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Les derniers jours de Saint-Pierre [microforme]

-Le chemin est par ici, à gauche, fit M. Théo- Jade, en quittant la route carrossable que les promeneurs suivaient depuis le Morne-Rouge.

Et il s'engagea le premier dans la brousse.

Parmi les graminées hautes, encore humides de rosée, des passages antérieurs de piétons avaient dessiné une apparence de sentier, reconnaissable de loin en loin à l'écrasement des herbes. Le s0leil — un tardif soleil d'avril, — montait au-dessus du Pelé. Tout irradiait. Au travers de la brume diaphane qui s'éparpillait sur les cimes, ainsi qu’une écharpe de gaze déchirée, la montagne, dans le scintillement matinal, ressemblait à quelque éno1.ne amas d'émeraudes aux facettes nuancées. Des abeilles sauvages partout bruissaient. Leur vol flamboyant faisait tourbillonner une pluie d'or au-dessus des gouttelettes de diamant figées à chaque tige. L’atmosphère embaumait.

Du bout de sa canne en liane torse, M. Théolade, de temps à autre, battait les touffes plus denses pour chasser les trigonocéphales, hôtes habituels de ces parages: Pourtant, depuis quelques semaines déjà, nul pâtre du Morne-Rouge ou du Prêcheur n'avait rencontré sur la brousse le dangereux ophidien. L'espèce en était-elle d’ truite 2. Ou bien quelque exode général avait-il emmené loin de la montagne la gent venimeuse ? Et M. Théolade, par manière de chanson de marche, se mit à fredonner un vieil air créole avec le-

quel son aïeule vuadeloupéenne l'avait jadis

bercé :

Lisette, tu as quitté la plaine, Moi, j'ai perdu mon bonheur.

Mes veux semblent des fontaines Depuis que je ne t'ui pas mirée,

Drrière le mulâtre, un jeune couple enlacé rythimait son pas à la cadence du fredon.

Oh! ma Ti-Nini ! murmurait l'homme, un adolescent de race blanche à l'oreille ambrée de sa compagne, Quelle idéale matinée ! Sommesnous sur terre où dans le ciel? Cet Eden fleuri me fait rêver aux premiers jours du monde.

Et Ti-Nini, avec une langueur enamourée sous ses longs cils soyveux,s'appuyait avec plus d’aban don au bras souple et nerveux qui semblait vouloir la soulever du sol.

Monsieur René, répondit-elle moitié en français, moitié en créole, votre voix est douce comme la chanson d'un jeune oiseau. Parlez encore pour moi, tout bas. Laissez-moi me persuader qu'en effet Je rêve.

Pourquoi ce mot, Ti-Nini 7... Douterais-tu de ma sincérité ?

Elle eut un sourire indéfinissable d’incrédulité passionnée et de résignation.

On était parvenu tout en haut de la brousse, au pied du morne de la Calebasse qu’il fallait contourner sous bois. M. Théolade fit halte à la lisière et se tamponna le front de son mouchoir.

Quelle température! Se croirait-on au 24 avril ? Jamais ie n'eus si chaud dans l’ascension de la Montagne Pelée.

Et il s'assit sur un talus naturel, tapissé de

bégonias carminés. L'approche d'êtres humains avait mis en fuite dans toutes les directions une multitude de ces petits lézards, couleur de prase, qu'on nomme aux Antilles “ anolis.”" Ils so réfugiaient sur les cocotiers, sur les jroyaviers, sur les lianes à fleurs écarlates suspen lues en passerelles d'un tronc à l'autre, et, parmi cette profusion de corolles aux diaprures éclatantes, leur course affolée mettait des fusées de lumière verte.

Ti-Nini et son compagnon blanc prirent place près du chef de file sur la banquette fleurie, tandis que l’arrière-garde attardée s'acheminait paresseusement vers le lieu de la halte. Cette arrière-garde ne se composait que de deux personnages : une câpresse ( métisse issue d’une mulàtresse et d’un noir), entre deux âges, lourde et bouffie, qui tenait en équilibre, sur son madras à quadrillés sombres, un ‘“ tray ”’ — ou panier de corossol — rempli de volaille froide, de jambon pané, d'ananas, de bananes, de confitures de patates ‘“‘toutt’ sûte bon mangé ”.… Un nègre yrisonnant la suivait, portant dans une serviette nouée quatre bouteilles de vins choisis. Le nègre, qui s'appelait Compère-Lubin, était le domestique de M. Théolade. La câpresse, mère de T i- Nini, se nommait Charlotte Denis ; veuve, et plus connue sous le diminutif de “ Chotte ”, elle tenait à Saint-Pierre, rue du Petit-Versailles, un commerce de pacotille et de tissus.

L'un et l’autre, indifférents aux beautés du site, traînaient leurs savates dans l’herbe molle avec cette lenteur naturelle aux gens de couleur. Mais en même temps ils bavardaient à perte üe langue. Chotte racontait à Compère-Lubin des histoires sans fin que celui-ci interrompait de de temps à autre par des répliques d’une étonnante volubilité.

Lille lui disait comment, grâce à la complaisance de M. Théolade, un savant, professeur au lycée de Saint-Pierre, elle espérait pour sa fille Iphigénie l'établissement avantageux. Le jeune béké (1) était si pris ‘‘ d'anmour ‘pour Ti-Nini, qu'il irait jusqu'au mariage.

Et songez done ! L'heritier d'un des noms Îles plus anciens de l'Anmatinique ”’ ! M. René Besson de Ribes dont le père, M. Amédée, possédait une rhummerie au quartier du Mouillage et des plantations de cannes dans toute l'île! Bien ûrt le béké n'aurait pas à se plaindre ; car Ti- Nini était la plus fine beauté de Saint-Pierre, ‘tite fille honnête chez sa mama ‘”, ayant fait ses classes au couvent des sœurs du Fonds-Saint Denis et obtenu ses brevets 2...

Cette ascension à la Montagne Pelée, habilement combinée par M. Théolade, un zhomme de bien ‘ celui-là, qui savait prendre l'intérêt de se: congénères, devait décider de f'avenir des deux jeunes gens. M. Théolade avait, dans cette intention, sacrifié son jeudi, Île seul jour de la semaine où il ne fût pas retenu par quelque cours au lvcée, et qu'il consacrait, de tradition, à aller visiter un vieil oncle nègre, domicilié à Fort-de- France.

D'ailleurs, Chotte avait des moyens certains de mettre la Providence dans son jeu. Elle profiterait de cette excursion au Lac des Palmistes pour pousser jusqu'à la croix élevée sur le plus haut pie de la Montague. Elle visiterait en même temps l'oratoire construit par M. le curé du Morne-Rouge au bord du lac. Elle apportait de l'huile pour alimenter les lampes du sanctuaire, de l'huile extra-vierge à vingt sous la livre,ache-

(1) Blanc de race pure.

tée dans le meilleur magasin de la rue Victor- Hugo. De plus, quiconque faisait neuf fois le tour de la croix plantée au sommet de la Montayne, avec autant de génuflexions et de * Gloria Patri ‘’, obtenait toutes grâces du ciel.

Compère-Lubin, rendu sceptique par une expérience déjà vieille, tentait vainement de modérer ces illusions.

3 __Le bon Dieu des békés n'écoute pas la prière nègre.

Sur un signe de M. Théodale, le noir se déchaussa et, avec l'agilité d'un macaque, grimpa dans un cocotier : ilen détacha cinq grosses noix qui vinrent rouler près du talus. M. Théo- jade prit les noix, ouvrit son canif, fit dans cha cune avec la pointe d'acier une incision par laquelle les assoiffés purent humer le liquide laiteux, d'une fraicheur exquise.

Comme la jeune fille, les deux bras levés en un

F geste charmant, achevait de vider sa coque, !iené Ja lui prit des mains ct posa ses lèvres avidement sur l’orifice huméfié par les lèvres de Ti- Nini, puis il lui tendit une coque pleine pour la lui dérober pareillement.

Tu vois bien comme il l'aime, fit Chotte à l'oreille de Compère-Lubin.

M. Théolade, sous son lorgnon à monture d’or épiait ces manèges. Une joie malicieuse bridait ses yeux ronds de mulâtre.

On se remit en marche sous bois. Le sous-bois était tiède, sans air. Des dômes de verdure, où les lianes fleuries s'enchevôtraient en festons bizarres, tamisaient les rayons du soleil. Nul bruit d'oiseau ni d'abeille ; plus d’anolis. On vravit ainsi les premiers contreforts de la Montagne Pelée.

On n’avançait maintenant que par des sentiers

ti

à peine frayés où il fallait s'aider parfois des mains et des genoux pour escalader la pente ardue. D'énormes fleurs de balisiers, au vernis pourpré, étoilaient le rideau de feuillage. Ti-Nini, Si accoutumée qu'elle fut aux magnificences de ja flore tropicale, ne put retenir un eri d'ahniration devant l'éclat et les dimensions de ces corolles. Le jeune béké en choisit deux parnni les plus brillantes et les Ti piqua dans les cheveux, près des tempes, sous le foulard bigarr. Le relet, ardent des pétales écarlates nimbaït de feu le front doré de Ti-Nini, mettant comme re Îlaanbée dans Les veux rieurs. Et René pensa, non sans quelque satisfaction d'amour-propre, qu'elle était bien, en effet, la plus jolie fille de Saint- Pierre.

rusquement, on pénétra dans une région de brouillards où s'éteignait le coloris des feurs TI fallut ralentir la marche, devenue plus incertaine.

La brume de montagne ! fit iené.

Non! la brume de montagne »st diaphane ; elle est fraiche. Ceci était opaque et ténébreux comme une fumée d'usine. Une armosphère d'étuve. Avant deux minutes, tous furent en sueur. En même temps une âcreté désagréable les prenait à Fodorat.

[l: haletaient, suffoqués par ces vapeurs intenes, hésitant S'ils continueraient l'ascension. Ti- Nini poussa un eri de joie.

De l'eau

De Ja grosse roche moussue que contournait Îe sentier jaillissait une source d'eau claire.

Elle voulut v tremper un mouchoir pour le passer ensuite sur son visage. Elle recula, comme à quelque sensation cuisante : la source boniait. M. Théolade s'approcha à son tour,

prit un peu du liquide dans un gobelet d’étain, y porta ses lèvres. Il perçut un goût écœurant d'œufs pourris. Une poussière jaune adhérait aux mousses et au grain de la pierre sur tout le parcours de cette eau.

Ouais! fit-il, voici que la Montagne Pelée produit des sources sulfureuses. La Martinique aura son Barèges comme la Métropole.

Enfin, on sortit de ce nuage et on put respirer un air plus pur. À mesure qu'on approchait du sommet, la végétation s'étiolait, terne et clairsemée. Bientôt ce ne furent plus que de maigres arbrisseaux que Ti-Nini dépassait de la tête. M. Théolade put alors observer à l’aise la densité et la situation au nuage qu’on venait de traverser. C'était comme un bourrelet floconneux de trente ou quarante mètres d'épaisseur qui suivait les contours de la Pelée, sur moitié de sa circonférence et aux trois quarts de l'altitude. Les vapeurs semblaient provenir d'un bassin nommé l'Etang-Sec, où, au rapport des vieux, s'était formé le cratère, lors de l’éruption de 1851.

L’œil du professeur s’assombrit un instant, puis s'éclaira de nouveau devant la magnificence du panorama. A f’est, une nappe glauque,’à ondulations moutonneuses, qui se perdait dans l’horizon ; l'Atlantique, au flanc duquel s’enfonçait comme un long éperon frangé d'écume la presqu'ile de la Caravelle. À l'occident, plus bleue toute moirée de soleil, la mer des Antilles où fuyaient des goélettes. La ville de Saint-Pierre, avec les deux clochers blancs de sa cathéärale,ses maisons neuves nichées dans les berceaux de verdure, s’épanouissait et riait sous la lumière tropicale. Quelle poésie ct quel enchantement ! La vague elle-même se fait plus moelleuse pour baigner ces rives fortunées. Les navires en rade

avec leur forêt de mats et d'agrès ont l’air de gros insectes aux mille antennes prêts à butiner un parterre.

Et la Vierge colossale, qui, du haut du Morne d'Orange, domine la mer et la cité, semble les uuir l'une à l'autre dans une quiétude priviléice.

-O Martinique bien aimée O mon Saint- Pierre! s'écria M. Théolade en un de ces mouvements d'emphase qu'affectionnent les gens de couleur. La nature fit-elle jamais rien qui vous soit comparable Heureux qui peut naître et mourir ici !

Oui, ajouta René Besson, sans les maringouins et les evclones, ce pars serait la terre idéale. Mon oncle de Prats-Saint-Maur, qui avait couru les deux hémisphires, disait toujours : ‘Quina pas habité Saint-Pierre de la Martinique, ignore la pleine douceur de vivre.”

On atteignit au Lac Supérieur ou Lac des Palmistes, but de l'excursion, M. Théolade crut remarquer que le lac avait changé de niveau.

Le soleil approchait du zénith, un soleil si flamboyant qu'il décolorait le ciel en un poudroiement doré. Sous l'intensité de cette lumière crue, le petit lac immobile que surplombait, sans y projeter d'ombre, le Morne-la-Croix, ressemblait à du métal en fusion. D'épais gazons, des tapis de mousse et de lycopodiacées ourlaient ses bords. A droite, un petit édifice de forme cubique. juste assez large pour donner abri à une personne. C'était la chapelle de Notre-Dame de l'Etang, chère aux pélerins. Un peu plus loin, sur la déclivité verdovante, un massif de choux palmistes.

Chotte, ayant déposé dans l’herbe son tray de corossol, déployait des serviettes en guise de

nappe, étalait ses provisions ; Ce pendant que Compère-Lubin, avec le sérieux d’un maître échanson, débouchait les bouteilles.

On déjeuna de grand appétit, car ces trois heures de marche ascensionnelle avaient creusé tous les estomaes. M. Théolade égaya le repas Par quelques-unes de ces histoires erivoises,dont sont si friandes Îles Martiniquaises.

Après que le ‘ pnier verre de champagne fut vidé, le mulätre annonça son intention de descendre à l'Etang-Sec ; | voulait y contrôler l’origine de ces VApeurs qui avaient, deux heures auparavant, ému sa curiosité.

Ce n'était peut-être qu'un manère diplomati-

que.

Chotte, de son côté, ayant obtenu de Compère- Lubin, sous promesse d'un litre de tafia, qu'il l'accompagnerait, — car il v avait des passages périlleux, — 8€ mettait en route pour l'escalade du Morne-la-Croix.

Les deux jeunes gens restèrent ainsi seuls au bord du lac.

La câpresse avait déjà, la veille, fourni à sa fille des instructions détaillées sur le langage et les attitudes à tenir dans l'éventualité d'un têteà-tête.

Iphigénie Denis,qu'on ne désignait dans Saint- Pierre que par le diminutif de Ti-Nini, ne comptait pas encore dix-sept printemps. Elle résumait en sa petite personne harmonieuse toutes les séductions de la métisse, chez qui l'hérédité blanche prédomine. Avec son profil régulier de Latine, son nez droit aux narines fines, elle ressemblait plutôt à quelque Andalouse de Cadix ou de Grenade, dorée par les hâles tropicaux. Seule, la lèvre un peu trop charnue dénotait l'atavisme africain ; les yeux longs fendus, noirs

comme ceux d’un colibri, avaient dans leur mobilité même une sorte de langueur captivante.Le foulard de soie à rayures roses et bleues, noué autour de la tête, avec deux pointes en ailes de papillon, laissait onduler au-dessus des tempes une chevelure aux reflets de jais, imperceptiblement crépelée vers la nuque. Ti-Nini portait la robe courte, à pans droits, que dans le langage local on appelle redingote et qui n’appartient au’aux vierges. La sienne était toute blanche, semée de fleurettes écarlates. Ses plis flottants laissaient saillir les contours d'une gorge et de hanches déjà formées.

Le jeune blanc la contemplait en une extase silencieuse. Il paraissait à peine son aîné, tant, malgré le fin duvet qui ombrait légèrement ses lèvres, il gardait un visage et des manières d’adolescent. Pourtant René Besson de Ribes avait eu vingt-trois ans à l’Epiphanie. Il était vêtu de flanelle claire, à la mode créole, avec le large chapeau de liége à bords plats, dont la forme rappelle un peu la classique salade du héros de Cervantès.

Ma chérie, fit-il, en attirant doucement à lui la petite main souple et effilée sur laquelle, avec l'instinct un peu félin des jeunes créoles blancs, il aimait à se caresser le front ou les yeux ; tu avais l'air triste tout à l’heure, quelle arrièrepensée te chagrine ?

—Je n'ai pas d’arrière-pensée, Monsieur René, répondit-elle, fidèle aux recommandations maternelles, je pense simplement parfois au triste sort qui m'attendrait si j’écoutais vos belles pales.

Élle s’exprimait, quand elle le voulait bien, en un français très pur et même recherché, ainsi qu’il convient à une demoiselle qui a fait chez les

bonnes Sœurs un peu plus que les études primaires.

—Explique-toi mieux, Ti-Nini, toutes tes phrases aujourd'hui sont des énigmes pour moi.

.—Je ne suis qu’une pauvre fille sans fortune et sans nom. Mes ancêtres noirs étaient esclaves des vôtres. A combien de mes pareilles les blancs firent-ils jamais l'honneur du mariage ” Notre ile est pleine de désabusées, mères sans époux,qui ne connurent du béké que le mensonge et l’abandon.

Je ne ressemble point à ceux dont tu parles, Ti-Nini, et tu es toi-même un petit être de perfection qui n’a point son égal à la Martinique. Si je t’ai engagé ma parole, c'est que je me sens de force à la tenir.

__Vous dites cela et me le répéterai demain et ainsi de suite. Et des années passeront jusqu’au moment où vous changerez soudain d'idée et de langage.

Elle cherchait à affermir sa voix, comme si elle eût récité sans conviction des phrases apprises.

__Je ne comprends pas ce que tu veux dire, fit René, avec un accent de mélancolie qui le pénétra.

- Oh! reprit-elle, c’est toujours la même histoire. Les békés sont maîtres de la loi. Quand un jeune homme veut sæ marier, il est dit dans leur loi qu’il ne pourra le faire, avant vingt-cinq ans, sans l’autorisation paterrelle. Qu'elle soit honnète, aimante, jolie ou même riche, ce refus du consentement est un point d'honneur traditionnel chez les parents békés quand il s’agit d’une fille à sang-mélé. Sur cæ sujet, ils pratiquent entre eux la plus instinctive solidarité. Toute l'ile connaît l’aventure de votre cousin Peltreau, qui a votre Âge. L'année dernière, il avait su

plaire à la fille de M. Procope, un des plus gros négociants de Saint-Pierre. 11 l'avait même compromise. Les Peltreau, disait-on,touchaient à la ruine et Irma Procope apportait en dot deux cent mille francs bien nets. Mais M. Procope est métis ; M. Peltreau père refusa d'abord son consentement pour attendre que son fils eût vingt-cinq ans. Dans l'intervalle, les dames de Saint-Pierre manœuvrèrent si bien qu'elles firent agréer à Charles Peltreau une femme de pure race blanche. Et Ti-Nini Denis, dont la mère vend de la percale rue du Petit-Versailles, espérerait entrer dans la famille Besson? Ti-Nini deviendrait la bru de Mme Besson de Ribes, le belle-sæur de Mme Andrée Besson de Ribes?...

Ah! ah! ah! Ti-Nini qui s'habille en redingote, qui se coiffe d'un mouchoir et n'osa jamais se mettre en chapeau !…

Charles Peltreau, répondit gravement Lené,a un cœur d'anolis. Ce n'est pas un homme, kRewarde au fond de mes veux, Ut y verra une valonté sans défaillance, une loyauté que nulle ne peut obscurcir.

Il était si beau de jeunesse et 4e franchie, en la limpidé de ses prunelles transparariseit ane âme si ouverte, qu'elle n'eut pas ia force de per-° sévérer dans ce rôle de marchandare et de contrainte.

Tout son sang d'enfant des tropiques la portait vers le bien-aimé.

Monsieur René, dit-elle avec une inflexion de voix caressante comme un baiser, j'ai foi en vous ; JIphigénie Denis vous appartient corps et âme, commandez-lui comme à une chose qui, à jamais, est vôtre.

D'instinct, elle avait dit les derniers mots en langue créole, comme pour mieux affirmer la su-

sr Ts

jétion, et elle se blottit avec amour dans les bras tiédis de soleil qui l’avaient prise.

Longtemps, en une chaste étreinte, ils devisèrent ainsi de leurs cœurs. De frèles libellules bleues, attirées par Île vernis de peinture fraîche qui restait à la coiffe de Ti-Nini, se posaient sur le front de la jeune fille. René les écartait d’une

alors elles revenaient sur lui, inoleter loin, comme si quelque atavait alourdi leurs ailes, et si eût bientôt une couronne

main molle capables de v mosphère d'orage nombreusees qu'il en sur son chapeau.

Et Ti-Nini, à cette vue, riait aux éclats, battant des mains par un besoin enfantin, propre à sa race, de faire du bruit, de dépenser en gestes l’exubérance native.

L'ascension ardue de Ja matinée avait endolori les pieds de Ti-Nini. Elle ôta ses bottines de lasting pour tremper ses pieds dans le lac. Mais au premier contact de l'eau, elle se retira vivement. Le soleil d'avril avait-il pu chauffer à cette température l’eau, peu profonde d’ailleurs eur les bords ?.. René avisa une demi-douzaine de bateaux plats au sec le long de la berge. Ils cervaient aux excursionnistes ou pèlerins qui. chaque année, à la Pentecôte, viennent faire du canotage sur la montagne. T1 poussa l’un d’eux dans le lac, embarqua T-Nini. En deux coups de pagaies, il atteignit l’eau profonde.

Là encore, elle était chaude. Ti-Nini ne put que quelques secondes y baigner les orteils. Ensemble, René et elle eurent comme une hallucination rapide... Il leur semblait que le Morne-la- Croix et toute la cime de la montagne vacillaient devant eux. Sur ce lac sans rides, ils éprouvaient une sensation brusque de houle et de roulis. En même temps, un grondement sourd !.…

| — 18 — * | —C'est le champagne que ce Théolade nous a

fait boire, répondit flegmatiquement le jeune blanc à une interrogation de sa compagne.

Il pagaya vers le bord.

M. Théolade ** débouchait ?” sur eux au pas de course, en roulant des veux effarés. Il avait le : pantalon maculé de boue ; une cendre noirâtre saupoudrait ses épaules et son chapeau.

—Avez-vous senti la montagne trembler, dit-il aussitôt.

René répondit encore avec le même flegme

— (C'est votre champagne qui vous fume au cerveau, Théolade.

Le mulâtre haletait.

Non, répliqua-t-il, ce n'est pas mon champagne, c'est la Soufrière, c’est l’Etang Sec ‘qui fume. entendez-vous ?.. j'en viens... j'ai vu.

Tout le fond de l'étang est crevassé, avec des flaques d'eau bouillante, J'ai même distinsaé au centre un tronc de cône en forme de cratère. C'est lui qui crache ces vapeurs... ou tane?... su tane? (entendez-vous? entendez-vous? )

Vené feignit de ne pas entendre, pour ne pas prendre au sérieux toutes les paroles d’un mulñtre.

M. Théolade continua

— Oui, ces nuages que noùs traversions tont à l'heure et que vous disiez de la braime de mrntagne, c'est proprement de la fumée de volran. Les arbres autour de l'étang ont toutes leurs feuilles cendreuses. L'air qu’on respire est charcé de gaz sulfureux. J'ai enfoacé Guns ‘a bone volcanique jusqu'au mollet.

—Eh bien? fit René touiours indifférent.

- Eh bien! répondit le professeur qui peu à pen, ressaisissait son sang-froid, il v à ceci que le volcan de la Montagne Pelée, qu'on ernyait

éteint depuis cinquante ans, rentre cn période d'activité. Cette température anormule suc la cime, ces émanations sulfureuses, cette eau qui bout, ces secousses sismiques, quel indice de plus vous faut-il ? Nous marchons en ce moment sur une chaudière en ébullition, oui, mon #&mi, sur une chaudière.

__Allons, Théolade! rassurez-vous et ne me gàtez pas les délices d'une telle après-midi. Si vous m’annonciez un cyclone ou un raz de marée, vous me verriez peut-être ému ; pas beaucoup j'lus.…. Mais un volcan? 11 y en a tant d’inoffensifs ! … Quel mal fit celui-ci pour son unique déflagration connue, en 1851? Je vous croyais l’âme mieux trempée, Théolade! Redescendons, si vous voulez, sans hâte, comme nous 50mMmmES venus, pour ne pas avoir l’air de capons.

M. Théolade réprimait les contradictions nerveuses de son visage et, pour se donner centenance, jouait avec ses bagues qu'il avait très grosses et d’or massif.

-Evidemment!… évidemment! bégayait-il...ça peut ne pas être grand’chose. Quoi qu’il advienne, la chaudière risque d’éclater ; nous sommes sur son couvercle.

Au même instant, Chotte revenait, le visage décomposé. Tandis qu’elle escaladait le Mornela-Croix avec Compère-Lubin, tout à l’heure, sa burette d’huile s'était brisée, sur un faux pas ; fâcheux présage. Ça semblait d'autant moins explicable que le passage à cet endroit n’était pas des plus difficiles, et que Compère Lubin la tenait franchement au bras. Mais elle avait eu soudain comme un vertige.

__La té ka beugé! la tè ka bougé'… affirmait ie noir, une terreur encore aux yeux. Et,en même temps, pour se redonner du cœur, il lampait du

or M2 à

tafia à plein goulot... Chotte continua ses explications épouvantées. La croix qui domine la cime était inclinée, comme descellée du sol, prête à rejoindre d'autres croix, arrachées jadis par des forces inconnues, et dont on apercevait les débris sur le versant abrupt qui regarde la Dominique, Au retour, s'arrêtant à l'oratoire, ils en avaient trouvé la porte ouverte, la lampe, les vases, les statues en miettes sdr les dalles. Quel sacrilège avait passé par là ?

Et Chotte, superstitieuse, pleurait de toutes ses larmes à la pensée de ce que cela pouvait signifier de malheurs pour ‘‘ des gens.”

On la calma, on prit le chemin du retour.

A six heures, les excursionnistes avaient, sans autre incident, regagné le Morne-Rouge.

Une carriole attelée d'un petit cheval râblé les y attendait qui les ramena dans Saint-Pierre.

lu

Il était presque petit jours quand René, après un souper copieux chez M. Théolade, rentra sous le toit paternel, rue Lucy. Il s’endormit avec des songes tout ensoleillés, dans lesquels repassait sans cesse, grave ou rieuse, l'image de Ti-, Nini. Vers huit heures, un serviteur nègre le réveilla pour le prier de descendre aux bureatiX de M. Besson, père.

Bon! pensa-t-il en s'habillant vivement devant l'armoire à glace, voici une semonce qui se prépare! On aura eu vent ici de mon escapade d'hier. Tâchons de faire contenance sous l’orage.

Il traversa un premier bureau au rez-de-chaussée où calligraphiaient une demi-douzaine de scribes expéditionnaires, la plupart hommes üe sang-mélé. Ils levèrent la tête à son passage et parurent observer son visage avec une inquiète curiosité.

—Hé! pensa encore René, l’algarade sera sans doute plus sérieuse que je ne supposais !

Il tourna le bouton d’une serrure et pénétra dans le bureau du chef de la maison. M. Besson de Ribes arpentait nerveusement son tapis de nattes, les deux mains dans le dos, en mâchonnant, selon ['habitude matinale un gros “ bout” de la Havane. C'était un homme encore jeune, malgré la barbe grisonnante qui encadrait un visage légèrement bouffi. Les yeux, presque sans blanc, très larges, gardaient une douceur enfantine.

Le fils remarqua que les paupières étaient ce matin-là comme boursoufflées d’insomnie ; les longs cheveux bouclés, que M. Amédée Besson de Ribes brossait d'ordinaire avec un soin coquet, s'elnbroussaillaient en désordre tout autour de la tête.

[eut l'impression de quelque inattendu tragique.

À la vue de René, quand le pène de la serrure fut rentré dans la gâche, M. Besson de Ribes ouvrit les bras. Un cri jaillit, angoissant comme le râle d'un moribond :

René! mon enfant! mon petit garçon !.

mon petit René !

Père! balbutia le jeune homme qui suffoquait sous l'étreinte, pardon ! pardon, si je vous ai fait tant de chagrin !

M. Amédée Besson de Ribes s’affala dans le rocking-chair à dossier de rotin réservé aux visiteurs. Au-dessus de lui, sur un socle de peluche cramoisie, une statuette en or de l’Impératrice Joséphine, unique ornement de cette pièce au mobilier d'acajou sévère, se détachait sur an Panneau tendu de cretonne verte.

M. Bexcon de Ribes était pâle, sa voix hoquetait.

= Non, René, non, mon fils, je ne t’ai jamais rien reproché de grave ; je suis indulgent par principe, comme l'était pour moi mon père, aux peceadilles de ton âge. Tu ne m'aurais fait qu'un seul vrai chagrin, si j'étais mort hier sans que je t'eusse embrassé une dernière fois. Car j'ai bien pensé mourir sur le coup. C’est à moi de te demander pardon, de vous demander pardon, à ta sœur et à toi. J'ai péché par excès de confiance, par imprévoyance peut-être. On ne peut pas prévoir certains malheurs. Tu vois de-

FE

she: serie di fine

vant toi, mon fils, un homme accablé par la fatalité.

— Parlez père m'apprendre ?

Et, en un élan instinctif d'obéissance et d'amour filial, René s'était jeté aux pieas du quadragénaire, dont il réchauffait dans les siennes les mains frémissantes.

Voici. dit M. Besson de Ribes, qui, ce premier moment d’effusion passé, reprenait peu à peu maîtrise de soi. Mes parents nous avaient laissé, à ton oncle Georges et à moi, un petit patrimoine, pieusement accumulé par plusieurs générations et dont les pères ne sont que les dépoitaires et administrateurs pour le compte de leurs descendants. À la mort de nos parents, ton oncle et moi, nous nous associâmes pour étendre nos affaires et élargir notre crédit. J'avais deux enfants : ilen a six aujourd’hui dont l’aïné a dix-huit mois de moins que ta sœur Andréee.Sur une mauvaise inspiration de moi, sur le conseil d'un mulâtre,—oui, sur le conseil d’un homme de couleur, comment ai-je pu faire cela ? — je décidai ton oncle, le 8 maï 1897, la date m'est restée bien-précise dars la mémoire, à déposer nos fonds dans une banque de la Barbade, la banque C'ooke et Benito... Avant cinq ans, affirmaije à Georges pour le convaincre, nous aurons doublé l'avoir de nos enfants. Il v mit sept cent mille francs : moi, huit cent mille ; toute notre fortune mobilière. La banque Cooke et Benito avait, depuis un demi-siècle, la meilleure réputation dans Îles Antilles. Elle nous intéressait à ses spéculations sur les sucres. Les premiere hénéfices nous grisèrent. Pourtant, dès le 10 mars de l’année courante, mon correspondant de la Trinidad m'informait confidentiellement

t Parlez vite! Qu'avez-vous à

que de mauvais bruits étaient dans l’air. Benito perdait de grosses sommes sur les marchés de Londres et de la Nouvelle-Orléans. J'aurais dû profiter de l'avis, retirer notre argent. Ce fut ià ma seconde faute. Mais nous autres ici, qui vivons toujours sous la menace d’une catastrophe quelconque, il nous faut beaucoup pour nous ouvrir les veux. Et puis, c'était grave aussi de mettre la suspicion, par un acte que tout le monde des Antilles eût commenté, sur une maison de banque jusqu'alors si considérée. Le secret de nos angoisses resta entre ton oncle et moi. Nous ne voulions pas inutilement alarmer ta jeunesse. Enfin, ie 19 de ce mois, sur une nouvelle information plus précise, que nous transmit Peltreau, ton oncle profita d'un cargo-boat pour se rendre à Ja Barbabe.. [Il t'expliqua son voyage par quelque histoire du genre de celle que tu me servis avant-hier soir, quand tu me dis que tu coucherais chez un ami au Morne-Rouge et qu’en réalité tu projetais pour le lendemain une partie fine à la Montagne Pelée. Ton oncle Georges m'a câblé hier, à deux heures d'après-midi, confirmation de notre ruine. Benito est en fuite et Cooke s'est suicidé! Pardonne-moi, mon petit, pardonne !…. F

M. Besson de Ribes épongea son front où perlait une sueur.

— Père! balbutiait le fils, qu’ai-je à vous pardonner ? Et qui sera jamais responsable de l’im prévu, de la fatalité ? Vous n'êtes pas encore un vieillard, je ne suis pas encore tout à fait un homme et mon oncle Georges a de l’énergie : à nous trois, croyez-le bien, nous aurons vite réparé ce revers.

—Hélas! répondit le père, vite n’est pas demain, vite n'est pas trente jours ! C’est de suite

qu'il faudrait l'argent !… Songe que tout notre roulement de fonds était sur cette banque Benito nos effets de commerce, n0$ chèques... tout... Avant un mois, «ous aurons des retours de plus de cent mille francs impayés. Nous ne possédons pas aujourd’hui, ton oncle et moi, vingtcinq mille francs liquides dans nos coffres-forts ! Ce sera la culbute, le déshonneur.

René se tenait le front de ses deux mains et réfléchissait.… Si peu qu'on l'eût mis au courant jusqu'ici des affaires de la maison, il en connaissait assez pour chiffrer le désastre.

-Et aa mère? demanda-t-il aussitôt, par un instinct de sollicitude filiale, ma mère? Comment a-t-elle supporté ce coup?

Ta mère, tu le sais, mon fils, était une orpheline sans fortune que j'épousai pour ses vertus et pour son charme. Elle a reçu le coup avec une héroïque résignation. Elle ne pouvait m'aider que de sa vaillance : cette nuit même, sans attendre ton retour, elle s’embarquait sur la malle anglaise, à destination de S&int-Lucie, en compagnie de Mme Peltreau.

M. Besson de Ribes se leva, ralluma un “bout”? fit deux foisle tour de son cabinet de travail.

__Elle reviendra par l'annexe du 30, qui doit ramener aussi ton oncle Georges. Faut-il que je te dise ce que ges dames sont allées tenter ?.…

Après un nouveut silence, M. Besson de Ribes reprit :

__Tu te souviens des ouvertures officieuses que nous fit, l’année dernière, la cousine Peltreau au sujet de Mile Hédouin, de Sainte-Lucie. Les Hédouin sont riches, puissamment riches, de capitaux facilement mobilisables. Leur seul tort, celui de leurs ascendants plutôt, est d’avoir accepté trop facilement, depuis 1814, la nationali-

té britannique, de s'être trop imprégnés des

mœæurs anglo-saxonnes. On leur reproche également certaine alliance juive, mais qui date déjà d’un bisaïeul. En somme, ils restent malgré tout nos frères de sang. Quand je t’entretins

4 voici dix mois passés, de ces projets à peine ébauchés alors, tu m'objectas les bonnes raisons ha qué je viens de t'énoncer tout à l’heure et que ! j’acceptai sans réplique. Autant que toi, plus que toi peut-être, — car le mal qu'ils firent à nos pères, j'en ai pu ressentir plus directement que toi les contre-coups,— je hais les Anglais. Pourtant, tu observeras que Kate Hédov'n eut une institutrice française ; elle s'exprime dans notre * langue aussi bien qu'une Parisienne. En outre, tout ce que je sais ou ai pu deviner des sentiments actuels de la famille Hédouin démontre assez son vif désir de rentrer par un mariage, dans notre grande communauté française.

M. Besson de Ribes revint s’effondrer dans le | rocking-chair, en chassant de son cigare une bouffée plus épaisse.

— Voilà ce que j'avais à te dire! Jo! fitil d’une voix blanche.

—Si je comprends bien, mon père, c’est un marché que vous me proposez. La dot de Mile JTédouin et quelque commandite opportune de son père sauveraient votre crédit ct votre situaticn.

—Dis: notre crédit et notre situatiun.

—C'est pis qu’un marché, c’est un holovauste où vous choisissez mon cœur pour victime expiatoire, car l’immolation suprême, pour nous autres créoles, sans cesse épris d’idéal et de romanesque, n'est-ce pas je mariage sans amour, surtout avec cette honte toujours présente à la consciente qu’on ne fut, dans le plus noble des actes de la vie humaine, qu’un objet de commer-

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ce ou de trafic ! Non! non! Envoyez-moi chercher de l’or dans les neiges du Klondyke ou dans les marais empestés de la Guyane... Demanderzmoi tout, mon père, tout, hormis cela.

—-Tu parles avec l’exaltation des jeunes gens qui ne voient l'existence qu’à travers les amourettes de la vingtième année. Les hommes de mon âge connaissent mieux les véritables conditions de la vie à deux. Crois en mon expérience d’cbservation. Les mariages qu’on appelle de raison fournissent généralement, à la longue,par cela même qu'ils sont raisonnables et rationnels une plus grande somme de bonheur que ces unions d'apparence séduisante,nées d’un emballement trop souvent illusoire. Ensore si Mile Hédouin était laide ou contrefaite ! As-tu jamais vu seulement son portrait ?

M. Besson de Rides dressa devant l’encrier de son bureau, en face du jeune homme, une cartealbum au platine qui représentait une jolie tête frissée, coiffée à la Greuse, avec un profil délicat de miniature.

Je lui ai été présenté l’année dernière à la Barbade. Je n’ignore pas qu’elle est jolie... Mais fût-elle reine ou déesse, je ne l’épouserai pas.

Une angoisse passa dans les yeux du père.

—Que ne demandez-vous hypothèque sur nos plantations ? continua le fils. Le fait d’hypothéquer son bien ne constitue pas un déshonneur. Une hypothèque vous procurerait Îles fonds courants qui vous manquent.

—Hypothéquer ?— À ce taux de huit ou dix pour cent qui régit ici les prêts légaux ? Pense bien, mon enfant, qu'avant de te parler, j’ai,avec ton oncle, étudié, discuté toutes les solutions. L'inscription d’hypothèques est un acte public, enrégistré, livré à la curiosité du premier venu.

L'énormité du taux m'effraie moins que cette publicité. Nous ne sommes pas seulement en effet des planteurs, des hommes qui font fructifier leurs domaines, nous sommes avant tout des industriels, des exportateurs, qui achètent à terme le produit du travail des autres, afin d’en tiver bénéfice. Pour ces gros achats, il nous faut du crédit. L’hypothèque étrangle le crédit.

—La Banque de la Martinique, répliqua René, prête sur les récoltes de canne à sucre. Vendezlui votre récolte de l’année...

—La canne est à peine germée. La Banque n'achèterait rien.

— Elle escompte des billets garantis de deux signatures solvables. Vos amis, vos parents, solidaires de notre bon renom dans l’île, ne vous refuscront pas leur concours.

Des billets? il en faudrait trop! La Banque aurait des hésitations. Ses hésitations me discréditeront autant que l’hypothèque. Et puis on éprouve toujours quelque malaise à solliciter les services d’un établissement financier fondé avec les deniers de la spoliation.

René ne répliqua rien ; le père le crut enfin ébrenlé.

—Ï ne s’agit pas seulement dans la circonstance, reprit-il, de notre aisance et de notre considération à tous deux. Tu es de trempe, comme moi, je le sais, à supporter toutes les privations, toutes les amertumes de l’adversité. Mais dans un an, dans deux ans, il faudra songer à l’établissement de ta sœur Andrée,

—Ma mère était sans dot !….

— Et les enfants de ton oncle? Le plus petit

a que cinq ans. Quel avenir pour eux ? C’est toute notre famille qui naufrage !.. Les Besson

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