J'ai dormi le reste de la nuit, malgré le volcan
qui, paraît-il, grondait si furieusement que Mme
. Napoléon, notre voisine, eut une crise de nerfs et qu'on dut appeler, vers trois heures du matin,
t maman Chotte pour la soigner.
= Moi, je n’entendais rien. « = Ce matin, sans que l'aspect des choses ait < changé, on a comme le sentiment de la halte, Fs d'une trève dans les colères du volcan.
il La nuit reste intense, l'atmosphère engrisée de â- cendres ; voilà tout. Mais, à la longue, on s s’habitue à tout, même à cela. Et puis, j'eus à 4 . mon réveil un pressentiment, un de ces pressenti- 3 ments qui ne trompent pas, — c est que, Si JaVais = manqué de nouvelles hier, l'unique raison en -— le était que tu arriverais cette après-midi même à = Saint-Pierre. Ce ne sera peut-être que pour de-
£ main, mais demain, infailliblement, tu me serre-
ras dans tes bras... Aussi ne veux-je plus compter les heures... Quelles que soient les menaces de la nature, je me sens vaillante et je t'attends.
C'est le jeudi de l’Ascension. Je n'ai pas assisté à la messe dimanche. Tu ne me ferus point de reproches, si je vais ce matin à celle de huit heures. Je mettrai ma belle robe d’Européenne, mon petit chapeau à roses de Noël, pour que le bon Dieu ne trouve pas ta Ti-Nini trop laide. Je me sens si certaine de ton prompt retour... Sion rit de moi, ce sera pour la dernière fois... Vite, vite !. Il est huit heures moins vingt... Bienaimé, il faut que je m'habille..
eonnnnensnes consonnes vonsnssneese nono e ressens see nesssses
Quand, dans la matinée du 6, Antoine de Palomières vint, à son habitude quotidienne, chez M. Hédouin, près du Cempatriote blessé, tout
‘stries ne s'entretenait que de la destruction de
ine Guérin. L'individualisme local induisait
acun en appréhensions parfois excessives. Sainte-Lucie, qui ne semble qu'un massif compact de volcans éteints, n'allait-il pas voir sauter, à la cime de quelqu'un de ses pitons, un énorme bouchon de lave, identique à celui qu'avait chassé, la veille, le cratère de la Pelée ? Toutes ces cheminées volcaniques des petites Antilles correspondent évidemment entre elles par des ramifications profondes. Située entre la Martinique et Saint-Vincent, entre la Pelée en éruption de laves et l’autre Soufrière qui grondait, l’île semblait menacée par les courants de feu déchaînés sous ses assises. Mais il y avait des sages pour dire que deux cheminées ouvertes simultanément suffisent aux dégagements d'un foyer en effervessence. L'activité de la Pelée et de la Soufrière semblait plutôt une Sauvegarde pour l’île intermédiaire. Pourtant, une frayeur vague subsistait au fond des âmes. (Certains avaient parlé do la disparition possible de l'archipel antillais. On observait anxieusement le ciel, la mer et les montagnes.
M. Hédouin avait caché à son hôte l’événement de la veille. Il lui Paraissait en effet que c'eût été alarmer inutilement un malade, A
son sens, d’ailleurs, si destructice qu’ait pu être la catastrophe, elle paraissait plutôt une indication rassurante. M. Hédouin, à Castries, pensait comme les Français de Saint-Pierre. A supposer que le phénomène du 5 mai n'ait pas marqué le plus haut degré de l’activité volcanique, il déterminait du moins de façon évidente le cours d'épanchement des laves futures. La vallée de la Rivière Blanche canaliserait les torrents brûlants qui eussent sans elle menacé d’engloutir Saint-Pierre. Qui eût osé prévoir les incidents des deux journées qui allaient suivre,les débordements successifs de la Rivière des Pères et de la Roxelane, révélant aux perspicaces que l’axe des forces éruptives déviait sensiblement sur la ville ?
Et M. Hédouin, pour sa femme et sa fille qui s’inquiétaient ,résumait d’un mot son opinion :
—La destruction de la factorerie Guérin, c’est le salut des Pierrotins.
Antoine de Palomières arriva à la villa Hédouin à la suite du chirurgien qui visitait René matin et soir ; il dut attendre la fin de la visite sous la galerie mauresque, près d’un large bassin d’onyx où des victoria regia en fleurs étalaient leurs énormes feuilles plates. :
Le praticien sortit enfin de la chambre, un air de satisfaction, sur le visage, et Antoine l’interrogea sur l’état du blessé.
Excellent! répondit joyeusement le docteur O'Connor. J'ai la certitude maintenant que le poumon ne fut pas traversé. On peut pour les blessures de cette nature formuler des doutes,des réserves, les premiers jours. Je n’ai plus ni doutes, ni réserves. La balle a glissé le long d’une côte et est allée se perdre dans les tissus dorsaux. On la découvre au toucher, très nette-
ment, près de l'omoplate gauche. L'extraction peut être retardée à la date que choisira M. René Besson de Ribes ; mais il sentira jusque-là une petite lourdeur dans la région où le projectile s’est logé. Votre ami à hâte de retourner à Saint-Pierre. Je comprends son impatience :
l'éruption devient inquiétante. I] veut sans doute aller chercher les siens. Je l’ai autorisé à se lever un peu entre le “ luncheon ”’ et le ‘‘ dinner’’ mais sans marcher, sans quitter la chambre, car les déchirures internes sur le Parcours du projectile restent délicates. La cicatrisation de l’orifice n'apparaît pas encore complète. Toutefois, si la journée de demain, ainsi que je l'espère, se passe sans incidents, M. Besson de Ribes serait en état de retourner à la Martinique après demain avec mille ménagements, à bord d’un navire peu rouleur, assez bien aménagé pour recevoir un convalescent.
Antoine trouva René occupé à rédiger, au crayon, sur le traversin, un câblogramme pour Ti-Nini.
— Tiens! dit René en tendant le papier à son ami, hâte-toi de porter cette dépêche au bureau du câble. Elle annonce à Ti-Nini que j'arriverai jeudi.
A une heure, le convalescent se leva. Il avait encore la respiration un peu pénible et une sorte de lacération au long du flanc. (Cependant la soirée fut sans fièvre.
Le lendemain, il se remit sur pieds, tôt dans la matinée, et put marcher sans trop de mal jusqu’à la galerie. On y avait dressé pour lui,avec des coussins, une sorte de lit oriental, près du bassin à vasque d’onyx où s’épanouissait la victoria regia. Il humait avec délices ce mélange d’aromes que la brise apportait des profondeurs
du jardin et auquel la fraicheur de la galerie prêtait comme une subtilité plus pénétrante. Et, tandis que le bon M. Hédouin, à califourchon sur une chaise, de l’autre côté du bassin, s’absorbait dans la lectue d’une revue botanique éditée à Philadelphie, René se laissait porter par le rêve en d’autres contrées...
— Oui, songeait-il, Ti-Nini m'attend... Elle eut hier, à midi, mon càblogramme. Comme moi elle compte les heures et le tic-tac des balanciers a pour elle ce son délicieux qui est comme le pas du bonheur en marche. Demain nous aurons oublié toutes les obsessions de l’absence, toutes les affres de la séparation... Oh ! ma Ti-Nini ! jette vois, pour mon arrivée, parée de ce chapeau et de cette robe parisienne que tu portais avec tant de grâce et dont tu me donnas la surprise... Tes yeux sont un peu rouges des veillées de solitude et d'angoisse. Mes lèvres mettront sur eux un baume qui guérit des larmes. Et, sans perdre une
heure, — puisqu'à présent je ne manque plus des premières ressources indispensables aux émigrants, — je t'enlèverai de ce Saint-Pierre, tant
chéri jadis où nous ne trouvons plus aujourd'hui que des sujets d'alarme ou de peine. Nous fuirons vers des pays de parfum et de clarté les montagnes n’y crachent point de cendres, les fleurs y gardent leur éclat, une éternelle félicité y plane, enveloppante et fécondante, entre les hommes et le ciel. Ti-Nini ! Ti-Nini! que ne suis-je déjà en route vers toi !
La cloche de la villa sonna pour le breakfast.
Dans la salle à manger aux vaisseliers étincelants, comme aux jours d'une grande réception, miss Kate apporta sa séduction complexe où se combinaient, en le plus harmonieux mélange, les charmes de deux belles races européennes. Coif-
fée en bouclettes blondes que retenait un étroit ruban de soie turquoise, la taille prise en une jupe de mousseline, croisée à la mode du dixhuitième siècle, elle semblait un portrait de Greuse retouché par Gainsborough. Ses yeux avaient la vivacité rieuse des yeux de France ; ses gestes souples et décidés, la hardiesse mélo: ‘lieuse de son accent, quelque chose que l’éducation britannique, toute seule, ne suffit point à donner.
— Alors, Monsieur René, dit-elle, vous ttes résolu à partir demain ?
— Oui, miss Kate, oui, si Dieu n’y met pas obstacle.
— Reviendrez-vous jamais à Castries ?
-— Si Dieu encore le permet. Un homme de cœur ne peut oublier les soins qu’il reçut ici.
— On a eu à peine le temps de vous voir. Je ferais presque des souhaits pour que mes cousins, qui sont partis par le ‘“ Sea-Maid ”’ pêcher la cahouanne entre les Grenadines et Saint-Vincent retiennent le yacht deux jours de plus. Nous aurions le temps de devenir amis. Qui sait quand nons nous reverrons ?
— Miss, répondit-il, si la ‘ Sea-Maid ”’ n’était pas à Castries dans la soirée, j'embarquerais sur le premier cargo-boat en partance.
-— Oh ! comme vous faites déjà l’ingrat !
Elle avait dit cela sur un ton de sincérité et d'émotion qu'accentuait une ingénue supplication du regard.
J'ignorais, ajouta-t-elle, que le voisinage de la Montagne Pelée fût un séjour recommandé pour les convalescents.
René détonrna la conversation. Il craignait de subir malgré lui, ne fût-ce qu’une seconde, le charme de ces veux et de cette voix.
Le repas achevé, sur une table de salon, il trouva un journal anglais de Sainte-Lucie ; dans ce journal, des dépêches explicites relataient la destruction de l’usine Guérin.
Il eut une crampe au cœur et comme un vertige.
— Je veux partir... Tout de suite !.… Tout de suite !., Retourner là-bas !… Enlever ceux qui n’attendent que moi pour fuir !…
M. Hédouin, au même instant, reçut un câblogramme de la Barbade, annonçant que la ‘‘Sea- Maid’’ arriverait à Sainte-Lucie dans la soirée, vers dix heures.
— Le yacht, mon cher enfant, sera à vos ordemain matin, dit paternellement M. Hédouin.
J'espère qu’il ne reviendra de Saint-Pierre qu’avec tous les vôtres à son bord.
Après le lunch, on retourna sous la galerie où les jets d’eau et l'absence de soleil maintenaient une perpétuelle fraîcheur.
René tendit l'oreille. Il percevait comme un bruit sourd de détonations lointaines, pareilles aux décharges d'artillerie.
— C'est le ‘* Sachet ‘”” qui fait ses exercices de tir au large de Sainte-Lucie, opinait avec flegme M. Hédouin.
— C’est la Montagne Pelée qui tonne, affirmait René.
Chacun se recueillit, Les coups se succédaient à intervalles irréguliers : ils semblaient provenir du sud.
M. Hédouin reprit, toujours très clame :
— Les explosions sont dans la direction de Saint-Vincent ; la Soufrière entonne ses salves.
— Peut-être, murmura René qui essavait de se laisser convaincre.
Des heures passèrent dans l’expectative et les conjectures.
Un navire de la Caribbean and West India, qui venait de Tabago, apporta vers cinq heures la nouvelle que le ciel avait couleur d'incendie audessus de Saint-Vincent et qu'en mer on voyait de longues gerbes de fumée et de feu jaillir de l'horizon avant chaque détonation. Tout Castries, en quelques minutes, fut informé du phénomène.
— L'explosion de la Soutriee, disait M. Hédouin, c’est le dérivatif du salut pour Saint- Pierre. Il y avait deux cheminées : celle qui gouvre éteint l’autre.
Antoine de Palomières vint vers cinq heures et demie à la villa Hédouin. Il était inquiet, nerveux ; il avait des parents à Saint-Pierre et au Mornc-Rouge. Le rapport des officiers de la Caribbean ne le rassurait qu'à demi. Il gardait un fonds d’appréciation.
Le docteur O'Connor, après dernier examen, déclara que René pouvait embarquer le lendemain, sous réserve de certaines précautions, de beaucoup de prudence dans ses mouvements.
Un pli cacheté fut apporté pour M. Hédouin à cinq heures cinquante. Une dépêche... non !.. un tronçon de dépêche !… Le libellé donnait :
‘ Saint-Pierre, 4 h. 15. Hédouin. Castries.
‘ Eruptio.. ”’
Et l’employé, porteur de la dépêche, avait fourni ce commentaire alarmant :
— La câble s’est rompu en cours de transmission. Au bureau, on ignore le nom de l’envoyeur.
Il y eut autour de M. Hédouin un silence haletant ; les regards se scrutaient sans oser livrer