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de Ribes qu’on appelait naguère les rois de la Martinique :.….
Mon père, fit René gravement, l’orgueil,avec toute sa séquelle de dérivés plus ou moins trompeurs, nous égare souvent hors des voies de la logique. Loin de moi la pensée de critiquer en quoi que ce soit mon oncle ou vous. Je crois seulement que nous autres, créoles blancs, nous sommes trop facilement enclins à nous laisser perpétuellement aveugler par de faux points d'honneur.
__Je viens de m'en ap t'écoutant, René.
__Nous sommes, dites-Vous, à dla fois planteurs et exportateurs. Un désastre survient. Et le premier, l'unique palliatif matériel, c’est l’hypothèque. Mais nous ne pouvons emprunter sur nos biens de planteurs sans diminuer notre crédit d'exportateurs. J'accepte l'argument. Alors, pourquoi, devant l'évidence du dilemme, ne Pas nous résigner dès aujourd’hui, sans retours leurrants de respect humain, puisque nous ne pour vons rester à la fois ceci et cela, à n’être plus que ceci ou cela ?. En nous débarrassant de la rhummerie et de la maison de commerce, nous faisons face à tous les engagements commerciaux qui vous inquiètent, nous nous consacrons exclujivement à notre rôle de colons, et une série de bonnes récoltes vous dédommage de tout. En aliénant nos plantations, dont le meilleur béné fice passe actueliement dans la poche de “ géreurs ” plus où moins consciencieux, nous restituons à nos entreprises commerciales et indusirielles les capitaux qu’elles appellent d'urgence.
.Tu raisonnes, répliqua le père avec un haussement d’épaules, comme un habitant de Mars
ou de la Lune tombé ce matin sur notre planète,
ercevoir tout à l'heure en
ou pour mieux dire comme un brave Montalbanais (nos ancêtres vinrent ici de Montauban) qui ne serait colon que d’hier à la Martinique. Pourtant tu es né à Saint-Pierre en notre villa de Fonds Coré. Tu es jeune, remuant, tu t’amuses et t'éparpilles en ce moment à tous les caprices de ta jeunesse ; mais en même temps tu devrais savoir mieux observer autour de toi...
—Observer quoi ?.….
—Notre situation, parbleu ? La situation des blancs dans cette île, peuplée de nos anciens esclaves et de leurs bâtards, auxquels une législation imprudente, criminelle, confère des droits égaux aux nôtres! Des droits égaux ?.… Je devrais dire des droits supérieurs, puisque ces hommes sont le nombre : un troupeau de négraille, cent cinquante mille individus, ne différant du chimpanzé que par le moindre développement du système pileux, des moitié-enfants ou des moitiésinges, qu’on mène au scrutin avec un verre de tafia et un coup de botte... A leur tête, cinquante mille mulâtres, ne valant guère mieux dans l’ensemble comme qualité intellectuelle, mais se crovant aptes à tout, ambitionnant tout, osant tout, à la fois arrogants et lâches, agressifs et “ampant:, la peau huileuse et l’âme jaune, participant à la fois de la nature du Chinois et de celle du serpent. Ils se sont syndiqués en une caste privilégiée qui, sous prétexte d'idées radicales, — le radicalisme en pays nègre !— veut mettre la main sur tout, nous chasse les uns après les autres de toutes les assemblées élues. Ils ne cachent méme plus leurs visées ; la caste s’intitvle ‘parti des évictionnistes,”’ le parti qui évincera les blancs. Flle créera ici et à la Guadeloupè une république des gens de couleur, qui, avec certains appuis occultes, s'émancipera, le jour, venu
pour faire admirer à l’univers ce que peut le génie administratif de la race métisse. En face de cœtte aristocratie jaune, qui tend à entrainer contre nous les brebis noires, nous sommes dix milles békés, dont cinq mille pour la seule ville de Saint-Pierre, qui ne nous défendons plus que par la force des capitaux et de l'initiative privée, par le prestige des fortunes conquises. Les raz de marée, les cyclones, les grèves de noirs, plus terribles que cyclones ou raz de marée, n’ont point pu épuiser notre énergie. Beaucoup sont presque ruinés qui restent encore debout au poste de combat pour la suprématie de l'élément blanc. Dans dix jours, on se battra autour des urnes électorales afin de nommer un député. De cette élection dépendra peut-être le sort de l'ile. Il s’agit de savoir si la Martinique devra s’appeler désormais l'Haïti des Petites Antilles. La lutte sera sans pitié. Tiens! tiens! Ramasse l’ordure !… Lis ce que la mulâtraille, hier et ce matin, a fait imprimer contre les békés dans ses torchons à deux sous, à Fort-de-France ou ici !.… Et, d'un geste de colère soudine, le père jetait au travers de la pièce une liasse de follicules légers, — le “ Branle-bas ”, le “ Journal de Saint- Pierre,” — le ‘“ Libre Arbitre,”— qui voletèrent un instant avant de s’abattre sur les nattes. —Nous, continua-t:il aussitôt, nous, les Besson de Ribes qu’on appelait — à dérision de l’hyperbolisme créole !— les Montmorency de Saint- Pierre, si nous tombions demain, à la ve:lle du scrutin décisif, si nous avions l'air seulement de nous diminuer ou de nous restreindre, quels éclats de rire insultants parmi ces Peaux-Jaunes! Ce serait le signal de la mise à sac des békés. Quelques conseils débilitants qu’ait pu te donner ce Théolade dont tu fais ton ami depuis six mois
quelque entrainement violent que tu ressentes vers cette titane de la rue du Petit-Versailles, que tu rougirais peut-être, dans un an, d'afficher pour ta maitresse, mon enfant ! mon enfant !
ne pactise pas avec les ennemis de ta race Es
M. Besson de Ribes appuya sur son épaule la tête du jeune homme et Fembrassa longuement.
Nous autres, papas créoles, reprit-il, la voix mouillée, nous savons bien des choses parfois dont nous ne faisons pas reproche à nos fils, d’abord par principe d'indulgence, ensuite parce que nous voulons qu'ils aient ici-bas la plus grande somme de bonheur possible. Un moment vient pourtant où la force des événements nous contraint, maluré nous, à parler. Excuse la sévérité de mon langage. Ta mère en ce moment,croismoi, fait preuve d'une grande vaillance morale dans ce voyage à Sainte-Lucie. Ne sois pas indigne d'elle,
Sous la chaleur de l'étreinte paternelle, René se sentait soudain plus faible : des larmes lui montaient aux veux, qu'il ne parvenait pas à rentrer.
A ce moment, un employé ouvrit la porte. Il apportait à la signature la correspondance commerciale. En déposant les papiers sur le bureau, il ne put se retenir de murmurer :
Monsieur sait-il ?.. I y a de la fumée sur la Montagne !.… On dit en ville que c'est de la fumée volcanique !….
M. Besson de Ribes mena son fils dans l’embrasure d'une fenêtre. On découvrait de là une partie du ciel au-dessus de la Montagne. Un mince pana-he de fumée y montait, légèrement incliné par la brise, et qui s'allongeait peu à peu dans le sud-ouest, du côté de Saint-Pierre.
—Eh bien! monfils, fit le père, que penses-tu
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de ceci 7 Hypothèques 7... Vente d'immeubles? Si anodin soit-il, voilà un petit nuage qui contrarierait un peu prêteurs ou acheteurs...
René pensa
Ne pourrait-il aussi contrarier d'autres projets ?.…
Puis, dans l'espoir inconscient que de ce nuage viendrait peut-être pour lui la libération, il ajouta d'une voix ferme en se retirant
-Vous aurez ma réponse définitive dans vingtquatre heures,
La famille Besson de Ribes comptait parmi le plus anciennes de Ja Martinique. Sans que son origine remontät aux premiers immigrants qui. sous Louis XII, débarquèrent avec Belain d’Esnambuce à l'embouchure de la Roxelane,elle avait plus de deux cents ans d'établissement dans l'île. Le premier Besson de Ribes, en effet, arriva aux Antilles en 1693, en méme temps que le R. P. Labat, le dominicain fameux, dont il fut un des collaborateurs les plus actifs pour la mise en valeur de la colonie. Un de ses petit-fils, quarante ans plus tard, s'alliait Leg Tascher de la Pagerie qui devait donner à la” France l'impératrice Joséphine. Les Besson de Ribes tirèrent par la suite vrande vanité de ct apparentage. L'aïeul de René avait même, dans les dernières années du Second Empire, avee le gain d'une nuit au baccara, commandé chez le premier orfèvre de Paris une réduction en or massif, sur vingt-cinq centimètres de hauteur, de la statue de Joséphine qui orne la Navane de Fort-de-France. Cette statuette était déposée bien en vue dans le cabinet du chef de la maison : elle rappelait aux visiteurs, en même temps que l’auguste parenté, le crédit dû à des gens qui avaient su se payer une œuvre d'art de tel prix.
Cependant, malgré des phases de grande prospérité, malgs beaucoup d'économie et un sens héréditaire des affaires, la fortune des Besson de Ribes martiniquais ne put jamais franchir le troisième million. A périodicités régulières, quand
semblait s’apprêter l'essor définitif, quelque catastrophe stupt'iante, cyclone ou tremblement de terre, rasait les plantations, arrachait du sol habitations et usés, anéantissait en vingt secondes le fruit du travai! de vingt années. Parfois encore, c'était une de ces épidémies de grosses faillites comme il s’en produit si fréquemment aux Antilles, où la simultanéité des cessations de paiement risque d’emporter, dans l’avalanche des uines, les maisons les mieux établies, et réduit aussitôt, d’un quart ou d’un cinquième, l'avoir du négociant le plus prudent. Et ':s grèves de noirs grisés de tafia par des agents électoraux sans scrupules, ces grèves qui éclatent comme une bombe de dynamite, à la minute où l’on eipérait pouvoir enfin se ressaisir !
Mais, acharnés contre le destin, ils avaient su, de père en fils, ne pas succomber sous ses coups et réparer ses méfaits. (Cette lutte incessante contre les surprises de la nature ou les erreurs d'une législation souvent imprévoyante, n’est-ce point toute l’existense des colons martiniquais ? Quand Amédée et Georges Besson de Ribes, en 1879, prirent comme associés la succession des affaires paternelles, le commerce de la Martinique venait de subir une crise aiguë. A force d’initiative et de patience, les deux frères purent sauver une situation qui devenuit menaçante. Tout leur promettait une ère de repos et de gains sûrs, lorsque, de 1890 à 1892, il fallut subir coup sur coup de nouveaux assauts : le cyclone et le tremblement de terre cette fois coïncidaient avec des faillites lourdes dans la clientèle. De nouveau, ils domptèrent le sort qui avait coalisé contre eux les éléments et les hommes. Les affaires, sans être brillantes, reprenaïent un cours normal. C’est alors que, par une témérité d’am-
bitions «rop hâtives, le père de René se laisen prendre aux spéculations de la banque Cooke
Benito.
René avait été élevé au Œminaire-Collége de à Saint-Pierre, <es parents redoutant pour lui la
promiscuité de la ‘ mulâtraille ” au lycée. En méme temps, on envovait sa sœur Andrée pour deux ans à Paris, au couvent des Dames de Sion. Il alla avee son père et sa mère l’v chercher en 1900, à l'occasion de l'Exposition Universelle-Du Séminaire-Collége, il conservait certains senti- ; ments de piété raisonnée qui tempéraient en lui les ardeurs d'une chair précocement virilisée par les effluves tropicaux. De son passage dans la ! capitale où ja tolérance paternelle le laissait chaque jour en contact avec de jeunes Parisiens de son âve, il avait rapporté des idées nouvelles. On awitait alors le souvenir de l’Affaire, des théories de toutes sortes sur la justice et la fraternité humaines, sur l'inhumanité de certains préjugés fratricides.. Un soir, dans un restaurant de la
à rue des Nations, où la famille s'était réeunie, comme la conversation venait sur le sujet d’actualité, 1 dit :-- ‘On a condamné un homme
parce qu'il était Juif et que la tradition veut qu'un Juif soit né traître : aujourd’hui l'opinion d'une élite exige la lumière et crie clémence. Pourquoi, chaque jour, à la Martinique, traitons-nous en parias des êtres de notre religion, sous le seul prétexte que la couleur de la peau diffère de la nôtre ? 7" M. Besson de Ribes, à ces mots, s'était presque courroucé. T1 avait répété ses invariables aphorismes : -- ‘ Le nègre n’est pas un homme, c'est un chimpanzé moins poilu ; le mulâtre n’est qu'un nègre mal déteint.— Mais obiectait René, la loi, depuis cinquante ans,leur a conféré les mêmes droits qu'à nous.— La loi
Schælcher ! La plus belle tricherie politique du siècle ! Une invention des loges maçonniques pour avoir toujours à leur discrétion, à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Guyane, quatre ou cinq siéges parlementaires acquis d’avance. Ces même droits qu'on octroya à nos gorilles, pourquoi les reluse-t-on aux Arabes qui se sont battus bravement pour la France, aux Annamites dont tu viens d'admirer au Trocadéro l'ingéniosité artistique ? — Parce que, sans doute, entre autres raisons, mon père, és Annamites ne sont nos sujets que d'hier et les Arabes d'avanthier. Furent-ils jamais comme les noirs du Macouba ou du Prêcheur les esclaves de nos grandspères ? Or l'esclavage, chez un peuple qui «e dit civilisé depuis tant de siècles, constituait le plus inique, le plus ‘ monstrueux des ana:horismes. Qu'il s'agisse de gorilles à gestes humains ou d'hommes à âme d'enfant ( j’oppose cette secunde appellation à la vôtre), la loi Schœæilch:r n'était envers eux de notre part qu’un devoir de réparation et d’oubli...”" Le père, sur cette réplique, s'était tu, sans discuter davantage,certain qu’un contact désormais plus réfléchi avec les gens de couleur corrigerait promptement ces *elléités utopistes. Revenu à l’île, il mit même tont d’abord un certain dilettantisme d'homme expérimenté à fermer les veux sur les fréquentations de son fils. René d'ailleurs, pensait-il, avait l'âme trop haute, trop de persistance dans le sentiment religieux, pour se compromettre en cerraines sociétés dégradantes.
En effet, Rehé Besson de Ribes recherchait peu les jeunes blancs de. son âge ; le dévergondege des uns, la fatuité des autres, s’accordaient mal avec son caractère à la fois grave ct passionné. De ses anciens condisciples du Séminaire-( anliége,
les deux préférés, Frank Hoitot et Antoine de Palomiètres, avaient émigré, le premier à la Trinidad, le second à Saint-Lucie.
En août 1901, au retour d'un voyage à la Barbade, où son père et son oncle l’envoyaient chaque semestre vérifier leur bilan chez Benito et Cooke, il lia connaissance, sur le paquebot anglais, avec un professeur de chimie du lycée de Saint-Pierre. M. Théolade, métis d’une trentaine d'années, qui avait fait une partie de ses études en France et pis à Bordeaux son diplôme de licencié, revenait, coinme René, de Bridgetown où l'avaient appelé des affaires de succession. Le clan mulâtre de la Martinique vovait en Firmin Théolade une des ‘sommités intellectuelles ”” de la colonie. Vaniteux, beau causeur, comme tous ceux de sa race qui ont reçu plus que l’instruction primaire, il ne perdait jamais une occasion de faire valoir sa science et sa faconde, affirmatif avec persuasion plutôt que d’avoir une hésitation sur les sujets qu'il ne possédait qu’à demi. arcumentant presque éloquemment dès qu’il diseutait sur un terrain connu. Bien que de tendances assez avancées en politique, il n’était point classé parmi les militants. En dehors de ses appointements, sa fortune personnelle lui assurait une indénendance dont il se targuait à tout propos : entre ces deux partis hvpérestésiés d’animosité l'un contre l’autre, il gardait, avec la coquetterie du parvenu riche et qui se croit supérieur par le talent, une neutralité orgueilleuse et philosophique. TI Ini suffisait qu’on dit de Bai qu'il fumait les meilleurs “houts ”” des Antillos, — à ses gas le plus fin cordon -bleu de Saint-Pierre, traitait rovalement ses invités, quoique célibataire, faisait mouche à tout
coup dans les cibles, au tir Zonzon, sur les boulevards,— et surtout qu'il était un savant.
Dans le monde des békés, sans hostilité ouverte, on lui tenait un peu grief des origines de sa fortune. Comment son père, parti de rien, simple ‘ géreur ?” — au Parnasse — de plantations dont les propriétaires furent mis en faillite, avaitil su économiser pour son fils unique deux cent vingt-cinq mille francs ? Et cette tante de couleur, cette jolie Clarisse, dont Firmin Théolade avait recueilli la succession en 1901, à Bridgetown, en Barbade, ne s'était-elle pas enfuie de Saint-Pierre, vingt ans auparavant, avec un louche yankee de la Louisiane ? Quels métiers avait-elle pu faire à la Nouvelle-Orléans, à la Havane ensuite, et finalement à la Barbade, pour laisser à son neveu et légataire universel près de deux cent mille francs en bonnes valeurs ?
René Besson de Ribes négligeait ces racontars ; il avait appris de bonne heure à connaître la malignité des petites agglomérations antillaises. Sans dépasser les limites qui séparent l'amitié de l'inimitié, sans introduire dans sa famille, —quelques discrètes sollicitations qu'il reçut de lui, — ce métis intelligent, rencontré fortuitement sur un packet de la Royal Mail, il ne se C‘plaisait point en la société de M. Théolade. Souvent, le dimanche à la sortie de la grand'messe, où il accompagnait sa mère et sa sœur, il rencontrait comme par hasard, aux abords de la cathédrale, le professeur du lycée qui flânait sur la chaussée en lisant un journal. M. Théolade saluait bas au passage Mme Besson de Ribes et Mlle Andrée; jamais Resé n'avait remarqué quelles lueurs, à ce salut évasivement rendu, avivaient l’œil d’ordinaire un peu somnolent du mulâtre. Dans les derniers temps, ces rencontres avaient même
abouti à une présentation en règle, que Mme Besson de Ribes et sa fille avaient reçue d’un air distrait. L'après-midi, les deux jeunes hommes se retrouvaient sous les hauts tamariniers de la place Bertin, sur la Savane du Mouillage ou au café du Grand-Balcon. M. Théolade avait sur la rhummerie, sur l'utilisation de la canne à sucre, des idées de chimiste très neuves qui séduisaient l'esprit d'un adolescent toujours curieux d'innovations et soucieux des responsabilités qui Jui incomberaient un jour comme chef de maison. Une fois, puis deux, René accepta une invitation à diner entre garçons. Il y était seul représentant de la race béké au milieu d'une demidouzaine de mulâtres, quarterons et octavons. René, comme la plupart des créoles, aimait la bonne chère, et M. Théolade se laissait volontiers surnommer le ‘“ Lucullus pierratin.”” Nul n’offrait à ses convives des mets plus recherchés. Son ‘‘ calalou *’, ou bouillon aux crabes, ses fricassées de tortue, ses ‘‘ féroces ‘’ de morue artistement pimentés avaient une réputation dans tout Saint-Pierre. On mangeait chez lui les plus grosses écrevisses, les meilleurs beignets de poissons ‘“ titiris,” des rôtis de cicis ou de manicous succulents. Mais où sa cuisinière excellait, c'était dans la préparation de ces vers palmistes, gros comme des cocons, qu’elle servait grillés au vif, dorés et rissolés sur une sauce dont elle seule possédait la formule. Avec cela, des profusions de vins de prix, bordeaux quadragénaires, qui avaient fait le voyage des Grandes Indes avant d'aborder aux Indes occidentales, tokay sans âge ou champagne carte-blanche.
—Théolade n’a que deux vices, comme certaias grands seigneurs : la cuisine et la cave, disait
un des parasites à face jaune, dans l'attente d'une invitation nouvelle.
M. Théolade acceptait la flagornerie avec un petit rire de l'arrière-gorge ; puis, une béatitude de vanité satisfaite au fond des yeux, il semblait dire à René : .
Vous répéterez chez vous ce qu’on pense de moi ici.
Un dimanche, en janvier, René avait suivi M., Théolade sur la route en corniche qui va de St- Pierre au Carbet. Ils devisaient ensemble de sujets sociaux où humanitaires. M. Théolade,avec une apparence d'impartialité, exposait les responsabilités de chacun dans cet antagonisme de races qui excite tant de passions à la Martinique.
Au fond, disait-il, ce n’est pas un antagonisme, mais le contraire plutôt ; une tendance unique à l’origine, par la suite diversement interprétée, vers une même fin. Cette fin,quelle doitelle être ? Un peuple nouveau se forme, il a pour éléments constitutifs deux opposés : le blanc et le noir. Une prédisposition naturelle,ou une compréhension instinctive du mieux, pousse les deux éléments à s'accoupler pour des métis- | sages qui devront se rapprocher de plus en plus du type blanc, puisque celui-ci a été reconnu supérieur à l’autre. Or, il s’est produit le phénomène suivant (il en est des sexes comme des races, il vale plus fortet le plus faible). Les femmes de couleur, sous de fallacieuses promesses, accueillent le blanc qui les rend mères et ne les épouse pas : d'où un pullulement de mulâtres, quarterons ou octavons qui récriminent et s’insurgent contre l'égoisme du père naturel. D'autre part, si un de ces bâtards, à force d’intelligence ou «A’énergie, parvient à s'élever au-
dessus du vulgaire, à se faire une place et un nom dans l'île, et qu'il veuille, obéissant aux lois d'instinet ethnique dont je vous parlais tout à l'heure épouser une femme blanche, on le chassera avec un éclat de rire, en Jui criant à la face qu'il n'a qu'à se regarder dans sa glace pour voir de quels macaques il descend. Macaques !... Oui! les nècres le restent un peu... je l'admets avec vous !..Mais nous, nons, fils ou petit-fils de blancs, n'avons-nous pas droit à plus d'indulgence où à moins de dédain ?
Et M. Firmin Théolade, avec la conscience de son importance universitaire, essuyait gravement deux larmes sous son lorgnon.
Ce peuple, ajoutaitil aussitôt, n'est qu'un peuple d'enfants. En tant qu’entité sociale, il n'a pas encore fait ses dents de sagesse. Il a la foi, l'enthousiasme et aussi les emportements des jeunes. Son radicalisme, son socialisme,son anarchisme,- des mots !.. Ah! si les blancs avaient le sens vrai de la situation ! Il suffirait d'un rien, d'un acte individuel isolé, mais caractéristique, pour le convaincre et se l’attacher. Si : Charles Peltreau, l'année dernière, avait épousé la fille de Procope, c'était fini, il n’y avait'plus de politique contre les békés dans l'ile.
René écoutait sans répondre, pesant la valeur des arsuments. Ils avaient laissé la route du Carbet pour faire un crochet de retour vers le nord, vers le Morne d'Orange, d’où la perspective était admirable.
Deux femmes se tenaient en prières devant le piédestal de Notre-Dame de Bon-Repos, protectrice de Kaïnt-Pierre. Toutes deux portaient noué sur la tête le foulard créole : elles étaient vêtues, à la mode martiniquaise, de percale à fleurs, La plus âgée égrenait un chapelet à gros
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grains de corail blanc. L'autre, à demi détournée, mains jointes aussi, plongeait vers la ville un regard rêveur.
— Et puis, fit M. Théodale, poursuivant sa pensée, au simple point de vue esthétique, quels résultats merveilleux donne le métissage bien sélectionné !. Les races humaines s'appauvrissent su leur propre fonds. Les Etats-Unis ne doivent la vigueur et la beauté de la leur qu'à l’infusion cuntinue d'un sang nouveau. Quel chef-d'œuvre ae la nature est comparable à une jolie quarteronne ? Tenez !. Le hasard nous en fournit la démonstration sensible. Voici devant vous le produit du métissage entre un blanc et une càpresse : Ti-Nini Denis, la fille de cette Chotte Denis, qu tient le magasin de tissus de la rue du Petit-Versailles. Admirez et comparez avec tout ce que vous avez pu voir en France ou ailleurs ! Et l’âme de cette enfant est à l'instar de son visage.
René ne la connaissait encore que de réputation, cette Iphigénie Denis, que tout le monde disait si jolie. Elle venait de quitter depuis quelques semaines seulement le pensionnat des Sœurs du Chemin de la Croix, où elle était restée cinq ans. À sa’ vue, il eut un éblouissement, comme devan@quelque apparition surnaturelle.….
Cependant (Chotte, apercevant M. Théolade, auquel l’unissait un vague et lointain cousinage, courait à lui, toute suffocante, pour lui débiter, avec une incroyable volubilité, ses doléances. Ti- Nini était sous un ‘‘quimbois’”” ( mauvais sort.) N'avaient-elles pas eu l’idée l’une et l’autre, dans la matinée, d'aller consulter, au sujet d’un jeune chien perdu, un sorcier noir très renommé, Tonton Remire, qui habite sur la route du Prêcheur, près de Sainte-Philomène ?.. Le sorcier avait
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fourni quelques indications qui permettraient sans doute de retrouver l'animal. Mais comme, trop curieuses, elles le pressaient d'autres questions sur l'avenir, le quimboiseur répondait qu'un, danger de mort les menaçait pour l'heure où la Vierge du Morne d'Orange, Notre-Dame de Bon Repos, descendrait de son socle, Là-dessus, afin de conjurer le sortilège, Jes deux femmes avaient couru aux pieds de la Vierge, protectrice vénérée des Pierrotins. Car la colossale statue de fontg, d'un poids de quintaux incalculable, ne pouvait descendre de son socle que par quelque phénomène surnaturel, ou par un décret de ia Providence qui voudrait enlever son égide à la cité.
M. Théolade et son compagnon avaient souri à cette naïveté superstitieuse ; puis, laissant Chotte et sa fille continuer leurs oraisons, ils étaient redescendus, toujours causant, vers Saint-Pierre.
— Vous êtes trop jeune pour avoir connu Hippoyte Denis, disait Théolade au béké, C’était un métropolitafn, un Breton de la Loire-Inférieure. Il appartenait à une excellente famille d'anciens sauniers guérandais, [l avait reçu une éducation très soignée, On voulait faire de lui un architecte. En 1S70, il se trouvait à Paris. Vingt-cinq ans, déjà une récompense aux concours des prix de Rome, le plus bel avenir en perspective. La guerre et la Commune survinrent. Jl s’emballa dans la Commune. On le déporta à la Guyane.
Quant fut promulguée la loi d'amnistie, ce n’était plus qu'un désabusé, précocement vieilli, sans ressort ni ambition. Ji ne put se décider à retourner en France, ses parents le reniaient. Il vint chercher un refuge et emploi ici.Les békés l’éconduisirent férocement. Pour ces irréductibles,
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sa tare était de celles dont l'amnistie ne lave point un homme. Un de mes congénères, set, lui ouvrait sa porte, M. Procope, alors à ses débuts dans l'industrie rhumière. Il prit d’abord Hippolyte Denis pour secrétaire, puis lui confia la westion de son usine du Centre. De cette courte westion date le véritable essor de la maison Procope, Au quartier du Centre, Denis avait connu une jeune câpresse, bien jolie à cette époque. Il épousa Charlotte, eut d'elle Ti-Nini. Quelques semaines après la naissance de l'enfant, il mourait presque subitement d'une embolie de l'aorte ou de quelque incurable chagrin. Îl n'avait pas eu le temps de faire des économies. En reconnaissance des services rendus, les Procope fournirent à sa veuve quelques milliers de francs pour l’aider à s'établir dans le commerce. Les békés ont tenu rigueur à Chotte de son origine et de son mari: ils lui ont refusé leur clientèle. Aussi Chotte Denis ne tient-elle plus comptoir que pour les femmes de couleur. Elle gagne modestement sa vie et a su faire fort bien élever sa fille.
Le lendemain de cette rencontre au Morne d’Orange, René avait fait une longue station dans la boutique de Chotte. 11 y était revenu à courts intervalles, les semaines suivantes, et bientôt ce ne fut un secret pour personne, de la rue Longchamp à la rue Sainte-Marguerite, que le fils Besson de Ribes était follement épris d’Iphigénie Denis.
Quand René, dans la matinée du vendredi 25 avril, quitta le cabinet paternel, sous le coup de si lourdes confidences, il eut un moment de vertige et d'égarement. Etait-ce réel, tout cela ?.…. Possible même ?.. N'avait-il pas été dupe de quelque hallucination momentanée, effet tardif des griseries de la veille ? Il acheva sa toilette, se CONVainquit, en promenant le rasoir autour de son menton, que sa-main restait sûre et qu’il ne rêvait pas. Que faire à présent ?. Pensées et souvenirs tourbillonnaient confusément dans son cervéau. Ce n'était plus qu'un chaos de ténèbres parmi lequel sa volonté aveuglée ne parvenait pas à se ressaisir, Il sortit sans but, par un besoin instinctif de fuir ce logis, devenu l’ennemi de son bonheur.
Il tra versa; la place Bertin sans avoir pu encore coordonner ses idées, puis continua vers le Marché du Mouillage. Une bariolure d’affiches fraîchement collées couvrait les murs. Deux jours avant le scrutin, la guerre de placards redoublait d'âpreté, Des groupes d’hommes de sangmêlé s’échelonnaient aux coins des rues, commentant la polémique des antagonistes. A la porte d'une rhumerie, un mulâtre dissident, inféodé au parti blanc, et orateur habituel de réunions publiques, essayait de gagner au candidat béké une demi-douzaine de prolétaires à peau d'ébène, Ceux-ci répondaient à chacune de ses phrases par des grognements h8#iles. Finalement, le harangueur, à bout de patience et d’ar-
ET, je
uuments, se mit à vociférer contre ceux qu'il ne pouvait convaincre.
Sales nègues ! Saqués nègues bètes z'enco dipi République !
La discussion avait attiré devant la rhumerie un populaire des deux sexes, plus ou moins bronzé. Ce fut alors sur le provoc ateur une bordée de haros.
Hou ! hou ! Cocofiolo uéwue à zoreilles blanches !
Et toute une ‘* manmaille ‘ moricaude mélait es fusées de rire aux huées des commères, afin que le blanc qui passait entendit bien que, même chez les plus petits, le sentiment était le même contre les visées de sa race.
Dadape ! répordait le conspué avec un larve rire qui découvrait l'émail éclatant de «# trente-deux dents.
René revint sur $es pas, dans la direction du Centre. :
tue Victor Hugo, un bancal insolent, à face olivâtre, distribuait à iout venant de petites feuilles imprimées. Ien glissa une sournoisement dans la poche du béké.
Gadé, mussieu-a, çà oi! çà dou-dou.… ; :
! zotes plus
! ! y cé vendu !.. y cé
han René machinalement mit le papier dans la poche de son veston et continua sa route, la pensée ailleurs. Soudain il buta dans le pied d’un appareil photographique, dressé au bord du trottoir. L'opérateur, ayant pu préserver de la chute son objectif, interpellait plaisamment l’étourdi. Eh bien, Monsieur René Besson de Ribes, es tu dans Saint-Pierre ou dans la lune ?...
René reconnut Charles Peltreau. La rencontre de ce cousin, dont la mère en ce moment même prôtait une complicité si agissante aux combi-
naisons maudites, acheva son exaspération intime. Toutefois, résolu à donner le change sur les préoccupations qui lui torturaient l'âme, il feignit la cordialité enjoute, s'enquit de ce que faisait là le photographe amateur, près de la rivière Roxelane, avec ce volumineux magasin à châssis.
— Je prends la Montagne Pelée, répondit l'autre tranquillement. Tu ne vois done pas qu'elle fume depuis ce matin.
— C'est vrai, j'oubliais que nous avons maintenant un,volcan sur Saint-Pierre.
Et, sans même un regard vers la cime empanachée de fumerolles où, la veille encore, il avait connu de si douces heures d'idylle, René reprit sa marche errante de somnambule.
De place en place, d'autres oisifs, le kodak ou les photo-jumelles en position, cherchaient Ta mise au point pour le bon cliché, Le quartier, à part cela, avait sa physionomie de chaque matin. Des fruitières ambulantes circulaient à pas lents, S'arrêtant pour un commérage à chaque seuil, leur panier plat sur la tête, chargé de bananes en pyramides, de mangues, d'ananas, de barbadines, de noix de coco. Des lavandières chantaient au retour de la lessive. Les gendarmes ti-bâton (sergents de ville) se promenaient de leur même air débonnaire et résigné. Les cochers de remise, à grands coups de fouet, poussaient au galop leurs haridelies.
René franchit la Roxelane : il fit le tour du marché couvert, puis s'accouda au parapet d’un pont, regarda couler l'eau. Derrière lui, sous un fouillis de raisiniers, d'ananas et d'arbres à pain, s’abritait une guinouette en bois, à l’enseigne : ‘“* Le Joyeux Créole ””, très bruyante le dimanche, peu fréquentée d'ordinaire les jours de