PICHON (1) A M. DE SURLA VILLE
Au fort de Beauséjour, le 12 novembre 1754.
1] y a un an que je séjourne dans le fort de Beauséjour ; M. de La Martinière, qui y commandoit, m'y a laissé oisif, ainsy que fait M. de Vergor, son successeur, chargé également des fonctions d'Ordonnateur., Le premier, quoyque toujours grabataire, a emporté plus de quatrevingt mille livres; le successeur, sans savoir mème lire, en tirera bien davantage (2). M. Bigot lui a donné un commis cy devant soldat, et vient de lui donner des conseils sur ce qu'il appelle ses petites affaires. Les uns et les autres m'ont fait rédiger, corriger leurs lettres, celles qu'ils croyent de conséquence, M. Le Loutre m'occupe le plus. Il croit avoir une sorte de droit de le faire, [1 faut bien que sa protection me coûte, on m'écrit de la Cour que je n'en peux avoir de meilleure. 11 veut bien que je lui rédige presque toutes ses lettres, ses mémoires, etc. Celle qu'il envoye cette année à M. l'abbé de L'Isle-Dieu (3), est le précis de tout ce qu'il a écrit à M" le Général, l'Intendant et l'Evêque, etc., depuis le mois de Janvier. C'est une triste
esquisse de l'histoire de la colonie.
(a) V. chapitre mr, ce que dit M. l'abbé Casgrain de ce personnage. (2) « Profitez, — lui écrivait Bigot, — profitez, mon cher Vergor, de « votre place ; taillez, rognez, vous avez tout pouvoir, afin que vous puis.
« siez bientôt me venir joindre en France, et acheter un bien à portée de
« moi, » (Abbé Casgrain, ouvrage cité, p, 313). 3 Vicaire général des Missions des Colonies.
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Je suis en correspondance intime avec le Père Germain, jésuite, qui m'assure devoir intéresser son Provincial, et par celui-cy, le Père confesseur du Roy pour moi. Ce bon Père travaille à quelques mémoires, pour joindre à ceux que j'ai déjà sur l'Acadie. Vous scavez, Monsieur, que j'en ai beaucoup sur l'Isle Royale. On pourroit s'en servir à bien mieux connoître l'une et l'autre colonie qu'elles ne l'ont été. Voudriés-vous bien vous souvenir à cet égard que vous avez bien deschoses que vous m'avez promis. J'ose vous les demander avec un almanach royal, quelques nouveautés littéraires, etc... Sans livres, que je serois à plaindre !
M. le chevalier de Drucourt, successeur de M. de Raymond, se fait aimer et craindre; vous le connoissés. M. Franquet ne m'aime point, à ce qu'on me mande. Le pauvre du Caubet a été tué par Langi l'aîné, qui se trouve aujourd'hui avec nous et son frère, deux vrais sauvages. L'officier colon voudroit en faire autant au dernier des officiers de France.
M. Duquesne et M. Bigot. qu'un mème intérêt unit fort, envoyèrent, l'hyver et le printems dernier, environ trois mille hommes dans le pays d'en haut, sur la Belle-Rivière, pour en chasser les Anglois qui y avoient fait quelques forts et vouloient s'y établir. Nous y avons eu l'avantage, mais on dit qu'il nous en coûte bonne (sc) de toute façon. On n'a laissé de troupes que pour conserver les forts pris aux Anglois ; on en fait revenir les autres. Fiedmont vient de me dire que la Cour n'approuvoit pas M. Duquesne de cette opération. Voilà ce que c'est que de laisser indifféremment carte blanche à quelqu'un qui ne scait pas prévoir. Le Canada est aux aboïs, sept ou huit particuliers en enlèvent toute la crème (1).
(:) Bigot et ses familiers,
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Toute la Nouvelle-Angleterre est très stomaquée de cette levée de boucliers, à laquelle elle ne s'attendoit pas. On assure qu'elle fait de grands efforts pour s'en venger, Gare que M" les Anglois ne cherchent à nous expulser à notre tour du superbe fort de Beauséjour ; leurs préparatifs actuels me le font penser.
Le Conseil d'Halifax a fait arréter l'abbé Daudin (1) ; on l'accuse d'avoir excité les Accadiens à se révolter contre les Anglois, etc. Ils l'ont depuis relaxé,
M. Bigot devoit repasser en France cette année, pour succéder à M. Le Normant (2): /e Caméléon, qui le devoit porter, a péri au-dessus de Québec, et il est arrivé un incendie considérable à Montréal, tous les papiers de la colonie y ont péri; ainsi il ne partira point encore, Il me veut du bien, mais il a écrit à la Cour qu'il ne faut point de commissaire à Beauséjour ; il ne veut pas donner de contradicteur à son bon ami, M. de Vergor. Il a fait cette confidence au Père Germain, qui arrive de Québec.
M. Bigot est party le 15 octobre. M, Duquesne doit être succédé, l'année prochaine, par M. de Vaudreuil; M, Bigot, par M. de Givry, ou par M. de La Porte de Lalanne.
M. des Bourbes, précédemment annoncé, est arrivé à l'Ile Royale. Il a soin de tenir son cousin, M. de Surlaville, au courant de tout ce qu'il peut survenir d'intéressant dans la colonie :
A Louisbourg, ce 23 décembre 1754.
... M. de La Boularderie reçut, il y a quelques tems, un
coup de fusil à la tète par un de ses trente-six mois (3} qui
(1) Curé de Port-Royal.
{2} Le Normant de Mézy, Intendant de la Marine à Rochefort. (Almanach
royal, 1754).
(3) Chaque navire venant de France est obligé de se charger de plusieurs
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l'avoit tiré pour se venger de quelques coups de fouet qu'il lui avoit donné. Le domestique fut arresté et mis au cachot. M. La Boularderie vint, quelques jours après, à Louisbourg, pour le dénoncer au procureur du Roy. Le procès fut instruit, le domestique alloit être condamné, lorsqu'une nuit, le caporal de garde de la Place eut ordre de donner les clefs du cachot où étoit le domestique de M. La Boularderie. On y fit entrer un serrurier , qui coupa ses fers et ceux d'un autre criminel ; on les fit sortir tous les deux, et on les embarqua dans l'Æs/er, qui fit voile, dès la pointe du jour, pour Saint-Domingue. M. Prévôt est l'auteur de cette évasion...
Je suis moi-même piqué contre M. Prévot, quoique je ne lui en fasse rien paroître; c'est à votre sujet, cher cousin. [1 voulut badiner dernièrement de votre naissance devant Paquot, le négociant; je tiens ce fait de M'"* La Boularderie. Il rappela mème une aventure qui a dub vous arriver à ce sujet, chez lui,avec M. du Fresne (1); je sçais, de plus, qu'il a chargé un appelé Hamelin, négociant, qui est parti pour la Normandie, de s'informer exactement de votre naissance...
Le secrétaire de M. Drucourt m'apprend, dans l'instant, que le dernier bâtiment destiné pour France va mettre à la voile sous une heure ; il ne devoit partir qu'au commencement de janvier.
aprentis pécheurs, que l'on nomme vulgairement (rente-six mois, nom qui vient de-leurs engagements, qui est limité à trois ans ; les habitants les prennent à leur service au moyen de quatorze quintaux de morue. qu’ils sont obligés de payer pour leur passage, (Papiers Surlaville. — Mémoire anonyme sur l'Ile Royale, 1753).
(1) Capitaine aux troupes de l'Ile Royale, originaire des environs de Bayeux.
M. LARTIGUE (1) A M. DE SURLAVILLE Louisbourg, ce 24° décembre 1754,
... Je suis arrivé icy le 27 septembre, après cinquante jours de traversée, je ne diray pas en parfaite santé, l'expression seroit déshonorante, ayant souffert à différents égards, notamment de la faim; mais quoy qu'il en soit, tout cela n'est rien pour un homme de cœur... J'ai eu l'honneur de voir, dès mon arrivée, M. des Bourbes, votre parent; ce seroit dommage qu'il habität longtemps un pays aussi dur, et où les hommes y sont si peu civilizés qu'ils le sont icy; c'est un officier plein d'esprit et de jugement ; bref, c'est un bon officier de France, car Je fais une grande différence de notre seconde F... à la première. Celle-cy semble avoir peine de suporter le mérite de celle-là.
Je considère qu'il n'y auroit qu'un seul moyen de restaurer le désordre où est cette colonie, qui seroit de vous en confier l'administration ; nos voisins en rabatroient, car je puis vous assurer que je leur ay souvent entendu dire qu'en nous rendant Louisbourg, ils ne nous avoient fait qu'un prest. J'ai eu, quelques jours avant de m'embarquer à Nantes, quelques conversations avec un jeune officier anglais qui connoissoit beaucoup la Nouvelle- Angleterre et qui m'a fait entrevoir les moyens que la Cour de Londres prendroit, à la prernière ouverture de guerre, pour s'assurer de l'Acadie en entier. Ils m'ont paru assés plausibles, d'autant plus que les abus règnent dans cette partie-là, comme dans bien d’autres endroits où l'intérest particulier l'emporte sur celui de Sa Majesté.
Je ne vois point que l'on s'empresse beaucoup à réparer nos fortifications , dont les décombres remplissent les
(1) Garde-magasin de Louisbourg.
fossés... Dieu veuille que nous n'avons rien à démèler avec nos voisins, car nous sommes dans un mauvais estat, la colonie se dégarnit même de monde, bien des personnes de cette ville ont battu au champ cette année; plusieurs familles de la Baye des Espagnols ont passé, ou, pour mieux dire, retourné à l'Acadie sous le gouvernement anglais, qui les a bien receu pour un temps en apparences. On ne perd pas beaucoup en cela, parce que ce peuple est naturellement lent et paresseux, Cependant, dans l'occasion, on en peut tirer parti.
J'ai été instruit par un capitaine de la Nouvelle-Angleterre, homme au-dessus du commun et raisonnant bien, qu'on levoit dans chacune de leurs colonies mille à douze cents hommes sur des avis que le Gouvernement avoit reçu de la Cour de Londres. Vraisemblablement, ce sera pour l'expédition de la Belle-Rivière ; ils paroissent avoir cette affaire à cœur.
J'ai eu, quelques jours avant de m'embarquer à Nantes, une conversation avec un négotiant de la Nouvelle-Angleterre qui voyage à Londres et qui étoit venu à Nantes pour des affaires. En parlant beaucoup, il m'a assuré estre instruit des moyens que l'on comptoit prendre pour détruire nos établissemens de l'Acadie à la première guerre. Je lui répondis que cela s'apeloit vendre la peau de l'ours qui est encore en vie. Je souhaite que leurs idées se trouvent fausses; je ne connois qu'un moyen de les faire échouer, mais il faut pour cela que l'intérest particulier ne l'emporte point sur celui de nostre bon maitre...
J'ai apris que vous aviés été fait major général (1); la Cour, qui connoist vostre mérite, n'en restera pas là, je le souhaite et Je l'espère.
(1) De l’armée du Bas-Rhin.