regret que je tends la main aux Romains, et que j'accepte la vie. Je te prends à témoin que ce n'est pas comme un traître, mais bien comme le ministre de ta volonté, que je passe de leur côté. »
Cela dit, il avertit Nicanor qu'il -était prêt à faire ce qu'il lui demandait. Mais les Juifs qui étaient enfermés avec lui dans le caveau, voyant Jos>phe céder aux instances des Ro-
mains, l'entourèrent avec des cris de fureur : « Les lois de nos pères, disaient-ils, doivent gémir et Dieu doit s'indigner, lui qui a donné aux Juifs des âmes qui savent mépriser la mort. Josèphe, aimes-tu donc assez la vie pour consentir à jouir en esclave de la lumière du jour ? Que tu oublies vite ce que tu as été ! Combien de malheureux tu as décidés à mourir pour la liberté! Non, tu n'avais pas de cœur; non, tu n'avais pas une vraie prudence, toi qui attends le salut de ceux que tu as bravement combattus, toi qui désirerais être sauvé par eux, si vraiment tu pouvais l'être ! Mais si la fortune des Romains t'a fait perdre le souvenir de toi-même, c'est à nous de songer à la gloire de la patrie. Tu vas sentir nos mains et nos glaives. Quant à toi, si tu meurs de bon cœur, tu mourras comme un chef des Juifs! Sinon, tu mourras comme un traître !» A ces mots, ils tournèrent contre lui leurs épées, le menaçant de l'égorger, s'il songeait k se rendre aux Romains.
Josèphe alors, craignant l'exécution de leurs menaces, et convaincu d'ailleurs qu'il trahirait les ordres de Dieu s'il acceptait la mort avant de leur avoir prédit tout ce qui devait arriver, se mit à philosopher avec eux sur la fatalité {ri^X'^To irpo; oÙToùç (piXoatxpcîv ItzI ttiç avayxYiç). Je nje garderai bien de reproduire ici le discours passablement ridicule que notre historien prétend avoir pronoucé en cette circonstance. Il était certes dans une conjoncture où les belles et longues phrases ne sont pas de mise. Je n'en veux relever qu'une seule qui me paraît assez extraordinaire, la voici : « Ignorezvous donc que ceux qui meurent suivant la loi naturelle , et qui rendent à Dieu, lorsqu'il l'exige, la vie qu'il leur a donnée, jouissent d'une gloire éternelle, et que leur race se perpétue? que les âmes de ceux-là restent pures et obéissantes, et qu'elles vont habiter le lieu le plus saint du ciel, d'où elles sont envoyées, dans la suite des siècles, pour animer
des corps purs? w Voilà certes une étrange idée de métempsycose que l'on ne se serait pas attendu à trouver dans la bouche et sous la plume d'un prêtre de Jéhovah !
Quoi qu'il en soit, Josèphe parla tant qu'il put pour détourner ses compagnons de l'égorger. Mais ceux-ci, auxquels le désespoir fermait les oreilles, et qui d'ailleurs s'étaient depuis longtemps dévoués à la mort, ne voulaient rien entendre. Les uns, courant sur lui en brandissant leur épée, le traitaient de lâche, et voulaient le mettre en pièces à l'instant. Josèphe, pour échapper à ce péril terrible, interpellait celui-ci par son nom, fixait celui-là de son regard de chef, saisissait la main d'un autre, ou lui adressait des supplications, jouant à peu près le rôle d'une bête féroce acculée qui se voit cernée d'ennemis et se tourne incessamment vers celui qui la menace de plus près. Ceux qui respectaient encore le chef dans cette cruelle extrémité, sentaient leurs mains faiblir et abandonner le fer, et la plupart de ceux qui voulaient le frapper, voyaient, sans pouvoir s'en rendre compte, leur épée s'abaisser. Josèphe cependant ne perdit pas la tête, et se confiant à Dieu, il saisit ce moyen d'échapper : « Eh bien! leur dit-il, puisque vous êtes décidés à mourir, allons, laissons au sort le soin de choisir nos meurtriei^s , et que celui que le sort aura désigné tombe de la main de son voisin; nous périrons tous ainsi, ol du moins aucun de nous ne se sera souillé du suicide. Il n'est |)as juste, en effet, que lorsque tous les autres ont péri, celuilii seul survive qui se sera repenti ! » Cette ouverture fut accueillie, et aussitôt ils tirèrent au sort. Le premier désigné lendit la gorge à son voisin, joyeux de mourir avec son général ; car mourir en même temps que Josèphe leur paraissait préférable à la vie. Soit hasard, soit effet de la Providence divine, Josèphe resta le dernier avec un seul homme, et faisant tout ce qui était possible pour ne pas être condamné par
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le hasard, ou s'il restait le dernier, pour ne pas souiller sa main du sang d'un compatriote, il réussit à persuader à son compagnon de vivre comme lui.
Pour parler vrai, je crains bien que Josèphe, qui ne l'avoue pas ouvertement, n'ait triché de toutes ses forces, dans cette horrible partie qu'il réussit à gagner. C'est un seci^t entre Dieu et lui !
C'est ainsi que Josèphe, après avoir échappé au \ Romains et au\ Juifs, fut amené par Nicanor devant Vespasien. La foule des soldats se précipita pour voir le prisonnier, et entoura tumultueusement le général. Les uns se réjouissaient hautement de ce qu'il était pris; les autres l'accablaient de menaces ; tous se poussaient pour le regarder de plus près. Les plus éloignés vociféraient qu'il fallait le conduire au supplice. Les plus rapprochés au contraire se rappelaient ses actes, hésitaient, étonnés, en le voyant tel qu'il était; et parmi les chefs , il n'y en avait pas un qui , à son aspect , ne sentît tomber la colère dont il était animé contre lui. Titus, plus que tous les autres, était touché du caiactère et de la résignation du prisonnier, et se laissait aller à la pitié naturelle à son âge. Beaucoup d'autres ressentirent la même impression, et furent émus de compassion envers Josèphe. Titus fit plus que tous les autres pour obtenir de la clémence de son père la grâce du prisonnier. Vespasien se contenta d'ordonner qu'on le plaçât sous bonnet garde, parce qu'il voulait l'envoyer immédiatement à Néron.
Lorsque Josèphe entendit cet ordre, il demanda à Vespasien la faveur de causer quelques instants seul à seul avec lui.. Tout le monde fut aussitôt écarté, à l'exception de Titus et de deux amis, et Josèphe prit la parole : « Tu penses, Vespasien, n'avoir pris avec Josèphe qu'un prisonnier ordinaire; tu te trompes : je suis un messager chargé dct'annoncer. de grandes
choses. Si Dieu ne m'avait pas envoyé vers toi, j'aurais su montrer comment les chefs des Juifs doivent mourir. Tu veux me livrer à Néron ; pourquoi? Ceux qui doivent succéder à Néron, jusqu'à toi, resteront-ils debout? Vespasien, tu seras césar et empereur, toi et ton fils que voilà. Couvre-moi de chaînes autant que tu le voudras, et garde-moi pour toi-même. Car ce n'est pas de moi seulement que tu seras le maître, César, mais de la terre, de la mer et de tout le genre humain. Quant à moi, je suis digne du supplice, si je t'ai menti à la face de Dieu. )>
A ces étranges paroles , Vespasien se montra d'abord incrédule , et soupçonna Josèphe d'employer un grossier artifice pour sauver sa vie. Peu à peu cependant la confiance se fit jour dans son esprit. Dieu le poussant à songer à l'empire, et lui montrant par divers pronostics que la couronne lui serait dévolue.
Une circonstance imprévue vint prouver la véracité de Josèphe. L'un des deux amis de Vespasien et de Titus, présents à cet entretien secret, lui dit qu'il était fort étonné qu'il n'eût pas prédit leur perte aux lotapatènes et sa propre captivité à lui-même, si tout ce qu'il disait aujourd'hui était autre chose que de vains mensonges qu'il inventait pour se tirer d'affaire. Josèphe lui répondit qu'il avait annoncé aux lotapatènes que leur ville tomberait au pouvoir des Romains le quarante-septième jour, et que lui-même serait fait prisonnier. Vespasien fit aussitôt interroger séparément les captifs, et s'assura que Josèphe disait vrai. De ce moment il commença à avoir foi dans ses paroles. Cependant il ne changea rien à ses ordres touchant les précautions à prendre pour le surveiller, mais il lui fit donner des vêtements et lui offrit de riches cadeaux. La bienveillance de Vespasien était désormais acquise à Josèphe, que Titus continua de traiter avec une bonté toute particulière.
Josèphe s'attribue formellement , ainsi qu'on vient de le voir, la prédiction faite par un Juif à Vespasien sur sa future élévation à Tempire. Il est assez curieux de constater que dans le Talmud c'est un autre personnage à qui le fait est attribué. Nous lisons en effet dans le Talmud de Babylone (traité Ghittin, f» 57, Abôlh de Rabbi-Nathan, ch. iv, fin) : Rabbi-Jochanan-ben-Zaccaï (après qu'on l'eût fait passer pour mort et transporté hors de Jérusalem) prédit à Vespasien qu'il serait roi.
L'excellent dictionnaire hébreu-français de MM. Sander et Trenel est suivi d'un supplément contenant les noms propres mentionnés dans le traité d'Aboth, et rédigé par S. Ulmann, grand rabbin du Consistoire central. Je lui emprunte la notice biographique de Rabbi Jochanan-ben-Zaccaï , dont il vient d'être question.
« Né, suivant plusieurs chroniqueurs, en 47 avant l'ère « vulgaire, de la race pontificale, il fut un des plus illustres <c disciples de Hillel. Partisan de la paix, il se rendit, pendant « le siège de Jérusalem, auprès de Vespasien, et obtint auprès « de lui la permission d'établir une école à lamnia, qui devint « le siège du synhédrin. En fondant celte institution , le cé- « lèbre docteur assura l'avenir du judaïsme, et sauva du « milieu des ruines fumantes de Jérusalem et du temple, le « trésor le plus précieux de la nation juive, sa doctrine et sa « législation , dont l'étude est devenue si florissante à l'école « de lamnia et sous les maîtres illustres qui en sont sortis. « R. Jochanan lui-même a eu, pendant un certain temps, son « école à Beror-Haïl, non loin de Jérusalem. Versé dans tou- « tes les connaissances cultivées à son époque, pieux, tolérant, « prévenant envers tout le monde, en un mot marchant dans les traces de son maître Hillel, R. Jochanan-ben-Zaccaï a acquit une grande autorité et fit plusieurs règlements con-
« cernant le culte. Ami de Vespasien, qui le recommauda à « Titus, il put, grâce à cette protection, sauver de la mort « R. Gamaliel H, dont le père R. Siméon II périt martyr, et « transmettre à ce descendant de Hillel la dignité de Naci, « après avoir exercé lui-même pendant quelque temps cette « haute fonction. Il soutenait souvent des controverses contre « les Zaducéens. Il mourut peu d'années après la prise de « Jérusalem, à Tâge de cent vingt ans et en 73 de Tère vul- « gaire, suivant les chroniqueurs déjà cités. Depuis sa mort, « dit la iMischna, la sagesse a perdu sa splendeur. »
Je dois me contenter de rapporter le renseignement talmudique que j'ai cité plus haut, sans me permettre de trancher la question qu'il soulève. Est-ce Josèphe, est-ce Jochanan-ben-Zaccaï qui a prédit à Vespasien son avènement à l'empire? Peu importe au fond. Toutefois il n'y aurait rien de bien étonnant à ce que ces deux homnies, évidemment doués d'une intelligence peu commune, eussent, chacun de son côté, prévu qu'au moment oii l'empire romain devait évidemment devenir la proie d'un général habile et aimé de ses soldats, Vespasien, adoré des légions qu'il commandait depuis plusieurs années, serait adopté par elles et proclamé César. Au demeurant, peu im|)orte, je le répète, et je me borne à constater que le récit de Josèphe, en ce qui le regarde, est empreint d'une très-grande apparence de vérité.
Revenons au récit des événements.
Le 4 du mois de Panemus (28 mai) , Vespasien rentrait à Ptolémaïs, et gagnait de là Césarée, l'une des plus grandes villes de la Judée, mais dont presque tous les habitants étaient Grecs. Le général et l'armée y furent accueillis avec les témoignages de la plus vive allégresse, tant à cause du dévouement de la population romaine, que de sa haine invétérée contre la nation qui venait d'être frappée. Là même, on vociféra beau-
coup contre Josèphe , dont la foule demandait la mort. Vespasien se débarrassa de cette demande de la multitude, en n'y faisant aucune réponse.
Deux des légions furent établies a Césarée même , pour y prendre leurs quartiers d'hiver. La quinzième fut envoyée à Scythopolis (Beïsan) pour y attendre la campagne prochaine. C'est donc vers le l'^'^ Juin que les opérations de la guerre furent suspendues , et, avec le climat du pays qui en était le théâtre , c'était une précaution indispensable.
Vers cette époque s'était formée à Joppé une bande considérable de Juifs qui avaient déserté les rangs des insurgés, ou qui avaient échappé aux sacs des villes détruites par les Romains. Leur dessein était de relever la ville que Cestius avait dévastée et de s'y établir solidement. Mais la désolation du pays d'alentour ne leur permit pas de mettre ce projet à exécution. Ils changèrent alors d'avis, et se firent écumeurs de mer. Ils équipèrent donc un grand nombre d'embarcations de pirates et se mirent à exercer leurs brigandages sur les côtes de la Syrie, de la Phénicie et de l'Egypte. Vespasien, informé de ce nouveau méfait , résolut d'y mettre fin. Un détachement d'infanterie et de cavalerie fut envoyé sur les lieux, et comme la ville n'était pas gardée , les Romains s'en emparèrent de nuit, sans aucune difficulté. Les Juifs de Joppé avaient bien eu vent de l'attaque des Romains, mais ils ne se sentirent pas de force à résister ; ils se réfugièrent en toute hâte sur leurs navires et poussèrent au large , où ils passèrent la nuit hors de portée du trait.
Joppé n'a pas de port, car la ville vient finir sur un rivage escarpé et d'accès difficile, qui se creuse légèrement entre deux espèces de cornes, que constituent deux grands rochers s'élevant au-dessus de l'eau et des roches sous-marines formant de très-dangereux écueils. On y voit encore, dit Josèphe, les
vestiges des chaînes d'Andromède, preuves de l'antiquité du récit fabuleux qui la concerne. Le vent du nord frappant presque perpendiculairement cette côte, et y poussant des vagues énormes contre la barrière qui leur est opposée, rend cette station maritime des plus dangereuses.
Telle est la description que Josèphe fait de la détestable rade foraine de Jaffa. Aux chaînes près d'Andromède, que Ton ne voit plus depuis longtemps sur les roches de ce que l'on appelle le port (si jamais on les y a pu voir) , cette description est toujours d'une exactitude absolue. Il faut avoir débarqué une fois dans sa vie à Jaffa, pour savoir ce qu'est un péril de mer par le plus beau temps du monde. Là règne en tout temps une houle énorme, qui soulève comme des coquilles de noix les mahonnes qui vont chercher passagers et bagages à bord des paquebots, quand ceux-ci admettent qu'il y a possibilité d'approcher de terre, sans courir un trop grand danger. En hiver, il est rare qu'un navire quelconque se hasarde à mouiller devant Jaffa. IjCS voyageurs et les dépêches à destination de cette place sont, le plus souvent, transportés sans hésitation à Beyrouth, ou tout au moins à Kheïfa, où le danger est beaucoup moindre. Quant à trouver un port sur la côte entière de la Syrie, il n'y faut pas penser, et il est bien à craindre qu'il n'en soit ainsi longtemps encore. Les sinistres maritimes ont beau se multiplier sur cette côte inhospitalière, c'est un fort léger souci pour le gouvernement turc, qui se gardera bien d'empêcher les gens de se noyer, s'il doit lui en coûter quelques millions qu'il est bien plus raisonnable de laisser gaspiller par des administrateurs beaucoup trop inlelligents. Ce ne sont certes pas les impôts qui manquent en Syrie ; ils en ont mis sur tout et ils en inventent tous les jours de nouveaux. Mais il y a tant de parties prenantes (qu'on l'entende comme on voudra, on sera toujours en de^à de la
vérité), que les caisses de l'État n'en profitent guère. Pauvre pays, qui pourrait si facilement devenir un des plus beaux pays de la terre !
Les pirates joppéniens, ainsi que nous l'avons dit, avaient passé la nuit au large, à bord de leurs barques. Au point du jour s'éleva un vent violent, que les navigateurs appellent Melamborion (le Borée noir; c'est le vent du nord qui, dans ces parages, se nomme toujours la Bora). En un clin d'œil quelques-uns des navires se défoncèrent en s'abordant, et d'autres allèrent se briser sur les récifs : la plupart firent des efforts inouïs pour s'élever contre le vent et gagner la haute mer, seul moyen d'éviter les périls de la cote , garnie d'ailleurs d'ennemis; mais le vent rendit la mer si grosse, qu'ils sombrèrent. La plupart de ces malheureux périrent ou à la mer ou sur les brisants de la côte. Quelques-uns d'entre eux se tuèrent de leur propre main, pour prévenir l'agonie du naufrage, et tous ceux qui purent aborder furent égorgés par le^s Romains, si bien que toute la cote était jonchée de cadavres. QuaU^ mille deux cents corps furent rejetés par les flots en cette circonstance. C'est ainsi que les Romains prirent et détruisirent Joppé, sans avoir éprouvé la moindre perte en cette occasion.
C'était la seconde fois en bien peu de temps que cette ville était dévastée par les Romains. Vespasien, pour éviter qu'elle ne devînt de nouveau un repaire de pirates, fit établir un camp sur l'Acropole, et y établit une garnison mixte d'infanterie et de cavalerie. Les premiers devaient rester à la garde du camp, tandis que les seconds saccageraient le pays, les bourgades et les petites forteresses des environs.
Lorscpie le bruit de la chute de lotapata parvint à Jérusalem, beaucoup de gens refusèrent d'y croire, parce qu'il n'y avait aucun témoin oculaire survivant, pour donner les
détails de cette catastrophe. Peu à peu cependant la vérité lut connue par les rapports des populations voisines, et il n'y eut plus moyen de douter. Quant aux détails répandus, ils étaient presque tous imaginaires. Ainsi on disait hautement que Josèphe avait péri dans le sac de la place, et ce fut un sujet de deuil général. Chacun des morts laissait parmi les siens et parmi ses amis des regrets cruels ; mais la mort du chef causait une douleur publique : le deuil de la nation devait durer trente jours. Aussitôt que les faits i^ls furent connus, aussitôt que Ton eut la certitude que Josèphe était vivant, qu'il était auprès des Romains et beaucoup mieux traité par eu\ qu'un captif ordinaire, la colère contre le vivant égala l'affection qu'on avait donnée au mort imaginaire. Pour les uns, Josèphe n'était plus qu'un lâche ; pour les autres , c'était un traître sans honneur. La haine contre les Romains s'accrut d'autant , comme si les Juifs voulaient se venger sur eux des méfaits de Josèphe.
Vers cette époque, Vespasien, désireux d'ailleurs de visixer les Etats d' Agrippa, accepta l'invitation que ce monarque lui adressait, autant pour lui faire honneur, que pour éteindre, par sa présence^ la discorde qui divisait ses sujets ; il quitta donc avec ses troupes Césarée la maritime et se rendit à la Césarée dite de Philippe (aujourd'hui Banias). Il y resta vingt jours en fêtes continuelles tant pour lui que pour l'armée , rendant grâces à Dieu des succès qu'il avait obtenus en si peu de temps. Il apprit là que Tibérias et Tarichées s'agitaient et menaçaient de faire défection ; et comme ces deux villes appartenaient au royaume d' Agrippa, il résolut, en vertu de la décision qu'il avait prise au fond du cœur, de renverser partout les espérances des Juifs, de marcher avec son armée contre ces deux places, et de payer l'hospitalité somptueuse d' Agrippa en châtiant ces deux villes rebelles. Il lit donc partir Titus
DE JÉRUSALEM. -lOî
pour Césarée, avec ordre d'y prendre le commandement des troupes qu'il amènerait immédiatement à Scythopolis, trèsgi'ande ville de la Décapole, et voisine de Tibérias*. C'est là que Vespasien et Titus firent leur jonction.
De Scythopolis Vespasien marcha sur Tibérias, et vint lamper avec ses trois légions à la localité nommée Sennabris, «t qui n'est distante de Tibérias que de trente stades (5,550™). Il envoya de là le décurion Valérianus à la tête de cinquante cavaliers, pour parlementer avec la ville et l'engager à se rendre. Il savait de source certaine , en effet , que la population dirait la paix, et que les pensées séditieuses n'étaient semées parmi elle que par quelques agitateurs.
Valérianus fit diligence, et lorsqu'il fut arrivé en vue des murailles de la ville, il mit pied à terre et en fit faire autant à sa troupe, pour ne pas se donner l'apparence d'être venu avec des intentions hostiles. Mais on ne lui laissa pas le tenips de parler, et les séditieux, conduits par un chef de bandits nommé Jésus, fils de Saphat, l'attaquèrent immédiatement. Valérianus, ne voulant pas engager de combat sans les ordres du général, bien qu'il fût certain d'avoir le dessus , jugeant d'ailleurs qu'il était chanceux d'affronter la multitude qu'il avait devant lui avec si peu de monde, et, s'il faut le dire, plus effrayé que de raison de cette attaque audacieuse et inopinée, chercha à fuir à pied, avec cinq de ses hommes. Jésus et les siens s'emparèrent d'eux facilement, et les ramenèrent triomphalement dans Tibérias, comme des vaincus et non comme des victimes d'un guet-apens.
I^s hommes expérimentés et raisonnables, et les notables de Tibérias, inquiets des suites de cette agression insensée, s'enfuirent au camp des Romains, et, le roi à leur tête, allè-
1. Beïsan est effectivement à une très- petite journée de marche de Tabarieh.
408 LES DEKNIERS iOURS
rent se jeter aux genoux de Vespasien, le suppliant de ne pas mépriser leurs prières , et de ne pas mettre sur le compte de tous la folie de quelques-uns. Ils le conjurèrent d'épargner une population qui avait toujours été pleine de bienveillance pour les Romains, mais de tirer vengeance des auteurs de la rébellion , qui les avaient tenus eux-mêmes sous bonne garde, lorsqu'ils avaient manifesté le désir d'aller au-devant des Romains , pour traiter de la paix.
Vespasien, tout irrité qu'il était contre la ville entière, à cause du vol de ses chevaux, accueillit favorablement leur prière, et d'autant plus volontiers qu'il voyait Agrippa inquiet du sort de Tibérias. Le peuple ayant approuvé ce que ses représentants avaient fait et dit, Jésus et ses adhérents jugèrent qu'il n'était pas prudent de rester à Tibérias, et s'enfuirent à Tarichées ' .
Le lendemain, Vespasien envoya Trajan a la tcte d'un corps de cavalerie, sur la hauteur qui domine la ville, afin de sonder les intentions de la population et de s'assurer qu'en effet elle désirait la paix. Il acquit ainsi la certitude que tout le monde k Tibérias était d'accord avec ceux dont il avait reçu les supplications, et il se décida k y entrer avec son armée. Les portes lui furent ouvertes, et le |)euple alla au-devant deiui, poussant de joyeuses acclamations, et lui donnant le nom de leur sauveur et de leur bienfaiteur. Mais comme l'entrée de la ville était fort étroite et aurait gêné la marche des soldats , Vespasien ordonna d'abattre au midi un pan de umr de l'enceinte et de préparer ainsi une entrée plus commode. C'était tout simplement démanteler une place impor-
4 . La position de Tarichées étant très-connue à Kharbet-Kedès et à El- Karak, entre Beïsan et Tabarieh, il devient clair que le camp de Vespiisien devait être de Fautre cètê, r/est^-dire vers le nord de Tibérias. Sonnabris «Ha il donc do ro rôle.
tante. Agrippa intervint, démontra que c'était exposer Tibérias aux insultes et au pillage; il se porta d'ailleurs garant de sa fidélité future à la foi jurée, et Vespasien, par égard {)our le roi, décréta la conservation des remparts.
De là il alla camper entre Tarichées et Tibérias, et fortifia son camp avec soin, dans la persuasion que cette fois il s'agissait d'une guerre véritable à entreprendre * ; en effet, tous les révolutionnaires affluaient à Tarichées, pleins de confiance dans les murailles de la place et dans le voisinage du lac auquel les gens du pays donnent le nom de Gennesar.La ville, en effet, placée comme Tibérias au pied de la montagne, avait été entourée, par l'ordre de Josèphe, de tous les côtés où elle n'était pas couverte par les eaux du lac, d'une muraille solide, mais avec moins de soin cependant que Tibérias. Les Tarichéates avaient sur le lac un très-grand nombre de barques toutes équipées et préparées, soit pour leur servir de refuge en cas d'insuccès dans un combat sur terre, soit pour livrer au besoin à l'ennemi un véritable combat naval. Pendant que les Romains étaient occupés à construire les retranchements de leur camp, Jésus et ses compagnons tentèrent une sortie qui réussit d'abord. Les travailleurs furent mis en déroute, et une partie de l'ouvrage déjà fait fut détruite. Comme l'armée se préparait à marcher contre eux en bon ordre, ils battirent en retraite avant d'avoir subi aucun échec. Les Romains les poursuivirent et les forcèrent à se réfugier sur leurs barques. Ils ne s'éloignèrent pas assez de la plage pour ne pouvoir plus faire usage de leurs armes de jet contre les Romains, et une fois à cette distance ils se rassemblèrent comme une véritable phalange et jetèrent l'ancre,
4^ Ce camp a ses traces parfaitement visibles, et je les ai reconnues à mon premier voyage, entre remplacement de Tarichées et les sources sulfureuses d'El-Hammam.
410 LES DERNIERS JODRS
engageant de la sorte un véritable combat naval avec un ennemi formé en bataille sur la terre ferme. A ce moment, Vespasien apprit qu'un énorme rassemblement de Juifs s'était formé dans la plaine voisine de la ville, et il y dépêcha immédiatement son fils à la tête de six cents cavaliers d'élite.
Titus, trouvant devant lui des forces beaucoup plus considérables qu'il ne l'avait supposé, envoya sur-le-champ demander du renfort à son père. Voyant cependant que la plupart de ses hommes étaient disposés à bien faire sans attendre l'arrivée des renforts réclamés, mais que d'autres, devant une pareille multitude de Juifs, éprouvaient une certaine hésitation, il s'arrêta en un point oîi il pouvait haranguer sa troupe, et il le fit un [)eu plus brièvement, j'imagine, que ne le dit Josèphe. Au moment de l'action , les longs discours ne sont pas de saison. Quelques courtes phrases et le bon exemple suffisent. Il en fut ainsi, je n'en doute pas.
Les paroles de Titus eurent tout le succès qu'il désirait, et ses cavaliers se disposèrent à charger vigoureusement Teunemi. En ce moment, Trajan accourait en hâte à la tête de quatre cents cavaliers, et Josèphe assure que leur arrivée ne fut pas agréable aux premiers venus, parce qu'elle leur enlevait une partie de la gloire qu'ils se promettaient. C'est un fort beau sentiment, mais je n'y crois guère. La preuve, c'est qu'une fois en face des Juifs, Titus demanda des renforts, et que ceux-ci eurent le temps de venir avant que l'action ne s'engageât. Titus et son monde ont donc pris tout le temps de la réflexion, et sans entendre faire le moindre tort à la valeur romaine, je crois assez volontiers que Titus était un véritable homme de guerre et qu'il ne se serait pas exposé, par suite d'une forfanterie ridicule, à s'enlever la chance de frapper un coup décisif.
En même temps que Vespasien envoyait Trajan et ses
quatre cents ca\aliers i^enforcer la troupe de Titus, Antonius Silo, à la tête de deux mille archers, ëtait chargé d'aller occuper la hauteur qui dominait la ville, et ils devaient, à coups de flèches, écarter les défenseurs des murailles. Ils s'acquittèrent parfaitement de leur mission, et rendirent ainsi presque nul l'appui que les Juifs espéraient donner du haut des murs à ceuv qui auraient pris part à la sortie.
Ix)rsque le moment de charger fut venu, Titus lança le premier son cheval sur l'ennemi, et ses cavaliers l'imitèrent en jetant un grand cri. Leur front n'occupait que l'espace suivant lequel se développait la ligne ennemie, de sorte que leur nombre paraissait plus considérable. I^s Juifs, quoique épouvantés par la régularité de cette charge , soutinrent passablement le premier choc; mais, frappés par les piques des cavaliers et renversés par l'allure des chevaux, ils furent bientôt foulés aux pieds. Lorsqu'un grand nombre d'entre eux eut été tué de la sorte , le reste se débanda , et chacun s'enfuit vers la ville pour son compte. Titus frappait les fuyards par dennère , rom[)ait les groupes qui cherchaient à s(» former pour mieux résister, tournait les uns pour les frapper en plein visage, et écrasait par les bonds de son cheval ceux qu'il avait culbutés. Il s'efforçait ainsi de couper la retraite aux Juifs et de les rejeter dans la plaine; mais ils étaient tellement nombreux, qu'ils réussirent h rentrer dans la ville.
A peine y étaient-ils enfermés, qu'une violente altercation surgit parmi eux. I^s habitants, qui tenaient à leurs biens et à leur ville, avaient toujours montré peu de goût pour la içuerre; en ce moment oii les Juifs venaient à'Hve mis en déroute, ce sentiment éclata de la manière la plus vive. Mais les étrangers qui s'étaient impatronisés à Tarichées étaient en majorité, et comme ils s'excitaient mutuellement, des cla-
4<î LES DERNIERS JOURS
meurs se firent entendre comme si on allait en venir aux mains. Titus, qui était près des murailles, entendit le tumulte et s'écria aussitôt : « Voilà le moment, compagnons ! n'hésitez pas, car Dieu vous Kvre les Juifs. Prenez donc la victoire qui s'offre à vous. N'entendez-vous pas ces cris? Ceu\ qui nous ont échappé s'entretuent. La ville est à nous si nous profitons de cet instant. Mais il ne sufiit pas de se presser, il faut du cœur et de la peine ; car à la guerre on ne fait rien de grand sans danger. Prévenons à la fois et la concorde qui doit forcément renaître parmi nos ennemis, et l'arrivée des secours qui vont nous venir. A nous déjà une première victoire ! prenons maintenant la ville tout seuls. »
A ces mots, il sauta en selle et poussa son cheval dans le lac, par lequel il entra le premier dans Tarichées, bientôt suivi de tout son monde. Ce trait d'audace consterna les défenseurs des murailles. Personne n'osa plus combattre, ni même résister. Jésus avec les siens abandonna la partie et s'enfuit à travers champs. Les autres, courant au lac, tombèrent entre les mains des Romains; ceux qui essayaient de s'embarquer étaient passés au fil de l'épée, aussi bien que ceux qui s'efforçaient de regagner à la nage les barques déjà parties. Ceux qui restaient dans la ville n'étaient pas mieux traités; les étrangers, qui n'avaient pas réussi à fuir et qui tentaient de combattre encore, étaient promptement abattus; les habitants, qui ne voulaient pas faire de résistance, parce que leur conscience leur disait qu'ils étaient dignes du pardon, la bataille ayant eu lieu malgré eux , étaient également frappés, jusqu'à ce que Titus , par pitié pour eux , ordonna de cesser le carnage, lorsque tous les coupables eurent péri. Quant à ceux qui s'étaient réfugiés sur le lac, dès qu'ils virent la ville prise, ils gagnèrent le large et s'éloignèrent le plus qu'ils purent des Romains.
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Titus se hâta d'envoyer à son père un de ses cavaliers lui portant l'heureuse nouvelle de la prise de Tarichées. Vespasien, d'autant plus ravi du fait d'armes de son fils, qu'il présageait la fin de la guerre, accourut sur l'heure, entoura la ville de troupes, avec ordre de tuer quiconque essayerait d'en sortir. Le lendemain il commanda de construire en toute hâte des radeaux pour poursuivre ceux qui s'étaient réfugiés sur le lac. Les matériaux étaient en abondance, les ouvriers habiles fourmillaient dans l'armée; une véritable flotte fut bientôt prête.
Les radeaux furent chargés d'autant de soldats qu'il en fallait pour combattre les fuyards. Ceux-ci, ayant partout des ennemis devant eux, ne pouvaient prendre terre nulle part ; et d'un autre côté ils n'étaient guère en mesure de soutenir un combat naval , car leurs embarcations étaient trop petites pour résister à des radeaux chargés de monde. Ils se contentèrent donc de faire le plus de mal possible aux Romains, en voltigeant autour d'eux, en leur lançant des pierres de loin et parfois de près. Mais ces pierres ne faisaient guère que du bruit, car elles tombaient sur des hommes bien couverts de leurs armures, tandis que les traits des Romains arrivaient jusqu'à ceux auxquels ils étaient destinés ; ceux qui s'approchaient de trop près étaient frappés avant de pouvoir rien faire; leurs barques étaient chavirées et ils étaient eux-mêmes jetés à l'eau. Beaucoup qui tentaient d'aborder les radeaux étaient transpercés à coups de pique. Parfois les soldats romains, sautant dans une embarcation juive, l'épée à la main, s'en emparaient incontinent. D'autres fois encore, deux radeaux serraient entre eux une embarcation ennemie et la faisaient prisonnière. Si parmi ceux cjui étaient tombés à l'eau, quelqu'un laissait voir sa tête, une flèche lui était immédiatement envoyée, ou un radeau s'en saisissait. Si enfin, poussé
par le désespoir, l'un d'eux tentait de nager vers les Ronoains. et de se cramponner aux radeaux, on lui coupait les mains ou la tête. Enfin les malheureux, cernés et poussés vers la terre, y trouvèrent la mort qui les attendait. Pas un seul n'échappa. Le lac était rouge de sang et couvert de cadavres.
Dans les journées qui suivirent, une épouvantable puanteur se répandit dans tout le pays ; toute la côte était jonchée de corps en putréfaction et tuméfiés. Il fallut les brûler, et cette opération fut loin de diminuer l'odeur afireuse qui désolait autant les vainqueurs cpie les vaincus. Le nombre des morts, y compris ceux qui avaient péri dans la ville, fut de six mille cinq cents.
Après le combat, Vespasien tint à Tarichées un conseil de guerre avec les chefs de l'armée romaine, pour décider du sort des prisonniers étrangers à la ville, et auxquels seuls les hostilités étaient imputables. Tous furent d'avis qu'il était prudent de s'en débarrasser; car si on les mettait en liberté, ces hommes, désormais sans patrie, ne se tiendraient certainement pas tranquilles, et forceraient à prendre les armes les populations au sein desquelles ils se réfugieraient. Vespasien , qui partageait cette opinion, réfléchit au genre de mort qu'il fallait leur infliger. Les tuer à Tarichées , c'était soulever les habitants, qui verraient certainement avec horreur massacrer tant de suppliants au milieu d'eux; il répugnait d'ailleurs au général d'employer la force contre une population qu'il avait prise à merci. Il finit cependant par exécuter le conseil de ses amis, qui lui représentaient qu'envers les Juifs tout était permis, et qu'il était sage de faire passer l'utile avant l'honorable, lorsqu'on ne pouvait obtenir les deux ensemble.
Que dirons-nous de cette morale à l'usage des Romains ? Rien ; nous laisserons au lecteur le soin d'en faire justice.
Vespasien, donnant à ses prisonniers une liberté illusoire.
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ne leur laissa ouverte que la route de Tibérias. On croit facilement ce qu'on désire. Les malheureux, ne redoutant aucun piège, partirent donc joyeusement et avec une entière confiance. Mais ils trouvèrent la route qu'ils avaient à suivre garnie de troupes, qui ne permirent pas à un seul d'entre eux de s'en écarter, et qui, en fin de compte, les enfermèrent dans la ville. Vespasien les suivit de près et les fit rassembler dans le stade. Là, il fit égorger, au nombre de douze cents, les vieillards et les enfants. Parmi les plus valides, il choisit six mille jeunes hommes qu'il envoya à Néron, à l'isthme de Corinthe; tout le reste, au nombre de trente mille quatre cents, fut vendu, à l'exception de ceux dont il fit présent à Agrippa. Il laissait en effet à ce monarque le droit d'en user à sa volonté contre tous ceux qui étaient sortis de ses États. Agrippa n'hésita pas et les vendit de son côté, sans scrupule. Toute cette foule, ainsi traitée, était composée de Trachonites, de Gaulanites, d'Hippéniens et de Gadarites, pour la plupart rebelles et fugitifs, espèces de bandits pour lesquels la guerre était préférable à la paix. Cela arriva le 8 du mois de Gorpiaeus (1" août) .
Tous ceux qui en Galilée s'étaient soulevés contre les Romains après la ruine de lotapata, se hâtèrent de faire leur soumission, lorsque Tarichées eut été forcée. Les Romains occupèrent aussitôt toutes les villes et toutes les forteresses, à l'exception de Giscala et du mont Itabyrius (mont Thabor, Djebel-Tour). Gamala, ville située au-dessus du lac de Tibériade et en face de Tarichées, persistait aussi à tenir contre les Romains. Cette ville était du domaine d' Agrippa, ainsi que Sogané et Séleucie. Sogané faisait partie de la haute Gaulanite (Djaoulan), et Gamala de la basse. Quant à Séleucie, elle était située devant le lac Semechonite (El-Houleh). La largeur de ce lac est de trente stades , sa longueur de soixante,
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et ses marécages s'étendent jusqu'à Dan*, lieu délicieux et pourvu de sources formant (Tp^(pou<yai, nourrissant) ce que l'on appelle le petit Jourdain, qui se jette dans le grand, audessous du temple de la Vache-d'Or (Tell-el-Qadhi).
Au commencement de la rébellion , Agrippa avait traité avec Sogané et Séleucie; mais Gamala avait refusé de se rendre à lui, à cause de sa position naturelle, bien plus respectable encore que celle de lotapata. Josèphe avait développé de son mieux les ouvrages de défense de Gamala ; aussi les Juifs qui l'occupaient , bien qu'inférieurs en nombre aux défenseurs de lotapata, avaient-ils plus de conûance et d'audace que ceux-ci. La ville était remplie d'hommes de guerre qui s'y étaient réfugiés, comme dans un asile imprenable, et lorsque Agrippa avait voulu les mettre à la raison, ils avaient résisté pendant sept mois entiers. Vespasien se chargea de venir à bout de cette entreprise difficile.
Quittant son camp d'Emmaûs (El- Hammam), près de Tibérias, il se rendit à Gamala. Bloquer la ville entière était impossible, à cause de son assiette; il dut donc se contenter de placer des postes partout où la chose pouvait se faire, et il occupa la montagne qui la dominait. Les travaux de siège commencèrent aussitôt et furent poussés activement par les légions romaines.
Comme pour lotapata, je me dispenserai de suivre Josèphe dans tous les détails qu'il donne à ce sujet, et je me contenterai de rappeler que le roi Agrippa , s'étant approché des murailles de la ville , pour offrir aux habitants une capitulation honorable, reçut au coude droit une pierre lancée
4. M^xpi AàçvYi; x^çUm. (Bell. Jud. IV, I, 4.) Je n'hésite pas à corriger ici Aà<pvr.( en AàwY};. Si nous comparons en effet ce passage à ceux dans lesquels Josèphe parle do Dan (Ant. Jud., V, ni, 4; et Vllï, viii, 4, xii, 4), nous ne pouvons conserver aucun doute à cet égard.
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par une fronde. Cet incident excita au dernier point la colère des Romains.
Le siège fut long et des plus pénibles, car il fut marqué par un violent échec que les Romains essuyèrent, la première fois qu'ils donnèrent l'assaut à la place. Ils n'y purent entrer définitivement que le 23 du mois d'Hyperbérétaeus (16 septembre). Titus, qui n'avait pas assisté au commencement des opérations, parce que son père l'avait envoyé en Syrie, chargé d'une mission auprès de Mucianus, pénétra le premier dans Gamala. I^ population entière, à l'exception de deux femmes, périt dans cette journée. Quatre mille personnes furent passées au fil de l'épée, et plus de cinq mille autres se donnèrent volontairement la mort, en se précipitant du haut de la montagne escarpée qui avait été leur dernier refuge.
Le siège avait commencé le 24 de Gorpiacus, il dura donc en tout trente et un jours.
Pendant le siège de Gamala, Vespasien fit attaquer le mont Itabyrius, qui est placé entre la grande plaine et Scythopolis. Sa pente a trente stades (5,550 mètres) de longueur \ Du côté du nord il est inaccessible, et au sommet se trouve un plateau de vingt-six stades de tour, entièrement clos par une muraille que Josèphe avait fait construire en quarante jours seulement. Cette forteresse tirait d'en bas toutes ses ressources en eau et en vivres, car les habitants n'avaient d'autre eau à leur portée que celle des pluies.
Placidus, à la tête de six cents cavaliers, fut chargé d'enlever cette position que défendait une foule de réfugiés. Il ne pouvait gravir la montagne avec sa cavalerie ; il fit donc proposer aux défenseurs le pardon de leurs fautes, en leur offrant la paix. Ceux-ci descendirent avec l'intention de tendre
4. Évidemment il faut entendre ici la longueur de la pente par laquelle on accède au plateau du Thabor, c5 tô uiv {îij>o; tiri rpiobccvr* <rra^iVj; àvî«r/,ei.
un piège à Placidus. Ils ne se doutaient pas que le Romain jouait le même jeu, et qu'il était plus adroit qu'eux. Les Juifs en eflet ayant engagé le combat, les Romains firent semblant de fuir , et aussitôt qu'il les eurent attirés suffisamment loin en plaine, ils firent volte-face, les chargèrent avec furie et leur coupèrent la retraite vers la montagne. Renonçant aussitôt à regagner le Thabor, ils prirent le parti de fuir vers Jérusalem. Quant aux habitants du Thabor, qui manquaient d'eau, ils jugèrent prudent de se rendre et de livrer leur montagne à Placidus, après avoir reçu sa parole qu'il ne leur serait fait aucun mal.
Il ne restait plus à réduire dans toute la Galilée que la seule Giscala. La population réelle, composée d'agriculteurs toujours préoccupés de leurs récoltes, désirait la paix. Mais là encore un ramassis de gens sans aveu, à la tête desquels s'était mis Jean, fils de Lévi, dont nous avons parlé déjà plusieurs fois, faisait la loi et forçait les habitants paisibles de se tenir prêts h soutenir la guerre. Vespasien y envoya son fils Titus avec un corps de mille hommes de cavalerie ; en même temps la dixième légion retournait dans son cantonnement de Scythopolis, et les deux autres rentraient à Césarée avec Vespasien. Il semblait opportun au général de donner à ses troupes le temps de se refaire, après la campagne qui venait de finir, à la vue surtout des fatigues que leur causerait infailliblement le siège de Jérusalem, ville puissante, où ils retrouveraient sans aucun doute tous ceux qui leur avaient échappé jusqu'alors.
Titus arriva devant Giscala (El-Djich) , et reconnut qu'il lui serait facile de l'enlever immédiatement de vive force. Mais il savait qu'en pareille occurrence les bons payaient pour les méchants, et d'ailleurs il était fatigué de carnage. Il préféra donc obtenir la reddition de la place, en lui offrant une capitulation convenable. Si les habitants ne l'acceptaient pas
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et s'ils le forçaient à agir, il les avertit qu'il ne serait point fait de quartier, et que la destruction des murailles dans lesquelles ils avaient tant de confiance, ne serait qu'un jeu pour lui, avec les moyens dont il disposait. Jean employa la violence pour empêcher la population de faire la moindre démonstration en faveur de la paix ; puis il fit répondre à Titus qu'il acceptait ses conditions, et qu'il était prêt à imposer la capitulation à ses soldats ; mais que ce jour-là étant le sabbat, il lui était absolument interdit de s'occuper de rien ; qu'une nuit était vite passée, et que par conséquent le retard demandé par lui ne pouvait causer aucun préjudice aux Romains. Titus consentit, et la Providence, qui réservait Jean au désastre de Jérusalem , inspira aux Romains la pensée d'aller camper à Cydissa, bourgade tyrienne située au milieu des terres % très-populeuse, très-ardente ennemie des Galiléens, et, pour cette raison , munie de fortifications capables de la défendre contre ces ennemis détestés.
Pendant la nuit qui suivit, Jean, voyant les abords de la place dégarnis de postes de surveillance, l'évacua sans bruit avec tous les siens et s'enfuit vers Jérusalem. Jusqu'au vingtième stade cet homme, qui ne songeait qu'à sa propre sécurité, permit à la multitude des femmes de le suivre; mais, arrivé là , il se débarrassa de cette entrave qui retardait sa fuite, et abandonna sans pitié femmes et enfants, malgré leurs lamentations et leurs supplications. Une fois séparés des leurs, les fuyards furent pris d'une panique, et crurent qu'ils avaient les Romains sur les talons. Le bruit de leur propre marche les épouvantait, et leur fuite devint bientôt un sauve qui peut général, où les uns périssaient en se lançant à travers des routes impossibles, tandis que les autres se foulaient aux
\. S'agit-il de Kedech, qui n'est qu'à une faible distance d'EI-Djich?
pieds, en voulant se dépasser. Le sort des femmes et des enfants était affreux, et beaucoup d'entre elles osèrent jeter des cris de détresse vers leurs maris et leurs proches, les adjurant de ne pas les abandonner et de leur donner la protection (ju'ils leur devaient. Mais Jean força ses adhérents de rester sourds à ces supplications désespérées, et les pressa de songer à leur propre salut, en gagnant le seul point où il leur serait donné de se venger sur les Romains de la perte des êtres les plus chers. Bientôt la masse des Juifs disparut au loin, chacun courant de toutes ses forces où la terreur l'emportait.
Au point du jour, Titus parut devant les murailles de Giscala. Selon les termes de la capitulation, le peuple lui ouvrit les portes, en l'acclamant comme son libérateur. La fuite de Jean lui fut aussitôt dénoncée, et, en lui demandant grâce pour eux-mêmes , les habitants le supplièrent de châtier tous les rebelles qui restaient encore parmi eux. Titus, sans s'arrêter aux prières de la population, détacha immédiatement une cohorte de cavalerie à la poursuite de Jean. Celui-ci lui échappa et réussit à gagner Jérusalem ; mais six mille de ses compagnons furent mis à mort sur le chemin, et un peu moins de trois mille femmes et enfants furent ramassés par les Romains.
Titus, irrité de n'avoir pu tirer une vengeance immédiate de la déloyauté de Jean , pensa cependant qu'il y avait pour lui une compensation suffisante dans le nombre de ceux qui avaient péri et dans celui des captifs ; il fit donc son entrée dans Giscala, au milieu des bénédictions du peuple. Il ordonna d'abattre immédiatement une partie des murailles de la ville, mais il se contenta de menaces pour réprimer la rébellion, parce qu'il craignait que les haines particulières ne devinssent bientôt des motifs de dénonciation, ce qui Taurail exposé à châtier des innocents. Il entoura la ville de postes suf-
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fisants pour réprimer toute nouvelle tentative de soulèvement et pour rassurer pleinement ceux qui étaient partisans de la paix. La Galilée se trouva ainsi pacifiée après la prise de Giscala.
A son arrivée à Jérusalem, Jean se vit accueilli par la ville entière. La foule entourait tous ceux qui avaient réussi à se sauver avec lui , leur demandant des détails sur ce qui leur était arrivé. Leur respiration essoufflée prouvait assez qu'ils avaient longuement couru , sans se donner le temps de reprendre haleine. Le croirait-on? ces hommes pleins d'arrogance affirmèrent qu'ils n'avaient pas fui devant les Romains, et qu'ils ne venaient à Jérusalem que pour mieux combattre l'ennemi ; que c'était le fait d'hommes insensés et inutiles de %'exposer à la mort pour défendre une Giscala ou d'autres misérables bicoques, tandis qu'il importait de réserver tous les courages et toutes les armes pour la défense de la métropole.
Ils ne racontèrent que plus tard la perte de Giscala , et alors le plus grand nombre comprit que leur prétendue évacuation honorable n'était en réalité qu'une fuite honteuse. Puis, lorsqu'on apprit le sort des captifs, la population de Jérusalem se sentit grandement troublée, et elle prévit immédiatement l'avenir qui la menaçait elle-même. Mais Jean n'était pas homme à rougir de ce qu'il avait fait, et, s' adressant à ses auditeurs, il les excitait à la guerre, en s'efforçant de leur rendre l'espérance. A l'entendre, les Romains étaient sans ressources, tandis qu'eux-mêmes disposaient d'immenses moyens de résistance. Puis, se moquant de l'ignorance de ceux qui n'étaient pas des hommes de guerre, il affirmait que jamais les Romains , quand bien même il leur pousserait des ailes, ne franchiraient les remparts de Jérusalem , eux qui avaient tant souffert devant les villages de la Galilée, et qui avaient usé leurs machines de siège contre leurs méprisables murailles.
La plupart des jeunes gens s'enflammaient à ces paroles audacieuses et appelaient la guerre de tous leurs vœux, tandis que, parmi les hommes d'âge et d'expérience, il n'y en avait pas un qui ne gémît en prévoyant l'avenir , comme si la ville était déjà sur le point de périr.
De Giscala, Titus revint directement à Césarée, que Vespasien quitta bientôt pour aller s'emparer de lamnia et d'Azot (Esdod), où il installa des garnisons. Puis il rentra à Césarée, emmenant avec lui un grand nombre d'habitants de ces deux places qui s'étaient rendues à lui.
Cependant toutes les villes de la Judée étaient remuées par des dissensions intestines, et tous ceux que la puissance romaine laissait respirer s'entre-déchiraient. Deux grands partis en effet étaient en présence, les partisans de la guerre et ceux de la paix. Il n'y avait plus de lien de famille ni d'amitié; la communauté seule des opinions politiques rapprochait les gens des classes les plus opposées. En un mot, la discorde se glissait partout. Les révolutionnaires et les batailleurs l'emportaient naturellement en audace sur les hommes âgés et prudents. Le brigandage ne pouvait manquer de naître d'un pareil état des esprits. D'abord les vols individuels eurent lieu; puis bientôt des bandes se formèrent et tout le pays fut mis au pillage. Il n'y eut véritablement plus de différence entre les procédés des Romains et ceux des Juifs eux-mêmes, si bien que ceux qui étaient les victimes de ces bandits, eussent préféré devoir leur malheur aux Romains.
I^s garnisons établies dans les villes, autant par insouciance que par haine des Juifs, laissaient faire et ne portaient secours à personne. Puis, un beau jour, les chefs de toutes les bandes, rassasiés de pillage, se réunirent, formèrent une véritable armée de brigands, et s'introduisirent furtivement dans Jérusalem, qui n'était alors gouvernée par personne,
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et qui, suivant l'antique coutume, accueillait tous les Juifs, sans se préoccuper de ce qu'ils étaient. Les habitants d'ailleurs eurent la simplicité de croire que tous ces hommes armés venaient par pure bonté à leur secours. Ils ne tardèrent pas à reconnaître leur erreur, car la ville fut bientôt en proie aux plus dures calamités. En effet, les bouches inutiles de la foule inoffensive consommaient les vivres nécessaires à l'entretien des soldats, et de là résulta que Jérusalem eut bientôt affaire à la fois à la guerre extérieure, à la sédition et à la disette.
L'exemple des premiers venus était bon à suivre : aussi vit-on bientôt affluer les brigands de tout le pays; ils se réunirent à leurs devanciers, et la situation de Jérusalem empira d'autant. Ces maudits, en effet, ne se contentaient plus de rapines et de spoliations, et ils en vinrent à l'assassinat, commis, non pas à la faveur de la nuit, en cachette et sur des victimes prises au hasard, mais au grand jour et sur les personnes les plus illustres de la cité. Le premier frappé fut Antipas, homme au service du gendre du roi et citoyen des plus puissants, qui était préposé à l'administration des trésors publics. Il fut arrêté tout à coup, sans raison, et jeté en prison. Après lui, Levias, issu d'une des plus nobles familles, et Sophas, fils de Raguel, tous deux de race royale, eurent le même sort, ainsi que beaucoup d'autres du rang le plus élevé. La population était en proie à la terreur, mais comme si la ville eût été déjà aux mains de l'ennemi, chacun se contentait de penser à sa propre sécurité.
Les brigands ne devaient pas se contenter de la détention pure et simple pour ces infortunés. Ils étaient trop puissants, trop bien apparentés, pour qu'il fût prudent de les garder longtemps en prison ; le peuple d'ailleurs pouvait finir par se révolter contre une semblable tyrannie. Leur mort fut donc résolue, et un certtun Jean, surnommé le fils du Daim,
assassin émérite, fut chargé de les égorger. Dix scélérats comme lui l'accompagnèrent à la prison, tous armés d'épées, et les détenus furent massacrés. Il fallait colorer ce meurtre odieux d'un prétexte, et le prétexte fut bientôt trouvé. Les victimes avaient comploté de livrer Jérusalem aux Romains, et les assassins se vantèrent d'avoir fait justice de traîtres à la liberté commune, et se glorifièrent de leurs crimes, comme s'ils fussent devenus en réalité les bienfaiteurs et les sauveurs de la patrie.
Ce fait ne rappelle-t-il pas d'une manière frappante les fatales journées de septembre? J'en fais juge le lecteur.
Ce n'est pas tout encore. La population de Jérusalem tomba à un tel degré d'avilissement et de lâcheté, les autres en vinrent à un tel point d'insolence, qu'ils prétendirent qu'ils avaient le droit de désigner les souverains pontifes. Abrogeant les droits antiques des lignées pontificales, ils installèrent des grands prêtres inconnus et de bas étage, dans le seul but de se créer des complices de leurs sacrilèges. En effet, les hommes qui, sans aucun titre, auraient été élevés par eux aux honneurs suprêmes , seraient bien obligés d'être toujoui's de leur avis.
Les chefs de cette tourbe criminelle , lorsqu'ils furent rassasiés d'injures faites aux hommes, s'en prirent à Dieu luimême , et osèrent poser leurs pieds pollués dans le sanctuaire (et; To aytov). Le peuple avait fini par se soulever contre eux, excité par les paroles indignées d'Ananus, le plus âgé des pontifes, homme de la plus grande sagesse, et qui peut-être eût sauvé Jérusalem, si elle eût pu échapper aux griffes des bandits; c«ux-ci, pour se mettre à l'abri de la colère populaire, se firent une citadelle du temple de Dieu; et le Saijit (to aytov) devint leur refuge et le siège de leur tyrannie.
A tous les maux infligés au peuple, ils ajoutèrent bient(^t
une moquerie qui fut le plus cruel de leurs méfaits. Voulant en effet voir jusqu'où irait la couardise de la population, et jusqu'à (juel point ils étaient maîtres de tout faire suivant leur bon plaisir, ils imaginèrent de choisir les souverains pontifes par la voie du sort, tandis que cette dignité était, ainsi que nous l'avons déjà dit, héréditaire dans certaines familles. Pour justifier cette infamie, ils invoquèrent l'existence d'une coutume anticjue, et affirmèrent que dans les temps anciens le pontificat était donné par le sort * ; en réalité ils violaient la loi la plus respectable et mentaient impudemment pour sanctionner leur usurpation.
Convoquant donc une tribu de race pontificale, qui portait le nom des Eniachim, ils prirent dans son sein un grand prêtre par la voie du sort. Le hasard désigna un homme du village d'Aphtha, nommé Phannias, fils de Samuel, qui nonseulement n'était pas de lignée pontificale, mais qui était d'une telle ignorance qu'il ne savait pas du tout ce qu'était le souverain pontificat. On alla l'enlever malgré lui à ses champs; on le déguisa, comme cela se fait dans une mascarade ; on lui fit revêtir la robe sainte, et on lui souffla ce qu'il avait à faire. Pour ces misérables, ce crime affreux n'était qu'un jeu, qu'une plaisanterie; mais tous les prêtres qui assistaient de loin à cette profanation indigne, versèrent des larmes amères, et gémirent en pensant que l'honneur de la religion était perdu.
Le peuple, cette fois, ne souffrit pas sans mot dire cet excès d'audace; il se souleva en masse pour écraser ses tyrans. A sa tête s'étaient mis bravement Gorion, fils de Joseph,
^ Nul doute que ce passage n*ait trait au tirage au sort exécuté , lors de la constitution du souverain pontificat, entre toutes les branches de la famille d^Aaron, pour fixer leur ordre d'accession à cette haute dignité, par suite d'extinction d'une lignée directe de grands prêtres.
et Siméon, Bis de GaraalieP, qui suppliaient leurs compatriotes de se venger enfin des traîtres (jui compromettaient leur liberté, et de purger le sanctuaire de la présence des scélérats qui le souillaient. D'accord avec eux, les plus illustres des pontifes, Jésus, fils de Garaalas, et Ananus, fils d'Ananus, se multipliaient dans les rassemblements pour reprocher au peuple sa lâcheté et pour l'exciter contre les Zélotes. C'était en effet sous ce nom de Zélotes que les brigands se désignaient euxmêmes, comme s'ils étaient pleins d'ardeur pour le bien, eux qui n'avaient d'autre émulation que celle du mal et du crime.
Ananus convoqua le peuple, qui, tout indigné qu'il était de voir les lieux saints occupés militairement et profanés par la rapine et par le meurtre, ne se pressait guère de venger ses injures, parce qu'il supposait avec raison que les Zélotes ne seraient pas faciles à déloger de là. Le grand prôtre s'avança au milieu de l'assemblée , et après avoir à plusieurs reprises jeté les yeux du côté du temple en versant des larmes , il prit la parole.
Je ne sais s'il est permis de croire que Josèphe, avec sa manie de mettre de grands discours dans la bouche de ses héros, nous a conservé la harangue du grand prêtre Ananus. J'en doute fort, et j'aime mieux me dispenser de reproduire les périodes que Josèphe lui prête, et dont l'analyse allongerait le récit des événements. Ce que nous pouvons admettre avec toute confiance, c'est que les paroles d'Ananus, qui savait pertinemment que c'était œuvre périlleuse que d'attaquer les Zélotes dans leur repaire, réussirent à faire passer dans le cœur de ses auditeurs une partie de l'indignation qui enflammait le sien. Le peuple demanda unanimement à grands; cris qu'on le conduisît contre les Zélotes, en se déclarant prêt à s'exposer aux plus grands dangers.