‹ Les derniers jours de Saint-Pierre [microforme]Chapitre 17 sur 20 · XX VII · texte numérisé non relu

XX VII

Dans la journée du 6 mais, la Pelée avait donné à Saint-Pierre des avertissements de plus en plus significatifs. La Rivière des Pères, à son tour, devenait torrentueuse ; elle roulait des eaux noirâtres, des bambous arrachés et broyés ; puis apparurent, bondissant avec ces cataractes, les troncs d’arbres, les blocs de roches. Le pont du Château Perrinelle disparut, emporté par la soudaineté de la débâcle.

Vers le soir, la oxelane déborda : elle charriait des cendres. Sur le courant flottaient, ventre en l’air, des myriades de paissons marts.

Ce n’étaient plus dans des vallées suburbaines que se déversaient les flots voicaniques. La Rivière des Pères, la Roxelane débouchent au cœur même de la Cité, l’une au nord, l’autre au sud du quartier du Fort. Sans nul doute, le champ de projection des cratères s’élargissait progressivement ou se déplacait peu à peu vers le Sud- Ouest, visant maintenant presque directement les parties centrales de la ville.

Le maire, ce même jour, faisait placarder une affiche parmi les manifestes électoraux :

‘© Chers concitoyens,

‘ Une nouvelle calamité vient de frapper notre malheureux pavs, déià si éprouvé.

‘* La commune de Saint-Pierre et celle du Précheur sont les plus atteintes par l’éruption de la Montagne Pelée.

# HÉ Le Fe Ë

‘“ Cet événement a jeté la consternation dans toute l’île. Les habitants des hauteurs de Saint- Pierre avoisinant la Montagne, ceux du quartier de la Rivière-Blanche et de Sainte-Philomène sont sans asile et sans pain.

‘* Aidée par la haute intervention de M. le Gouverneur et de l'autorité supérieure, |’ Administration municipale a pourvu comme elle le pouvait aux premiers secours. Des vivres, des logements sont fournis à ces émigrés intéressants, ces travailleurs du sol dont les produits alimentaient Saint-Pierre et qui, en une nuit, ont vu le fruit de leur pénible travail englouti sous la cendre.

‘ Il vous appartient, chers concitovens, dans ces douloureuses circonstances, de montrer ce que votre cœur renferme de générosité et de sollicitude pour ces victimes.

‘“ Que ces malheurs ne vous laissent pas indifférents et que votre solidarité si connue trouve en ce moment une occasion de se manifester !

‘ Le calme et la sagesse dont vous avez fait preuve, dans ces quelques jours d’angoisses, nous font espérer que vous ne resterez pas sourds à notre appel.

‘“ D'accord avec M. le Gouverneur, dont le dévouement est toujours à la hauteur des circonstances, et que nous avons accompagné hier à Sainte-Philomène et au Pr'cheur, nous pouvons vous assurer que, vu les immenses vallées qui nous séparent des cratères, nous n’avons pas à craindre un danger immédiat et que la lave n’arrivera pas jusqu'à la ville. Tos événements seront localisés aux endroits déjà éprouvés.

‘Ne vous abandonnez pas à des paniques sans fondement, ne vous découragez pas et permetteznous de vous conseiller de redoubler d’ardeur,

comme en 1890 et 1891, et de reprendre vos occupations habituelles, afin de donner le courage et la force nécessaires au peupie s1 impressionnable de Saint-Pierre et des environs, pendant une heure de calamité publique.

Le Mai.

R. FOUCHE.

Mais cette exhortation au calme, qu’on eut même soin de faire proclamer à haute voix pour les illettrés, après appel au tambour, ne suffisait point à calmer les frayeurs instinctives. Ce peuple Sentait sur lui la fatalité. il avait l'intuition que quelque chose d’obscur et de formidable allait s’accomplir, chutes de laves ou tornades de feu, convulsions du sol ou débordement de la mer... Mais quel jour ?.. à quelle heure ?

Pourtant, chacun hésitait à fuir, consultait ses amis.

— fuir à la veille d’une élection où se joue l’avenir d'une race, disait M. Ducœurjoly aux gens de couleur, c'est déserter devant le combat, trahir ses frères.

— Si nous quittons la ville, même avec l’intention d’y rentrer pour l’heure au scrutin, répétaient ceux du cercle de l’ Hermine, on criera partout que les békés sont des poltrons et quil ne faut pas voter pour le candidat de la couardise.

— L’'évacuation totale ou partielle de la ville, opinait un gros industriel, M. Bastien Rougenet, ne peut se faire que sous la garantie d’une occupation militaire par les troupes disponibles de la colonie. Si les propriétés ne sont pas laissées à la garde d’une force militaire suffisante, les bandes de cambrioleurs et de pillards s’abbattront

sur elles, deux heures après notre sortie, et mettront tout à sac. Dans ces conditions, le gouverneur ne voulant pas mobiliser à Saint-Pierre toutes les brigades de gendarmerie et toutes les compagnies d'infanterie coloniale, restons nousmêmes pour veiller sur nos biens ; mais mettons en sûreté, hors de la ville, nos mères, nos épouses et nos enfants.

A ce raisonnement, qui étair celui de tous les békés riches, la plupart des femmes, vaillamment, répondaient :

— Si nos maris, si nos fil doivent périr, si notre fortune mobilière et immobilière doit être engloutie par le volcan, quel sera notre sort, le lendemain ? Nous restons, nous aussi, nous périrons avec les nôtres. La mort en commun est préférable aux aîffres de la séparation, à un avenir de deuil et de misère. Attendons. L’attente est la sagesse des forts.

Le 7 au matin, la Montagne Pélée apparut presque découverte. A peine quelques vapeurs au-dessus des cratères, dont on distinguait nettement l’emplacement. Le Morne-la-Croix présentait à sa base, du côté du lac des Palmistes, une échancrure de cent mètres de long sur quarante de hauteur. Si cette masse énorme s’effondrait dans la fournaise volcanique, quelles nouvelles catastrophes en perspective !

Pourtant le journal ‘‘ Tes Antilles ””, le même jour, publiait une interview à demi rassurante de M. Landes, professeur au lycée, — un homme dont la compétence sur le sujet était au moins égale à celle de Théolade,

‘© I] faut, faisait-on dire à M. Tandes, fuir le fond deg vallées avoisinantes et hahiter à une certaine hauteur, pour éviter d’être submergé comme le furent Herculanum et Pompéi. Le Vé-

suve n’a jamais fait que de rares victimes. Pompéi fut évacué à temps et l'on n’a trouvé que peu de cadavres dans les cités ensevelies.

‘“ Conclusion : La Montagne Pelée n'offre pas plus de danger pour les habitants de Saint-Pierre que le Vésuve pour ceux de Naples.”

Un autre informateur, M. Sully, dans les notes quotidiennes qu’il adressait au ‘‘ Journal Officiel de la Colonie,”’ disait :

‘* D’après les apparences extérieures, l’intensité de l’éruption est en décroissance marquée. La hauteur de la colonne de cendres qui, dans la nuit de dimanche à lundi, atteignait 5,600 mètres, n’arrivait plus, dans la matinée d’aujourd'huiourd’hui, qu’à 2,500 mètres. L’éruption de boues fumantes dans la vallée de Rivière-Blanche n’arrive plus à la mer.

‘ Beaucoup de touristes se sont dirigés vers le cratère.”’

Le Gouverneur, averti téléphoniquement à Fort-de-France toutes les demi-heures et de l’état du volcan et de celui des esprits, nommait le jour même à dix heures une commission à l'effet ‘‘d’étudier les caractères de l’éruption, d'en déterminer la portée possible et de formuler une opinion motivée sur les mesures opportunes qu’indiquaient les circonstances.

Cette commission se composait de six membres, choisis parmi l'élite de la Colonie ; le lieutenant-colonel Gerbault, directeur de l’artillerie, président ; Merville, pharmacien-major des troupes coloniales : Léonce, sous-Ingénieur colonial des Ponts et Chaussées : Doze, Landes et Théolade, professeurs au lycée.

Les quatre membres de la Commission présents à Saint-Pierre se réunirent aussitôt. Les élèves du lycée étant licenciés depuis l’avant-

veille, les professeurs avaient tout loisir de discuter.

M. Landes et M. Théolade prirent successivement la parole, M. Landes se montra moins optimiste que dans son interview. Il n’osait plus reprendre son affirmation que Saint-Pierre n’avait pas à redouter davantage de la Pelée que Naples du Vésuve. M. Théolade, finalement, par une argumentation très serrée, par une faconde irrésistible, convainquit ses collègues.

— Les phénomènes observés jusqu’à ce jour, disait-il, n'ont rien d’anormal. Ils sont au contraire identiques à ceux qui se produisent dans toutes les éruptions volcaniques. Les cratères étant largement ouverts, l'expansion des vapeurs et des boues se continuera comme précédemment, sans provoquer de tremblement de terre, ni projeter de roches. Les détonations que nous percevons depuis huit jours s'expliquent naturellement par des explosions de vapeurs localisées dans la cheminée : elles ne sont nullement dues à des effondrements de terrain. Nous avons tous pu constater ce matin que le Morne-la-Croix restait debout au-dessus des cratuies, sans diminution d'élévation ni de volume. Les coulées de boue chaude sant localisées dans la vallée de la Rivière-Blanche.Si la Rivière desPères et la Roxelane ont changé de couleur, ce changement doit être attribué à la quantité de cendres charriées. La position respective des cratères et des vallées débouchant sur la mer permet d’affirmer que la sécurité de Saint-Pierre reste entière.

Cette consultation. que certaines indiscrétions divulguèrent, ne dissipa point toutes les frayeurs. Depuis midi, après plusieurs heures d’accalmie, le tonnerre volcanique recommençait. Un gros nuage courbe, tout noir, s’étendait sur

Saint-Pierre. Sa forme étrange, sa couleur, suggéraient evx imaginatifs d'étranges pressentiments. Etcit-ce la faux de la mort ?.… ou l'aile de quelque énorme oiseau de deuil ?..

Dans l'après-midi, le maire, M. Fouché, télé-

phonait à Fort-de-France que, sans l’intervention d’une autorité supérie’'re, il ne répondait plus de l’ordre dans la ville et se sentait impuissant à empêcher l’exode général.

M. Landes en même temps, consulté de Fortde-France, répondait sur l'appareil que la situation devenait singulièrement inquiétante. Le gouvernement Mouttet, après en avoir discuté avec ses conseillers officiels, avisait le chef de l'édilité fierrotine que, pour rassurer la population, il se rendrait à Saint-Pierre par le bateau du soir, avee Mme Mouttet, le lieutenant-colonel Gerbaut et Mme Gerbault. 11 demandait en même temps qu’on préparât des chambres à l’Intendance pour le recevoir, — lui et les personnes qui l’accompagnaient.

Le représentant de la République débarqua à l'heure annoncée...

— Pas de panique surtout ! pas de panique !

répétait-il à tous sur son passage. Ayez foi en l'opinion des hommes compétents. Le danger est peut-être ailleurs : il n’est certainement pas sur vous. Voici le colonel Gerbault dont vous connaissez tous les lumières et la haute franchise. La commission va se réunir à l’hôtel de l’Interdance : elle vous fera connaître aussitôt le résultat de ses délibérations.

La belle prestance du gouverneur et du colonel, la sérénité de leur visage, la présence de ces deux jeunes femmes qui ne craignent pas de risquer leur vie en accompagnant leurs maris sous le volcan, tout cela raffermit un moment les courages ébranlés.

La commission délibéra, le soir même, à l’hôtel de l'Intendance. Elle adonta la thèse de Théolade. Rédigée en six articles, celle-ci fut immédiatement transmise au public.

— Je me rends demain matin par mer au Précheur avec la Commission, dit M. Théoloade à ses amis (‘azanavette et Ducœurjoly qui l’attendaient au seuil de l'Intendance. C’est de ce côté, — je n'ai cessé de l'affirmer, -- qu'est le seul péril: ce sont les gens du Pêcheur qu'il faut plaindre. L'administration avisera au moyen le plus pratique et le plus prompt de les évacuer sur Saint-Pierre, Le bateau de la Commission scientifique est commandé pour sept heures. Nous terons les élections dimanche, et, malgré tant d'incidents, les békés succomberont.

Tous trois s’arrêtèrent chez Bébé pour prendre un grog. Des chandelles fumeuses, des lampes à pétrole y remplaçaient la lumière électrique interrompue, Les biguineuses se décarcassaient en des contorsions plus lubriques, Les cuivres et les clarinettes activaient la mesure. Les spectateurs avaient des éclats de rire si forcés, si insanes, qu'ils devenaient macabres. Sous les ténèbres de la place Bertin, des couples s'étreignaient furieusement, cherchaient des bancs entre les arbres noirs.

Partout la frénésie de vivre, se manifestant par gestes et actes. . =

Parfois une jolie quarteronne, en rajustant son corsage défait, s'étonnait de voir glisser sous ses doigts une lueur blanche d'’étincelle, comme si cette électricité, dont la canalisation officielle était obstruée, dispersait maintenant ses fluides sur les choses et les êtres.

Et le gros nuage noir en forme de faulx, vers l'occident, s’enfonçait jusqu'à la mer.

JOURNAL L''PHIGENIE DENIS ( Suite.)

7 mai, 5 heures,

Je n'ai plus le courage de prendre une plume, ni de tenir une aiguille, ni d'ouvrir un livre. Je sens mon front moite d'une sueur glacée, comme ilen vient avant les syncopes. 11 fait chaud et mes nerfs vibrent étrangement. Il y a dans l'air quelque chose qui s'apprête à éclater. J’eus dé-

jà des sensations analogues, mais moins intenses, avant certains orages violents. René doit revenir demain. Reviendra-t-il à temps ?.. Pourrons-nous fuir avant une catastrophe ? Sans le serment que je lui fis, j'aurais entraîné ma mère hors de la ville, vers Schælcher, vers Fortde-France, je ne sais où, au sud. Du moins, s’il retrouve plus tard ce cahier, il saura que je fus fidèle à mes serments. On ne dira plus que les blanches ont le monopole de la fermeté d’âme et de la volonté.

Le gouverneur, dont on annonce la venue pour ce soir, a nommé une Commission scientifique. Théolade en fait partie, ainsi que M. Landes. Bien que la Commission ne doive pas donner de communication officielle avant l’arrivée du gouverneur, le bruit court en ville que son opinion est tout à fait rassurante.

Maman, un peu perplexe à midi à la vue d’un

gros nuage noir, dit maintenant qu'on peut -° reposer sur l'avis d'un savant tel que Théolade.

Hélas ! le seul nom de Théolade n’évoque pour moi désormais qu'erreur et calamité !

11 heures.

Les détonations se succèdent à courts intervalles. La terre tremble, Il semblerait que nous avons sous la main des milliers de grosses machines en mouvement, avec leurs bielles et leurs pilons. L'atmosphère est saturé d'orage.

Et je n'ai pas reçu mon cäblogramme quotidien de Sainte-Lucie. Le câble de ce côté est-il aussi rompu ?. Ne sommes-nous plus maintenant que des naufragés perdus, livrés, sans espoir de secours, aux vosæeités du monstre 1.

René est-il plus malade ?.. Ou bien dois-je interpréter dans un sens heureux ce défaut de nouvelles ?.….

Il s'est mis en route peut-être et, tel Persée venant délivrer Andromède, je le verrai tout à l'heure descendre du ciel sur quelque cheval ailé !

Tu parles mythologie, pauvre Iphigénie !

Pense à ton nom plutôt : il est un symbole et une prédestination.

Ah! que je me sens malheu-euse !.…

Voici. sur ma table de nuit, le quimbois que me remit Tonton Remire, l’empailleur de poissons, le diseur de sorts. Si je le buvais !. A certaines heures. malgré soi, on cède à la superstition! Oui, je vais le hoire, ce quimbois !.…

—Non, ce n’est plus vivre, c’est l’agonie de toutes les secondes! Amédée, emmenez-moi hors d'ici! Partons!… Je n'ai plus la force.

—Ma chérie, répondait le père de René, si je m'exprimais dans le français de certain chef d’édilité, je dirais que vous vous laissez abattre par des paniques sans fondement. La situation n’est point si désespérée. Et où serons-nous dans l’île mieux qu'ici ?... Des localités très éloignées du volcan, — Fort-de-France, par exemple, je ne cesse de le répéter, — sont plus exposées que Saint-Pierre, en raison d: l'instabilité de leurs assises. Nous nous devons à notre nom, à notre situation, à notre fortune qu’il importe de restaurer sans retard. On dira que nous fuyons devant les attaques des Berquinade, des Théolade, de toute la clique des fumerons ; on dira que nous disparaissons en faillis ou en banqueroutiers.

—Qui oserait prononcer de tels mots, puisque la maison Besson de Ribes a désormais certitude de pouvoir payer à échéance ?.. Qui sera en état de les prononcer, si toute la population de Saint-Pierre disparaît demain sous une éruption ?

—Nous sommes solidaires de nos parents, de nos amis, de notre race. Les Peltreau, les Pratse- Saint-Maur, les Rougenet, ont-ils bougé?...Pourquoi bougerions-nous ?

—Ecoutez, Amédée, vous me cachez quelque chose au sujet de mon enfant, au sujèt de René.

Comme j'étais restée deux jours et demi sans nouvelles de lui, vous m’avez raconté tout d’abord qu'il aurait eu un léger accident à son arrivée à Sainte-Lucie, — une entorse, en sautant à quai. Il serait soigné chez M. Hédouin et cet accident, selon vous, présentait pour nos projets un caractère providentiel. J’ai voulu vous croire. Chaque jour, et quelque fois deux fois par jour, vous me montriez un câblogramme de M.

Hédouin. Je ne m’y suis point trompée. L’accident n’est pas cette entorse ; il est plus grave. Ma cousine Peltreau vint me voir hier ; ma cousine Prats-Saint-Maur est venue aujourd’hui. Leur gêne, leurs réticences en disaient long à mon cœur de mère. René est blessé, blessé grièvement j'en suis sûre. C’est mon droit maternel d'exiger la vérité, mon devoir maternel d’aller vers l'enfant qui souffre. Vous ne lui ferez pas expier si sévèrement, si cruellement, à notre fils, des frasques et des emballements qui, après tout sont de son âge.

—Vous parlez avec indulgence, ma chérie, d’extravagances et de fautes graves, dont la portée dépasse celle des peccadilles juvéniles.

—1l faut excuser, pardonner... Tout est excusable, pardonnable ici-bas, envers qui garde l’âme fière et généreuse. Mon René n’a péché que par noblesse d’âme. Parce que votre jeunesse fut exempte de défaillances, soumise aveuglément aux volontés paternelles, vous prétendez qu'il soit pareil à vous. Ah! je ne sais si ce sont les éclairs de ce volcan !… Il vient maintenant à mon esprit comme des lueurs nouvelles !... Je comprends bien des choses qui jusqu'ici m’échappaient. Votre frère Georges qui vous soutient, vous excite- dans vos résistances contre René,

n'a-t-il rien, lui, à se reprocher qui soit plus blâmable ?..

À ce moment, M. Georges Besson de Ribes s’'introduisit dans le cabinet où l’impériale figurine d'or, maintenant décolorée sous son péplum de cendres, ne dressait plus qu’une sithouette sans éclat.

Mme Amédée aussitôt l’interpella :

— Georges, M. Hédouin vous a bien dit que son yacht serait de nouveau à notre disposition après le 7 mai ? Nous sommes au 7 mai.

—Parfaitement.

—Je ne puis plus rester ici ; je ne comprends pas comment vous avez la témérité de laisser si près d’un volcan votre femme, vos enfants. Veuillez câbler à M. Hédouin pour lui rappeler son offre. Il n’y à pas un jour à perdre.

Les deux frères se consultèrent du regard.

Mme Amédée reprit :

—Quelle raison d'état exige que je meure ici avec ma fille, avec vous tous ? Pourquoi,puisqu'il n'est point parti accompagné des femmes Deni:, persistez-vous à me tenir éloignée de mon fils ?

—Ma chère bel!:-sœur, répondit M. Georges, vous vous montez l’imagination à plaisir. Le gouverneur est attendu dans deux heures avec Mme Mouttet. , Ce n’est pas quand l’épouse du plus haut fonctionnaire de la Colonie vient ainsi en face du volcan que les dames de Saint-Pierre doivent donner le signal de la panique et de la débandade.

—Votre ami François Labbé a encoyé sa famille Parnasse.

—Ïl l’a ainsi rannrochée du cratère.

—Oui, mais en choisissant un site élevé.

—Plus exposé par conséquent aux grêles de scories.

—Les gens fuient en masse vers Fort-de-France sur les vapeurs de la Compagnie Girard.

—Quelles gens ?. Une pusillanime mulâtraille... Vous ne comptez pas, à l'inverse, ceux qui arrivent quotidiennement ici, de Fort-de-France, pour la simple curiosité d’assister à un spectacle d’éruption.

—Dieu veuille que cette curiosité ne leur devienne pas fatale demain !

—La Banque escompte aujourd’hui seulement nos billets, nous aurons l’air de n’avoir attendu que cela pour déguerpir.

Mme Besson de Ribes, sans répliquer, se leva, alla vers un écritoire. Sous l’aiguillon de l’instinct maternel ou d'un pressentiment violent, l’apatique créole sentait enfin s'éveiller en elle l’énergie d’une initiative. lle traça quelques mots sur le papier.

— Puisque, depuis une heure, l’un après l’autre, vous ne m'opposez que des arguments dilatoires je rédige moi-même le câblogramme pour Sainte- Lucie.

—Ma chérie, répliqua l’aîné, nous n’a-.ions,mon frère et moi, d’autre prétention que de vous objecter les inconvénients d’une décision trop précipitée selon nous, En face d’une volonté si arrétée, je m'incline. Il sera fait selon vos désirs.

—En ce cas, qu’on porte cette dépêche au bureau du câble, sans perdre une minute.

—Je vais la déposer moi-même, fit M. Georges Besson de Ribes, en recevant la feuille des mains de sa belle-sœur. Ce sera plus sûr. Si la æfonse tardait, vous accuseriez la négligence d’un employé.

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Et il sortit, se dirigeant vers les bureaux du câble anglais.

La dépêche était ainsi libellée :

‘* Hédouin, Castries — Eruption rend quartier intenable. Redoutons pires éventualités. Envoyez urgence yacht, si possible. Câblez réponse. Besson.”"

M. Georges remit la dépêche à un employé.

— Le câble avec Sainte-Lucie fonctionne tou.

Jours ?

’arfaitement. Nous venons de recevoir une série de Port-Castries.

—Quand cette dépêche passera-t-elle 7

— Dans quelques minutes. Je vais attaquer à mon tour le transmetteur pour une série de cinq dépêches.

Puis, pris de respect humain, craignant qu’un homme,— ne serait-ce qu'un simple subalterne de l'administration des câbles anglais, — ne lui attribuât la rédaction de ce message alarmiste, M. Georges Besson de Ribes ajouta

—Ce sont les femmes chez nous qui s’affolent.Il n'y a vraiment pas de quoi. Tout semble à l’accalmie.

L’empioyé s’isola dans son poste devant ses appareils et M, Georges Besson de Ribes, en s’éloignant, perçut d'inégales vibrations de sonneries électriques. Le poste de Saint-Pierre s’était mis en communication avec celui de Castries.

L'employé martiniquais transmit, à la suite l’une de l’autre, les cinq dépêches. Celle de M. Besson de Ribes venait la cinquième.

L'opération achevée, il attendit le collationnement, c'est-à-dire la répétition par le poste enrégistreur pour contrôler l’exactitude de la transmission. Le poste de Sainte-Lucie n'envoya.

pas le collationnement traditionnel. L'employé

vérifia l’orientation de sa boussole : il consta ta une déviation très accentuée de l’aiguille, revint à son appareil, attaqua et appela de nouveau. Pas de réponse...

À un moment quelconque de la communication une perturbation sous - marine avait rompu le câble.

Le dernier fil qui reliait la Martinique au reste du monde civilisé était coupé.

M. Georges Besson de Ribes fit un circuit par la rue Victor-Hugo, puis par la rue du Petit-Versailles. En examinant attentivement les fenétres, à l'étage qu’habitait la veuve Denis, il put s'assurer que ni la mère ni la fille n’avaient quitté Saint-Pierre. Il revint vers la place Bertin, y rencontra quelques amis, fut, pour sa nouvelle Coupe de barbe, plaisanté par Charles Peltreau.

—C'est ta belle-sœur qui a dû exiger cela, parce que certaine ressemblance pouvait entre chien et loup, compromettre la réputation du sage A médée.

—Non, je sais la vraie raison, ajoutait aussitôt M. de Prats-Saint-Maur, Georges ne cherche qu’à se rajeunir. Il a changé de visage pour change: de ti-zanmie. En ce moment, je gage qu’il projette de supplanter dans le cœur d’Iphigénie Denis un autre Besson absent.

—Ïl est vrai qu’on ne voyait que lui, ces jours derniers, autour de la rue du Petit Versailles.

M. Georges Besson de Ribes riait discrètement à ces boutades, puis s’informant des choses sérieuses,— de l’arrivée du gouverneur, du désistement de Lagrenaudie ou des prochains nolissements de navires. Il s’attarda un peu à ces conversations et ne s’aperçut de l’heure qu'aux remous de la foule qui se bousculait vers l’appontement pour voir débarquer M. Mouttet. Il oublia qu’il s'était promis d’aller s'informer une dernière fois aux bureaux de la Compagnie des câbles anglais, sur la transmission de la dépêche

déposée ; il revint rue Lucy avec cette seule pensée, fort éloignée des propos échangés tout à l'heure, que les Pierrotins s’alarmaient à l'excès et que François Labbé, pour la fortune de sa candidature, aurait plus sagement agi en laissant sa femme et ses enfants dans la ville.

Toute la famille, ce soir-là, était réunie à diner chez l'aîné.

—Eh bien? demanda la mère de René. Ma dépêche est partie ?

—Oui, chère amie, et bien partie, puisque je l'ai remise de ma main à l’employé.

—La réponse nous parviendra dans la soirée ?

—Sans doute vers huit heures. Les échagges télégraphiques sont rapides entre Saint-Pierre et Castries.

—Et le yacht de M. Hédouin arriverait ici à minuit ?

—Vraisemblablement.

—Nous sommes toutes prêtes pour embarquer ; il ne restera plus qu’à porter nos bigages à bord. Ce serait fou de s’attarder un demi quart d'heure quand la mort est sur nous.

—N'exagérez pas, je vous en supplie !.…

—Entendez !….

Un bruit étrange ébranlait la maison, pareil à celui d’un gros tombereau chargé de ferraille qui roulerait à petit trot, tout près, sur des pavés inégaux.

—Entendez-vous ?.. La mort marche, répéta Mme Amédée Besson de Ribes, avec un ;:este de sibylle, auquel sa nonchalance de créole prétait tout à coup comme une signification plus fatidique.

M. Georges consolida dans son sourcil le monocle que la trépidation des planchers avait fait glisser, puis se mit à rire, tandis que l’aîné, taci-

turne, distrait, tapotait doucement, à petits Coups, du manche d’un couteau, le pied de son verre.

—Ma parole !.. dit M. Georges à sa belle-sœur on croirait vraiment que vous avez peur ?.. Où est notre vieux sang de Celtes ? Nos aïieux ne redoutaient qu’une chose, la chute du ciel.

-—Le ciel est-il si haut qu'on le dit ?.. N'est-il Pas tout ce qui nous domine ?...

--L’'enfer du moins n’est pas loin, ajouta Mlle Andrée, puisque vous laissez les démons à face noire devenir vos maîtres.

M. Georges ne répliqua que par un second éclat de rire forcé, puis, se carrant au fond de sa chaijse :

—L'air de Saint-Lucie, répondit-il, aura vite dissipé ces vapeurs de pessimisme. Pour ce qu'a dit ma nièce Andrée, attendons les résultats du scrutin de dimanche. Nous verrons bien qui vaincra.

M. Amédée, qui continuait de jouer avec son couteau, une barre de souci au front, tourna la tête vers son cadet et dit gravement :

—Ne raille pas ta belle-sœur, Georges : elle est mère. Moi-même, je me sens l'âme toute endolorie d’être ce soir sans notre dépêche habituelle de Sainte-Lucie. Elle arrivait d’ordinaire vers sept heurés. J’ai envoyé un domestique rue de l’Hôpital, aux bureux du câble ; je suis père.

À ce moment, Thomas Chéri, le boy noir, entra, s’approcha discrètement de M. Amédée et lui souffla à voix basse, --non si basse pourtant que tout le monde n'’entendit :

—Monsieur, le câble est rompu !

Mme Amédée, secouant sa nonchalance d’obé-

sité, se dressa.

—Le câble est rompu ?.. Depuis quand ?.…

— Depuis l'après-midi, et on m'a dit n’être pas sûr que la dépêche soit partie.

— Alors, qu’on attelle !.… Partons….

Il y eut un silence. La nouvelle que toutes communications télégraphiques avaient cessé en tre la Martinique et le reste du monde fit tomber tout à fait le monocle du sourcil de M. Georges Besson de Ribes.

—Précise, dit-il au groom. Que t'a raconté l'employé ?.….

—Qu'il y avait déjà quatre dépèches à expédier, qu’il a mis la vôtre à la suite... L'appareil, à l’appel, a bien répondu que Sainte-Lucie communiquait. À la fin, Sainte-Lucie n’a pas répondu. On ignore à quel moment de la transmission s'est produite la rupture.

—C'est bien! fit M. Georges, toujours du même flegme, en versant dans son verre deux doigts de vieux bordeaux.

Mme Amédée se leva, avec un geste plus impérieux, posa ses deux mains à plat sur la nappe et répéta :

—Je veux partir.

Son mari, qui pétrissait le bout d’un cigare, répondit mollement :

—L'heure est trop tardive. Il y a pires menaces que celles du volcan. On peut atteler tout de suite, c’est évident, si vous avez peur. Mais les routes restent peu sûres. L’agitation électorale a amené dans la banlieue toute une population lourde, saturée de tafia ; sous prétexte d'empêcher l'exode, elle arrête l’émigrant et, à l’occasion, l’assassinerait. Dès que ces gens-là auront reconnu en nous une famille de békés, sait-on ce que la complicité des ténèbres peut suggérer à des noirs pris de boisson ?.. Attendez

le jour. Le volcan, dites-vous, suspend la mort sur nos têtes ; eux, ils la manient.

—Exagtrations ! Imaginations !.… Vous calomniez nos Martiniquais. Dites plutôt que vous avez ré olu de nous tenir ici prisonnières, exposées aux pires désastres.

—Où voulez-vous que je vous fasse conduire tn A la villa du Fonds-Coré ?.. Tout le monde évacue le Fonds-Coré : le voisinage de la Rivière- Blanche en fait le seul point vréiment menacé par les coulées de laves. A Fonds-Besson 2... S'il y a danger pour nous au quartier du Mouillage, derrière le rempart du M orne-Abel, peut-on affirmer que ce danger sera moindre vers Fonds-Besson et le Carbet, à l'abri du Morne d'Orange ? Quant à ceux qui se réfugient là-haut, à Saint- James, à Trouvaillant, au Parnasse, ils sont peut-être les pires imprudents. L'avenir nous renseignera. Si la peur nous fait fuir, nous devons rationnellement fuir hors de portée des laves et des cendres, par delà les pitons du Carbet, au moins jusqu’à Fort-de-France, plutôt même au-delà. Se présenter après minuit à Fort-de- France, dans des hôtels endormis,— et quels hôtels, — c'est pure dérision.

Elle ne répliqua rien, mais deux larmes roulèrent sur ses joues mates de créole, Par le son de sa voix, par la netteté de l'argumentation, M. Amédée Besson de Ribes avait repris sur l'esprit de sa femme toute son autorité d’infaillible.

—Nous partirons ensemble demain matin, à huit heures précises, dans le grand break, fit-il pour conclure.

—À moins que la ‘“* Sea-Maïd ” n'arrive cette nuit, ajouta M. Georges. Si nous restons sans réponse de M. Hédouin, rien ne démontre que no-

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tre dépêche n'était pas déjà transmise à la minute où le câble se rompit.

Sur ces mots, chacun regagna ses appartements. Dans l'incertitude de l'attente, nul ne dormit, M. Georges prolongea la veillée, devant son bureau,à vérifier la comptabilité de la caisse.

Soudain, vers minuit, il fut distrait de ses écritures par un vacarme au dehors. Quelqu'un heurtait avec force aux claires-voies du rez-dechaussée à l'extrémité de la maison. Il pensa que c'était peut-être René, revenu avec la ‘“‘Sea- Maid ”, qui s’annonçait ainsi pour qu’on lui ouvrit. Il alla vers sa fenêtre, poussa une persienne, inspecta la rue. Elle était obscure et déserte. Seule, une silhouette humaine, qui semblait plutôt celle d’une femme, se mouvait au long du trottoir, dans l’ombre, devant le corps de bâti-

2 TE +: > ment habitée par la famille de l’ainé.

Elle continuait de cogner aux vantaux clos, avec des cris de démence.

M. Georges prit son chapeau et gagna rapidement la rue.

—Fuyez! Fuvez! hurlait la folle, en battant du plat de ses mains les persiennes sourdes.

Une des fenêtres, au-dessus d'elle, s’éclaira, et Mile Andrée, un bougeoir levé, apparut en peignoir rose.

—Qui est là? Qu’y a-t-il ?...

—Fuvez! répétait l’autre, égarée. C’est M.René qui m'envoie. Pour qu'il vous retrouve vivants demain, fuvez, fuvez vite d’ici tous.

Mile Andrée se pencha par-dessus l’appui pour projeter jusqu’au trottoir la lueur de sa bougie.

—Qui es-tu ? redemanda-elle.

—Je suis Iphigénie Denis. Vous avez le droit de me repousser, de me maudire, mais je vous en

adjure au nom du ciel, au nom de René, sauvezvous !… Ne laissez point passer l'heure.

La demoiselle au peignoir rdse riposta d'une voix qu'enrouait la colère : :

—En voilà un scandale ! Veux-tu déguerpir, fille du diable ? Depuis quand les moricaudes ont-elles l’audace de nous apporter des conseils? [n’y a donc plus de police pour débarrasser la rue de ces coureuses de nuit ?...

Ti-Nini semblait ne pas entendre et, étrangiée d'émotion, balbutiait en traÇçant dans l'air de grands gestes d’effroi.

—Pardonnez-moi comme je vous pardonne, mais fuyez, de grâce! fuyez! …

M. Georges, qui s'était dissimulé un instant dans le retrait du portail, s’avanca jusqu’à celle qui faisait ce vacarme. Les claires-voies aux fenêtres de Mme Amédée s'illuminaient à leur tour. Des serviteurs arrivaient avec des falots. M. Georges prit l’un d'eux sa lanterne, la promena sur le visage de la femme. (C’était bien en effet Iphigénie Denis, la chevelure en désordre, le regard halluciné, les mains agités d’un frémissement de convulsionnaire,

Il la prit par le bras et lui dit :

—Suis-moi. :

Elle obéit passivement, comme n'ayant pins ni la notion des personnes, ni la concience de ces actes. Aux questions dont il la pressait, elle ne répondait plus maintenant qu'en monosvllables inintelligibles. Elle avançait par sarcades, £e raidissait pour poser le pied d'aplomb. Œtaitelle grise, folle, somnambule ou épileptique ?

L’oncle de René eut une inspiration barbare.

Cette enfant, cause de tant de malheurs et qui courait les trottoirs à minuit, s’il la liyrait à la police pour tapage nocturne, ivresse publique, —

pis encore peut-être !… Sous couleur d’indulgence humanitaire, demain, les manifestations de sisanie persistant, on la dirigeait discrètement vers quelque hospice d’aliénées. Le roman d’amour, ébauché contre les intérêts et l’orgueil d’une famille, s’achèverait dans un cabanon.

: Ti-Nini se laissait guider sans résistance : le poste était tout proche.

Ah! quand René apprendrait que son Iphigénie avait été ramassée, la nuit, vociférant en bacchante rue Lucy !.…

Comme ils venaient de traverser une zone faiblement éclairée, non loin d'u estaminet où s’achevait un meeting électoral, une troupe d’hommes leur barra la chaussée. Ces hommes marchaient vite et paraissaient chercher quelqu'un.

—La voici! fit tout à coup le plus âgé de la bande.

La troupe aussitôt entoura Ti-Nini et le béké qui la tenait au bras.

—C'est elle ! C’est Iphigénie…..

—Avec M. Georges Besson de Ribes, on jurerait…

M. Georges voulut rompre le cercle.

—Qui êtes-vous ? M’empêcherez-vous d’aller où je veux ?.…

—Nous sommes d’honnêtes citoyens, répondit le sexagénaire qui avait, le premier, reconnu Ti- Nini. Je me nomme Marius Napoléon. J'ai servi quinze ans dans l'infanterie de marine. J'ai la médaille militaire.

—Moi, ajouta un autre, je suis Osée Jean-Jacques, le boulanger de la rue du Petit-Versailles. Tout ceux qui nous accompagnent sont, comme nous, des voisins de la veuve Denis. Nous savons ce que vous êtes venu tenter une fois chez

la mère de cette enfant. ‘li conduisez-vous Ti- Nini ?

—Où on conduit celles : troublent le repos public, riposta âprement i >ncle de René. Quel scandale voulait-elle provoquer sous les fenêtres d'une maison respectable et respectée ?…

Le boulager Osée reprit

Je crois que c'est vous qui préparez le scandale en ce moment, citoyen Besson. Sur une crise de nervosité ou de frayeur, Iphigénie s’est enfuie, il y a dix minutes, de la maison maternelle, La veuve Denis ne put courir après elle dans l'obscurité du quartier. Elle éveilla les voisins et, aussitôt nous nous mîmes en quête. Rendeznous cette enfant, elle ne vous appartient pas.

--Autant qu'à vous, je suppose.

Le vieux mulâtre médaillé haussa le ton :

— Elle est notre sang et notre âme, citoyen Besson.

Les attitudes devenaient menaçantes.

M. Georges comprit qu’il fallait céder. Il lâcha le bras de Ti-Nini.

—Soit!… Ramenez-la à sa mère. on au Congo.

Tandis qu'ils s’éloignait d'un pas rapide, des mains indignées jetaient sur lui l’anathème d’une race.

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JOURNAL D'IPHIGENIE DENIS (Suite } $S mai, 7 h. du matin.

J'ai bu jusqu'à la dernière gorgée le quimbois de Tonton Remire, Que contenait-il ?. Je ne sais. Du tafia, de l’absinthe, des herbes aromatiques, âcres au goût... Presque aussitôt j'eus un vertige. Je me.sentis balancée comme dans une barque, et tout tournait. La pendule dont je fixais le balancier faisait le tour de la chambre pour revenir ensuite devant moi. Puis je fermai les yeux. Jusqu'à ce moment là, j'ai la mémoire très nette. Il me semble que ma personne sedédoublait.. J'étais bien en barque, dans une barque rapide comme le vent, et qui m’amenait presque aussitôt à Castries. J’y trouvais mon René, je renouvelais ses pansements. Il était presque guéri et, sûrement, s’apprêtait À partir. Nous nous embrassions comme des fous, comme jamais sans doute, amants ne s’embrassèrent.

Puis je lui disais : ‘“ Repartons pour Saint- Pierre, bien vite. J'ai laissé ma mère là-bas et il faut la sauver.” Et nous repartions sur la même barque, qui, toujours tanguant, toujours roulant, nous ramenait à Saint-Pierre. Mais,en même temps, il me semblait qu’une partie de moi était restée dans notre maison de la rue du Petit-Versailles, à regarder d’abord tourner le balancier, puis ensuite... ensuite... que se passa- 11 ?... Vers une heure du matin, nos voisins, M.

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Napoléon et M. Osée, me trainaient où plutôt me portaient chez ma mère. M. Osée disait — et ses paroles que je crois entendre encore me réveillèrent en sursaut : — ‘“ Madame Denis, remerciez Dieu. Si nous n'avions Pas rencontré Ti-Nini, j'ignore ce qu’elle serait devenue à l’heure qu'il est...” Je veux te confier tout cela, mon bien-aimé, pour le cas où tu lirais plus tard mon journal. Sois sans crainte toutefois, sans la moindre crainte. Ce quimbois m'avait grisée, oui,

: grisée : j'ai pu tromper quelques secondes la . surveillance de maman Chotte, courir dehors |

comme une somnambule, en m'imaginant que Je : « te recherchais à Sainte-Lucie. M. Osée et ses = Compagnons m'auraient alors rattrapée... Mais,

= crois-le bien, je ne fus pas fautive.. Toutefois, Je Pour l'entière franchise qu'on se doit en amour, 2 J'ai voulu te raconter cela, ou du moins ce que J'en connaissais.

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