Celui-ci était alors naci ou prêsidenl du synhédrin
DE JÉRUSALEM. Ml
Cette ardeur guerrière n'eut pas les honneurs de l'initiative ; car tandis qu' Ananus, après avoir harangué le peuple, choisissait les hommes propres au combat et les y préparait, les Zélotes , informés de ce qui se passait par des espions à eux qui se trouvaient toujours présents aux délibérations populaires, entrèrent en fureur, s'élancèrent en masse hors du temple et égorgèrent tous ceux qui se présentèrent sur leur chemin. Ânanus courut au-devant du danger avec ses soldats improvisés, chez lesquels la fureur suppléait à l'expérience des armes. On en vint aux mains dans la ville et en avant du hiéron, à coups de pierres et de javelots. Ceux qui lâchaient pied étaient poursuivis par leurs vainqueurs l'épée dans les reins. De part et d'autre les pertes furent considérables. Les maisons de la ville servirent d'asile aux blessés du peuple. Ceux des Zélotes remontèrent dans le hiéron, inondant de sang le parvis sacré.
Chaque fois que les bandits chargeaient, ils avaient d'abord le dessus. Mais la foule furieuse du peuple allait toujours croissant; on accablait d'injures ceux qui reculaient; on les poussait en avant par les épaules, et, ne laissant aucun passage ouvert aux fuyards , on rejetait à un moment donné la masse entière des combattants sur les Zélotes. Ceux-ci ne furent bientôt plus en état de résister à la pression des assaillants. Ils se retiraient lentement vers le hiéron, lorsqu' Ananus et les siens intervinrent au combat. Aussitôt le premier péribole fut envahi ; ceux qui l'avaient perdu se jetèrent épouvantés dans le péribole intérieur, et en fermèrent incontinent les portes. Ananus craignait d'attaquer ces portes du haut desquelles l'ennemi aurait accablé ses soldats; d'ailleurs il ne se croyait pas permis, quand bien même il eût été sûr de la victoire, de laisser entrer dans l'enceinte sacrée le peuple non purifié. Il se contenta donc de choisir au sort six
mille hommes armés qu'il établit dans les portiques pour les garder. Tous les autres combattants furent répartis en postes d'observation, placés dans tous les environs du hiéron. On vit alors beaucoup des principaux personnages de la cité, congédiés par ceux à qui le commandement militaire était dévolu, envoyer des pauvres qu'ils engageaient à prix d'argent, pour aller monter la garde à leur place.
Jean de Giscala causa la perte de tout ce monde. Feignant de partager l'indignation du peuple, il ne quittait pas Ananus, le suivant dans tous les conciliabules des grands de la ville, dans les visites des postes qu'il inspectait pendant la nuit. Par lui les Zélotes savaient tous les secrets de leurs adversaires et étaient mis au courant de toutes les délibérations du peuple, avant même que celles-ci fussent closes. Pour éloigner tout soupçon, il ne cessait d'accabler Ânanus et les grands de tous les témoignages du dévouement le plus obséquieux. Mais cette précaution produisit précisément l'effet contraire. Ses absurdes adulations le rendaient suspect; d'un autre côté, il était présent partout , bien qu'on ne l'eût pas appelé, et l'on commença à craindre qu'il ne fût un traître.
Tous les projets secrètement élaborés étaient à point nommé devinés par les Zélotes, et Jean seul pouvait être soupçonné de perQdie. Il était pourtant difficile de s'en débarrasser , car il était rusé , de noble extraction et bien protégé. On prit donc le parti, assez ridicule, il faut en convenir, d'exiger de lui un serment de Qdélité. Jean n'hésita pas une seconde, et jura tout ce que l'on voulut. A partir de ce moment, Ananus et ceux qui étaient d'accord avec lui, furent pleinement rassurés et laissèrent Jean assister à leurs conciliabules. Ils firent mieux encore, et l'envoyèrent en parlementaire aux Zélotes, afin de traiter d'un accommodement; car ils avaient pour premier désir d'empêcher la profana-
tion qu^eût subie le hiéron , si un Juif y eut péri les armes à la main.
• Jean, une fois admis en présence des Zélotes, leur rappela les dangers auxquels il s'était exposé pour servir leur cause, en leur révélant tous les secrets d'Ananus et de ses partisans, et il ajouta que ces dangers n'étaient rien auprès de celui qui les menaçait en ce moment. Ananus n'hésitait plus, et, après avoir obtenu l'assentiment du peuple, il avait envoyé des émissaires à Vespasien, pour le presser de venir se saisir de Jérusalem. Il avait de plus ordonné à ses soldats de se puriBer pour le lendemain , afin qu'une fois entrés dans le temple, sous prétexte de religion, ou par force, ils pussent engager le combat avec eux. Il sgoutait ne pas savoir comment ils pourraient soutenir un plus long siège ou se défendre contre de si nombreux adversaires. C'était la Providence qui l'avait fait choisir comme parlementaire, car le projet d' Ananus était de les attaquer lorsqu'ils seraient désarmés; il fallait donc se décider, s'ils tenaient à la vie, et demander grâce aux assiégeants, ou chercher quelque secours à l'extérieur. Il les engageait d'ailleurs à ne pas oublier que l'on déteste toujours les auteurs des méfaits dont on a souffert, lors même qu'ils ont l'air de s'en repentir, et que ceux qui ont été blessés, lorsqu'ils deviennent les plus forts, cèdent toujours à la colère. Que, quant à eux, ils seraient toujours en butte à la haine des parents et des amis de leurs victimes, et à celle de la population, qu'ils avaient irritée en violant toutes ses lois. Il était possible qu'il s'en trouvât quelques-uns dans la multitude qui sentissent quelque compassion pour eux; mais, à coup sûr, ils se tairaient devant la majorité. — Tous ces propos jetèrent la terreur dans les rangs des Zélotes.
Mais quel était le secours extérieur que Jean n'osait nommer? C'étaient les Iduméens. Pour décider les chefs des^
Zélotes à les appeler, il leur peignit Ânanus sous les couleurs les plus terribles, le disant plein de cruauté, et aflSrmant qu'il ne cessait de répandre des menaces contre chacun d'eux. ÉléaEar, fils de Simon, et Zacharie, fils de Phaldc, tous deux de race sacerdotale, passaient parmi les Zélotes pour les hommes les plus habiles et les plus déterminés du parti. Ceux-ci eurent la plus grosse part dans les menaces fictives d' Ananus, et se laissèrent persuader que le grand prêtre voulait attirer las Romains à Jérusalem, afin de s'assurer la possession de l'autorité souveraine. Ils hésitaient pourtant et ne savaient que résoudre. Ils étaient convaincus que le peu^e ne tarderait pas à les attaqua, et que bientôt la ressource de recourir aux Iduméens leur aérait enlevée ; d'un autre côté comoaeat espérer que ces auxiliaires pussent être arrivés avant la catastrophe ? Tout^bis , ils furent d'avis qu'il valait mieux essayer de recourir aux Iduméens. Ils leur écrivirent donc une courte dépêche, leur annonçant qu' Ananus, abusant le peuple, voulait livrer la capitale aux Romains; qu'euxmêmes, par aQK)ur pour la liberté, s'étaient séparés du traftire et étaient assiégés dans le temple , où ils ne pourraient plus t^iir que bien peu de temps ; que s'ils ne venaient promptement à leur secours, ils seraient bientôt réduits eux-mêmes en servitude par Ananus, et verraient Jérusalem aux Romains. Deux des Zélotes les plus intelligents, et marcheurs des plus remarquables, furent chargés de porter la dépêche aux chefs des Iduméens, et de leur donner de vive voix toutes 1^ explications convenables. On pouvait compter sur la venue des Idumé«[iS3i race turbulente, ennemie de Tordre et essentielleiBent batailleuse. Ce qu'il fallait, c'était qu'ils fussent rapidement prévenus. I^ deux messagers, nommés tous les deux Ananias, se mirent en route et firent telle diligence qu'ils Imrent bientôt auprès des Iduméens.
A la lecture de la lettre qui leur était adressée, ils furent d'abord étonnés, mais de Tétonnement ils passèrent immédiatement à la fureur, et la nation fut appelée aux armes* En très-peu de temps, une troupe de deux mille combattants fut réunie et partit pour Jérusalem^ avec l'ardeur qu'auraient eue des sauveurs de la capitale. Ils étaient sous les ordres de quatre chefs, Jean et Jacob Qls de Sosas, Simon fils de Gathlas, et Phinéas fils de Glousoth\
Si le départ des messagers des Zélotes passa inaperçu pour Ananus et les siens, il n'en fut pas de même de l'arrivée des Idiunéens. Ananus se hâta de faire fermer les portes de la ville et de garnir les murailles de défenseurs. Il ne voulait pourtant pas en venir aux mains avec eux , et son intention était d'essayer la per^iiasion. Ce fut Jésus, le plus âgé des pontifes après Atianus , qui fut chargé de haranguer les survenants. Il s'établit donc dans une tour située devant eux, et, de là, leur dit sans réticence ce qu'étaient les hommes au secours desquels ils accouraient. Il s'eBbrça de les détourner de prêter main- forte à des brigands souillés de tous les crimes, à des profanateurs qui osaient s'enivrer dans le temple.
Comme quelques-uns des Iduméens se récriaient sur la trahison qui devait livrer Jérusalem aux Romains, et signifiaient leur volonté d'empêcher que cette trahison ne s'accomplit , Jésus reprit, en jurant que tout cela était un mensonge horrible ; qu'il n'était question ni de Romains ni de trahison, et que ces accusations étaient la plus abominable des calomnies inventées par les Zélotes. « Pourquoi donc nous livrerions-nous maintenant aux Romains, lorsqu'il nous était loisible, au commencement de la guerre, de ne pas nous révolter contre eux , ou du moins facile , après notre défec-
* Encore une analogie étrange. Que l'on se rappelle la venue des Marseillais à Paris, pendant la Terreur.
tion , de rentrer en grâce, avant que tout le pays qui nous entoure ne fût dévasté par eux ? Et croyez-vous que , quand bien même nous le voudrions, nous pourrions aujourd'hui les apaiser, après que la ruine de la Galilée a exalté leur orgueil, les toucher par de la servilité, alors qu'ils sont à nos portes ? Quant à moi , je l'avoue hautement , je préférerais la paix à la mort ; mais , une fois la guerre engagée , j'aime mille fois mieux une mort glorieuse que l'esclavage. Est-ce nous, chefs du peuple, que l'on accuse d'avoir traité en secret avec les Romains , ou bien est-ce le peuple entier? S'il ne s'agit que de nous seuls, que les dénonciateurs révèlent les noms des amis que nous avons envoyés comme instruments de notœ trahison. Qui donc a été arrêté en chemin, soit au départ, soit au retour? Où sont les lettres interceptées? Comment ce peuple tout entier, au milieu duquel notre vie se passe, qui nous voit à toute heure, n'a-t-il rien su de ce que nous machinions? Comment cette poignée de bandits, qui n'ose franchir les limites du hiéron , pour entrer en ville , a-t-il pu découvrir ce qui se tramait en secret au dehors? Maintenant que le supplice mérité par eux les menace, ils ont découvert une trahison dont aucun de nous n'était soupçonné, tant qu'ils n'ont rien eu à craindre ! Si c'est au contraire le peuple entier qu'ils accusent, il faut qu'ils disent que la délibération a été prise au grand jour, car personne ne manquait au conseil, et, en ce cas, comment n'en avez-vous rien su ? Ne fallait-il pas désigner les envoyés chargés de traiter? Que les calomniateurs disent donc leurs noms ! Vous voyez bien que ce ne sont là que des inventions des malfaiteurs qui cherchent à éviter le châtiment qu'ils ont mérité ! Si la ville devait être trahie, ce ne serait que par ceux qui osent nous accuser, car aux crimes qu'ils ont déjà commis il en manque un encore, la trahison ! » L'orateur retraça alors le tableau des méfaits imputables
aux. Zélotes, et s'efforça de gagner les Iduraéens à son parti, en leur disant qu'il était de leur devoir d'aider la population à anéantir des brigands souillés de tous les crimes envers les hommes et envers Dieu lui-même. Au cas où ils persisteraient à tenir compte de leur appel, ils étaient libres de le faire, mais à la condition d'entrer dans la ville sans armes et en amis, et de consentir à prendre un rôle qui tînt le milieu entre ceux d'ennemis et d'auxiliaires, c'est-à-dire de se poser en arbitres et en juges ; que s'ils ne voulaient pas s'associer à l'indignation du peuple, ni accepter le rôle de juges, il leur restait un troisième parti à prendre, celui de respecter la neutralité , c'està-dire de ne pas insulter aux malheurs du peuple et de ne pas faire cause commune avec les bourreaux de la métropole. Jésus termina enfin en leur disant qu'ils n'avaient pas le droit de s'étonner, s'ils voyaient les portes de la ville fermées devant eux, tant qu'ils resteraient en armes.
Le commencement du discours du pontife avait été habile et logique ; la fin fut tellement maladroite qu'elle exaspéra les Iduméens. Ceux-ci , en effet , étaient furieux de trouver les portes closes, et leurs chefs s'indignaient de la proposition qui leur était faite de mettre bas les armes. L'un d'eux , Simon fils de Cathlas, après avoir calmé l'irritation des siens, répondit aux pontifes qu'il ne s'étonnait plus de voir les défenseurs de la liberté assiégés dans le temple, puisque quelques hommes se permettaient de fermer une ville qui appartenait à la nation entière, et s'apprêtaient à recevoir les Romains, peut-être en ornant de couronnes les portes de la cité, tandis qu'ils parlementaient du haut des tours avec les Iduméens, et leur enjoignaient de jeter les armes qu'ils avaient saisies pour défendre la liberté. L'orateur, plus habile que le pontife Jésus, rétorqua tous ses arguments, et lui reprocha d'insulter la nation, en refusant à des compatriotes l'entrée d'une ville toujours ou-
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verte pour cause de religion, môme aux Gentils. « En nous signifiant vos ordres insultants , ajouta-t-il , vous osez vous plaindre d'être soumis à une odieuse tyrannie. Mais c'est vous qui êtes les tyrans! Qui donc vous croira, quand les faits sont en si complet désaccord avec vos paroles? Vous serez chassés de la ville par ces mêmes Iduméens que vous chassez des autels. Il n'y a qu'un reproche à adresser à ceux qui sont assiégés dans le temple, c'est que, lorsqu'ils ont osé punir des traîtres vos complices, que vous travestissez en hommes illustres assassinés sans jugement, ils n'aient pas commencé par vous. S'ils se sont montrés indulgents, nous, Iduméens, nous protégerons la maison de Dieu , nous combattrons pour la patrie et nous châtierons les ennemis du dehors et du dedans. Nous resterons donc ici sous les armes, devant les murailles, jusqu'à ce que les Romains soient fatigués de vous attendre, ou que vous changiez d'avis et que vous sentiez enfin ce que c'est que l'amour de la liberté. »
Ces paroles furent accueillies par les acclamations unanimes des Iduméens, et le pontife Jésus s'éloigna inquiet et désolé, parce qu'il voyait que les Iduméens n'avaient aucune modération, et que la ville allait avoir affaire à deux ennemis à la fois.
De leur côté, les Iduméens se préoccupaient de leur situation. S'ils se sentaient violemment outragés par le refus qu'on leur avait fait de les admettre dans la ville , ils ne tardèrent pas à comprendre que les Zélotes, qui ne faisaient rien pour leur venir en aide, étaient moins puissants qu'ils ne l'avaient cru; dès lors l'anxiété s'empara de leurs esprits, et beaucoup d'enfa^ eux commencèrent à regretter d'être venus. Mais comme ils auraient été honteux de rentrer dans leurs foyers sans avoir rien fait, ils décidèrent (ju'ils resteraient, quelque mal qu'ils dussent être, dans le camp qu'ils établirent devant les murailles.
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La nuit suivante, un orage effroyable éclata : éclairs, foudre, pluie torrentielle, ouragan, tremblement de terre, rien n'y manqua, et la consternation fut grande chez les malheureux exposés à toutes ces misères. Chez les Iduméens comme dans la ville, on interpréta de la même manière la venue de c^te tempête. Les premiers furent persuadés que Dieu était irrité de leur expédition, et qu'ils ne pouvaient échapper au chfttimrat qu'ils avaient mérité en prenant les armes contre la métropole sainte. Pour Ânanus et ses amis, ils avaient remporté la victoire sans bataille, et il était manifeste que Dieu combattait pour eux. Mais ils prévoyaient mal l'avenir, et les calamités qui devaient les atteindre, eux et les leurs, ils les croyaient réservées à leurs ennemis.
Les Iduméens, se serrant les uns contre les autres, cherchaient à réchauffa* leurs membres engourdis par le froid, et s'abritaient contre la pluie sous leurs boucliers juxtaposés audessus de leurs têtes. Quant aux Zélotes , ils étaient plus inquiets du sort de leurs alliés que du leur; réunid en conseil, ils cherchaient quelque moyen de leur venir en aide. Les plus ardents proposèrent de courir aux armes et d'attaquer ks postes qui les entouraient, pour se ruer ensuite sur la ville et ouvrir les portes à leurs auxiliaires. Le moment était favorable, car la vi(dence de l'orage retiendrait les habitants dans leurs demeures, et, cpiant aux portes à enlever, elles ne résisteraient que faiblement, grâce à l'impéritie de leurs défenseurs. Qu'en fin de compte, s'il y avait danger dans l'entrepr^e, il valait bien mieux s'y exposer que de laisser pair miséra- Uement tant d'hommes accourus par pure bienveillance pour eux. Les plus prudents furent d'avis de ne pas tenter l'aventure, parce que non-seulement ite se voyaient entourés d'une garde plus forte que d'ordinaire , mais parce qu'ils savaient que les remparts de la ville étaient activement surveillés, à cause
du voisinage des Iduméens. Ananus, d^ailleurs, était partout à la fois, et, à chaque heure de la nuit, il inspectait toutes les portes.
Cela avait effectivement lieu toutes les nuits, mais ne fut pas exécuté cette fois, non par négligence d^Ananus, mais bien pour que, suivant les décrets de la Providence, il pérît luimême avec ses soldats, à Theure fatalement fixée.
Lorsque la nuit était très-avancée et que la tempête redoublait de fureur, les sentinelles des portiques furent renvoyées pour prendre d'i repos. Les Zélotes eurent alors l'idée de se servir des scies consacrées pour couper les barres des portes. Les mugissements du vent et les roulements du tonnerre les favorisèrent si bien, que le bruit qu'ils faisaient ne fut entendu de personne.
Une fois sortis du hiéron, ils coururent aux murailles, et, à l'aide des mêmes scies, ils ouvrirent la porte devant laquelle étaient les Iduméens. Ceux-ci s'effrayèrent d'abord, pensant que c'étaient Ananus et les siens qui arrivaient, et chacun mit l'épée à la main pour défendre chèrement sa vie. Mais on se fut bientôt reconnu , et tous ensemble rentrèrent dans Jérusalem. Si en ce moment ils se fussent rués sur la ville, c'en était fait du peuple entier, tant était grande leur colère. Mais ils résolurent d'abord de délivrer les Zélotes du cordon de gardes qui les enveloppait, et cela sur les instances de ceux qui les avaient introduits dans la place. Ces gardes une fois chassés, en effet, ils pourraient, quand bon leur semblerait, faire irruption dans la ville; tandis qu'au cas contraire, jamais le peuple ne serait vaincu; car, dès qu'il en aurait envie, il leur fermerait tous les passages.
Les Iduméens acceptèrent ce plan, et traversèrent la ville pour se rendre au hiéron, où les Zélotes attendaient leur arrivée avec la plus vive anxiété. Dès qu'ils furent entrés
dans l'enceinte sacrée, les Zélotes, renfermés dans le second périboie, sortirent avec toute confiance, et, se mêlant aux Iduméens, attaquèrent les gardes des portiques; quelques-uns des factionnaires, que le sommeil avait gagnés, furent égorgés; mais les clameurs de ceux qui étaient éveillés firent prendre les armes à tout le monde, et Ton se mit, non sans stupeur, sur la défensive. Tant qu'ils crurent avoir affaire aux Zélotes seuls, ils tinrent bravement, parce qu'ils étaient assurés de l'emporter par le nombre, mais dès qu'ils se virent attaqués par l'extérieur, ils comprirent que les Iduméens avaient pénétré dans la ville. La plupart d'entre eux mirent bas les armes, et se contentèrent de gémir, tandis qu'une poignée de jeunes gens reçurent vigoureusement le choc des Iduméens et défendirent longtemps la multitude sans courage.
Les cris poussés dans le hiéron n'apprenaient que trop clairement aux gens placés dans la ville le malheur qui venait d'arriver. Personne cependant n'osa venir à leur aide, dès que l'on sut que les Iduméens étaient là. Des cris et des lamentations de femmes , voilà toute l'assistance que reçut la garnison du hiéron , qui courait le plus grand danger. Les Zélotes et les Iduméens y répondaient par des cris de fureur, que le fracas de l'orage rendait plus horribles encore. Les Iduméens ne faisaient pas de quartier, et frappaient avec rage ceux qui les avaient exclus de la ville, exaspérés qu'ils étaient par tout ce qu'ils avaient souffert pendant la tempête. Suppliants ou combattants , peu leur importait ; tous étaient mis à mort. Il n'y avait aucun moyen de fuir; par conséquent, aucun espoir de salut. Tous se précipitaient vers le même point, c'est-à-dire du côté de la ville, et là, entassés les uns sur les autres, ils étaient massacrés. Tout le hiéron extérieur était inondé de sang, et lorsque le jour vint éclairer cette scène de carnage, on compta huit mille cinq cents cadavres.
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iMais c«la ne suffisait pas pour assouvir la fureur des Iduraéens, et, se jetant sur la ville , ils commencèrent à piller, tuant sans pitié tout ce qui se présentait. C'était aux pontifes surtout qu'ils en voulaient, et ils les cherchèrent partout. Ils finirent par les trouver, les massacrèrent incontinent, et foulant aux pieds leurs cadavres, ils reprochèrent à Ananus la bienveillance du peuple, et à Jésus les paroles qu'il leur avait adressées du haut des murailles. Ils poussèrent l'impiété au point de laisser leurs corps sans sépulture , malgré le respect des Juifs pour les morts, respect qui est si grand chez eux, que les suppliciés eux-mêmes sont inhumés avant le coucher du soleil.
On peut dire que la ruine de Jérusalem commença le jour même du meurtre d'Ânanus. C'était un homme vénérable et souverainement juste, n'affectant jamais aucune hauteur avec les petits, lui (jui était de l'origine la plus illustre et revêtu de la dignité la plus élevée. Épris par-dessus tout de la liberté de son pays et de son autonomie, il faisait passçr le bien public avant tout ce qui l'intéressait personnellement; et s'il désirait vivement la paix, c'est qu'il savait à merveille que les Romains ne pouvaient être vaincus par les Juifs, et, que si l'on ne traitait avec eux, on était condamné sans rémission. En un mot, si Ananus eût vécu, sans aucun doute les choses se fussent arrangées; car il était éloquent et savait par ses paroles trouver le chemin des cœurs. Du reste, s'il eût réussi à se débarrasser de ses ennemis intérieurs, nul doute que les Romains n'eussent eu beaucoup à compter avec un pareil chef de guerre.
En même temps que lui momiit Jésus, qui certainement ne le valait pas, mais qui valait mieux que tous les autres. Dieu, sans doute, lorsqu'il eut décrété la destruction de la ville criminelle, et la purification par l'incendie de ses sanctuaires
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profanés, Dieu voulut retrancher du nombre des vivants les seuls hommes qui vénéraient et étaient capables de défendre ces sanctuaires. On vit ces hommes qui, bien peu de temps avant, revêtus de la robe sacrée, présidaient aux solennités du culte , ces hommes, objets du respect de tous ceux qui venaient à Jérusalem des extrémités de l'univers, tués et jetés hors des murailles, en pâture aux chiens et aux bêtes fauves.
Après l'assassinat des pontifes, les Zélotes et les Iduméens traitèrent le peuple comme un vil troupeau, dans lequel ils choisissaient à Tenvi leurs victimes. Les gens du bas peuple, partout où ils se montraient, étaient égorgés. Les nobles et tes jeunes hommes étaient jetés en prison, dans l'espérance que la crainte de la mort les forcerait à prendre le parti de leurs bourreaux. Ce calcul fut complètement déçu, et tous préférèrent le supplice à la honte d'entrer dans les rangs de ceux qui conspiraient contre la patrie; au reste, leur captivité n'était pas longue ; car ceux qui étaient arrêtés pendant la journée recevaient la mort la nuit suivante; on se contentait d'aller jeter leurs cadavres hors des murailles, et l'on se procurait ainsi de la place pour de nouvelles victimes.
La terreur était si grande dans la population, que pas un n'eût osé pleurer ouvertement, ni ensevelir ses parents mis à mort de cette façon expéditive. Les larmes que l'on versait, on les versait en secret. On gémissait, mais en se cachant, de peur d'être entendu ; car on savait que l'on s'attirerait immédiatement le sort de ceux que l'on aurait pleures. Pendant la nuit seulement on se hasardait à aller jeter un peu de terre sur les corps abandonnés; quelques rares hommes de cœur osèrent cependant le faire au grand jour. Josèphe affirme que douze mille jeunes gens sortis des rangs de la noblesse périrent de cette façon. Mais il ne paratt pas possible que ce chiffre ne soit pas démesurément exagéré.
Les brigands osèrent par dérision constituer une sorte de tribunal et des semblants de jugements. Ainsi , voulant se débarrasser d'un certain Zacharie fils de Baruch, qu'ils exécraient parce qu'il aimait autant la liberté qu'il détestait la perversité, parce qu'il était riche et qu'ils voulaient s'emparer de ses biens, parce qu'enfin ils savaient qu'il était homme à se dévouer à leur perte, ils convoquèrent soixante-dix individus, pris parmi le bas peuple, auxquels ils conférèrent le vain titre de juges , et ils accusèrent devant eux Zacharie de vouloir les livrer aux Romains et d'avoir à ce sujet entretenu une correspondance avec Vespasien. Ils ne pouvaient produire ni preuves ni indice du crime imputé à l'accusé ; mais ils affirmaient qu'ils étaient convaincus de la réalité du fait, et ils prétendaient que cela valait toutes les preuves matérielles. Zacharie, comprenant qu'il était condamné à l'avance et perdu sans rémission, parla en toute liberté, fit ressortir, en se moquant, l'absurdité de l'accusation portée contre lui et en démontra l'inanité. Puis, se faisant à son tour l'accusateur de ceux qui le faisaient juger, il énuméra tous leurs méfaits et déplora les tristes effets de la révolution. Les Zélotes frémissaient de rage et avaient grande peine à ne pas écharper celui qui osait leur dire leurs vérités en face. Mais ils voulaient pousser jusqu'au bout leur comédie de jugement et expérimenter la fermeté des juges institués par eux; ils voulaient enfin savoir si ces hommes, en face du péril, conserveraient le sentiment de la justice.
Or, il arriva que les soixante-dix juges acquittèrent Zacharie, aimant mieux partager son sort que mériter le reproche d'un assassinat judiciaire. Lorsque la sentence d'absolution fut prononcée, les Zélotes se récrièrent et s'emportèrent contre les juges qui n'avaient pas compris la vanité du pouvoir fictif qu'ils leur avaient conféré. Alors deux des plus audacieux
se jetèrent sur Zacharie, cpi'ils égorgèrent au milieu du hiéron, et, insultant à son cadavre, ils s'écrièrent : « Voilà notre jugement à nous, et un acquittement qui vaut mieux que Tautre! » Puis ils traînèrent le corps hors du hiéron et le lancèrent dans la vallée qui courait au-dessous. Quant aux juges, ils les chassèrent de Tenceinte sacrée à coups de plat d'épée dans le dos, par dérision ; et ils ne leur laissèrent la vie que pour qu'ils fussent, parmi le peuple, la preuve vivante de sa servitude.
Tous ces faits monstrueux étaient peu du goût des Iduméens, qui commençaient, ainsi que nous l'avons dit, à regretter d'être venus à Jérusalem. Rassemblés en secret par un des Zélotes que le repentir avait touché, cet honune leur rappela hardiment toutes les horreurs qu'ils avaient commises, d'accord avec ceux qui les avaient appelés, tout le mal qu'ils avaient fait à la métropole. « Vous avez pris les armes, leur dit-il, pour sauver Jérusalem de la trahison des pontifes, et vous n'avez pas pu trouver le plus léger indice de cette trahison. Maintenant vous êtes les soutiens des infâmes qui ont imaginé l'existence de cette trahison et qui n'ont d'autre pensée que celle de devenir les tyrans de la nation.
« Dès le principe votre devoir eût été de les réprimer ; mais puisque la fatalité a voulu que vous devinssiez leurs complices, il est temps que vous vous arrêtiez, et que vous retiriez votre puissant appui à ceux qui perdront infailliblement la patrie. Si vous avez vivement ressenti l'injure qui vous a été faite quand on vous a refusé l'entrée de la ville, vous vous êtes vengés de cette injure, que vous avez lavée dans le sang d'Ananus et de la multitude égorgée dans une seule nuit. Vous voyez bien qu'il en est beaucoup parmi vous (jui ont horreur de tous ces crimes, qui jugent sévèrement la cruauté de ceux qui les ont appelés ici, de ceux qui ne respectent pas même en vous leurs sauveurs. Hésitent-ils à commettre devant vous
les actes les plus abominables ? Noq ! Eh bien, alors les Iduméens passeront pour leurs complices, tant qu'ils ne s'opposeront pas à leurs méfaits , tant qu'ils ne se sépareront pas d'eux ! 11 nous est démontré que tout ce qu'on nous a dit de trahison est faux; il est faux que l'on attende l'arrivée des Romains , et d'ailleurs la ville n'est pas facile à prendre ! Vous devez donc retourner chez vous, et, en désertant au plus vite cette criminelle association, vous faire pardonner la part que vous avez prise dans les actions abominables accomplies par ceux qui vous ont abusés. »
Ce discours produisit un effet immédiat. Les Iduméens se levèrent à l'instant comme un seul homme , coururent aux prisons, qu'ils ouvrirent à environ deux mille détenus qui, abandonnant sur-le-champ la ville, allèrent se réfugier auprès de Simon , dont nous parlerons un peu plus loin. Cela fait, les Iduméens se mirent en route pour regagner leur pays.
Ce départ imprévu surprit d'abord tout le monde. Le peuple , ignorant le repentu* des Iduméens , reprit un peu de courage , comme si le nombre de ses ennemis avait diminué d'autant. Quant aux Zélotes, ils n'en devinrent que plus audacieux, car ils ne pensaient pas avoir perdu des auxiliaires, mais ils se sentaient débarrassés des seuls hommes qui pussent entraver ou réprimer leurs violences. Ils ne perdirent pas de temps à délibérer sur ce qu'ils avaient à faire; ils ne le savaient que trop. Anéantir les gens de cœur et la noblesse, voilà ce qu'ils voulaient : la noblesse parce qu'ils lui portaient envie, les gens de cœur parce qu'ils en avaient peur. Il ne pouvait y avoir de sécurité absolue pour eux que lorsqu'il ne resterait plus un seul survivant des hautes classes de la nation.
Ce fut alors que fut mis à mort, avec beaucoup d'autres, Gorion, homme d'illustre naissance, le fauteur du régime
populaire et le plus ardent des défenseurs de la liberté. Ce qui le perdit, ce fut Ténergie avec laquelle il disait hautement ce qu^il pensait. Niger le Péraïte, qui avait montré tant de bravoure en combattant les Romains, ne fut pas plus épargné. Il eut beau se récrier et montrer ses glorieuses blessures, pendant qu'on le traînait à travers la ville; quand il vit qu'on le conduisait en dehors des portes, et qu'il n'y avait plus d'espoir de salut, il ne demanda plus qu'une chose, c'est que la sépulture lui fût accordée. Ses bourreaux lui répondirent qu'ils ne soufifriraient pas qu'un si grand honneur lui fût donné, et ils apprêtèrent son supplice. Au moment de mourir, Niger invoqua la vengeance des Romains, et, dans ses imprécations, il appda sur ses assassins la guerre, la famine, la peste, et, pour combler la mesure, il les condamna à s'entre-tuer. Dieu ratifia ce terrible jugement.
Niger mort, les Zélotes se croyaient bien maîtres du pouvoir absolu. Il n'y eut plus alors de ménagements pour une classe plutôt que pour une autre. Les uns étaient tués pour avoir autrefois osé résister à quelqu'un d^ Zélotes ; les autres qui, pendant la paix, n'avaient rien fait qui pût leur être reproché, étaient poursuivis sous le premier prétexte venu. Celui qui ne fréquentait pas les Zélotes, était coupable d'orgueil ; celui qui les traitait avec un peu de familiarité, les méprisait ; celui enfin qui s'efforçait de se concilier leurs bonnes grâces, était un traître. Il n'y avait jamais qu'une peine appliquée : la mort, toujours la ment, pour les crimes les plus graves, comme pour les fautes les plus légères. Il n'y échappa, en définitive, que les hommes les plus obscurs et les plus pauvres.
Les Romains n'ignoraient pas ce qui se passait à Jérusalem, et les chefs de l'armée, regardant comme un immense avantage les dissensions qui désolaient la nation juive, avaient hâte de commencer le siège de la ville. Ils suppliaient Yespa-
sien, leur général, d'agir sans délai, et de profiter de la protection de la Providence, qui armait leurs ennemis les uns contre les autres. Ils disaient que cet état de choses ne pouvait durer et que les Juifs, ou repentants, ou fatigués de la guerre civile, ne tarderaient pas à voir la concorde renaître parmi eux, au grand détriment des Romains.
Vespasien leur répondit qu'ils étaient dans une grave erreur, et qu'ils se laissaient aller, comme dans un théâtre, au désir de montrer ce dont ils étaient capables, même au péril de leur vie ; qu'en revanche ils ne réfléchissaient ni aux avantages qu'ils devaient poursuivre, ni aux moyens de les atteindre avec sécurité. « Si nous attaquions immédiatement la ville, leur disait -il, c'est par nous que la concorde serait ramenée au sein de la nation, et les Juifs tourneraient contre nous-mêmes toutes leurs forces , qui sont encore imposantes. Laissons-les faire , et chac[ue jour d'attente sera marqué par la mort de bon nombre de ceux que nous aurions à combattre. La sédition se chargera de réduire l'armée de nos ennemis. Dieu est un plus habile général que moi : c'est lui qui nous livrera les Juifs sans combat, et qui donnera la victoire à l'armée, sans l'exposer à aucun péril. Quand nos ennemis s'entre-tuent , nous devons rester paisibles spectateurs des événements, bien loin de nous compromettre avec des hommes qui ont soif de la mort et qui se déchirent entre eux. S'il en est parmi vous qui dédaignent la victoire obtenue sans combat, qu'ils sachent bien qu'il est plus sage d'accomplir son œuvre tranquillement que de tenter la fortune des armes , et , croyez-le bien , ceux qui obtiennent , à l'aide de la prudence et de la patience , les mêmes avantages que d'autres obtiendraient à la suite de belles batailles, ceux-là, dis-je, sont tout aussi 'dignes d'éloges. A mesure que les forces de l'ennemi décroissent, nos soldats, qui se refont des
l)K JÉRISALKM. U5
fatigues d'une pénible campagne , deviennent de plus en plus vaillants. En fin de compte, ceux qui se promettent de la gloire par de beaux exploits, se trompent fort. Les Juifs s'occupent-ils de fabriquer des armes, de renforcer leurs murailles , de rassembler des auxiliaires ? Nullement. Le retard profitera donc à celui qui saura le créer. La guerre civile et les haines intestines leur font souffrir des maux mille fois plus atroces que ceux que leur infligerait la captivité. En résumé, rhomme prudent doit laisser faire ceux qui sont les artisans de leur propre ruine , et il faut se garder de toucher à ceux qui meurent d'une maladie interne , dans le seul but d'acquérir un peu de gloire. Croyez- moi, la sédition nous donnera la victoire, sans que nous ayons la peine de l'acheter chèrement. »
Ueureusement les généraux romains se laissèrent convaincre par les paroles de Vespasien, et ils ne tardèrent pas à reconnaître la justesse de ses vues. Chaque jour il arrivait des masses de transfuges, échappés à la surveillance des Zélotes. Il n'était pourtant pas facile de fuii*, car toutes les issues étaient gardées, et quiconque se laissait prendre, était immédiatement mis à mort, comme coupable de vouloir passer aux Romains. Il est vrai que ceux qui pouvaient se racheter à prix d'argent, étaient mis en liberté, tandis que celui-là seul était un traître, qui n'avait rien à donner. Il en résultait que les riches échappaient et que les pauvres seuls étaient égorgés.
Dans toutes les rues, les cadavres étaient amoncelés; il arrivait souvent que ceux qui avaient réussi à franchir cette enceinte fatale, changaient d'avis et revenaient, pour mourir dans la ville. L'espoir de la sépulture leur faisait trouver douce la mort sur le sol de la patrie. Au reste, ni ceux qui étaient tués dans la ville, ni ceux qui périssaient par les chemins, ne recevaient plus le suprême honneur de l'inhumation. Les lois
divines et humaines étaient également méprisées, et on laissait pourrir les corps morts à la face du ciel.
Quiconque était surpris ensevelissant un de ses proches , recevait le même châtiment que les transfuges, c'est-à-dire la mort; et celui-là restait privé de sépulture qui était coupable de l'avoir voulu donner à son prochain. En somme, tout bon sentiment n'était pas éteint dans le peuple, mais dans le peuple seulement ; car ce qui aiœait dû émouvoir la commisération, n'excitait que de l'irritation panni les Zélotes, dont la rage passait tour à tour des vivants sur les morts, et des morts sur les vivants. Telle était la crainte qui tourmentait tous les esprits, que les survivants estimaient heureux ceux qui les avaient précédés dans le trépas, au moins parce qu'ils étaient en repos. Ceux qui subissaient encore les tortures de la prison, enviaient, en le comparant au leur, le sort de ceux mêmes qui étaient restés sans sépulture.
Les droits de l'humanité étaient foulés aux pieds, ceux de Dieu étaient tournés en dérision, et ses prophéties étaient ridiculisées comme de vains mensonges. Une de ces prophéties, inspirée par l'Esprit divin aux hommes de l'ancien temps, annonçait que la ville serait prise et le temple brûlé, lorsque la sédition l'envahirait, et que la main des Juifs souillerait les lieux saints. Tout en y croyant, les Zélotes se firent les ministres de ce terrible jugement.
Jean de Giscala, qui aspirait à la tyrannie, supportait difficilement que les honneurs qu'on lui rendait fussent partagés avec d'autres. Peu à peu il se fit un parti des hommes les plus pervers, et il s'affranchit ainsi d'une égalité qu'il ne voulait pas souffrir , refusant toujours d'obéir aux autres, et exigeant impérieusement que l'on obéit à ses ordres. 11 devint clair pour tous qu'il voulait usurper le pouvoir absolu ! Beaucoup se soumirent à lui par crainte, beaucoup aussi pai* affection ;
car il possédait admirablement le secret de se faire aimer, à force de ruse et de fraudes; mais le plus grand nombre, par précaution pour eux-mêmes, et pour que les crimes dont Us se rendaient coupables retombassent sur une seule tête.
Homme de conseil et d'action, Jean ne manquait pas de satellites. Dans le parti qui lui était opposé on trouvait ceux qui lui portaient envie et qui se révoltaient contre l'idée de se voir soumis à un homme qui naguère n'était que leur égal, et tous ceux, bien plus nombreux, qui se garaient contre le pouvoir d'un seul. Il était clair, en effet, que, s'il réussissait à s'emparer de ce pouvoir, il serait peu aisé de le Tenverser, et qu'il ne manquerait pas de leur garder rancune de leur opposition première. Chacun donc préférait tous les maux de la guerre à l'esclavage volontaire. La faction des opposants ne réussit même pas à rester unie, et Jean, parmi ses partisans, se mit à affecter des airs de roi. Entre eux, les deux partis se surveillaient militairement, mais ils ne se faisaient pas grand mal, si par hasard ils en venaient aux mains. Lorsqu'au contraire il s'agissait du peuple, tous combattaient comme des forcenés, et c'était à qui enlèverait le plus gros butin. Jérusalem, en proie à la guerre, à la tyrannie et à la sédition , de ces trois maux préférait encore la guerre. Aussi la désertion allait-elle croissant, et l'on courait chercher auprès des Romains le salut dont on désespérait dans ses foyers.
Une quatrième calamité vint s'ajouter aux autres causes de ruine de la nation : non loin de Jérusalem existait une forteresse, nommée Massada (Sebbeh) , que les anciens rois avaient édifiée, pour y déposer leurs trésors en temps de guerre et pour y trouver un refuge assuré en cas de revers. Le parti que l'on nommait les sicaires s'en était emparé , et de là ils faisaient des incursions dans la région voisine, pour se
procurer les vivres qui leur étaient nécessaires, la crainte les détournant de se livrer à des rapines plus relevées.
Lorsqu'ils surent que l'armée romaine ne songeait pas à bouger, et que les Juifs de Jérusalem étaient divisés par la sédition et la domination la plus exorbitante, l'idée leur vint naturellement de tenter de plus grands coups.
Le jour de la fête des Azymes . ils partirent dès que la nuit fut venue, se cachant de ceux qui pouvaient les arrêter, et vinrent fondre sur la petite bourgade d'Engaddi (Ayndjedi). Les hommes qui auraient pu la défendre n'eurent pas le temps de prendre les armes et de se réunir ; dispersés en un instant , ils furent rejetés hoi^ de leur ville. Tous ceux qui ne purent fuir, furent massacrés avec les femmes et les enfants, au nombre de plus de sept cents , puis les bandits pillèrent les maisons, s'emparèrent des moissons déjà rentrées et regagnèrent Massada. Bientôt après vint le tour de tous les villages situés à portée de leur repaire.
La bande des sicaires se recrutait chaque jour d'une foule de gens sans aveu qui affluaient de partout ; les voleurs de profession qui s'étaient tenus tranquilles jusque-là, suivirent ce bel exemple, et bientôt tous les coins de la Judée furent infestés de troupes de malfaiteurs qui ne respectaient pas même les lieux sacrés. H leur arrivait bien parfois de recevoir de sévères leçons de ceux qu'ils attaquaient, mais c'était l'exception, et d'ailleurs, comme de vrais voleurs qu'ils étaient, une fois le butin fait, ils fuyaient en toute hâte. On le voit, il n'y avait aucune partie de la Judée qui ne fût en train de périr, avec et comme la capitale.
Vespasien savait tout cela par les transfuges, dont il arrivait chaque jour un certain nombre, malgré les périls de l'évasion. Tous suppliaient le général romain de marcher au secours de Jérusalem et de sauver les débris de la nation ;
car , presque tous ceux qui étaient bienveillants pour les Romains avaient déjà péri , et le peu qui vivait encore , était en danger de mort. Vespasien, énm au récit de toutes ces misères, partit enfin pour aller faire le siège de Jérusalem, mais bien plutôt en réalité pour la débarrasser de ceux qui la désolaient. Avant d'agir sur ce point, il était indispensable d'abattre tout ce qui restait encore debout de l'insurrection, et de ne laisser derrière lui personne qui pût entraver les opérations du siège.
Il se rendit donc d'abord à Gadara , métropole de la Pérée, et y entra le quatre du mois de Dystrus (26 janvier) . La population, qui était riche, avait envoyé au-devant des Romains ses principaux notables, séditieux au fond du cœur, pour demander à se rendre, un peu par désir de la paix, beaucoup par crainte de perdre ses biens.' Les rebelles de la ville avaient ignoré l'envoi de ces parlementaires, et ce ne fut qu'à l'approche de Vespasien qu'ils en eurent vent. Défendre la ville leur était impossible, car les adversaires qu'ils y comptaient étaient plus nombreux et plus forts qu'eux, et les Romains arrivaient. Ils se décidèrent donc à fuir, mais non sans avoir répandu du sang et sans s'être vengés. Ils se saisirent de Dolésus, qui était le principal personnage de la ville, par la naissance et par la dignité dont il était revêtu, et qu'ils croyaient l'instigateur de la démarche faite auprès de Vespasien ; ils le massacrèrent, et, après avoir odieusement insulté à son cadavre, ils prirent la fuite. L'armée romaine arrivait au même moment, et Vespasien, accueilli avec des cris d'allégresse, accorda la paix aux Gadarènes et plaça parmi eux une garnison d'infanterie et de cavalerie, pour les protéger contre les tentatives des fugitifs, car ils démolissaient spontanément leurs muraille.s, afin de donner la preuve de leur haine de la guerre.
Vespasien envoya aussitôt à la poursuite des fuyards.
Placidus avec cinq cents cavaliers et trois mille hommes d'infanterie, puis il retourna avec le reste de l'armée à Césarée. Les Juifs, voyant tout à coup sur leurs épaules les cavaliers romains lancés à leur poursuite, n'eurent que le temps de se réfugier dans un village nommé Bethennabrin (Nimrin). Là, ils trouvèrent un certain nombre de jeunes hommes qui, de gré ou de force, furent obligés de prendre les armes avec eux et de comir au-devant de Placidus. Celuici n'avait pas oublié le stratagème qui lui avait si bien réussi au mont Thal)or. Il fit donc mine au premier choc de reculer peu à peu, afin de les attirer loin de leurs murailles. Une fois qu'il les eut amenés en un lieu favorable, sa cavalerie les entoura et les tua à coups de javelots. Ceux qui essayèrent de fuir trouvèrent le passage barré et furent rejetés sur l'infanterie, qui en fit une véritable boucherie. Cette fois les Juifs périrent sans autre but que celui de montrer leur bravoure; car ils se ruaient comme des bêtes féroces aux abois sur la ligne romaine, qu'ils étaient incapables de rompre, et qui était inébranlable comme une muraille hérissée de fer.
Placidus ne s'occupait que de leur couper la retraite ; il y réussit à merveille, et une poignée des plus vaillants parvint seule à se rapprocher des murailles. I^s gardes ne savaient quel parti prendre; d'un côté, il leur répugnait de repousser les fugitifs de Gadara ; de l'autre, ils devaient s'attendre à périr avec eux, s'ils les laissaient entrer dans la place. Voici ce qui arriva. I^s fuyards furent rejetés dans l'enceinte, et peu s'en fallut que les cavaliers romains n'y pénétrassent en même temps qu'eux. Les portes furent aussitôt fermées ; mais Placidus, après un combat terrible, réussit à enlever Bethennabrin. F^a plèbe inoffensive fut, comme toujours, passée au fil de répée. Les grands personnages s'enfuirent, et les soldats romains, après avoir pillé le village, y mirent le feu.
Ceux qui avaient échappé au désastre décidèrent les habitants des campagnes à prendre la fuite avec eux, en exagérant le malheur qui les avait frappés; en affirmant que Tarmée romaine entière arrivait, ils jetèrent partout la terreur. Recrutant ainsi tout le monde sur leur passage, ils se dirigèrent du côté de Jéricho.
Gagner cette ville populeuse et bien fortifiée, c'était la seule ressource qui leur restât. Mais Placidus, qui disposait d'un corps de cavalerie déjà exalté par son premier succès, se lança à leur poursuite et tua tout devant lui jusqu'au Jourdain. Lorsqu'il eut acculé toute cette multitude à la rivière qui, gonflée par les pluies, n'était pas guéable en ce moment, il forma sa ligne de bataille et se prépara au combat que les Gadarènes ne pouvaient plus éviter, puisque désormais la fuite leur était coupée. Répandus sur une longue étendue de la rive, ils étaient accablés de traits et incessamment chargés par les cavaliers, qui les culbutaient dans le Jourdain. Quinze mille d'entre eux furent tués, et le nombre de ceux qui, de gré ou de force, durent se jeter dans la rivière est infini. Deux mille deux cents furent faits prisonniers, et les Romains enlevèrent une grande quantité d'armes, de brebis, de chameaux et de bœufs. Ce désastre parut un des plus grands qu'essuyèrent les Juifs, parce que tout le pays qu'ils traversèrent dans leur fuite fut rempli de carnage, et parce que le Jourdain, gonflé par les cadavres, devint infranchissable, tandis que le lac Asphaltite était couvert des corps entraînés par le fleuve.
Placidus, profitant de sa victoire, marcha sur les forteresses et les bourgades voisines , prit x\bila , Julias et Besimoth (ces trois localités sont très-probablement Tell-el-edjlab, Er-rameh et Soueïmeh), ainsi que tous les autres lieux habités jusqu'au lac Asphaltite, et il y établit partout des transfuges. Puis il se servit de bateaux pour atteindre et châtier
ceux qui s'étaient réfugiés sur le lac. Ainsi toute la Pérée, jusqu'à Machaerous, se rendit aux Romains, ou fut prise par eux.
Ce fut à cette époque que l'on apprit les événements arrivés dans la Gaule et la révolte de Vindex contre Néron. Ces nouvelles décidèrent Vespasien à presser la guerre ; la guerre civile et les dangers qui lui semblaient menacer l'empire, lui faisaient un devoir de pacifier l'Orient, et de délivrer au moins l'Italie de toute inquiétude de ce côté. Bien que la saison d'hiver ne fiit pas passée, il s'occupa activement de garnir de troupes les villages et les forteresses qu'il avait soumis. Dans chaque village il installa un décurion, dans chaque ville un centurion , et il releva de leurs ruines la plupart des localités qui avaient été dévastées.
Au commencement du printemps, il quitta Césarée avec le gros (le l'armée, et se porta sur Antipatris, où il passa deux journées à mettre ordre aux affaires de la ville. Le troisième jour il en partit et alla brûler toutes les bourgades voisines. Après avoir soumis tout ce qui dépendait de la toparchie thamnitique (de Tibneh), il marcha sur Lydda et lamnia, qu'il eut bientôt mises à la raison, et où il établit un nombre suflisant d'habitants pris parmi les transfuges. Il se rendit ensuite à Enunaiis (Anioas). Il occupa militairement tous les passages qui de là conduisaient à Jérusalem, établit un camp entouré de murailles dans lequel il laissa la cinquième légion, et se porta aussitôt sur la toparchie de Bethleptephôn. (Qu'était-ce que cette toparchie dont il n'est pas fait mention dans le passage où Josèphe énumère toutes les divisions du territoire de la Judée [liv. 111, ch. ni]? Je l'ignore.) lii encore, tout fut réduit en cendres. Après avoir établi des postes fortifiés sur les points favorables de la frontière iduméenne, il envahit l'Idumée et enleva deux bourgs de ce pays, Betaris
et Caphartoba (Koufour-Tab , à l'est de Rarnieh), dans lesquels plus de dix mille hommes furent tués et plus de mille autres faits prisonniers. Après en avoir chassé le reste de la population , il y installa un détachement de troupes romaines qui, par ses continuelles incursions, ravagea tout le pays raontueuK du voisinage.
Vespasien revint ensuite à Emmaûs, d'où il se rendit, en traversant la Samarie, à Neapolis (Naplouse) , que les indigènes appellent Mabortha. Il descendit camper tout près de cette ville, au lieu nommé Korea, le 2 du mois de Dœsius (26 avril) . Le lendemain il arrivait à Jéricho, où Trajan opéra sa jonction avec lui ; celui-ci ramenait de la Pérée les troupes qui venaient de soumettre les populations établies au delà du Jourdain.
Avant l'arrivée des Romains, une grande partie de la po- . pulation de Jéricho s'était réfugiée dans le pâté de montagnes qui sépare cette ville de Jérusalem. Ceux qui étaient restés, et ils étaient en assez grand nombre, furent passés au fil de l'éjjée. La ville devint donc déserte.
C'est ainsi que Vespasien serrait Jéiiisalem de tous les côtés. Des forts furent construits à Jéricho et à Adi(la^ et ils reçurent une garnison mixte de Romains et d'auxiliaires. Lucius Annius fut envoyé de là contre Gerasa (Djerach) avec une partie de la cavalerie et un gros détachement d'infanterie. La ville fut prise du premier coup, et un millier de jeunes hommes qui n'avaient pas cru devoir fuir, y furent passés au fil de l'épée. Les familles des habitants furent emmenés en captivité, et la ville, d'abord livrée au pillage, fut brûlée ensuite. Puis les villages voisins furent traités de même. Une fois tout le pays de montagnes et toute la plaine ravagés, les habitants
1. J'ignore absolument ce que peut être la localité désignée par les motvS
de Jérusalem n'eurent plus de refuge possible; car les Zélotes surveillaient toujours avec rage ceux qui essayaient de passer aux Romains. Quant à ceux qui continuaient d'en vouloir aux Romains , ils étaient bloqués par l'armée maîtresse de tout le pays qui entourait la ville.
Vespasien, de retour à Césarée , se disposait à marcher aussi contre Jérusalem, lorsqu'il apprit la mort de Néron, dont le règne avait duré treize ans et huit jours. Chacun sait que Galba, proclamé empereur en Espagne, rentra à Rome et y fut assassiné au milieu du Forum ; que son successeur Othon périt à son tour dans l'expédition qu'il dirigeait contre son compétiteur Vitellius ; que bientôt Rome se souleva contre Vitellius lui-même; qu'Antonius Primus et Mucianus, après avoir mis à mort cet empereur éphémère et avoir entraîné les légions de Germanie, réussirent enfin à comprimer la guerre civile. Inutile d'entrer dans plus de détails sur ces événements qui s'accomplirent dans l'intervalle de quelques mois.
Vespasien , à la nouvelle de la mort de Néron, suspendit son départ pour Jérusalem et attendit que le nom du nouvel empereur lui fut connu. Lorsqu'il sut que c'était Galba qui avait reçu la couronne, il s'abstint de toutes mesures contre les Juifs, et attendit des ordres. Il envoya aussitôt son fils Titus vers Galba, pour le féliciter et lui demander ce qu'il falla't faire en Judée. Le roi Agrippa accompagnait Titus. Pendant que les galères qui portaient ces deux personnages gagnaient péniblement l'Achaïe (on était alors en hiver). Galba fut mis à mort après sept mois et sept jours de l'ègne, et Othon prit sa place. Agrippa, sans tenir compte de cette nouvelle révolution, résolut de continuer son voyage et de se rendre à Rome; mais Titus rebroussa chemin sur-le-champ et, retournant en Syrie, courut rejoindre son père à Césarée. Tous les deux, inquiets de l'avenir et voyant l'empire romain
ébranlé sur sa base, n'avaient garde de penser à guerroyer contre les Juifs ; ce n'était pas au moment où ils avaient tant à craindre pour leur propre patrie, qu'il était sage de s'occuper d'une guerre étrangère.
Que devenait Jérusalem pendant ce temps-là? Un fléau de plus venait accabler cette malheureuse ville.
Simon, fils de Gioras, était originaire de Gerasa. Jeune et rusé, mais moins que Jean de Giscala qui était maître de la ville, Simon était plus vigoureux et plus audacieux de sa personne ; c'était précisément à cause de son audace qu'Ananus l'avait dépouillé de la toparchie de l'Acrabatène , à la tète de laquelle il avait été placé. Une fois destitué, il se retira auprès des bandits établis à Massada. Il leur fut d'abord suspect, si bien qu'ils ne lui permirent d'habiter que le fort inférieur, tandis qu'ils occupaient eux-mêmes toute la ville haute *. Simon s'y établit avec les femmes qui l'avaient suivi. Il finit cependant, en prenant part à tous leurs brigandages, par gagner leur confiance, mais non pas assez pourtant pour qu'ils se laissassent entraîner, par les conseils qu'il ne cessait de leur donner, à des expéditions plus importantes. Habitués, en effet, au refuge qu'ils s'étaient choisi , et dans lequel ils vivaient avec toute la sécurité désirable, ils appréhendaient de s'en éloigner trop. Mais Simon, qui était d'une ambition effrénée, n'eut pas plutôt appris le meurtre d'Ananus qu'il gagna les montagnes, fit appel à tous les esclaves en leur assurant la liberté, à tous les hommes libres en leur promettant des récompenses dignes d'eux ; il réussit bientôt ainsi à se créer une armée de malfaiteurs.
' Cette forteresse inférieure que l'on voit parfaitement d'en haut, est aujourd'hui complètement inaccessible. Jamais Arabe n'y a mis le pied de mémoire d'homme, el cette impossibilité a fait le désespoir de tous les voyageurs qui ont eu, comme moi, le plaisir de visiter Massada.
Dès qu'il se vit à la tête de forces suffisantes, il se mit à ravager les villages de la montagne, et comme chaque jour le nombre de ses adhérents augmentait, il finit par oser descendre dans la plaine. Bientôt il devint la terreur des villes elles-mêmes , et beaucoup d'hommes d'excellente famille , alléchés par sa puissance et par sa fortune, se décidèrent, pour leur malheur, à se joindre à lui. Si bien que son armée cessa bientôt d'être une bande d'esclaves et de voleurs, et devint en réalité une armée nationale qui lui obéissait comme à un roi. Il entreprit alors des expéditions dans la toparchie de l'Acrabatène et dans la grande Idumée. Il choisit un village nonmié Naïn, qu'il entoura de murailles, pour base de ses opérations. Il agrandit ensuite beaucoup de cavernes, situées dans la vallée de Pharan, où il s'en trouvait un^î^rand nombre d'autres toutes prêtes, et il y déposa ses trésors et son butin. Os grottes lui servaient aussi de magasins pour les denrées qu'il se procurait par le pillage , et beaucoup de ses satellites y restaient à poste fixe. Personne ne pouvait douter qu'il n'exerçât ses forces et ne fit tous les préparatifs nécessaires pour s'attaquer enfin à Jérusalem elle-même.
Les menées de Simon ne pouvaient échapper aux Zélotes, qui se sentaient menacés; ils résolurent donc.d'aller au-devant (lu danger, de frapper au plus vite celui dont les forces crissaient chaque jour, et qui devait infailliblement en faire usage contre eux. Ils sortirent en armes de Jérusalem, dans le dessein d'aller chercher leur ennemi. Simon, loin de les éviter, accourut au-devant d'eux, et les battit à plate couture. Beaucoup des Zélotes jKuirent dans le combat, et les autres furent' rejetés dans la ville. Mais le vainqueur ne se croyait pas encore assez fort pour entamer un siège, et d'ailleurs son projet était de s'emparer de l'idumée avant d'attaquer Jérusalem. Il marcha donc sur ce pays, à la tête d'une armée de vingt mille
hommes. Les Iduméens, de leui* côté, rassemblèrent en toute hâte un corps de vingt-cinq mille combattants expérimentés, et, ne laissant dans leurs foyers que les hommes dont la présence était nécessaire pour contenir les sicaires de Massada, ils coururent à la frontière au-devant de Simon. La bataille dura une journée entière et la victoire resta incertaine. Chacun se retira de son côté, Simon, à Naïn, et les Iduméens dans leurs villages.
Peu de temps après. Simon envahissait de nouveau Tldumée, à la tête de forces plus considérables. H vint camper auprès du village de Thecoë. et de là envoya l'un de ses compagnons , nomnié Eléazar, pour tâcher de persuadera la garnison d'Hérodium, forteresse voisine, de la lui livrer. Les troupes de cette garnison , ignorant le motif de la venue d'Éléazar. le laissèrent entrer immédiatement dans la place, mais dès qu'il parla de trahison, toutes les épées furent tirées et on le pourchassa. Le malheureux, ne trouvant aucun refuge où il pût se cacher, sauta du haut des murailles dans la vallée placée au-dessous et il se tua du coup.
Hérodium , c'est le Djebel-Foureïdis que j'ai eu le plaisir d'explorer à fond. Il n'est que trop évident, à la première inspection des lieux, que celui qui a été forcé de sauter pardessus les murailles de la forteresse qui couronnait le sommet de la montagne, a dû se tuer en roulant dans l'immense précipice qui était ouvert devant lui. Il n'y avait en effet aucun moyen de s'arrêter dans une chute de près de 80 mètres et le long d'un plan incliné où l'on a toutes les peines du monde à tenir pied, lorsqu'on est libre de ses mouvements.
Les Iduméens commençaient à s'effirayer de la force militaire de Simon. Avant donc de risquer une nouvelle bataille, ils résolurent de se faire renseigner exactement sur l'état des forces ennemies. Un certain Jacob , qui était un des chefs de
la nation, et qui roulait dans sa tête des projets de trahison, s'offrit avec empressement pour aller chercher les renseignements désirés. Il partit donc d'AIouron , où s'était rassemblée l'armée iduraéenne, et se rendit auprès de Simon, auquel il n'hésita pas à offrir de lui livrer son pays, s'il lui jurait de le traiter toujours avec grande distinction ; cette parole une fois obtenue , Jacob s'engageait à livrer l'Iduniée entière à Simon. De pareilles ouvertures devaient être bien reçues ; le traître fut festoyé, comblé de promesses, et retourna vers les siens, devant lesquels il commença par exagérer autant qu'il le put la puissance de l'armée de Simon. Puis il s'aboucha avec les chefs d'abord et avec les soldats ensuite, et, prenant chacun à part , il s'efforça de lui persuader par de belles paroles qu'il fallait accueillir Simon avec joie et remettre le pays entre ses mains, sans s'exposer à la chance des combats. Pendant qu'il procédait de la sorte parmi ses compatriotes, il envoyait à Simon des émissaires secrets, pour le presser d'accourir, promettant de faire s'évanouir devant lui l'armée des Iduméens. Et de fait il tint parole, car au moment où l'armée juive approchait, Jacob sauta à cheval et s'enfuit, entraînant après lui tous ceux qu'il avait gagnés à ses projets. Il en résulta immédiatement un sauve qui peut général, et, sans en venir aux mains, chacun courut à toutes jambes se réfugier dans son village. Ce fut ainsi que Simon entra en Idumée sans coup férir. 11 ne donna, pas à l'ennemi le temps de se reconnaître, et courut à Hébron, dont il s'empara et où il fit un immense butin en argent et en vivres.
Une fois maître de cette ville illustre , Simon parcourut ridumée entière, ne se contentant pas de ravager les villes et les villages , mais ravageant aussi les campagnes. Outre ses soldats, il traînait à sa suite quarante mille personnes, si bien qu'il lui était fort difficile de nourrir une semblable multitude.
Ajoutez à cette détresse constante la cruauté naturelle du chef, et sa fureur contre la nation envahie, et vous vous rendrez compte de l'état auquel la malheureuse Idumée fut réduite. De même qu'après le passage des sauterelles les forêts restent sans feuilles, de même partout où Simon avait passé on ne trouvait plus que le désert et la désolation. Ce fléau dévastateur brûlait, renversait tout. Les birtis de la terre étaient dévorés ou écrasés par les pieds de la foule. En un mot, partout où Simon s'abattait, il ne restait plus trace de culture antérieure.
Il n'en fallait pas tant pour exciter la colère des Zéloles. Mais ils n'osaient plus risquer une bataille ; ils eurent donc recours aux embuscades dont ils garnissaient les défilés. Dans l'une d'elles ils se saisirent de la femme de Simon et de sa suite, et ils s'empressèrent d'emmener leur capture à Jérusalem, aussi joyeux que s'ils se fussent emparés de Simon luimême. Ils espéraient en effet que celui-ci, pour qu'on lui rendît sa femme, déposerait les armes et se mettrait à leur merci. Ils s'étaient grandement trompés. Le seul sentiment qu'éprouva Simon, à cette nouvelle, fut la rage; il courut devant les murailles de Jérusalem, et, comme la bête féroce qui ne peut se venger de ceux qui l'ont blessée, parce qu'ils ont réussi à se mettre à l'abri de ses griffes et de ses dents, il fit retomber sa fureur sur quiconque fut rencontré par lui. Tous les malheureux qui avaient franchi les portes de la ville pour aller chercher des légumes ou du bois (c'étaient des vieillards inoffensifs) furent mis à la torture, et finalement tués. Puis il se contenta de couper les mains à d'autres et il les renvoya dans la ville, dans le double but d'inspirer la terreur à ses ennemis et de forcer le peuple à se soulever contre ceux qui l'avaient offensé. Il avait enjoint à ces infortunés de dire hautement que Simon avait juré par Dieu , le maître de toutes
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choses, que, si on ne lui rendait immédiatement sa femme, il renverserait les murailles de la ville, et ferait ensuite subir le même châtiment à tous ceux qu'elle renfermerait, sans distinction d'âge, et sans s'occuper de séparer les innocents des coupables. Cette menace émut non-seulement le peuple, mais encore les Zélotes, qui, pleins d'épouvante, s'empressèrent de rendre la liberté à la femme de Simon. Celui-ci s'adoucit un peu dès qu'il eut obtenu ce qu'il voulait, et le massacre cessa.
Ce n'était pas la Judée seule qui était en proie à la sédition et à la guerre civile : ces mêmes fléaux sévissaient alors en Italie. Galba ayant été assassiné au milieu du Forum, Othon, le nouvel empereur, défendait sa couronne contre Vitellius, que les légions de Germanie avaient proclamé. Valens et Cœcinna, tous deux généraux de Vitellius, battus le premier jour par les partisans d'Othon, furent vainqueurs le lendemain, et Othon se donna la mort après un règne de trois mois et deux jours*. Les troupes d'Othon se rendirent alors à Vitellius, qui se mit à leur tête pour entrer à Rome.
Vers cette même époque, Vespasien sortit de Césarée le 5 du mois de Dœsius (29 avril) pour aller achever la répression de la Judée. 11 gagna la région montueuse et s'empara d'aborJ des deux toparchies Gophnitique (Djifnah) et Acrabatène, puis des deux forteresses de Bethela (Beïtin) etd'Éphraïm. Des garnisons romaines furent établies dans le pays nouvellement soumis, et Vespasien marcha sur Jérusalem, traînant à sa suite une foule de captifs, après avoir passé au fil de l'épée la plus grande partie des populations. Au môme moment, Cerealis, l'un des généraux romains, à la tête d'un fort détachement d'infanterie et de cavalerie, dévastait l'Idumée supérieure. La
4. Josephe place à Bedriac («arà Bvi^pcaicov rr,ç roXaria;) en Gaule, la double bataille dans laquelle Othon fut défait, et à Brexellum (tv Bpt^u) le lieu de sa mort.
petite ville de Kaphethra était prise par lui du premier coup et réduite en cendres; puis il assiégeait Kapharabis, qui était entourée de murailles respectables. Il s'attendait à dépenser beaucoup de temps devant cette place, lorsqu'au moment où il y comptait le moins, elle se rendit, ouvrit ses portes aux Romains , et implora leur clémence. De là Cerealis se rendit devant Hébron, qu'il dut enlever de, vive force. Toute la population arrivée à l'âge de puberté fut mise à mort, et la ville fut incendiée.
C'en était fait de la Judée, car à l'exception de ces trois points, Herodium, Massada et Machœrous, que des bandes d'insurgés occupaient encore, tout était soumis, sauf Jérusalem, la capitale, que les Romains s'apprêtaient à attaquer enfin.
Simon, lorsque sa femme. lui eut été rendue par les Zélotes, se reprit à dévaster l'Idumée, comme pour l'achever; ses malheureux habitants , expulsés de leur pays, coururent presque tous se réfugier à Jérusalem, fuyant devant leur bourreau qui les poursuivait jusque sous les murs de la ville. Arrivé là, il s'établit dans un camp retranché, attendant comme l'araignée sa proie, saisissant au passage tous les travailleurs qui revenaient des champs, et les mettant à mort. On voit que la métropole de la Judée était dans une bien cruelle position, avec Simon qui, à l'extérieur, était pire que les Romains, et avec les Zélotes qui, à l'intérieur, étaient pires que les Romains et que Simon.
Pour comble de malheurs, la troupe des Galiléens ellemême commença à se souiller de tous les méfaits avec une audace sans égale. C'étaient eux qui favorisaient les ambitieux projets de Jean de Giscala, et celui-ci, en récompense des services qu'ils lui rendaient, leur passait tout. Ils avaient une soif insatiable de rapines, et pour eux le pillage des maisons riches, le meurtre des hommes et les attentats à l'honneur des
femmes , n'étaient que de simples passe-temps ; je n'oserais traduire ici l'énumération des monstruosités que Josèphe leur impute. Force m'est donc de reproduire la traduction latine qui en a été donnée dans l'édition de Dindorf : <( Et impunè « muliebria patiebantur ad satietatem, compositos gerentes « capillos, et amictum femineum induti, unguentis etiam « delibuti, quoque magis placèrent oculos fuco et cerussa « illinentes. Non solum autem ornatum, vel etiam quae (( mulieribus accidunt imitabantur, nimiaque lascivia volup- « tates illicitas excogitabant. In urbe autem tanquam in « lupanari volutabantur, totamque facinoribus impuris poUue- « bant. &ed feminarum ad instar vultus componentes, dextris .(( cœdem patrabant , fractoque gressu incedentes subita « incursione bellatores cœdebant, gladiisque e conchyliatis « chlamydibus eductis, obvium quemque transfigebant. »
Ceux qui réussissaient à échapper à Jean tombaient entre les mains plus cruelles encore de Simon ; ils ne faisaient que changer de bourreau. Tout moyen de passer aux Romains était donc enlevé.
L'armée finit par être révoltée des infamies de Jean , et tout ce qu'elle comptait d'Iduméens se mit à conspirer sa ruine, soit par envie, soit par indignation. Un combat s'en suivit, dans lequel un grand nombre de Zélotes furent tués. Les autres furent contraints de chercher un asile dans le palais bâti par Grapte , qui était cousine d'Izates , roi d'Adiabène ; mais les Iduméens, y pénétrant ave€ eux, les en chassèrent et les rejetèrent dans le hiéron ; ils revinrent alors sur leurs pas, et se mirent à piller les trésors de Jean. C'était en effet dans le palais que nous venons de désigner que cet homme s'était établi et avait entassé les richesses qu'il avait amassées. Les Zélotes répandus par la ville profitèrent de ce moment pour rejoindre au plus vite ceux qui s'étaient enfermés dans le hiéron. Une
fois tout son monde réuni, Jean se prépara à reprendre l'offensive contre le peuple et les Iduméens. Ceux-ci , tout en se sentant les plus forts, craignaient que leurs adversaires ne profitassent de la nuit pour fondre sur la ville et Tincendier, après les avoir massacrés. Ils jugèrent donc à propos de s'entendre avec les pontifes et de les consulter sur les moyens de se mettre à l'abri de cette éventualité. Mais Dieu avait décidé dans sa justice que tout ce qu'ils feraient tournerait contre eux, et que le remède choisi par eux deviendrait immédiatement pire que le mal.
Pour faire échec à Jean, ils imaginèrent d'accueillir Simon dans la ville, et ils l'y appelèrent avec instances. On pense bien que Simon ne se fit pas répéter l'invitation que lui apportait le pontife Matthias. Les supplications d'ailleurs étaient appuyées par tous ceux qui avaient fui les exactions des Zélotes, et qui désiraient ardemment être remis en possession de leurs biens. Simon leur déclara avec arrogance qu'il entendait être le maître à Jérusalem, et il y entra en libérateur, aux acclamations du peuple qui ne voyait plus en lui qu'un bienfaiteur. L'illusion fut de courte durée, car à peine fut-il introduit dans la place, qu'il ne pensa plus qu'aux moyens d'assurer son autorité, traitant en ennemis ceux qui l'avaient appelé , tout comme ceux contre lesquels on avait imploré son secours.
Ce fut ainsi que Simon devint le maître de Jérusalem au mois de Xanthicus de la troisième année de la guerre (du 22 février au 24 mars) .
Jean et les Zélotes, bloqués dans le hiéron dont ils n'osaient plus franchir l'enceinte, dépouillés de tout ce qu'ils possédaient en ville (car Simon s'en était emparé sur-le-champ), commencèrent à se croire perdus. Simon, en effet, avec l'aide du peuple, marcha contre le hiéron. Les Zélotes, solidement établis sur les portiques et sur tous les points de défense, repoussèrent
Tattaque ; beaucoup des soldats de Simon furent tués et beauœup de blessés furent emportés. Leur position dominante donnait un grand avantage aux Zélotes, dont tous les coups étaient assurés ; ils crurent cependant plus prudent de construire quatre grandes tours qui leur permissent de frapper de plus haut : la première à l'angle nord-est de l'enceinte sacrée, la seconde au-dessus du Xystus, la troisième à l'angle situé en face de la ville basse (angle nord-ouest) , la quatrième enfin sur le sommet du Pastophories. On appelait ainsi les chambres des gardiens du temple, du haut desquelles un prêtre, suivant la coutume, annonçait, au coucher du soleil et à son de trompe, le commencement du septième jour, ou jour du sabbat, et vingt-quatre heures après, la fin de ce jour consacré , indiquant aussi le moment où tout travail devait cesser et celui où il était permis de le reprendre. Sur ces tours étaient établis des scorpions et des bal is tes (o^uêeXet; xal XiôoêoXou;), des archers et des frondeurs. Jean atteignit ainsi son but et refroidit un peu l'ardeur de Simon et des siens, qui, tout en persistant dans leurs attaques, les dirigèrent désormais avec moins d'entrain, grâce aux pertes sensibles que leur faisaient subir les projectiles ainsi lancés de très-haut et de très-loin.
Vespasien , après avoir terminé son expédition contre les villes et les villages des environs de Jérusalem , était revenu à Césarée où il apprit la dernière révolution qui avait éclaté à Rome et qui avait fait passer la couronne impériale sur la tête de Vitellius. Ces nouvelles indignèrent Vespasien ; il connaissait et méprisait l'homme qu'un acte de fureur populaire avait mis k la tête de l'empire , et il ne se sentait plus le courage de poursuivre la guerre étrangère, en présence des maux qui accablaient la patrie. Malheureusement, quelque violent désir qu'il eût de tirer vengeance des actes qui excitaient sa colère, il se sentait immédiatement arrêté dans son élan par la distance
énorme à laquelle il se trouvait du théâtre des événements. On était arrivé à la saison d'hiver; et avant qu'il eût atteint les côtes d'Italie, la fortune amènerait peut-être de nouvelles révolutions. II était donc prudent d'attendre.
Dans l'armée, au contraire, chefs et soldats se réunissaient pour commenter les nouvelles d'Italie, et tous disaient hautement que les troupes établies à Rome, jouissant de toutes les douceurs de la vie, et incapables de supporter même les probabilités d'une guerre, se permettaient de faire et de défaire les empereurs à leur guise, pour donner la couronne impériale au plus offrant ; tandis qu'eux-mêmes, qui laissaient timidement passer le pouvoir entre des mains étrangères , avaient au milieu d'eux des hommes bien plus dignes de le recevoir. Comment leur témoigneraient-ils jamais leur reconnaissance, s'ils négligeaient l'occasion qui s'offrait à eux? Ils se disaient que les droits de Vespasien à l'empire dépassaient ceux de tout le monde : que les guerres qu'ils avaient menées à bonne fin valaient bien les guerres de Germanie, et que les hommes qui, du fond de ce pays, avaient amené un tyran à Rome, ne valaient pas plus qu'eux-mêmes : qu'il n'y aurait pas, d'ailleurs, de lutte à soutenir pour faire triompher le bon droit, car le Sénat et le peuple romain ne pouvaient préférer les honteux penchants de Vitellius à la modestie de Vespasien, et ils ne tarderaient pas à comprendre qu'il ne leur était pas possible de se donner pour maître un tyran cruel et sans héritiers, en désertant les droits de celui qui serait un excellent empereur , et qui avait des fils dignes de lui : qu'enfin le mérite personnel des souverains était la plus sûre sauvegarde de la paix : qu'en un mot, si l'empire était dû à l'expérience que l'âge seul donne à l'homme , ils avaient Vespasien ; s'il était l'apanage de la vaillante jeunesse, ils avaient Titus. L'âge de l'un et de l'autre leur assurait les avantages que chacun comportait. « — Pro-
clamons-les empereurs, ajoutaient-ils, et non-seulement nous leur donnerons l'appui de nos trois légions et des rois nos auxiliaires, mais tout l'Orient, mais toutes les parties de l'Europe qui peuvent s'affranchir deVitellius, se réuniront immédiatement à nous ; en Italie même , nous sommes sûrs de la coopération du frère de Vespasien , qui est gouverneur de Rome, et de son second fils, qui ne peut manquer d'attirer à nous toute la plus illustre jeunesse. Si nous hésitons, peut-être le Sénat nous préviendra-t-il, en conférant l'empire à celui que les soldats gardiens de cet empire ont insulté. »
Les conciliabules où se tenaient ces propos ne tardèrent pas à enfanter un soulèvement général, et l'armée entière acclama Vespasien , en le suppliant de sauver l'empire en péril. Ce général, qui depuis longtemps s'était donné tout entier aux soins du gouvernement, n'avait jamais songé que la couronne pût un jour lui être offerte ; sans doute il sentait qu'il en était digne, mais il préférait la tranquillité de la vie privée aux périls d'une fortune plus illustre ; il essaya donc de refuser. Mais les tribuns insistèrent, et les soldats, avec l'énergie brutale qui les caractérise, mirent l'épée à la main et le menacèrent de le tuer, s'il s'obstinait à rejeter leurs vœux. Force lui fut de céder et d'accepter le titre d'empereur.
Mucianus et les tribuns le supplièrent alors d'agir immédiatement en empereur, et les soldats lui demandèrent à grands cris de les conduire contre tous ceux qui se déclareraient ses ennemis. L'Egypte fut la première province dont il s'occupa. C'était le grenier de l'empire, et deux légions qu'il désirait attirer à lui occupaient Alexandrie ; en cas de revers enfin, c'était un refuge a^uré. Vespasien s'empressa donc d'expédier des dépêches à Tiberius Alexander, qui était alors préfet d'Egypte et d'Alexandrie. Il lui annonçait la détermination que son armée venait de prendre, et la nécessité où il
s'était trouvé d'accepter le titre d'empereur; enfin, il lui disait qu'il réclamait ses services, comme ministre et comme ami. Alexander ne perdit pas un instant; les dépêches de Vespasien furent lues aux légions et au peuple, auxquels il fit immédiatement prêter serment de fidélité au nouvel empereur. Celui-ci était trop connu par ses actes, pour qu'il y eût l'ombre d'hésitation d'aucun côté. Alexander alors fit tout préparer pour l'arrivée de l'empereur.
En un clin d'œil le bruit de la proclamation de Vespasien se répandit partout en Orient, et toutes les villes célébrèrent cette heureuse nouvelle par des fêtes et par des sacrifices solennels pour le salut du nouvel Auguste.
Les légions de Mœsie et de Pannonie prirent immédiatement parti pour Vespasien. Celui-ci se rendit de Césarée à Béryte , où il reçut des députations de toutes les villes de la Syrie et de beaucoup d'autres provinces, qui lui envoyaient des félicitations et des couronnes.
Vespasien voyait en ce moment la fortune sourire à tous ses vœux ; il était difficile qu'il ne sentît pas naître dans son esprit la conviction que tout ce qui lui arrivait était providentiel. Il se rappela une foule de faits qu'il avait jadis mal compris et qui lui parurent alors n'avoir été que des pronostics, lui annonçant sa future élévation au rang suprême. L'un d'eux surtout ne pouvait manquer de lui revenir en mémoire; c'était la prédiction de Josèphe, qui avait osé le saluer empereur, lorsque Néron vivait encore. Il se souvint en même temps que Josèphe était encore chargé de fers. Il convoqua donc Mucianus, les tribuns et ses amis, et leur rappela la valeur personnelle du prisonnier, le rôle qu'il avait joué lors du siège si difficile et si pénible de lotapata, et enfin les paroles prophétiques qu'il lui avait adressées, paroles que lui, Vespasien , avait crues inspirées alors par la crainte et par la
ruse , tandis que les événements démontraient qu'elles émanaient d'une divination évidente. Il ajouta qu'il ne lui semblait ni bon ni juste que Thomme qui lui avait promis l'empire du monde, et qui avait été en quelque Korte le messager de Dieu, restât plus loni?tenips dans les fers. Il (it alors amener Josèphe et donna l'ordre de le débarrasser de ses chaînes. A cette vue, chacun des tribuns se réjouit et pensa que si le nouvel empereur traitait ainsi un étranger, ils pouvaient espérer pour eux-mêmes des faveurs bien plus grandes.
Titus, qui était présent à cette scène, prit la parole : « Il « est juste, mon père, que Josi*phe soit délivré à la fois de « ses fers et de la honte que la captivité a fait peser sur lui. « Il ne pourra jamais plus penser et on ne pourra plus dire « qu'il a été enchaîné comme un criminel, si nous ne nous « contentons pas de délier, mais si nous brisons ses chaînes. » C'était effectivement la satisfaction que la coutume romaine accordait à ceux dont on reconnaissait la captivité injuste. Vespasien accueillit avec* empressement la prière de son (ils, et la chaîne de Josèphe fut aussitôt coupée d'un coup de hache. Ce fut ainsi que Josèphe se vit réhabiliter, en souvenir de sa prédiction , et passa depuis cette éjxxjue pour un véritable prophète.
Lorsque Vespasien eut reçu et congédié toutes les députations qui lui avaient été envoyées , lorsqu'il eut distribué parmi ses amis, suivant leur mérite, les préfectures des provinces, il se rendit à Antioche. Il réfléchit alors sur le parti qu'il devait prendre de sa personne, et il jugea qu'il était plus sage de s'occuper de Rome que d'Alexandrie, dont il était sûr, tandis que la capitale était encore aux mains de Vitellius. Il (it donc immédiatement marcher sur Rome Mucianus à la tête d'une force considérable de cavalerie et d'infanterie. Comme
on était en ce moment en plein hiver, Mucianus préféra prendre la voie de terre, et il conduisit son corps d'armée par la Cappadoce et par la Phrygie.
Ce fut alors qu'Antonius Primus porta la troisième légion (une des légions de Mœsie) contre les partisans de Vitellius, que commandait Caecinna Alienus. Leur rencontre eut lieu près de Crémone, et le général de Vitellius persuada à ses troupes de passer à Antonius. Pendant la nuit qui suivit, les soldats se repentirent de leur désertion et se soulevèrent contre Csecinna, qu'ils voulaient d'abord mettre à mort; à la prière des tribuns ils épargnèrent sa vie, et se décidèrent à l'envoyer chargé de chaînes à Vitellius. Antonius Primus, à. la nouvelle de ce qui se passait, fit prendre les armes à ses troupes et fondit sur les vitelliens. Ceux-ci, après une faible résistance, s'enfuirent vers Crémone. Mais Primus, à l'aide de sa cavalerie, leur coupa la retraite, réussit à envelopper le plus grand nombre et les fit tailler en pièces. Ceux qui avaient réussi à gagner Crémone y furent attaqués, et la ville, une fois enlevée de vive force, fut livrée au pillage. L'armée de Vitellius, forte de trente mille deux cents hommes, fut anéantie dans cette occasion, tandis qu' Antonius ne perdit que quatre mille cinq cents des siens. Caecinna fut délivré, et ce fut lui qu' Antonius dépêcha vers Vespasien, pour lui annoncer cet heureux événement.
Lorsque l'armée victorieuse approchait de Rome, Sabinus, frère de Vespasien, se mettant à la tête des troupes chargées de garder la capitale pendant la nuit , s'empara du Capitole , où Domitien et une foule de patriciens vinrent le rejoindre au petit jour. Vitellius, s'inquiétant beaucoup plus de Sabinus que d' Antonius Primus, fit marcher sur la capitale les troupes dont il disposait encore. Il trouvait une occasion de verser le sang des patriciens qu'il avait en horreur, et il n'avait garde de la
laisser échapper. Le combat fut terrible; mais les Germains à la solde de Vitellius réussirent, grâce à la supériorité du nombre, à s'emparer de la colline. Domitien et beaucoup des patriciens échappèrent à la mort, mais Sabinus fut pris, conduit devant Vitellius et massacré par l'ordre de celui-ci. Les soldats profitèrent de leur victoire en pillant les trésors du temple de Jupiter, et en incendiant le temple lui-même. Le lendemain , Antonius pénétrait dans Rome avec toute son armée , et une bataille sanglante s'engageait sur trois points différents dans l'intérieur de la ville. Partout les partisans de Vitellius furent écrasés. On vit alors ce misérable empereur sortir ivre du 'palais ; le peuple se saisit de lui, le traîna ignominieusement au Forum, et après lui avoir fait souffrir toutes les injures les plus grossières, le mit en pièces. Il avait régné huit mois et cinq jours. Le nombre des morts, dans cette terrible journée, fut de plus de cinquante mille. C'était le 3 du mois d'Appellaeus (27 octobre).
Le jour suivant, Mucianus entrait à Rome à son tour, faisait cesser le massacre qui continuait encore, et présentait au peuple Domitien , à qui les rênes du gouvernement furent confiées jusqu'à l'arrivée de son père.
Le peuple romain, délivré enfin de la terreur qui pesait depuis trop longtemps sur lui, acclama Vespasien avec allégresse, et célébra par des fêtes solennelles son élévation à l'empire et la mort de Vitellius.
Pendant la durée des événements qui avaient placé Vespasien sur le trône , Jérusalem , malgré ses dissensions intestines, avait repris son orgueil. La nation juive ne s'était pas laissé abattre encore sous le joug romain qui depuis si longtemps pesait sur elle. Encouragée par la révolution qui s'accomplissait sous ses yeux, elle se reprenait à espérer qu'elle allait recouvrer sa liberté et secouer dans un jour prochain
ce joug cpi'elle détestait. Vain espoir! Elle était condamuée, condamnée sans rémission.
Ouvrons les Évangiles, et lisons :
Saint Luc, xix, 41. Étant ensuite arrivé proche de Jérusalem, et regardant la ville, Jésus pleura sur elle en disant :
42. Ah ! si tu reconnaissais au moins, en ce jour qui t'est donné, ce qui peut te procurer la paix! mais maintenant, cela est caché à tes yeux.
43. Aussi viendra-t-il un temps pour toi, où tes ennemis t'environneront de tranchées, où ils t'enfermeront et te serreront de toutes parts.
44. Ils te renverseront par terre, toi et tes enfants qui sont au milieu de toi, et ils ne te laisseront pas pierre sur pierre, parce que tu n'as pas connu le temps où tu as été visitée.
Saint Matthieu, xxiii, 36. En vérité, je vous le dis, tout cela arrivera sur cette race.
37. Jérusalem ! Jérusalem ! toi qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui t'ont été envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants , comme l'oiseau rassemble ses petits sous ses ailes, et vous n'avez pas voulu !
38. Voilà que votre maison deviendra un désert*. XXIV, 1. Et Jésus étant sorti s'éloignait du hiéron, et
ses disciples s'approchèrent, pour lui faire remarquer les constructions du hiéron.
2. Et lui, répondant, leur dit : Ne voyez-vous pas toutes ces choses? En vérité, je vous le dis : 11 ne restera pas là pierre sur pierre qui ne soit renversée.
Saint Luc, xxi, 5. Quelques-uns lui disant que le hiéron était bâti de belles pierres et orné d'offrandes , il dit :
4. Ce même passage est répété identiquement dans saint Luc. xiii, 34 et 35.
nî LES DERNIERS JOURS
6. Toutes ces choses que vous voyez, des jours viendront dans lesquels il n'en restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée.
7. Mais ils l'interrogèrent, disant : Maître, quand donc cela arrivera-t-il ? et quel sera le signe lorsque ces choses seront sur le point d'arriver?
8. Il leur dit : Veillez à n'être pas trompés! Car plusieurs viendront en prenant mon nom, disant que c'est moi et que le temps est proche. Ne les suivez pas.
9. Lorsque vous entendrez parler de guerres et de séditions, ne vous étonnez pas ; car il faut que cela arrive d'abord ; mais la fin ne sera pas si tôt.
10. Alors il leur dit : On verra se soulever peuple contre peuple, royauté contre royauté.
11. Il y aura de grands tremblements de terre , et en certains lieux des pestes et des famines, et des choses effrayantes et des signes extraordinaires paraissant dans le ciel.
Ce même passage se retrouve à peu pràs identique dans l'Évangile de saint Marc (xiii), le voici :
1. Lorsqu'il sortait du hiéron, un de ses disciples lui dit: Maître, voyez quelles pierres et quelles constructions!
2. Jésus lui dit : Vois-tu ces grandes constructions? Il n'en restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée.
3. Et lorsqu'il était assis sur le mont des Oliviers , en face du hiéron, Pierre, Jacques, Je^n et André l'interrogèrent en particulier :
4. Dites-nous quand cela arrivera ; et quel sera le signe qui annoncera que toutes ces choses vont s'accomplir?
5. Sur quoi Jésus commença à leur dire : Prenez gai*de que personne ne vous séduise.
6. Car plusieurs viendront sous mon nom et diront que c'est moi, et ils en séduiront beaucoup.
7. Lorsque vous entendrez des guerres et des bruits de guerre, ne craignez point, parce qu'il faut que cela arrive; mais ce ne sera pas encore la fin.
8. Car on verra se soulever peuple contre peuple et royaume contre royaume ; et il y aura des tremblements de terre en divers lieux et des famines ; et ce sera là le commencement des douleurs.
Vient enfin l'annonce directe du siège de Jérusalem. Saint Luc, xxi, 20. Lorsque vous verrez une armée entourer Jérusalem, sachez que sa désolation est proche.
21. Alors, que ceux qui seront dans la Judée s'enfuient dans les montagnes ; que ceux qui seront au milieu d'elle se retirent , et que ceux qui seront dans les pays d'alentour n'y entrent pas.
22. Car ce seront alors les jours de la vengeance , afin que tout ce qui est dans l'Écriture soit accompli.
23. Malheur à celles qui seront grosses ou nourrices en ces jours-là ! Car ce pays sera accablé de maux et la colère sera sur ce peuple.
24. Ils passeront par le fil de l'épée ; ils seront emmenés captifs chez tous les Gentils, et Jérusalem sera foulée aux pieds par les Gentils, jusqu'à ce que le temps des (ientils soit accompli.
Nous trouvons la contre-partie de cette prédiction :
1** Dans saint Marc.
XIII, 14. Or, quand vous verrez l'abomination de la désolation établie où elle ne doit pas être, que celui qui lit entende ! alors , que ceux qui sont dans la Judée s'enfuient sur les montagnes.
15. Que celui qui sera sur le toit ne descende pas dans sa maison et n'y entre pas pour en emporter quelque chose.
16. Et que celui qui sera dans les champs ne retourne point sur ses pas pour reprendre son vêtement.
17. Mais malheur aux femmes qui seront grosses ou nourrices en ces jours-là !