‹ Les derniers jours de Saint-Pierre [microforme]Chapitre 14 sur 20 · EE · texte numérisé non relu

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JOURNAL D'IPHIGENIE DENIS ( Suite)

Samedi 3 mai, 9 h. du matin.

Quelle vision après une nuit de sommeil où le volcan tonnait les heures ! L’atmosphère est__ étouffante ; tout s’enténèbre. De ma fenêtre je distingue à peine les extrémités de la rue. Un vent chaud depuis une heure du matin chasse sur Saint-Pierre des tourbillons de cendres. Cette cendre pénètre et s'infiltre partout. Par les claires-voies de Ja fenêtre entr’ouverte, j'en recevais jusque sur mon lit. Elle me pique aux yeux et à la gorge. J'ai repris dans la pagara le porteplume et l’encrier, puisque Dieu seul sait quand, désormais, nous pourrons partir d'ici. Durant que j'écris, la cendre empâte l’encre au bec de ma plume. Les toits et la chaussée se confondent en une même teinte de grisaille. Quand, par intermittences, le vent tombe et que le tourbillon se dissipe un peu, on aperçoit au ciel un énorme nuage noir qui va, ininterrompu, d’un horizon à l’autre, et semble posé sur nos têtes comme le drap d’un catafalque. Les gens dans la rue toussent, éternuent, se frottent les yeux. Il y en a que ce spectacle divertit. Tous, des pieds à la tête, sont saupoudrés à la façon des pierrots de carnaval.

Une de nos voisines, Mme Napoléon, interpelle

de sa porte un négrillon qui passe : ‘‘ Ohé ! mal blanchi !..’’ Et c’est, tout autour d’elle, une bordée de rires. Dans la cour, derrière notre maison, un bébé de trois ans, 1e dernier né du boulanger Osée, recueille la cendre dans un petit seau, la tasse avec sa pelle en bois, puis aligne gravement les pâtés de ciment sur le pavé. Il paraît que, du côté de Sainte-Philomène et des Abymes, au Morne Badury, au Morne Saint- Martin, au Morne d'Irlande, cette pluie de cendres est tombée en telles quantités que les branches pJoient sous le poids à se briser. Saint- Pierre, dit-on, est privilégié, Saint-Pierre est à wine atteint. Que peut-il se produire ailleurs, grand Dieu ! Les gens de la campagne arrivent par caravanes. Les femmes portent dans un tray sur leur tête la batterie de cuisine ; les hommes traînent des charrettes à bras où ils ont chargé pêle-mêle matelas, ballots de hardes, buffets, tables et calebasses. Tous ont sur le visage la méme expression d’hébétude et d’effroi. La ti-manmaille ( petite marmaille ) pleure ; les chiens suivent, la queue basse, et hurlent lamentablement. Dans leurs quartiers, ces infortunés ne trouvaient plus rien à manger ; la poussière volcanique gâtait les aliments. Ils viennent chercher à Saint-Pierre refuge et subsistance. En même temps, beaucoup d’habitants de la ville déménagent, se transportent sur les hauteurs. Ont-ils raison ? Ont-ils tort ?.… Si l’intensité de l’éruption augmente encore, les hauteurs seront-elles plus exposées ou plus épargnées ? A travers le rideau cendreux qu’agite le vent des cratères, ces processions de fantômes sans couleur ont un aspect surnaturel, hallucinant.

Oh ! la cendre ! Cette cendre à laquelle, dans les journaux, on donne un nom ‘barbare, — la

spodite ”” ! cette cendre, symbole de mort, dont je me sens tout imprégnée ! Que nous annonce-t-elle ? Que nous réserve-t-elle ? Ne va-telle pas nous ensevelir tous ici avec nos maisons pour sépulcres ?... Le destin a-t-il décrété pour Saint-Pierre la fin d'Herculanum et de Pompéi ?.….

J’attendrais la mort, quelle qu’elle doive être, en souriant, si mon bien-aimé était près de moi. Mais cette absence, ce silence, me déconcertent et m'affolent. Où allait-il, pour n'être point encore revenu ? Du côté des cratères, peut-être ?... Y at-il souffrance humaine pire que l'incertitude ?... Dans cet horizon borné où la tourmente volcanique nous emprisonne, nous ignorons ce qui se passe, ce qui s’est passé derrière le brouillard de cendres. Peut-être des régions ont été détruites que René traversait à l'heure fixée par la fatalité. J'ai peur, et je sens bien que maman, sous san air de quiétude, partage en secret mes frayeurs. Je devine aussi en elle comme de vagues rancunes, de muettes récriminations. Pourquoi Jui avoir fait fermer boutique si nous ne devions point partir ? Oui, j’ai peur, une peur qui me serre aux tempes, me glace les moelles... et je continue tout de même ce journal pour ‘“ lui ”” afin que, si je meurs et s’il survit, il retrouve près de moi, sur ce cahier, l'expression écrite de toutes mes pensées. J'ai au doigt la belle bague à trèfle de rubis qu’il me donna en gage de fiançailles. C'avait été déjà la bague de fiancée de sa marraine, laquelle mourut, m’at-il dit, avant de l'avoir échangée contre l’anneau nuptial. Ce cercie d’or, ces pierres à reflets de sang, ne m'’ontils pas transmis un magique quimbois qui fera de mni, comme de l’autre, une fiancée de la mort... :

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J'ai retiré de son enveloppe en papier de soie le portrait de mon père. Je l’ai dressé devant moi sur la table où j'écris : ‘ Papa !.. Papa protège ta Ti-Nini! Toi qui luttas tant d’années si vaillamment contre le destin, si tu ne peux me suggérer l'espoir, au moins rends-moi la vaillance ! ‘”’ Sous les traits un peu effacés de la photographie, je ne vois plus que de grands yeux infiniment tristes qui m’appellent, m’appellent.

Enfin je sais qu’il vit, où il est. et cela me suffit. Mais, tout à l’heure, quelle alerte épouvantable ! (‘omme je travaillais à ma broderie malgré la cendre qui me cuisait les yeux, un landeau de louage s'arrêta devant la porte, on

frappa aux panneaux clos de la devanture. Ma mère qui somnolait dans l'arrière-boutique alla ouvrir. J’entendis une voix d'homme, une voix que je ne connaissais pas, et je tendis l'oreille, penchée par-dessus la rampe de l'escalier, attentive à saisir les moindres mots. ‘“ Madame Denis, disait la voix dans le magasin, vous savez qui je suis ? ”” Ma mère, à qui la cendre arrachaït des quintes de toux, répondit péniblement: ‘© Non, Monsieur, je ne me remets pas bien votre visage.” L'homme alors reprit : ‘ Je suis un ami de M. René Besson de Ribes. Il m’a confié naguère, à moi seul, ses sentiments et ses projets. Je vous apporte de ses nouvelles. — Ah ! Monsieur ! fit ma mère, c’est Dieu qui vous envoie ! Nous pensions mourir d’anxiété.”” Je m'étais glissée jusqu’au bas de l'escalier à pas sourds, sur la ponte de mes pantoufles, et, lans mon impatience d'interroger et de savoir, j’al-

lais faire un saut jusqu'au visiteur, lorsque, sur la réponse de ma mère, je surpris, par l’entrebâillement de la porte vitrée, une lueur étrange derrière les grosses lunettes de verre fumé sous lesquelles il essayait de dissimuler ses yeux. Un instinct de méfiance me retint. Je ne reconnaissait pas cet homme dont les moustaches grisonnaient. C'était bien un béké ; mais je ne pouvais m'empêcher de trouver en lui une ressemblance avec quelqu'un de déjà vu. ‘* En ce,cas, Madame Denis, dit-il, je suis heureux de vous rassurer. René va bien ; un simple accident de voyage l’a empêché de revenir. Mais rien n’est modifié dans ses intentions. Vos bagages sont prêts ? — Oui, monsieur. — Cette voiture qui est devant la porte va vous emporter avec vos pagaras jusqu’à Fort-de-France ; sous un nom d'emprunt, vous y attendrez à l'hôtel le passage du prochain paquebot qui touchera quai dans trois jnurs. Vous retrouverez René à la première -escale et vous vous dirigerez ensemble sur Colon. J’ai mission de vous accompagner jusqu’à Fort-de-France et de vous installer ensuite à bord dans une cabine de première classe. J’ai aussi des fonds à vous remettre.” Le mystérieux personnage tira à demi de son portefeuille des billets de France, des billets de cinq cents ou de mille. Ma mère allait se laisser convaincre. ‘‘ René, ajoutait-il, ne veut pas que vous demeuriez plus longtemps sous les menaces du volcan. C’est pourquoi il m’a prié et vous supplie de brusquer le départ. A cause de ces tornades de cendres qui nous ont assaillis ce matin et qui, un moment apaisées, recommencent de plus belle, il a hâte de vous savoir en sûreté ”’.

J’intervins alors... ‘* Monsieur, dis-je en sortant de ma cachette, je veux bien vous croire un

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honnète homme, quoique ignore votre nom.

Mais, si René fut en mesure de vous communiquer ses instructions, pourquoi ne nous avisa-til pas directement ? — Sa famille, répondit l’autre, vous surveille. Elle peut avoir des intelligences au bureau de poste, au télégraphe, au téléphone, Sa famille est plus dangereuse pour vous que le volcan. Vous ne connaissez pas, Muuemoiselle, l'entétement de ces gens-là. — Comment se fait-il alors, répliquai-je, que vous me parliez de Colon, alors que, dans nos derniers entretiens il avait été question que de la Trinidad ?...” L'homme aux lunettes fumées hésita, sans se décontenancer pourtant : ‘’ Oui, la Trinidad, répondit-il. Soñ ami Frank Hottot !... Je suis au courant de l'affaire, parbleu ! Mais la famille, là encore, à mis des empéchements., — Comment René, s'il n'est point à Saint-Pierre ou dans les environs, sait-il que le volcan nous couvre de cendres ? Les cendres n'ont commencé à pleuvoir sur la ville que cette nuit. — La parole, fit l’homme, a mal traduit ma pensée. René redoute pour vous des manifestations volcaniques sans préciser lesquelles. J'ai dit cendres plutôt que tremblements de terre, avalanches de laves ou jets de scories enflammées. ‘* L'assurance de cet homme m'ébranlait à mon tour. A brule-pourpoint, je lui demandai : ‘* Montrez-moi la lettre de René.” Il avait tout prévu. ‘ Tenez ! dit-il, la voici ! ”’ Et il me tendit un petit chiffon de papier plié, sans enveloppe. La lettre, non datée, commençait par ces mots : ‘“ Georges... ”? Ce n'était point l'écriture de René ou plutôt ce n’était qu’une imitation grossière de son écriture. J’eus un éclair de divination ; je dévisageai l’homme derrière ses lunettes : ‘* Monsieur,

lui dis-je, ceci est un faux. Votre prénom est Georges, en effet, mais René ne l’emploie point en s'adressant à vous, il dit ‘ mon oncle ”” ou ‘* mon cher oncle ”’. Ce petit oubli me révèle tout et vous démasque. N ne vous aura servi de rien de supprimer votre belle barbe. Vous vous nommez M. Georges Besson de Ribes.”” Il sursauta et voulut répliquer ; il n'en eut pas le temps. On cogna une seconde fois aux panneaux et maman introduisit un employé du câble qui me remit un pli... A la vue de l'employé, avant que j'eusse brisé le pli, M. Georges Besson de Ribes, qui se sentait en mauvaise posture, s’esquiva, non sans m'avoir jeté cette phrase de haine et de mépris : ‘ Ça ne vous portera pas bonheur, ma fille !.. ”’

La dépêche était de René. Elle vient de Sainte- Lucie. En voici le texte : ‘‘ Indisposition sans gravité. Retenu au lit. Patientez encore quatre jours.”

8 h. 30 du soir.

Il est à Sainte-Lucie, il souffre et sa Ti-Nini n’est point près de lui. Oh ! combien la Providence, qu’on prétend de toute bonté, a parfois pour les humains de barbares et injustes rigueurs ! Je-n'ai qu’une consolation dans ma détresse : c'est de le savoir, lui, loin de Saint- Pierre, loin de cet infernal volcan, dont les cendres me font tousser et cracher comme une paitrinaire. Mais est-il à Sainte-Lucie ?.. Ce cablogramme ne cache-t-il pas un nouveau piège ?

Des pièges, depuis cette après-midi, j'en vois partout. M. Gcorges Besson de Rihes, à coup sûr, méditait un enlèvement. Il voulait nous embarquer, ma mère et moi, vers une de ces con-

trées mystérieuses d'où, selon les expressions de l’odieux ‘“ Branle-Bas ””, les ‘ jolies fils ne re. viennent point.” A la faveur d: l'aveu:riant: pluie de cendres qui retient les gens au logis, il espérait pouvoir accomplir en plein jour, suns top éveiller l’attention publique, au eur même de Saint-Pierre, cet acte d: Lrisandage. Pour qu’uri homme de son àäge, de sa condition, ait recours à ces ruses dl'arrouun envers d'humllis femmes sans défense, il faut que leur exAspéI ation contre moi soit aù paroxysme, “ Vous avez, me disait-il, plus à craindre de la famille d. Koné que du volcan.” Sans doute, ct vette animosité me poursuivra‘ partout, et je suis un: foile de m'obstiner d#ffis un rêve à la réalisation duquel semblent s'opposer toutes les forces humainés. J'aime, j'aime éperdument, et c’est ma seul excuse.

De quoi souffre-t-il, mon René ? Quel mal foudroyant, imprévu, l’a frappé ? Il doit être violent, ce mal, pour avoir entravé une volonté comme la sienne. Qu'’allait-il faire à Sainte-Lucie ?.. Je m'égare une fois de plus dans les conjectures. N'importe, j'ai un peu moins d'incertitude qu’hier et, par conséquent, un peu plus d'espérance. L’espérance m'est venue, depuis que je t’ai invoqué, père chéri !

Les rafales de cendres continuent et la Montagne gronde sans interruption. Le journal ‘ Les Colonies ”” annonçait hier que la société de gymnastique projette pour demain dimanche une ascension au Lac des Palmistes et aux abords des cratères. Sont-ce des hâbleurs ou des aliénés ? Comment des hommes se dirigeraient-ils à sept kilomètres d'ici, à travers cette brume bizarre, qui, à une température différente, représente un peu, pour mon imagination d’enfant des tropi-

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ques, ce que doivent être à Londres les fameux brouillards de la Tamise ? Le tramway du l'onds-Coré ne circule plus à cause des cendres.

Ma lampe s'éteint. Une grosse mouche à feu, désorientée par les phénomènes de l'atmosphère, vient de s’engouffrer dans ma chambre ; elle bat les murs en bourdonnant. Je l’attrappe, je l’emprisonne sous un verre et c'est à la lueur de cette lanterne originale que je puis griffonner mes dernières lignes.

Dimanche 4 mai, 8.30 du matin.

Saint-Pierre est toujours sous son manteau gris-blanc ; même la couche de cendres me pafait, ce matin, plus épaisse qu'hier. La Soufrière envoie haut dans le ciel des panaches de fumé; je les distingue de ma fenêtre par-dessus les toits.

L'immigration s'accentue. Maintenant ce sont les suburbains pauvres du Fonds-Coré qui, pris de panique à leur tour et ne se sentant plus en sécurité à telle proximité de la Rivière-Blanche, descendent vers le Mouillage, le long de la Galère se répandent dans les rues en quête d’un hangar ou d’un grenier pour s’abriter. Tous ces malheureux sont barbouillés de boue grisâtre comme s'ils s'étaient roulés dans un gâchis de ciment.

9 heures.

J'ai laissé maman aller seule à la messe dominicale. C’est la première fois que je manque à ce devoir sacré. Mais un serment fait à René est plus impérieux pour moi que tous les commandements de l'Eglise. J’ai promis de ne point sortir, je ne sortirai pas. Les événements d’hier

m'ont instruit sur les dangers que je pourrais courir dehors, puisque l’acharnement de nos ennemis me poursuit jusque dans la maison maternelle. J'ai lu l'office sur mon paroissien, agenouillée près du portrait de mon père.

Midi.

De la cendre! toujours de la cendre! Un plaisant dit dans la rue : ‘Je ne savais pas que le jour des Cendres tombât cette année sur le calendrier le premier dimanche de mai.”

Je passe ma tête à ma fenêtre pour regarder qui parle ainsi. C’est M. Ducœurjoly, un des intimes de Théolade. Il cause avec Mme Napoléon et lève les yeux de temps à autre vers nos persiennes.

On crie dans la rue Victor-Hugo : ‘‘ Le Brunle-Bas ! ”’ Numéro exceptionnel !. dix centimes !..”” J'entends très distinctement d'ici les crieurs. [ls semblent aussi nombreux que mercredi, quand René fut si méchamment attaqué.

Ma mère vient de sortir pour acheter un numéro.

4 heures.

Ah! ce ‘‘ Branle-Bas ”” d'enfer! J'aurai donc toujours des pleurs par lui ! Le fils X... de Z... (c'est René) blessé, grièvement blessé : le poumon droit traversé par une balle de pistolet !...” Un duel à Sainte-Lucie avec une des notabilités les plus en vue de l'élite intellectuelle martiniquaise !.. On ne nomme pas le personnage mais comme, un peu plus loin, le journal ajoute ‘‘ distingué universitaire ”” et, ailleurs encore, ‘“ chimiste éminent ””, l'identification ne laisse plus de doute. Il s’agit de Théolade.

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Quoi ?.… Théolade !... son ami !.…. son confident !

Qu'a-t-il pu se passer entre eux pour motiver ce duel ?.. Théolade était peut-être l’auteur de l'article injurieux qui, mercredi, indigna si fort mon bien-aimé. ans quel pays vivons-nous, quelle malédiction est sur nous pour que ceux-là mêmes qu'hier nous pouvions croire nos plus fidèles alliés deviennent tout à coup nos ennemis les plus inplacables !…

On dit que René a été transporté chez un des riches colons de Sainte-Lucie, M. H... { sans doute M. Hédouin).

S'il y avait un bateau en partance, si j'avais de l’argent, je partirais. En attendant, j'ai câblé à l'adresse : ‘“‘ René Besson, chez Hédouin.”’ Oh! René! mon René! Blessé! Et ce ne furent pas mes mains qui, les premières, posèrent sur la blessure compresses et handages !…

Une île? Non! Plutôt une sorte de diacime massif et fabuleux posé sur la mer et pointant vers l’azur ses cent fleurons d'émeraude : le diadème d'Amphitrite émergeant seul du Lain céruléen où dort l'invisible déesse.

Telle est l'impression que ressent de loin le voyageur, quand, pour la première fois, il découvre Sainte-Lucie avec sa ceinture de falaises abruptes, d'où plonge dans la vague un fouillis de lianes étincelant, et ses pitons aigus dont les vertes cimes se superposent en couronne.

On se rapproche, on met au point sa lorgnette. Où sont, sur le versant, ces vastes champs de canne, ces plantations de cacaoyers et de caféiers qui prètent un aspect de si riante fertilité aux côtes martiniquaises ? Les agaves, les fougères arborescentes, les graminées ou orchidées sauvages, les Louquets de palmistes composent seuls la vêture végétale de ces flancs escarpés.. Mais, de proche en proche, sur une crète intermédiaire que protègent deux pics, ou bien à l'ouverture de quelque haute vallée, on aperçoit de longues bàtisses presqu’au ras du sol, des talus gazonnés, symétriquement espacées. Cette île n’est, sur son pourtour, qu’une énorme forteresse, une longue succession de casernes et de casemates.

Française jadis, moins heureuse que la Martinique qui, trois fois en soixante ans, subit l’occupation des red-jackets et, trois fois, fut rendue à ses premiers colons, elle devint définitivement anglaise en 1814: Le génie pratique et conqué-

rant de l'Anglo-Saxon ne tarda pas à trouver la meilleure utilisation de sa conquête. Il fit de Sainte-Lucie sa base d'opérations militaires et navales dans la mer des Caraïbes, un vaste champ retranché que protégeaient la vague et la falaise, le Gibraltar insulaire, d'où, inexpugnable, Albion brandirait le jour venu, ses foudres sur les dernitres possessions françaises d'Amérique. A l'intérieur, malgéune superficie restreinte, l’agriculture et l’industrie se sont développées par endroits et prospèrent. Mais ces habitations riches, ces champs soignés, le voyageur qui passe en mer les ignore, il ne les devine même point.

Soudain, dans une déchirure de la falaise, une rade coquette apparaît que domine un amphithéâtre de mornes et de pitons. C’est Port-Castries. La ville a gardé le nom d'un Français. Elle s'étale presque au niveau de la mer parmi des massifs de palmiers et de cocotiers, avec ses constructions légères. à toitures de tuiles et à galeries. D'énormes dépôts de charbons, au long des quais, obsiruent la vue, assombrissent un peu les premiers plans du paysage. Des édifices prétentieux, de mauvais style britannique,-l'hôpital militaire et ses annexes,— échelonnés sur les premiers reliefs du sol, déparent davantawe encore le second plan. Mais, sitôt que le voyageur latin, ayant mis pied à terre, s'éloigne des amas de houille autour desquels fourmillent les équipes de chargeurs africains, sitôt qu'il pénètre dans les rues ensoleillées, s’isole des perspectives endommagées par le mauvais goût de l'architecte, aussitôt il se laisse prendre au charme exotique et complexe de cette petite ville. Ce ne sont point les crudités de couleurs de la Barbade, ce n’est point l’affairement turbulent de

l’agglomération anglo-nègre. Les indigènes qui passent en pantalon de toile et en veston ne gesticulent point bruyamment ; ils ont un air de philosophie souriante. La vieille discrétion française laisse partout son empreinte. Ces maisons au crépi rose, ces ice-house à galeries de bois vert-pomme où des nègres à faux-col aspirent, en de minces chalumeaux, leur soda glacé, évoquent, avec des personnages nouveaux, certains coins de la province béarnaise ou même gasconne. Beaucoup d’enseignes restent françaises. Ce n’est plus tout à fait la Martinique ni la Guadeloupe, et ce n’est pas encore tout à fait la colonie britannique.

La villa de M. Tom Hédouin occupait le pied d’un morne, un peu au-delà de ce jardin botanique qui n’est point, comme celui de Saint-Pierre, une des sept merveilles du monde colonial, mais figure seulement un banal quadrilatère, planté de grands arbres et de massifs tropicaux.

Le véritable jardin botanique de Castries, c’était le parc de M. Hédouin. Là, il avait réuni les plus riches échantillons de la flore caraïbe, cent deux variétés de palmiers, des espèces rares de cycadtes, de malvacées, de rubiacées. Nul ne possédait une plus belle collection d’anacardes. Il y avait au fond de ce parc, une admirable allée de baobabs centenaires. La villa était Gans le style moresque, avec d’élégants moucharabhiés, de hautes ogives d’albâtre que supportaient des colonnettes d'onyx ou de marbre noir. Les escaliers en mosaïques. Sous les galeries extérieures, des bassins et des jets d'eau, comme en un Al hambra.

Les Hédouin, fixés à Port-Castries depuis le dix-huitième siècle, ne possédaient, jusqu’à l’annexion anglaise, qu'une très médiocre fortune,

lorsque vers IS45, celui qui devait être le grandpère de Kate eut l’idée, sans abandonner ses plantations de Sainte-Lucie, de se transporter à la Barbade où il devint rapidement un des gros commissionnaires de sucres. Dix ans plus tard, il étendait son rayonnement commercial sur toutes les petites Antilles et la côte vénézuélienne : il était le principal actionnaire d’une société de navigation en pleine prospérité, la Caribbeau and West-India Cie.

I] laissa plus de trente millions à partager entre ses deux fils. L’aîné seul continua les affaires paternelles. Le cadet, Tom Hédouin, d’humeur moins entreprenante, satisfait de «2 part d’héritage, revint à Port-Castries, y fit construire sur l’ancienne propriété de famille cette façon d’Alhambra, aménagé intérieurement avec tout le confort créole, et bientôt célèbre dans les îles. 1] s’occupait un peu de yachting, mais surtout de botanique et d’entomologie, se transportant d’un tropique à l’autre, avec son yacht la ‘ Sea- Maid ”’, en quête d’un lycopode ou d’un papillon. D’un premier mariage, il n’avait eu qu’une fille, Kate : d'un second, deux garçonnets, âgés maintenant de cinq et quatre ans.

Le jeudi, ler mai, après une chaude journée, M. Tom Hédouin prenait le frais sous les baobabs avec sa femme. Tous deux s’entretenaient un sujet qui, depuis le matin, surexcitait leurs curiosité. La ‘“ Sea-Maid”” était revenue de Saint-Pierre vers onze heures, alors que la famille Hédouin se mettait à table pour déjeuner. Elle amenait M. René Besson de Ribes. Par le capitaine du vacht, Smith Hastlev, celui-ci avait fait annoncer à M. Hédouin sa visite pour l’aprèsmidi. Mais, auparavant, il devait, disait-il, se rendre dans les environs de Port-Castries.D’heure

en heure, on l’attendait. La démarche qui l’amenait à Sainte-Lucie, ce ne devait être sans doute que la consécration officielle des pourparlers discrets, précédemment engagés entre Mmo Amédée Besson de Rnes rt M. Hédouin. En ce cas, pourquoi arrivait-il seul ? Et, maintenant pourquoi tardait-il ? Ce n’est guère l’usage dé se présenter dans une maison pour la première fois après la nuit tombée. L'ombre autour de M. Hédouin s’épaississait sous les baobabs. Juchée sur un banc, à l'extrémité de l’allée, Kate levait un bras vers ces grands rosiers tropicaux dont la prodigieuse floraison suffirait à embaumer tout un parc. Elle attirait à elle les branches trop hautes et, parmi ces roses Pactole aux pédales d’or pâle, choisissait les plus épanouies, pour les piquer à sa ceinture.

Soudain, il y eut un tumulte du côté de la villa ; sous les quinconces de pommes de liane, on vit courir des domestiques. L’un d’eux, apercevant M. Hédouin et sa femme, leur cria,en un jargon bizarre, mélangé d’anglais et de créole :

—C'est un blessé qu’on apporte !

M. Hédouin, rapidement, se dirigea vers la maison. En même temps, un jeune Martiniquais en résidence depuis quelques années à Port-Castries, Antoine de Palomières, s’avançait vivement à sa rencontre.

Des relations de bon voisinage et de réciproque sympathie conduisaient souvent Antoine de Palomières à la villa Hédouin. Mais il était si pâle aujourd'hui, avec des yeux si bizarrés, que M. Hédouin, à sa vue, eut un pressentiment bru-

—Qu'y a-t-il ?.. René Besson ?.…

—Oui!. mon ami. Nous ne savons où donner

de la tête... C’est inimaginable... Comme on l’avait vu débarquer de votre yacht, j'ai supposé qu'il venait chez vous ; et je vous le ramène. Il a une balle dans la poitrine.

Nous le soignerons!.…. Nous le soignerons !…. Mais que signifie tout cela ?..

Sous la galerie aux vasques chantantes, entre deux colonnettes d'onyx algérien, les porteurs nègres avaient déposé un brancard en bambous.

René v gisait, veux clos, immobile, tout le visage décoloré. Son gilet entr’ouvert, sa chemise déchirée, maculée de rouge, laissaient voir sur la poitrine des charpies, des bandages ensanglantés.

Debout, à côté du brancard, un autre Martiniquais, Bernard Mestras, considérait d'un regard hébété ce corps rigide qui avait presque l’aspect du cadavre.

M. Hédouin distribua des ordres. Avec d’infinies précautions, pour éviter fe moindre cahot, René fut transporté dans une chambre du rez-de- “chaussée et là, déshabillé, pansé.

—Le pouls est régulier; il n’y a point de fièvre, fit M. Hédouin qui avait pris dans sa main la main du blessé.

René demeurait sans connaissance.

—M'expliquerez-vous maintenant, mes amis ?.….

--Voici ! répondit Antoine de Palomières. Je me promenais sur le port, ce matin, près du dépôt de charbons, lorsque votre yacht, la ‘ Sea- Maid ‘’, prit son corps-mort et envoya une chaloupe à quai. Dans la chaloupe un jeune homme était assis. Il m’aperçoit, me fait un signe de la main pour m'arrèter, puis, sitôt débarqué, me dit : ‘Mon ami, je viens rendre visite à M. Hédouin ; mais j'ai préalablement une affaire d'honneur à vider. Mes adversaires sont en mer;

nous ne les avons dépassés qu'à un mille de Port- Castries. Ils arrivent... Les voici...” Et, en effet René me montra un mauvais petit vapeur aui entrait dans la ligne de balissage. Je lui répondis : ‘Tu me demandes d’êire ton témoin, de quoi s'agit-il ? ’’ René me conte que la veille, dans une feuille ignoble ‘de Saint-Pierre, ses parents et lui ont été diffamés par un pamphlétaire nègre. Il me lit l'article. C'est toute l'habituelle bavure de l'homme de couleur contre le blanc. J'objecte : ‘On ne se bat pas pour cela, surtout avec un nègre.” Il réplique : ‘Ce nègre ne fut que l'agent de vengeance d'un mulâtre. Le mulâtre a écrit ou dicté l'article. De cela je n'ai point de doute, J'en ai si peu que, rencontrant ‘somme cette nuit, dans les rues de Saint-Pierre ie le provoquai et le frappai. Il se nomme Théolade.. Firmin Théolade.. tu sais bien ?.. le professeur de chimie du lycée.” L'affaire, ainsi présentée, m’apparut plus grave. Ce Théolade, à la rigueur, on pouvait se bâttre avec lui. Je ne me récuse point. René ajoute que les témoins de son adversaire attendent les siens avant midi dans tel ice-house, à tel endroit, et je m'enquiers d'un second témoin. Je décide Bernard Mestras qui a connu René enfant. Une demi-heure plus tard, les conditions de la rencontre étaient arrêtées entre les quatre-témoins. On se battra au pistolet. René a d'avance reconnu le choix des armes à son adversaire : échange de deux balles à trente pas. Nous partons sans médecins. Dans son habituelle imprévoyance, avec cette aveugle témérité qui le caractérise, malgré mes sollicitations réitérées, René a refusé leur concours.Pourtant il a en face de lui le plus adroit tireur de Saint-Pierre. Vous dirai-je la suite ?...A l’échange des deux balles, notre ami s’abat sans con-

naissance, le poumon troué. Nous le transportons dans une case voisine, nous l’étendons sur un lit de feuillage. Tandis que je lave doucement la plaie, Bernard Mestras court au casernement le plus proche, en ramène un chirurgien militaire anglais. Le mulâtre et ses témoins, le malheur consommé, avaient déguerpi lâchement, comme des malfaiteurs. Après pansement et examen Sommaire, le docteur nous dit que la balle a dû traverser le poumon droit, il nous conseille d'attendre le couché du soleil pour descendre le blessé à Port-Castries, car la chaleur, en ce moment, restait intense. C’est Pourquoi vous nous voyez Si tard. René ne nous a laissé nulle indication, nulle recommandation en prévision d’un accident possible, © J1 allait sous le pistolet de Théolade avec l’insouciance d'un homme que protègent tous les talismans. Ma chambre comme celle de Bernard Mestras, est trop petite, insuffisamment aérée. Madame Besson de Ribes partait hier pour Säint-Pierre sur votre yacht ; René aujourd’hui vient à Sainte-Lucie sur ce méme vacht. Dans ces conditions, nous avons pensé.

— Vous avez pensé juste et je vous en remercie, fit M. Hédouin, qui tendit ja main.

Un chirurgien civil arriva, mandé en hâte par M. Hédouin. Il examina, ausculta, palpa, diagnostica qu’en effet la balle avit dû perforer le poumon, puis, comme l'hémorragie externe semblait arrêtée, il fit l’occlusion au collodion, ligatura fortement la poitrine du blessé.

René, peu à peu, reprenait ses sens, regardait autour de lui,

— Où suis-je ?...

Le chirurgien prescrivit l’immobilité, le —

absolu, conditions indispensables à la prompte cicatrisation de l'organe atteint.

—Pas d'émotions surtout !.. avait-il ajouté.

certaines contractions nerveuses suffiraient à provoquer des troubles dans les tissus lésés.

La nuit fut bonne. René n’eut pas de fièvre. Le poumon fonctionnait sans douleur à la respiration, mais, au plus léger mouvement, le blessé sentait sous ses bandages des déchirements cuisants qui suivaient les côtes, se prolongeaient jusqu'à l'omoplate.

Le premier moment de torpeur et d’insouciance paské, il méditait sur l’étrangeté de sa situation.

—Me voici, pensait-il, dans la plus ridicule des impasses, hébergé, soigné comme un parent chez l’homme auquel je venais précisément déclarer qu’il n’aurait à voir jamais en moi qu'un étranger. Les derniers événements ne sont point pour rendre moins délicate l’équivoque. Et quand serai-je en état de faire à M. Hédouin la pénible confidence ? La simple vibration d’un mot dans mon gosier a sa répercussion au fond de toute ma chair meurtrie. Pourquoi mes camarades m’ont-ils amené ici ? Mais de leur détermination ne suis-je point le premier responsable, en somme, par mon imprévoyance et mon aveuglement ?... Je voulais croire le duel inoffensif comme la plupart des duels au pistolet, à moins qu'il ne fût mortel pour quelqu'un. Dans l’une et l’autre hypothèse, à quoi bon révéler à mes témoins des secrets qu’ils n’avaient point à connaître ?.. Par une inexcusable aberration, je négligeais l’hypothèse intermédiaire, celie qu’avait d'avance marquée le destin. Mon père a raison. Il y a derrière moi une fatalité en mar-

che qui me dirige, me suggère à point l’acte ou

l'omission par lesquels je serai conduit à l'étape nécessaire. Et Ti-Nini ?.. Ti-Nini qui m'attend et va se désoler dans l'attente ?.. Le ‘ Maracaibo ‘ quittera Sainte-Lucie tantôt sans elle et sans moi. Comment la prévenir ?.. la rassurer 7... Que dit-on à la Martinique ?... Que S'y passe-t-il en ce moment 7...

Quand le chirurgien, le docteur O'Connor, revint, vers sept heures du matin, visiter son malade, il ne constata point de fièvre et parut satisfait. L'aspect de la blessure était normal. L'éventualité de complications quelconques semblait écartée.

— Combien de temps cela durera-t-il ? demanda René à voix basse en anglais.

— Quelques jours seulement, si tout continue à souhait. Soyez prudent : pas d'impatience,pas ue précipitation.

M. Hédouin câbla des nouvelles à Saint-Pierre. René, mentalement, préparait le texte de la dépèche qu'il adresserait à Ti-Nini par les soins d’Antoine de Palomitres. |

Mais la journée s’acheva sans qu'Antoine oùût franchi le seuil de la chambre.

Par précaution, le chirurgien avait défendu qu'on laissât pénétrer près du malade d’autres personnes ‘que celles appelées à lui donner directement des soins,

Seules, une servante câpresse et Mme Hédouin cireulaient dans la chambre où les rideaux tirés maintenaient un demi-'our reposant. La eàpresse avait la tournure, l'âge et un peu le visuce de Chotte.. Dans l'assoupissement qui fermait à demi ses paupières alourdis, René subissait peu à peu d'étranges hallucinations. Les arabesques d'albâtre et d’or s'effaçaient aux mu. railles ; ce n'étaient plus que des cloisons de

blancheur uniforme qui se resserraient, se rapprochaient, réduisant la pièce à des proportions presque exigues. Le Juxueux ameublement moderne style perdait ses courbes hardies, son vernis lumineux, et René voyait à sa place les commodes modestes, les chaises sans ornements d’un humble intérieur créole. N'était-il pas à Saint- Pierre dans la chambre de Ti-Nini, sur le lit de Ti-Nini ?.. Cette câpresse qui, d'heure en heure, lui présentait les potions s'apprétait à parler avec la voix de Chotte, Ti-Nini, dans un instant, se montrerait à son tour. Par delà ies minces cloisons, il entendait son pas léger. Et voici que soudain, dans un jeu de glaces, une tenture bougeait. Le miroir biseauté s'emplissait de soleil. En face de René surgissait comme une apparition de féerie. Sous la draperie levée qu'elle soutenait d'une main discrète, une jeune fille était debout. L'intense lumicre de la galerie mettait comme un poudroiement doré sur sa fine tête blonde, aux bouclettes vaporeuses mal retenues par un frèle ruban de satin rose. Un kimono bizarrement fleuri d'azur et d'écarlate drapait la taille svelte et mystérieuse. D'un geste lent, G'un imperceptible susurrement, elle donnait un ordre à la câpresse, puis la tenture retombait et la glace à nouveau ne reflétait plus qu'un coin de pénombre.

Ce n'était pas TiNini.… Si radieuse que fût l'apparition, elle n'avait ni la grâce ni l'éclat de Ti-Nini. Dans quel palais des mille et une nuit: se trouvait-il prisonnier, où l'architecture était moresque, où les habitantes se coiffaient à la Greuze et se promenaient en robe japonaise ” Tout ce qu'il y avait de merfcilleux et d’irréel dans ce décor, dans ces personnages entr'aperçus sous une brusque irruption de lumière, le rame-

nait plus violemment par antithèse aux visions de là-bas, aux réalités de la rue du Petit-Versailles, à la chambre dégarnie où Ti-Nini et sa mère, parmi leurs paragas ficelées, se lamentaient,s’angoissaient en l'incertitude de l'avenir, de la vie peut-être.

Enfin, le lendemain 3 mai, Antoine de Palomières fut introduit près de son ami. René put lui dicter à l'oreille le texte du càblogramme pour Iphigénie Denis ; mais il dut reprendre haleine par trois fois dans la confidence, tant, méme à voix basse, l'effort de la parole endolorissait le flanc perforé.

M. Hédouin avait reçu de Saint-Pierre une réponse à ses premières dépêches. Les Besson de Ribes abandonnaient René à ses soins dévoués et restaient à la Martinique.

— D'ailleurs, disait-il, avèéc sa bonhomie souviante, j'aurais été fort en peine de leur prêter un bateau. La ‘“ Sea-Maid ”’ est partie hier pour Bridgetown où mes diables de neveux l’ac- Capareront jusqu’au 7. Seul ici avec nous dans l'intimité familiale, vous jugerez mieux que nous ne sommes pas des hôtes trop insociables.

René ne répondit rien, mais un gros soupir gonfla sa poitrine sous les ligatures.

Le chirurgien ne cachait plus à M.Hédouin son optimisme.

TI permit un peu plus de lumière dans la chambre ; on pourrait parler devant le malade, à condition que lui-même s’abstînt encore de parole et de mouvement.

Vers la fin de l’après-midi, comme M. Hédouin lisait son journal au chevet du lit, on epporta une dépêche pour René.

— Voulez-vous que je la lise, mon enfant ? fit l'hôte, paternellement.

—Non, Monsieur, merci ! murmura René,

Il brisa le pli d’une main tremblante, devint livide comme un cadavre.

—C'est une dépêche de papa ?.… demanda en souriant M. Hédouin.

—Non, Monsieur, non !.… J'ai des aveux graves à vous faire, très graves !

Oh! alors! s'il s'agit de choses graves, chut ! Vous en avez assez dit comme cela, Vous voici déjà à bout de souffle, Les choses graves on en causera quand vous serez guéri. P l'instant, il n'y en a qu'une qui m'intéresse, 1 tre guérison. Plus un mot, ou je m'en vais !.

René appuva sa joue sur l’oreiller : sa main froissa le télégramme qui lui avait apporté des nouvelles de Ti-Nini : puis il ferma les yeux, et M. Hédouin surprit deux grosses larmes qui roulaient sous la rapide palpitation des cils.

Le dimanche, aë retour de la messe, M. Hédouin fit transporter dans la chambre du blessé, pour le distraire, ses herbiers, ses boîtes à papillons. Avec un orgueil naïf de collectionneur, il lui détaillait la beauté des espèces rares, lui faisait admirer, sous la cloison de verre, les ailes de velours où de nacre, triangulaires ou falquées.

—.Je n'ai point capturé tout ça moi-même, disait-il. (Certaines variétés sont propres à aàes régions que je n'eus jamais occasion de visiter. Voici l'Attacus Atlas, un des rois parmi les lépidoptères. [Il me fut envové du Siam... L’ideopsis D&os qui me vient de Java ; l’héliconie, du Pérou ; lenchélie, des îles Galapagos ; les étincelantes gangaras, de Ceylan. Mais c’est moi qui pris au Brésil ces belles Hæteras pieros, aux nervures brunes et rousses ; en Pensylvanie, ces herbules jaunes, et, dans les Pyrénées, aux Eaux- Chaudes en 1890, cette noctuell: à ailes aiguës,le

Calpe thalietri que nul autre entomologiste américain probablement ne possède,

René tenta de l'interrompre pour amener la conversation sur la question qui, seul, le préoccupait. M. Hédouin ne se laissa point détourner de son sujet.

— Non! non! Mon enfant, soyez sage! Demain, je vous écouterai. Le docteur exige que je vous tienne bâillonné un jour encore.

Et il reprit, en faisant passer sous les yeux du malade une nouvelle série de boîtes vitrées

— Pour les familles des cabères, des héliothis, des macroglesses, j'ai réuni tous les types connus dans les deux hémisphères. lei sont les plus beaux papillons d'Europe ; le Grand-Sylvain,le Granp-Paon, l'Apollon, la Grande-Naïade, le Mars, le Vulcain.. Celui-là, jaune, marbré de noir, avec ces deux bandes d'un bleu si éclatant que termine un ocelle rouge, cest le Machaon.Audessous, vous voyez plusicurs sortes de gammas la “.-cœna Adonis, la Lycæna Corydon, quarante variétés de coliades.

Après les papillons, ce fut le tour des coléoptères.

—Mes énumérations sans doute ne vous amusent guère, mais la vue de ces élvtres d'or, de bronze ou de cuivre, doit être, me semble-t-il une joie pour l'œil.

Antoine de Palomières vint après le déjeuner et reçut mission pour l'expédition d'une seconde dépêche. René lui demanda si les journaux ou le bulletin du câble donnaient des nouvelles de Saint-Pierre.

—Oh" pas grand’chose! répondit Antoine. On annonce simplement que nos compatriotes reçurent de la cendre hier.

—De la cendre ?. interrompit René qui ne

songeait plus qu’aux angoisses et aux frayeurs de Ti-Nini.

—Oui, un peu... très peu... C'était fatal. Quand une cheminée fume, il y a des escarbilles à-côté : ce ne sont que des escarbilles. Le volcan n’a point jeté de pierres. Rassure-toi d’ailleurs.Toute la chaîne des Antilles semble en déflagration. Mais ce n’est pas la Martinique la plus menacée. La Soufrière de Saint-Vincent aura des manifes- :iions moins anodines que la Pelée. Elle tousat et crache comme une gueule d’enfer. Les matires volcaniques en ébullition sous notre sol insulaire trouveront à Saint-Vincent leur principale issue. C’est l’avis général. Saint-Vincent détournera sur lui une partie des forces éruptives qui eussent pu menacer la Martinique.

René ne répliqua rien.

Sitôt seul, il essaya de se mouvoir et de se retourner dans son lit. La douleur était moins déchirante, moins exaspérante que l’avant-veille, mais il sentait encore à son flanc, du côté atteint, comme l’évulsion des chairs sous un croc.

—Ah! quand pourrai-je fuir ?.. Quand aurai-je la force ?…

Il risqua un pied hors du lit, mais le déplacement d'équilibre aviva la souffrance, le rejeta sur l’oreiller, une sueur glacé aux tempes.

Lorsque M. Hédouin revint dans la matinée du lundi 5, René lui dit, d’un ton d’inexprimable tristesse :

—Monsieur Hédou:n, j’ai du souffle maintenant je puis parler... je puis sortir ce qui m'’étouffe !… Ma mère est venue ici. Elle vous a entretenu de certaines choses qui me concernaient, mais auxquelles je reste étranger... Je suis un honnête garçon et vous êtes un galant homme. Nous nous comprendrons au premier mot... Voici... Je suis.

L'effort avait été trop prolongé, l'émotion trop poignante. René haleta, voulut continuer, ne put reprendre souffle. Il 4it alors un signe à la câpresse qui traversait la chambre pour qu'’elle lui apportât son veston. Il en retira l’exemplaire du ‘‘ Branle-Bas ”” qui contenait l’offense, le tendit à M. Hédouin.

—C'est pour ça que je me suis battu... Lisez !…

M. Hédouin lut sans sourciller, replia le journal et sourit. Puis, se penchant vers le blessé et lui prenant la main :

—Mon cher enfant, murmura-t-il, chacun de nous eut une petite histoire semblable dans sa jeunesse. Entre gens comme nous, ne pensez pas que Ça ait de l’importance.

René arracha la phrase qui s’arrêtait au fond de sa gorge. Ê

—Je veux... J'ai décidé! Mile Kate est la perfection idéale, certes ! Que ne l’ai-je connue plus tôt ! Ce que mes parents négocient avec vous, c’est contraire, entendez bien, à ma volonté... absolument contraire. Je ne puis accepter davantage votre hospitalité. Faites-moi, de grâce, ramener à Saint-Pierre.

M. Hédouin parut hésiter un moment, chercha le pouls du blessé.

—Je le disais bien, voici la fièvre et vous suffoquez !.… Vous ne pouvez plus parler... Je sais tout, mon petit. Votre oncle Georges, puis votre ami Antoine m'ont fait, avant vous, vos confidences. J’en connus une, moi aussi, une Ti-Nini,— le même nom que la vôtre,— à l’époque où ie devais épouser ma première femme. J'étais résolu à des folies pour elle... Ma Ti-Nini partit au Mexique avec un rastaqouère et nul depuis n'entendit parler d’elle.

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Le 5 mai, dès le soleil levé, il y eut effervescence dans Saint-Pierre. La population s’interroweait, s'agitait, houlait, incertaine des résolu- {ions à prendre. Des phénomènes terrifiants s'étaient succédé sans discontinuité depuis la veille. Le sol trépidait. Le ciel, qu’obscur:issaient dans la «soirée des fumées opaques, n’avait semblé toute la nuit qu’une énorme batterie électrique en action. Les éclairs blancs, de seconde en seconde, sillonnaient la voûte ténébreuce. Partout du tonnerre,— au zénith, aux horizons, dans les entrailles mêmes de la terre. De la fournaise enveloppée de vapeurs innommables, là-bas, à hauteur de l’ancien Etang-Sec, jaillissaient des langues de feu, des tourbillons de scories incandescentes, des globes enilammés à chevelure de comètes. Spectacle apocalyptique.

Beaucoup avaient tendu l'oreille, cherchant, sous les ronilements confus de la Bête, les sept trompettes du Jugement Dernier.

À l'aube. la fureur des phénomènes célestes s’apaisa un peu. [ne restait plus qu’un énorme tournoiement de nuages volcaniques à l’orifice des cratères. Le Moloch grondait toujours par toutes ses gueules invisibles. A perte de vue, sut l’échelonnement des mornes, depuis les cîmes du Carbet jusqu'aux pentes septentrionales qui ferment la vallée de la Rivière Blanche et celle de la rivière Lamarre, la campagne était revêtue d’un même linceul de cendres. Cette cendre avait décoloré arbres et champs, confondu en une tein-

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te uniforme la plaine et la montagne, la végétation et le granit. De l’Eden aux mille diaprures qu'était trois jours auparavant cette incomparable campagne pierrotine, ne subsistait plus qu'une sorte de steppe aux cndulations atones. Des fourmis humaines erraient encore par lengues théories sur ces dunes, trainaient à leur suite un bétail effaré, assoifié, affamé. Les deruiers habitants du Fonds-Coré achevaient leur exode. Tous convergeaient vers Saint-Pierre, comme si là seulement devait être le salut. Oh! pour ces yeux de créoles habitués à contempler la splendeur variée des panoramas tropicaux, l'anwoissante et subite vision de cette désolation lunaire ! ‘* La couche de cendres, disaient quelques uns, atteint sur certains versants jusqu'à trente trente centimètres d'épaisseur." Les Tranches des manguiers et des tamariniers craquent sous le poids. Mais cette poussière de euil, le premier soufffé de brise l’enlèverait par traînées rapides, l'éparpillerait aux quatre coins cardinaux, restituant au paysage son coloris et sa magnificence. Et déjà, d'une minute à l'outre, il semblait qu’une cime, iei ou là, se balayuit. Un cocotier secouait son panache reverdi. (lni,oui, la vice ancienne allait renaître dans toute son éblouissante majesté ! { Que faire ?. Insoluble problème! Sans cesse les invariables contradictions ! ie toute la partie nord de l’île, le téléphone apportait des” nouvelles alarmantes. Le Macouba, i4 Crande- Rivière, la Basse-Pointe avaient r:çu aussi la pluie de cendres. Les cours d’eau y déhordaient charriant du roc et de la boue. (Cette li nta- e gne Pelée, qui est le centre orographique de la région, répandait sur tous ses versants la même

menace.

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Fallait-il se réfug'er sur les hauteurs ?”... Un coup de vent de nord-ouest, abaissant vers elles l'énorme colonne de vapeurs sulfureuses en suspens dans l’atmosphère, v apporterait peut être la sidération ou l’asphyxie.

Fallait-il rester dans la ville ?. Une brusque avalanche de laves pouvait tout y engloutir.

Pourtant on ne les avait pas vues evecre, les laves, non plus qu’en 1851. L'opinion ra::onnable voulait qué, si elles s’épanchaient des cratères, leur trajet fût marqué par celui !<s cours d'eau qui ont leur source plus près de l'Etang- Sec. En ce cas, les lits de la Livière-Planche et de la Rivière des Pères seraient los conducteurs indiqués du fléau. Les laves, comme les cendres, feraient leur première apparition dans la

-région du Prêcheur, Peut-être en viendroit-ii un peu par la Roxelane, dans !« partie nord de St. Pierre. Mais le quartier !n Mouillege, protsgé par le Morne-Abel, semblait à tous un asile sûr. Fuir vers le sud, par delà les pitens au Ciriet, vers Fort-de-France et le Lamentin,n'était-.e pas s’exposer à des dangers plus graves, sur un sl bas, sans assises solides, @4 les troubles sismiques, en tous temps, causèrent ies pires satastrophes ? Sous le poignant dilemme, chacun réfiéchissait, hésitait, puis, finalement, restuit. Le Gouverneur, un béké de France celui là, un de ces békés qu’on distingue des bkfs de l’ils, n’é- ‘tait-il point venu la veille du chef-lieu à Saint- Pierre et reparti en rassurant tout le monde ?.. Quarante mille êtres humains, entassés entre le Fort et le Mouillage disrutaient tont coin, ce désespérant, puis, sur Lne accalmir momentarée des cratères, se reprenant à l'espérance. Quand un peu de soleil se montra, ils ne parlaient plus du volcan.

Dr terne en té pe

—Lagrenaudit se désiste.

—Percier passera dimanche cond’leau !

—Oui, mais à condition, mes amis, que chacun de vous retourne, pour l'heure du vote, à l’urne de sa section électorale.

—On y retournera.. on y retournera.. Pour être prudents, on n’est pas des lâches. On demeure solides et solidaires. La chose de làhaut sera terminée d'ici là.

—Vive la République des gens de couleur !

—La Martinique aux Martiniquais !

—Nous ne sommes plus des esclaves !…

— À bas les békés !

Soudain, de nouvelles rumeurs alarmantes circulaient. Deux gendarmes, partis à ciaq heures du matin de Saint-Pierre pour le Prêcheur, n’avaient pu revenir en ville. La Rivière-Blanche, aui délimite le quartier du Prêcheur et celui de Saint-Pierre, changeait de lit. Plus de pont. Boueuse et presque à sec depuis le 2, elle roulait à présent des eaux ncirâtres et torrentueuses. Les communications téléphoniques de ce côté étaient rompues. Les deux gendarmes, de l’autre rive, appelaient du renfort. Derrière eux se pressait une cohue inquiète d'habitants du Prêcheur qui voulaient tous fuir vers Saint-Pierre. Le lieutenant Maire avec quelques hommes de la brigade de gendarmerie avait tenté de franchir le torrent. Mais les chevaux s’embourbaïent jusqu’au poitrail et on eut grand’peine à rétrograder. Les œuvres de maçonnerie destinées à protéger l’usine Guérin contre les crues périodiques de la Rivière-Blanche avaient été débordées durant la nuit par les descentes d’eau boueuse.

—L'usine Guérin sera détruite tantôt, affirmait un pessimiste.

—Non! non! un simple afflux de boues... C’é-

tait attendu, fatal. S’affole-t-on pour des phénomènes qui sont concomitants de tout travail volcanique ?.. Les maçonneries qui protègent l'usine ne cèderont pas.

—La Rivière-Sèche, qui n'avait qu’un faible débit en temps normal ct qui, ces derniers jours, ne présentait plus qu'un lit de cailloux, précipite à son tour des eaux épaissaes. N'est-ce point une menace, cela ?

—La Rivière-Séche ne coule point dans Saint- Pierre.

À neuf heures et demie, il y eut un peu de répit du côté de la Montagne. Les descentes de boues diminuèrent de volume et de violence. Avant peu, la barrière bourbeuse qui séparait Saint- Pierre du Précheur serait franchie par les gendarmes et la communication rétablie entre la ville et sa banlieue septentrionale.

Les curieux se dirigeaient en foule vers la berge de Ja Rivière. Ils regardaient bouillonner et courir cette chose épaisse et liquide qui n’était point de la lave. Le tramway du Mouillage au Fonds-Coré ne suffisait plus à leur transport. 11 en était venu même de Fort-de-Frañce, émus par les premiers messages‘ téléphoniques de la matinée et débarqués des bateaux de la Compagnie Girard. Bientôt, ils se comptaient par centaines.

--Ce sont des spectacles que nous ne reverrons pas deux fois.

—Dieu le veuille !

Théolade sortit du lycée au coup de onze heures et quart, ses cours ou répétitions terminés. Devant la porterie, il rencontra l’économe, M.Cazanavette. M. Cazanavette l’informa des événements de la matinée. M. Théolade sourit.

— Allons voir Ça, répondit-il, allons voir ça. Vous êtes tout pâle. Seriez-vous béké, mon

ami ?.… Suivez-moi. On prendra là-bas l’apéritif. “i. ‘y

M. C'azanavette donna des ordres à ses subordonnés et suivit.

Près du pont de ia Roxelane, ils rencontrèrent M. Ducœurjoly qui se dirigeait, lui aussi, en musardant, vers les faubourgs du nord.

Les trois hommes traversèrent ensemble le Fonds-Coré, déserté, tous volets clos. On n’apercevait sur la route que quelques émigrants retardataires, déménageant leur dernière pacotille et les escouades de flâneurs, qui n'ayant pu trouver place dans le tramway, s’éventaient ou s’épongeaient du mouchoir, en traînant les semelles dans la cendre de la chaussée. Ceux qui étaient hommes de couleur saluaient bas au passage le professeur de chimie. Depuis qu'il avait blessé en duel, à Sainte-Lucie, — tué même, affirmaient certains imaginatifs,— un béké pierrotin, sa popularité effaçait celle de Percier ou d’Agoulou. Que ne se portait-il candidat au second tour ? L'importance de la majorité ralliée sur son nom eût étonné les deux partis. Mais Percier passerait contre François Labbé. et cela suffisait pour les principes.

M. Théolade à chacun de ceux qui l’abordaient offrait des cigarettes, — ces cigarettes de it: bac Mélia que la veuve Sennacherib, la débitante de la rue Bouillé, préparait pour lui seul. Il en offrit à Flavien Narcisse, à César Zonson, à Bébé, le propriétaire du bal à biguines. Il frottait luimême l’allumette, la présentait, l’éteignait, puis continuait sa marche en rectifiant son faux col que gondolait la sueur.

— Vous êtes un grand homme, Théolade, opinait à mi-voix M. Cazanavette.

— Non ! !. pas d’hyberpoles !… Dites: un Martiniquais qui sut comprendre son devoir.

A cette réponse, digne des âges héroïques, les deux quarterons échangèrent un roulement d'yeux humide et admiratif.

Les chaloupes à vapeur du docteur Guérin se tenaient sous pression sous le port de l'usine, L’évacuation des bâtiments avait été commandée pour deux heures. Les ouvriers, pris de panique, refusant le travail depuis l’avant-veille, il ne restait à diriger sur Saint-Pierre à bord des cha- Joupes que les membres de la famille Guérin, la domesticité et le personnel sédentaire. On emballait tous les objets de valeur, on verrouillait les portes, chacun craignant que l'abandon de cette riche habitation ne fût pour les noirs de la région une occasion de pillage. .

Les badauds, massés sur les rives de la Rivière-Blanche, regardaient monter le torrent de boue ; il s’enflait de minute en minute, roulant des blocs de pierre qu'on entendait s’entre-choquer sous les remous limoneux.

Un cri de sauve-qui-peut, un cri de détresse ou de folie part on ne sait d'où.

— La Montagne descend !….

La plupart, d’instinct, ont compris que les parties basses de la vallée doivent être les plus exposées. Ils courent vers le chalet de M. Guérin, situé en contre-haut de l'usine ou bien s’enfuient à la débandade dans la direction du Fonds-Coré.

C'est un fracas infernal, tel que l'oreille humaine n'est point faite pour le percevoir, le craquement d’un monde qui s'écroule. Cela se rapproche, cela est tout près, si terrifiant que les retardataires hésitent, figés au sol, sentant la mort sur eux.

Sous un tournoiement de fumées grises, une

La

Ve Ve

masse noire, vertigineuse, innommable, débâcle en avalanche. Elle est plus haute qu'une tour, plus large qu’un fleuve. Avec un vacarme de béliers et de catapultes, elle broie tout, noie tout, entrain: tout sur son passage. Des gens, autour de l’usiae, une dernière fois, s'agitent et hurlent. Un fuyard est culbuté. La durée d’une demi-seconde,on voit un de ss pieds émergeant descendre avec la coulée de bourbier. Un crépitement formidable, le fracas d’un édifice qui s’engloutit ou qui s'effondre !.. Sous le déchaînement des vauues ténébreuses, l'usine a disparu. D’un versant à l’autre, la vallée, à travers la houle des vapeurs blanchâtres, ne paraît plus qu’un immense marais fumant. La cheminée de l’usine, la haute cheminée de briques, légèrement inclinée par l’avalanche, pointe seule de ce chaos fangeux. au contact de la mer. Il semble que la violence du torrent volcanique se soit ralentie. D’elle ou de lui, lequel fera reculer l’autre ?

Ce fut la mer qui, d’abord, au choc céda : elle se retira à dix mètres de l’ancien rivage. Plus de deux minutes elle resta indécise, comme suspendue et surprise par cette agression inattendue sur son domaine et se recueillant pour l'élan suprême qui refoulerait invinciblement l'ennemi. Püis on vit un flux monstrueux se gonfler, s’élever,franchir l’estuaire de la Rivière-Blanche, s’abattre avec des embrunts furieux, entraînant et brisant les embarcations que le fleuve volcanique avait épargnées. D’un bond, la mer avait reconquis son lit et ses droits. La coulée volcanique aussitôt s’arrêta, comme figée, maîtrisée enfin par une force supérieure. Durant un quart d’heure encore, on put surprendre de vagues glissements, en certains points, à la surface de la nappe boueuse. Pev à peu, elle s’immobilisa tout

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