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entière. Seules, de petites fumerolles, éparses çà et là, détonnaient par intervalles avec le bruit sec de l’amorce qu'on écrase. L'œuvre de solidification allait commencer, scellant pour l'éternité vingt-trois cadavres et des ruines.
M. Théolade et ses deux compagnons s'entreregardaient, effarés, hagards. Réfugiés sur une petite éminence à proximité de la Rivière-Blanche, ils avaient vu passer à leurs pieds le torrent compact ; ils avaient senti sur leur front le vent de l’avalanche, et, un moment, attendu la fin du monde. Maintenant, M. Théolade comprimait le frémissement de ses nerfs, et toussait à trois reprises pour reprendre voix.
— Les digues de l'Etang-Sec se sont rompues.. C'est lui qui déversa le fléau. Désormais cet énorme bouchon de vase qui obstruait les cratères étant dissous, charrié, nous n'avons plus à craindre de phénomènes anormaux. Le pire est consommé.
Ils redescendirent vers Saint-Pierre d’un pas qu'ils essayaient vainement d’affermir.
M. Théolade, avec une prolixité redondante, fournissait des explications scientifiques.
Dans ies rues, les gens affolés se transmettaient les terrifiantes nouvelles. Un raz de marée, tout à l'heure, avait franchi les cales du port. Et les colleurs d'affiches couraient ae mur en mur, étalant à larges coups de pinceau le dernier manifeste de Percier ou de François Labbé.
Sous le volcan, les fils de Japhet et les fils de Cham poursuivaient, implacables, leur lutte fratricide.
JOURNAL D'IPHIGENIE DENIS (Suite) 5 mai, 2 heures d'après-midi.
J'ai reçu ce matin encore un càblogramme.
René espère pouvoir être de retour jeudi. Ces nouvelles qu'il m'envoie maintenant à intervalles réguliers m'aîdent à supporter l'angoissante lenteur des heures.Dans trois jours, cette torture de la séparation aura cessé, à moins que d'ici là l'effroyable machine qui crache et tonne sur nos têtes ne rous ait fait subir à tous un autre genre de supplice, Est-ce la fin du monde qui se prépare ? On le croirait presque à voir les phénomènes épouvantants dont nous sommes les mêmes témoins depuis uge semaine.
Vers une heure, entre des clameurs, du côté du port ; c’est un vacarme de voix. Des appels aigus, de longs cris d'effroi ! Je me précipite vers la petite fenêtre qui a vue sur un des appontements. Le quaiest noir de monde. Des gens courent et gesticulent : d’autres, hébétés, médusés, regardent devant eux. La mer. après avoir pénétré d’ahord presque jusqu'aux premières maisons, s'est retirée brusquement de cinquante mètres. Les petits bateaux sont à sec ; j’en vois qui demeurent suspendus à l’appontenent par leurs filins. Puis, avec une rapidité qui déconcerte l’i-
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magination, la mer revient bouillonnante, couverte d’écume, dans un éclaboussement d'embruns. Le ‘‘ Rubis, ” de la Compagnie Girard, est jeté à la côte.
Que se passe-t-il ? Que signifie cet événement extraordinaire ? Notre voisin, le bountanger Osée, me raconte d'en bas qu'on a aperçu tout à l’heure des torrents de fumée tomber du cratère du côté de l'usine Guérin, On suppose qu'une avalanche de lave s'est épanchée dans le lit de la rivière dont la crue inexplicable depuis hier étonnait et inquiétait les riverains.
3 heures.
On connait, à présent la vérité, L'usine Guérin, à une heure dix, a été engloutie. La distillerie Isnardla Morne Saint-Martin, les magasins de la distillerie Furron ont disparu. Toute cette partie de banlieue n'est plus, paraît-il, qu'une énorme fondrière de boue, un marécage noir d’où s'exhalent des vapeurs puantes. Les dégringolades de matières fumantes continuent par intermittences. Que penser ?Que faire ?... D'une heure à l’autre, n'aurons-nous pas ici le sort des ensevelis de l'usine Guérin ?
Le raz de marée provoqué par la descente du bourbier a fait sentir ses effets jusqu’au Carbet. Ici, des magasins, proches du rivage, ont été envahis par l'eau.
Une vague de deux mètres a remonté la Roxelane jusqu'au premier pont. Les quais, en plusieurs points, sont endommagés. Au Fonde-C'oré, la route a été atteinte. Toutes les maisons, en bordure de la mer, inondées, Il y a sur Saint- Pierre comme un grand écho de Jlamentations.
Tous ceux qui perdirent là-bas parents ou amis
doivent pleurer dans les maisons ou dans les églises. C'est le bruit lointain de leurs sanglots qui bourdonne si lugubrement à mon oreille.
Non, ce n'est pas un écho de sanglots. 11 semble que ce soit du sol lui-même que vient cette rumeur confuse, C'est peut-être le bruit de l'avalanche nouvelle qui se met en route, avec Saint- Pierre pour objectif. Mon Dieu ! si votre Providence a décrété que cette ville doit être anéantie aujourd'hui, merci de m'y avoir laissée seule ! Mon bien-aimé est hors de portée du volcan.
5 heures.
La montagne fume, la maison tremble. Mme Napoléon, chez qui ma mère vient d'aller aux informations, avait voulu fuir, à une heure, avec son mari et ses enfants jusqu'au Fonds-Saint- Denis. Sur la route, ils furent pris à partie violemment par une troupe de gens sans aveu qui les traitèrent de lâches et de mauvais citoyens. On menaça M. Marius Napoléon de le dénoncer aux autorités, s'ils ne rentrait pas dans Sant- Pierre. Comme ceux qui l'interpellaient si durement sont des agents électoraux influents et comme M. Marius Napoléon, en ce moment, sollicite du gouverneur une recette buraliste, il céda à l'intimidation et n'osa point passer outre. Sa femme ne voulut pas l’abandonner et rebroussa chemin avec lui en ramenant la ti-manmaille. On prétend que les agents du parti adverse arrêtent de même façon les gens sur les routes. Moi, femme, qui ne suis pas un électeur et que leurs menaces ne retiendraient point, je reste pour cette unique cause que j'ai promis à René de rester. S’il revenait et trouvait la maison vide, quelles
idées lui passeraient par la tête ? Et puis, à quoi servirait-il de s’en aller ailleurs ?.… La main de Dieu atteint partout qui elle veut atteindre ; mais elle sauva Daniel de la fosse aux lions... J'attends qu'elle frappe ou fasse le geste de protection. En attendant, je prie.
6 mai, 8 heures du matin.
Le câble ‘“ Martinique-Puerto-Plata ”” s'est rompu hier. Nous voici désormais sans communication directe avec la France. C’est sans doute le mouvement violent de la mer, après la destruction de l'usine Guérin, qui causa cette rupture vers deux heures. Notre pauvre île est maintenant presque isolée du monde civilisé ; sur quatre câbles, un seul fonctionne encore, celui qui nous relie à Sainte-Lucie. Pour moi, qui me sens de plus en plus fataliste, c'est sans doute l'indication que de ce côté là l’espoir peut encore venir.
La nuit dernière fut aussi terrible que la journée de la veille. La Montagne Pelée continuait son tocsin de tonnerre. Vers trois heures du matin, je crus, une fois de plus, que tout allait finir en quelques secondes.Il y eut un grondement violent qui semblait provenir des fondations mêmes de la ville et qui se prolongea vingt minutes. Quelque chose sans coute sç déchirait à de grandes : profondeurs au-dessous de nous et je craigenis un moment que le sol d’un coup ne s’effondrât. J'ouvris les yeux et ne vis que du noir. La lumière électrique ne fonctionnait plus dehors. dans la rue. Le globe que j’aperçois d'ordinaire chaque nuix en face de ma fenêtre, par la fente des claires-voies, s'était éteint. Je me suis
levée et j'ai entr’ouvert les persiennes. Il m’arriva aussitôt une odeur nauséabonde de bourbier. Est-ce le torrent de lave qui court sur nous? Des gens, des familles entières, circulaient avec des fanaux. Tous déménagent et fuient. La nuit et l’heure les protégeront contre les agents électoraux postés sans doute à toutes les issues de la ville.
C’est une marche de torches dans le silence, car les bruits ordinaires du volcan sont devenus maintenant si familiers à mon oreille qu’ils se confondent pour elle avec le silence. Ces exodes de malheureux, chargés de hardes, et dont le pas s’étouffait parmi la cendre, tout cela ressemblait à du cauchemar.
6 mai, midi.
Je disais bien que de Sainte-Lucie seulement pouvait me venir l'espérance. J’ai une dépêche de René ; elle confirme la précédente. Il va mieux, il est presque guéri. J’ai scrupule de l’alarmer par une réponse trop pessimiste. [1 semble qu’on ignore encore là-bas une partie de nos malheurs. [l sera ici dans la soirée de demain ou, au plus tard, dans la matinée d’après-demain. Il nous recommande de tout tenir prêt pour un départ précipité. Sera-ce enfin le salut et le bonheur ?.… Le salut dépend du décret de Dieu ; quant- au bonheur, j'estime que nous avons assez souffert pour le mériter dans cette vie ou dans l’autre, Parce que je ne suis pas tout à fait une quarterorne, le bon Dieu ne peut être si injuste envers mol.
Les avalanches de boues, raconte-t-on, se re: forment dans la vallée de la Rivière-Blanche. Mais elles ne glissent plus que sur d’autres boues;
il ne leur reste rien là-bas à détruire. On entend une détonation, puis un ruban de fumée se déroule depuis l’Etang-Sec jusqu’à la mer. C’est la boue de feu qui coule, et, d'heure en heure cela recommence.
Ce qui me surprend le plus, c'est la placidité de ma mère. Au début, elle avait des crises de frayeur. À présent, un vieux fonds de résignation et de fatalisme semble avoir tout assoupi en elle. Ce matin, elle se plaignait seulement de la pluie de cendres qui corrompait nos eaux et l’avait obligée à acheter un filtre. Quand elle apprit que Saint-Pierre était privé de lumière électrique, les machines étant engorgées par les matières pulvérulentes, elle s’en montra toute joyeuse. Pour elle comme pour Mme Napoléon et la plupart de nos voisisnes, l’électricité appelle le volcan. C’est une force diabolique qui doit communiquer secrètement avec le monde occulte. L'arrêt des conducteurs, l’obstruction de la canalisation sont pour elles des indices que la colère du Pelé, dorénavant, se détournera de nous. L’ignorance est parfois une consolation et une sauvegarde. Ah ! si je pouvais penser comme ma mère, comme Mme Napoléon, comme la boulangère, Mme Osée, ou comme la vieille Sophie, la vendeuse de vétiver que j'écoutais bavarder ensemble tout à l'heure dans la boutique, près du comptoir vide !…
6 mai, 5 heures.
Nous ne sommes pas encore engloutis. Saint- Pierre n’est pas encore Pompéi.
Les colonnes opaques de fumée qui montent du volcan ont une coloration de feu que je leur vois pour la première fois. Est-ce l’annonce d’une
pluie de flammes succédant aux pluies de cendres ?.. Devant toutes ces horreurs en suspens, je reste presque indifférente, moi aussi. Ma pensée est ailleurs, au delà des horizons, dans quelque terre fortunée où le bien-aimé me conduira... J'ai repris toute l'après-midi ma broderie d’oreiller et vérifié que, pour ne pas perdre une seconde à son retour, toutes choses étaient bien en ordre dans les pagaras. L'oncle au grime n’est point revenu ; il n’a point dépêché vers nous d'émissaire masqué. Ils pensent probablement, rue Lucy, qu’en ce qui me concerne le volcan servira vite et au mieux leurs intérêts.
7 heures du soir.