partie le printemps prochain
LE CHEVALIER DE DRUCOUR, NOUVEAU COMMANDANT À M, DÉ SURLAVILLE À Louisbourg, le 22 octobre 1754,
Je me flatte, Monsieur, que ce qui vous intéresseroit le
plus dans les nouvelles de cette ville, seroit de nous y
scavoir arrivés en bonne santé, ce qui a été le 15 aoust, après une traversée de cinquante six Jours, que Madame Drucour a supportée au mieux; nous étions très bonne compagnie, la petitte partie touts les jours, pris beaucoup de poisson, presque pas de gros tems. L'instant le plus mauvais nous attendoit à la porte; nous étions presque par] le travers de l'Isle Verte, le capitaine de, port étoit à
bord, il s'élève sur la rade un grain affeux, meslé d'éclairs,
tonerre et gros vent, qui vint droit nous masquer, avec un peu trop de voille dehors. Heureusement que Île vaisseau abbatit du bon côté. Nous présentämes le cap au large et fumes obligés de mouiller fort à la hâte, la fré-
gatte étant très près de nous. Si nous fussions été entre
l'Islot et la Lanterne, le vaisseau étoit en danger. I] étoit alors deux heures après midy, nous étions tout prèts à descendre, quand ce grain nous salua, et nous nous vismes au moment de retourner au large, Nous débarquâmes cependant à cinq heures. M. Prévôt nous avoit envoyé prié de descendre chez luy, jusqu'à ce que nous fussions arrangés au Gouvernement où nous vinsmes huit jours après, et n'y sommes pas encore arrangés, vu le peu d'ouvriers et Ja lenteur de leurs opérations.
Vous pensés bien, Monsieur, dans quel tourbillon je me suis trouvé depuis deux mois... J'ai été obsédé le premier mois par touttes sortes de personnes, en général, venant de la part de M. le comte de Raimond, pour avoir ce qu'il leur avoit promis; l'officier me demandoit, ou son avancement, ou une gratification; le soldat, ou un semestre, ou son congé absolu ; l'habitant, des vivres pour ses enfants, à mesure qu'il en vient; les négotiants ou bourgeois de la ville, faire payer des deptes, et touts me disoient : M. le Comte m'avoit promis.
Il n'est pas en odeur de sainteté ici, non plus que son amy, le baron du Har (1). L'article de la cantine, dont il a tiré mil écus, a échoué, la fermière de laditte cantine ayant mis les clefs sous la porte, protestant qu'elle avoit trop perdu pour continuer, de façon que M. Daillebou l'a laissée ; quant à moy, Je n'ay pas cru devoir en rien tirer, attendu que depuis M. de Saint-Ovide, jusqu'à M. des
Herbiers compris, aucuns n'avoient pris part dans cette cantine, mais, comme depuis M. de Raimond, le Ministre
a écrit qu'il fairoit à cet égard un arrangement pour accorder les représentations des majors avec le droit du Gouverneur, } attendray sa décision.
(1) D'Huart, armateur de Louisbourg,
Je n'ay que faire de vous rapeller son entestement sur la culture des terres; elle est insoutenable pour l'Isle Royalle, j'entends au point qu'il l'a prétendu, car d'assu rer, comme il l'a fait dans ses mémoires, que le terrain de l'Isle Royalle est susceptible de production de touts grains, et que mesme, elle se peut fournir elle-mesme assés pour ‘è passer de l'étra \ger, voilà ce qui estreconnu faux depuis trente-cinq ans que l'on en a fait des essais et toujours inutilement, J'ai fait la tournée des Allemands, Rouillé et Mirey. J'ai vu, avec surprise, le choix de l'emplacement du village Rouillé, Les 22 soldats me vinrent trouver peu de temps après mon arrivée, me pressentir que, lorsque le Roy ne leur donneroit plus de vivres, qu'ils seroient dans le cas de mourir de faim; je les ai encouragés en leur disant que M. le Comte avoit trouvé la nature du terrain très bonne et que, sur sa parolle, elle produiroit beaucoup ; il n'v a pas dix arpents de terre à bois franc ; ce n'est que sapinières dont mesme l'on ne peut faire des prairies. Le nommé Draguon, qui a la meilleure habitation de la rivière de Mirey, et chez qui j'ai vu d'assez beau bled, m'a fait son compte; il lui en a coûté, cette année , 50 écus du sien, il me sollicite pour vendre son habitation, mais je ne veux pas. Il est constant que la dépense indispensable pour cultiver la terre, au point d'en avoir du bled, excèdera, de beaucoup, la recette, et ce qui a trompé M. de Raimond, est que, sans entrer dans les frais qu'il faut détailler, il a dit: —— Puisque tel endroit a produit un boisseau de bled, il en peut produire cent, et ce qu'un tel a fait, les autres le peuvent faire,
L'on peut luy demander : -— Puisqu'en France, nous faisons venir des fruits de l'Amérique, s'ensuit-il, pour cela, que le terrain et le climat y sont propres P
Les deux objets, sur lesquels il falloit faire de la dépense,
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étoient en bestiaux pour l'Isle Royalle et en culture à l'Isle Saint-Jean. M. de Noé, qui commardoit la frégatte, y a été au commencement de septembre, il y a vu recueillir, dans un après midy, quatre cents gerbes de bled pour une seule personne. Voilà ce que j'appelle de la terre.
Touts les Acadiens de l'Espagnolle et Labrador sont venus, quinze jours après mon arrivée, présenter requête pour quitter leurs habitations. Ils exposoient que, plus le Roy leur donneroit de vivres, et plus de dépense inutille il feroit , que le terrein, de luy-mesme, ne pouvoit produire assés pour subvenir à la nourriture et à l'entretien d'une famille ; ils me jJurèrent que, de touts les habitants de ces quartiers-là, il n'y en avoit que quatre qui avoient dit à M. le Comte que la terre étoit propre à la culture, et encor ne l'avoient-ils dit que pour plaire à M. le Comte; que lorsque les autres vouloient représenter, il les mettoit dehors en disant que c'étoient des paresseux. Ne croyés pas, Monsieur, que pour me mettre au fait de touts ces articles qui étoient en contraste entre les partisans de M. le Comte et l'Ordonateur, j'aye consulté ny parlé à ces derniers ; j'en ay conféré avec gens neutres et de probité, tels que l'abbé Maillard. Je ne peux pas icy vous rendre tout ce qui m'a été dit, mais il est constant que dans le quatrain de MM. le Comte, baron du Hard, Lartigue (1), Meraque (2), il s'est passé de tristes choses.
J'ay trouvé, dans les papiers du Gouvernement, un mémoire portant pour titre: Æsguisse des opérations qu'a fait M. le comte de Raïmond, pendant son séjour à Louisbourg. Il contenoit une vingtaine d'articles, touts aussy peu vrais les uns que les autres. Il commençoit par avoir rétably le
(1) Garde-magasin de la Place de Louisbourg.
(2) Meyracq, négociant, beau-frère de Lartigue,
bon ordre et la discipline dans les officiers et les trouppes, remis l'hopital en règle par les visites qu'il y faisoit faire et qu'il faisoit luy-mésme, établi des confessionaux dans les églises et remis l'ordre parmy les religieux, fait rentrer des droits au Gouvernement, usurpés par l'Ordonnateur, mis les terres de l'Isle Rovalle en culture, par des établissements de villages, de façon que laditte isle pourra se passer des secours de l'étranger, fait des arrangements pour prévenir les eflets des incendies, ainsy des autres. J'ay soustrait ces monuments de sa gloire, parce que, certainement, il y donnoit atteinte, au lieu de la faire valoir. J'avois attribué ce mémoire à quelque fade adulateur qui croyoit lui faire sa cour, Mais l'on m'a assuré qu'on l'avoit parfaittement reconnu à ce stile. On m'a mesme ajouté qu'il vouloit qu'aux grand'messes, on insérât dans les prières que Monseigneur le Gouverneur veilloit sans cesse pour le bien de la colonie et qu'il faisoit telle et telle chose, Vous remarquerés qu'il n'étoit ny monseigneur, ny gouverneur, n'étant que commandant. J'ay fait rayer le titre de Monseigneur, et le curé m'a dit que c'étoit M. le Comte qui l'avoit exigé de luy... Voilà, mon cher Surlaville, bien du verbiage qui vous amusera peu, mais Je suis comme celuy qui a un procès et qui le compte fsrc) à tout le monde. L'on parle toujours de ce qui nous occuppe...
Vous scavés ce qui s'est passé à la Belle Rivière; nous en avons chassé les Anglois qui y avoient un fort; nos établissements, dans cette’ partie là, causent de la fermentation chez eux... Ces opérations [à nous attireront noise ; pourvu que cela ne vienne pas jusqu'à nous, vous connoissés la force de la Place. M. Franquet commencera l'année prochaine, mais J'entrevois peu d'argent, peu de monde, Il nous manque plus de trois cents hommes de la garnison ; ainsy les travaux iront cahin-caha ; je ne compte
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pas les voir finir, ou je seray trompé agréablement. Cette colonie n'est pas assés satisfaisante, à touts égards, pour désirer y rester au delà du tems ordinaire; aussy verrai-je approcher celuy du départ sans penne. Mais, me dirésvous, vous ne voyés point approcher la fin de ma lettre; j'aperçois qu'il est plus que tems de :* ‘us en faire des excuses...
M" de La Boularderie sort de diner icy: nous avons bu à votre santé, et elle nous a dit s'estre grisée avec vous, au point de voir huit bougies au lieu d'une; nous n'avons pas poussé les choses aussy loin.
M, DE RAYMOND, CAPITAINE AUX TROUPES DE LA MARINE (tr), À M, DE SURLAVILLE
De Québec, le 28 Octobre 1754.
Votre dernière lettre du 2° de juin, que vous aviés azardée, mon cher Surlaville, je l'ay reçue le jour de mon départ de Rochefort pour Canada. Notre traversée, de la rade de La Rochelle à celle de Louisbourg, a été de quarante-sept Jours; nous y sommes arrivés le 2 d’aoust, et M. de Rucourt (2), le 15.
Le premier de ce mois, le pauvre du Caubet a été assassiné à la porte de sa chambre, dans le quartier, à l'heure du couché. On lui a trouvé deux coups dans les reins, deux dans la poitrine, un dans la gorge et le dernier au travers du front. Il a vécu quelques heures et n'a jamais voulu nommer les assassins. Comme il venoit de souper, se rendant au quartier, une Cabaretière qui en est proche, luy donna, comme il passoit, un billet; les Pères de la
(1) Capitaine à l'Ile Royale, en 1746, puis au Canada ; cousin du comte de Raymond.
(2) De Drucour.
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Charité, après sa mort, l'ont trouvé dans le gousset de sa culotte et signé du misérable Langy ; on a fait, pour la forme, quelques informations, personne n'a rien dit. Ce crime mérite d'autant plus de châtiment, qu'il.est la suite d'un manque d'insubordination (sc) pour fait de service de la part de l'indigné meurtrier. Selon toute apparence, il n'étoit pas seul à commettre ce meurtre qui s'est fait en moins d'une minute.
Je me suis donné, mon bon amy, comme vous souhaitiés, tous les mouvements que je devois pour trouver la fourrure d’un habit en martre que vous m'avés demandé pour quinze louis. De la qualité qu'il les faut, il n'est possible de les avoir à moins de dix-huit francs pièce. Il en faut cinquante pour faire une doublure honnète. Cela feroit un article de neuf cents livres. Si vous souhaités y mettre ce prix, je vous en feray l'emplette... Elles vous cousteront beaucoup moins de les faire acheter à La Rochelle. Des visons de l'Isle Royale vaudroient beaucoup mieux et cela cousteroit bien moins. Les belles martres sont hors de prix, on les a payées jusqu'à trente livres pièce. ., Vous n'aurés pas de l’'honnète à moins de dix-huit livres pièce ; les autres basses qualités de martre, il n'y faut pas penser, à moins de les teindre , encore cousteront-[elles] de dix à douze livres pièce cette année. .”
Le sieur Bigot, Péan (1) et Mercier, ses associés, sont passés en France et emportent bien des millions avec eux : Le Canada est entièrement ruisné ; le ro septembre dernier, trente-trois des plus belles maisons de Montréal ont bruslé. Nos compagnies de Canada sont encore à l'Isle Royale; je
(1) Le chevalier Péan, aide-major des troupes de Québec, familier de Bigot, dont sa femme était la maîtresse. (CF. Mon‘calm et Lévis, par M. l'abbé Cascraix, T, [, p. 314. Québec, Demers et Frère, éditeurs, 1891.)
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suis bien fâché de n'avoir pas resté en France encore un an; M. Duquesne a regardé la lettre de recommandation, que m'avoit donné le Ministre, comme une chanson du Pont-Neuf...