‹ Les derniers jours de l'Acadie, 1748-1758 [microforme]Chapitre 35 sur 67 · LES DERNIERS JOURS DE L ACADIF LE M. JOUBERT À M, DE SURLA VILLE · texte numérisé non relu

LES DERNIERS JOURS DE L ACADIF LE M. JOUBERT À M, DE SURLA VILLE

(Sans date.)

Macarty est aux ordres de M. Drucourt ; il peut le garder o\ le renvoyer, mais comme Macarty trouve son compte à rester armé, il a prié son amy de parler pour luy, ce qui n'a souffert aucune difficulté. Il est aussy nécessaire vcy, que dans le port de Rochefort; s'il paroiît quelque chose, oserat'il sortir ? A-t'on fait attention sy nos magasins nous permettent de garder des bouches inutiles, car elle n'a que pour cinq mois de vivres, du jour de son départ. Voilà comme le bien particulier l'emporte sur le bien public.

Nous avons, à présent, plus de bœufs que nous n'en pourrons hiverner. Il nous en est venu quelques cargaisons de l'Acadie et beaucoup de l'Isle Saint-Jean, que l'on auroit dû faire venir avec plus de précaution. L'on a permis aux habitants du Port Thoulouze de vendre leurs bœufs, dont une partie estoient leur gagne-pain, par le bois qu'ils

rainoient à la côte.

Comment pourroient s'excuser nos chefs, sy nous étions attaqués le printemps prochain, de n'être point informés des préparatifs des Anglais pour cette entreprise ; ils n'ont aucure intelligence à Chibouctou, ni à la Nouvelle-Angleterre, pour les informer de ce qui se passe dans leurs ports et dans leurs délibérations. Puisque l'on a négligé une chose aussv essentielle, il me semble que l'on pourroit par le moyen de nos sauvages, faire quelques prisonniers auprès de Chibouctou, qui nous apprendraient ce qui se passe.

Beaucoup de nos Mikmacs, domiciliés à l'Acadie, sont

passés sur l'Isle Royale; deux de leurs chefs, accompagnés de plusieurs guerriers, ont apporté sept chevelures que l'on a reçu avec indifférence. Ils ont représenté leur misère et

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demandé des vivres, l'on a été sourd à leur demande, I me semble, cependant, que s'ils ne peuvent pas nous faire du bien, ils peuvent nous faire beaucoup de mal, sy les Anglais les attirent à eux.

Il est surprenant que l'on ne fasse pas passer en Canada les Acadiens qui se sont réfugiés dans les bo’s pour ne pas tomber entre les mains des Anglais. Ce paiïs a besoin d'habitants: en outre, ces malheureux ne sont à plaindre et misérables que pour avoir pris les armes contre leur souverain et pour leur ancien maître...

I vient de nous arriver une frégate de Brest, chargée de vivres, qui n'a resté que vingt-cinq jours: elle a rencontré plusieurs vaisseaux de guerre anglais sur les grands bancs. L'on attend, tous les jours, deux bâtiments chargés de vivres, venant de Rochefort, qui sont partis avant Macarty, ils commencent à tarder.

DU MÊME Ce 25 novembre 1755.

Depuis ma dernière, il nous est arrivé le Rhrnocéros , flûte de Rochefort, commandée par le s' Le Large, qui est parti de France à la fin d'octobre. Il n'a mis que vingt-deux jours à se rendre, les vivres qu'il nous a apporté nous approvisionnent pour toute l’année prochaine, et même, à ce que m'a assuré l'Ordonnateur, pour les six premiers mois de 57, s'il ne faut point en donner aux habitants, lesquels n'en ont point manqué jusques à présent chez les négociants.

La prise du Diadème, vaisseau marchand fretté pour le Roy, que l’on a su pris peu de jours après son départ, a donné lieu à l'envoy du Rhrnocéros. Le Pontchartrain, bâtiment marchand que l'on sait pris peu après le Dradèmie, pourroit bien donner lieu à l’'envoy d'une seconde fiûte.

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Ce bâtiment estoit chargé d'une recrue, commandée par MM. Gourville (1) et Saillard (2); il y avoit aussy des mortiers, des affüts de mortiers très nécessaires ycy, car nous n'en avons point, non plus que des fuzils de rempart, dont il en apportoit neuf cents.

lous les bâtiments appartenant au Roy nous sont parvenus, ceux qui nous ont été pris sont tous des bâtiments frettés; pour moy, Je crois qu'ils se font prendre exprès, il y a la-dessous des choses que je ne comprends pas.

Notre Ordonnateur a été servi sur les deux tois dans le choix de notre Gouverneur. Il exerce, sous luy, son esprit dominant dans toute son étendue. Il ne se fait rien sans étre consulté, Notre Gouverneur est certainement un parfait honnète homme, incapable de faire, de son propre mouvement, du mal à qui que ce soit. Je ne luy connois d'autre deffaut que d'avoir le propos dur. Je le crois peu propre pour Fcy. Dans la position critique où nous sommes, l'on m'a assuré que lorsque les Anglais parurent au nombre de quinze vaisseaux, fort près de l'entrée de notre port, qu'il n'y avoit personne au logis. Une frégate, qui arriva en avril pour le prévenir de l'arrivée de notre escadre avec les troupes, auroit dû l’engager à mettre nos batteries en état. Les plate-formes, comme vous savés, estoient entièrement hors d'état de servir; l'on n'avoit pas encore pensé à les rétablir quand les Anglais parurent, l'on n'avoit pas seulement doublé le détachement de l'Isiot où il n'y avoit que trois coups de canon à tirer, Ce ne fut qu'après cette apparition, que l'on yenvoya un capitaine et cinquante hommes avec des munitions, et alors l'on répara cette bat-

(1) Capitaine à lle Royale en 1700.

{2) Garde du prince de Conti, puis cornette aux hussards de Ferrari

en 1747 et enseigne en pied à l'Ile Royale en 1750,

terie, ainsy que celle de la ville, par le moyen des charpentiers des vaisseaux. L'onn'ignorait pas que les Anglais fussent sur nos côtes, puisque notre escadre avoit vu prendre l'Alcide et le Lys, sur les grands bancs.,, Je ne crois pas que l'ennemy tente à faire sa descente dans le port, il courroit de gros risques, s'il nous arrivoit une escadre de France, lorsqu'il seroit dans le port. Je crois que, s'il entreprend le siège de Louisbourg, qu'ils feront toujours leur débarquement à Gabarus. Il me semble que beaucoup de Û sauvages bien commandés les inquiéteroit beaucoup dans le voisinage de leur camp. Il me semble aussy que l'on ne feroit point mal de faire d'avance un magazin de vivres pour leur subsistance dans le Grand Brasdort, nous ne ménageons pas assés ce peuple. L'Anglais le craint, n'aime point leur voisinage; pourquoy ne pas les engager à courir dess'is, ce qu'il feroit, sy l'on leur en fournissait les moyens ?

Il n'y a rien de nouveau en Canada, le dernier bâtiment

qui en est arrivé confirme, seulement, les nouvelles que je

vous ai fait passer. L'on marque, seulement, que nous ce avons mis à la voile un brigantin et deux barques sur le P' lac Ontario pour combattre les trois galères que les Anglais d ont sous Chouagen ; l'on se retranche de part et d'autre. C Plusieurs déserteurs anglais rapportent que le pourpre est c dans les troupes qui sont campées sous Chouagen. p: Le commandant du bataillon de Za ÆReyne, depuis l'affaire de M. Dieskaut, a pris le commandement des dé | troupes, Un capitaine de milice a écrit, par un sauvage ca iroquois, qu'il étoit prisonnier à Orange, ainsy que M. Ce Dieskaut, dont les blessures n'estoient que dans les chairs. Ç Un bâtiment de Louisbourg, qui a été aux Isles Saint-Pierre (ts de Terre-Neuve, pour chercher des bœufs et des moutons, es

a assuré que les Anglais, avec qui il avoit traité, luy Je

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ivoient dit que M, Dieskaut estoit leur prisonnier à Orange, Le sauvage iroquois, qui a apporté la lettre du capitaine de milice, a raconté qu'il l'avoit vu; ce sauvage est Agnics; il a présenté des colliers au général pour luy demander grâce de la part de ses frères qui estoient fort fâchés d'avoir levé la hache contreles Français. Il a accusé que sa nation avoit perdu, dans l'affaire de M. Dieskaut, cent vingt hommes, duquel nombre sont la plupart de leurs chefs, M, de Vaudreuil l'a renvoyé en luy disant qu'il ne regarderoit jamais les Agnics comme ses enfants, tant qu'ils resteroient parmy les Anglais.

Les autres quatre nations iroquoises ont gardé, jusqu'à présent, la neutralité. L'on a envoyé, dans le pays d'en haut, plusieurs officiers et coureurs de bois, pour faire descendre le plus de sauvages qu'il sera possible le printemps prochain. fl faudroit, au moins encore, quatre bataillons pour ce pais-là, Ce commandement ne pourroit-il point vous regarder, mon cher Colonel ? Je n'en serois nullement surpris, je le désirerois, sy cela pouvoit vous conduire à tout ce que vous mérités sy bien; le choix ne pourroit tomber sur un officier plus en état que vous détre chargé de pareille besogne. Je suis assuré que les Canadiens marcheroient sous vous avec beaucoup de confiance, ceux de notre colonie vous ont rendu, dans ce pais, toute la justice qui vous est due.

Sy M. Dieskaut avoit suivi son premier projet qui estoit de prendre le fort de Lidius, il auroit coupé la communication d'Orange , non seulement à l'armée qui estoit campée au lac Saint-Sacrement, mais même à celle de Chouagen. Pour cela, il falloit y aller avec toutes ses forces. Ce coup auroit fini la guerre du Canada. Le projet estoit bien beau et juste, il n'a péché que dans l'exécution. Je doute que ce général se relève de cette fausse démarche;

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comme l'on l'a cru mort, je suis persuadé que Fon l'a peu ménagé dans les comptes que l'on a rendu à la Cour de cette action qui a beaucoup dérangé les projets de ce pais pour la tranquillité que l'on se promettoit, Les quatre ba taillons qui sont dans ce païs, hivernent, les uns au fort Frontenac, les autres au fort de Niagara, à Catarakoui et au fort Saint-Frédérick. Ils doivent se mettre en marche pour leurs quartiers à la fin du présent mois

Un! bâtiment qui a été aux Isles Saint-Pierre (1) a rapporté qu'il devoit passer l'hiver dix-huit vaisseaux de ligne à Alifax pour attaquer Louisbourg au printemps, Je n'en crois rien, s'ils y passent l'hiver, c'est plutôt pour se garder, que pour nous. L'armement que nous faisons dans nos ports ne leur feroit il point craindre quelque entre prise sur Alifax ? Il est singulier que nous ignorions ce qui se passe dans cette partie, Cela me confirme combien nous somines peu attentifs à ce qui se passe Chez nos voisins qui n'ignorent pas ce qui se passe chez nous, Je ne conçois pas pourquoy nous navons pas deux compagnies de plus à l'Isle Saint-Jean. Danjea (2) est au Port Thoulouze avec sa compagnie et moitié de celle de son frère que l'on a envoyé avec luy pour luy faciliter le moyen de payer ses dettes. Comme vous voyés, ce n'est point le bien du service que l'on considère, il ne faut qu'être amy de l'Ordonnateur pour obtenir tout, et les autres rien, Ce que je Crains, c'est que l'on n'y ajoute que l'on a envoyé le premier pour commander, ne connaissant personne plus capable que luy pour ce poste, à cause des sauvages. Je sais aussy que l'on vise à faire tomber la majorité sur la tète de Loppinot, dont on fait beaucoup valoir le mérite et la capacité;

(1) De Terre-Neuve,

(2) Dangeac, capitaine à l'Ile Royale,

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l'on l'a envoyé, le printemps dernier, à Chibouctou, pour réclamer un bateau pris en allant à la rivière Saint-Jean, L'on a beaucoup fait valoir ce message.

Voilà, mon cher Colonel, ce que c'est que de servir sous des personnes qui se laissent conduire et qui ne savent pas apprécier les talents d'un chacun. Vallée (1) est l'oracle de notre Gouverneur qui croit que, pourvu que l'on ayt beaucoup de canons en batterie, que rien ne peut aborder Vallée a proposé une batterie à la tour pour battre l'entrée. le crois qu'elle serviroit très bien pour remplir cet objet, mais sy elle n'est pas bien soutenue, l'ennemi peut, par Lorembeq, en y faisant une descente, la prendre de revers et s'emparer du canon avant que l'on ayt le temps de le jeter à la mer

M, de Salvert a fait faire, à la Pointe à Rochefort, une batterie de douze pièces de canon qui est assés bonne pour battre la passe. Je doute que l'hiver ne la renverse pas, elle n'est que de terre et gazon que l'on n'a pas mème piqueté, sy l'on l'avoit construite en fascines et que l'on eût fait les joues en saucissons, elle auroit pu résister aux gelées sans souffler, comme je compte qu'elle fera.

(1) Lieutenant d'artillerie.

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