‹ Les derniers jours de Saint-Pierre [microforme]Chapitre 20 sur 20 · LT · texte numérisé non relu

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On passa devant le bourg du Carbet. Le clocher blanc de l’église fusait, toujours debout, d’un bouquet de feuillage. Les maisons du bourg, derrière les massifs d’arbustes en fleurs, étalaient leurs façades crépies. En bordure de la plage, entre les grañds cocotiers, s’alignaient les ss en bambou; ni un enfant,ni un chien à leur seuil...

La ‘* Sea-Maid ””, battant l’eau de sa lente hélice, manœuvrant prudemment parmi les épaves, entra dans le nuage, tendu devant elle comme un rideau de fumée, C'était bien de Ja fumée, en effet, mêlée de cendres, ct l’âcreté de ce mélange piquait les yeux, irritait le gosier.

A la lorgnette, on distinguait encore, à travers une brume, les premiers plans de la côte. Aux cocotiers verts brusquement succédaient des cocotiers roussis, au panache grillé ; plus loin, de longs fûts sans panache, torréfiés. Toute végétation avait disparu.

Au lieu des champs de cannes échelonnés, qui naguère ondulaient en reflets argentés sous le soleil du tropique, plus rien qu’un panorama de dunes cendreuses, qui allait se perdre au loin dans ces demi-ténèbres sans horizon.

A l’Anse-Latouche, où était hier un petit centre d’activité industrielle, René d’abord crut voir des fenêtres faiblement éclairées. Peut-être des gens .exis, sient encore là, qui, dans cette presque nuit, allumèrent leurs lampes. Hélas! derrière un pan d’usine subsistant, un monceau de décombres flambait qui, seul, à travers le découpage des maÇonneries épargnées, projetait ainsi au dehors une illusion d'espoir. À l’entour, un chaos de ruines méconnaissables.. Au second plan, sur les coteaux, d’autres foyers d’incendie. - Des lueurs, par intermittences, trouaient le ri-

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deau de fumée... Et René situait chacune de ces lueurs... Ici l'habitation Trédos ; là-bas, Fonds- Besson...

Horreur !

Et, pour ne pas voir, René plaqua devant ses yeux une main tremblante.

Ses compagnons, médusés d'épouvante, dans l'appréhension de spectacles plus stupéfiants encore, se taisaient, hagards, cramponnés aux rambardes du pont.

On avançait toujours, le nuage s’épaississant. La température devenait étouffante.

A l'occident, derritre le voile de grisailles, un gros orbe sanglant, soleil ailleurs, descendait sans rayons : l'œil du destin, au guet sur la consommation de son œuvre !

— Le Morne d'Orange !

Un promontoire aux parois nues, uniformément cendreuses. Plus de lianes pendantes, plus de futaies jaillies du roc. -

La route en corniche, si animée jadis, qui le contournait à l’ouest, n’était pius qu’une longue tranchée fumante, où sans doute se consumaient les restes de lianes et d'arbres précipités de’la paroi. Au sommet du Morne, un cube de pierre tout blanc, qui fut socle de statue. Rien sur le socle. Tout auprès, quatre moignons informes, — tiges hier et ramures couronnée de feuilles, — charbonnaient avec des éveils brusques de flammèches, pareils à quatre lampadaires qui s’éteindraient autour d’un catafalque virginal.

Quoique sa pensée ne cessât point d’être de l’autre côté de ce Morne, René jeta un cri :

— Notre-Dame !.. Notre-Dame de Bon-Repos !

Elle était là-haut encore, la Vierge protectrice, mais à vingt mètres en arrière du socle, couchée sur le ventre, la tête au nord, les pieds

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au sud, face centre terre, humiliée, vaincue... Ses deux grosses mains de fonte, intactes, restaient jointes, en un geste de Prière, comme si, mal l'irréparable destruction, elle continuait d’implorer pour sa ville la clémence du volcan.

Quelle force surnaturelle avait pu arracher de sa base et projeter à cette distance tel poids de métal massif ?.…

Une évocation rapide, délirante, passa dans les yeux de René. Là-haut, pour la première fois, aux pieds de cette statue de fonte, un jour qu’il se promenait avec Théolade, il avait rencontré Ti-Nini et sa mère. Et la veuve Denis, d’une voix larmoyante, contait à Théolade la prédiction d’un quimboiseur, qu'un péril de mort les menacerait, sa fille et elle, Pour le jour où Notre-Dame du Morne d'Orange serait descendue de son s0cle.

— Ti-Nini !.. Ti-Nini !…

On allait voir méintenant, on allait savoir.

À peine quelques secondes encore... Oh ! comme l’hélice battait mollement !

Il y eut une clameur sourde sur l’avant. Lo sens visuel peu à peu s’habituait à cette atmosphère de fumée d’abord aveuglante ; il devenait plus pénétrant, perçait le nuage.

Du Morne d'Orange et de la battcrie Sainte- Marthe, jusqu’à perte de vue dans le nord, hien au delà du Fonds-Coré, sous l’estompe cendreuse, l’immense Panorama ne présentait plus à l’œil qu’un aspect lunaire,

Pour unique nuancement, l’ombre du gris sur le gri Plus un coin de champ doré, ni un bouquet de verdure : toute végétation anéantie. Mamelons, glacis, escarpements abrupts comme des falaises, tout avait revêtu la même teinte de pierre ponce. Et cela s'échelonnait en gradins

unicolores jusqu’à une grosse tache de nuit où se cachait le volcan. |

Sur l'emplacement de ce qui avait été Saint- Pierre, une barre de iumées plus denses où dansaient les derniers feux follets de l’incendie... A leur lueur, on distinguait par moments des maisons sans toits ni étages, des façades à demi effondrées où les ouvertures de fenêtres n’alignaient plus que des rectangles noirs. Et ainsi toujours, toujours, si loin que l’œil pouvait trouver le long de la côte...

Le Mouillage, le Centre, le Fort, Fonds-Coré ? Partout fumée et jets de flammèches !… Au Mouillage, les deux tours de la cathédrale décapitées…

Au milieu de l’infernal décor, sur la mer-achéron, tel un énorme fanal flambant, un paquebot américain, le ‘‘ Roraima ’”’, qui brûlait et n'avait pas encore coulé. Il illuminait à l’entour les poudroiements de l’air. Et de l’eau noire, çà et là, émergeait, plus noire, la pointe d’un mât, que faisait parfois résonner, dans le silence, le choc d’une épave.

René prit sa tête dans ses deux mains et rugit :

— Malédiction !

Derrière le paquebot en flammes, un mastodonte de fer qui avait la silhouette d’un navire de guerre, le pavillon français à son arrière, se mouvait lentement. Sa couleur se confondait.

tellement avec celle du panor:ma que, d’abord, nul ne l’avait remarqué.

— Le ‘‘ Sachet ”” ! fit Antoine de Palomières, en reconnaissant le stationnaire de la division navale des Antilles.

Le yacht manœuvra prudemment dans la direction du ‘‘ Sachet.” René voulait qu’on tentât

de débarquer, mais Jes appontements n’exis-

| se taient plus ; qu’on.mîit un canot dehors, mais, à certaine distance de la côte, la température devent- nait asphyxiante, an- Une chaloupe du “ Sachet,”’ là-bas, avait tenté A vainement de s’approcher. Elle revenait vers le a1- croiseur et passa en poupe de la ‘* Sea-Maid.’’ ef- Un officier se tenait debout à la barre. Au fond ali- de la chaloupe, entre les deux rangs de rameurs, nsi gisaient des corps inertes et sans visage, Smith ait Hartley héla l'officier.

— Peut-on débarquer ?.… é? — No! No! Nothing! Nothing ! répondit Au l'enseigne en anglais, sans lever la tête. — ca- Antoine de Palomières alors parla et, à l’uscent d’une voix française, l'officier se détourna. hé- — Saint-Picrre a été détruit ?

J0t — Regardez.

'a- — Quand ?.… >ur — Ce matin, vers huit heures, çà — La population s’est-elle sauvée ât, — Nous avons recueilli une trentaine de brûlés le sur les épaves.

— Et les autres ?... les autres ?...

ru- L’enseigne eut un geste évasif, décourageant, qui parcourut la ville ct les quais.

— Faites machine en arrière ! cria-t-il de loin. to- Et le cap sur Fort-de-France ! A ce soir ! ire Livide, inanimé, René s’effondra, contre la cage se du rouf. | ait. Smith Hartley, qui, depuis un moment, fouilrd, lait le rivage avec sa lorgnette, murmura : — Les quais sont pleins de cadavres.

6€, Puis, penché sur un porte-voix, il envoya un on

ordre dans la machinerie.

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Quinze mille êties bourdonnants, massés sur la Grande Savanne de Fort-de-France, devant la statue de l’impératrice Joséphine, autour du kiosque de musique ou sous les filaos du Carénage, attendaient. Tous parlaient ensemble, mais à mi-voix, comme s’il y avait eu à leurs pieds des rangées de cercueils. L’énormité du désastre mettait une sourdine aux exubérances créoles. Toutefois, dès qu’un navire arrivait dun Word et que les piemiers débarqués, d’un geste éperdu, annonçaient la mori de tous, la fin de tout, un long sanglot s’élevait qui semblait secouer, jusque dans leurs racines, les tamariniers de la savane.

À huit heures du matin, un nuage étrange avait crevé dans le ciel de Fort-de-France ; fluie de cendres, grêlons volcaniques. La mer, en même temps, sur ces plages sans marées, reculait de trente mètres, pour reprendre ensuite son lit doucement. Ni vagues, ni remous ; le déplacement d'un liquide dans un vase qu’on incline et qu'on relève, Le vapeur de service de la Compa: gnie Girard n'était pas arrivé de Saint-Pierre. Celui qui partait de Fort-de-France à sept heures, emmenant un grand nombre de curieux, parmi lesquels le romancier martiniquais, René Bonneville, n'avait point reparu. Toute communication télénhoniane, à sent heures cinquante, rompue. Ceux aui, à cet instant de la matinée, tenaient sur leurs oreilles les récepteurs, perce: vaient brusquement un cri rauque et un fracas

d’effondrement. Les annonciateurs, en même temps, jetaient des étincelles. Plus rien ensuite !

On eut, dans Fort-de-France, la sensation subite que quelque phénomène ténébreux, terrifiant, s’accomplissait sur la ville-sœur. Les estafettes à cheval, expédiées dans le N ord, durent rebrousser chemin à quelques kilomètres de Saint-Pierre. D’énormes arbres déracinés, décortiqués, obstruaient les routes : les maisons flambaient. Toute la région au delà du Carbet n'offrait plus que le spectacle d'un chaos de cendres et de décombres ; et, une épouvante encore a" fond de la prunelle, ceux qui avaient vu disaient le paysage jalonné de cadavres carbonisés, scalpés, le ventre éclaté, les entrailles dehors, hideux à l'œil.

Une femme, la face à demi rongée par le feu, avait été recueillie, courant sur la route de Sase- Navire. Elle gesticulait avec des tremblements d'épileptique et ne hoquetait que cinq mots : ‘‘ Ce matin, vers huit heures-!.””’ Elle était folle,

Un vapeur, envoyé en hâte aux informations revenait à Fort-de-France. A travers un nuage de fumée, il avait aperçu Saint-Pierre en flammes. L’immense brasier dégageait une si intense chaleur que tout débarquement restait aujourd’hui impossible,

À deux heures, le vaisseau-usine de la Compa gnie des câbles transatlantiques, le ‘ Pouyer- Quertier,”” arrivait sur rade. Du large, officierg=et matelots avaient, là-bas, assisté à tout. Un craquement sourd de la montagne, un typhon de vapeurs noires, striées d’éclairs, s’abattant sur la ville qui, en quelques secondes, s’incendiait, Le nombre et le volume des épaves, les touffeurs

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de l'atmosphère avaient empêché le “ Pouyer- Quertier ”” d'approcher.

Immédiatement, le ‘ Suchet,’’ le stationnaire de la division navale, reçut l’ordre d’appareiller. Son armure de fer permettrait peut-être au croiseur de s’avancer davantage, de prêter aide à des survivants désespérés. Parmi les lamentations d’un peuple affolé, le ‘“ Suchet ”’ levait l’ancre et mettait le cap sur Saint-Pierre.

Bientôt, par toutes les routes qui viennent dn nord, dévalèrent sur le chef-lieu des troupeaux humains, grimés de poussière et de cendres, l’œil hagard, les dents serrées, comme fuyant à toutes jambes devant le cyclone... Les enfants épuisés, à bout de souffle, chaviraient dans le Galot des rues. Les femmes pleuraient ou montraient la poing au nord homicide. A qui les questionnait, tout d’abord, les hommes ne répondaient qur par des grognements d’hébétés. On put enfin les faire causer. Plusieurs avaient la chemise brûlée, des morsures de feu aux mains, au visage. La trombe noire, le typhon crépitant était passé devant eux, près d’eux, qui culbutait et nivelait tout. Ils avaient senti sur leur front le souffle infernal. Un nègre disait : ‘“ Je me trouvais au Parnasse, au-dessus de Saint-Pierre, quand l’avalanche d’ombre roula. Une jeune fille marchait devant moi, à dix pas environ. Elle fut enveloppée par le nuage, je n’eus que le temps de faire un demi-tour pour fuir. Je sentis la jeune fille qui se cramponnait à moi par derrière. Je la pris au poignet pour l’entraîner. Elle tomba en me laissant dans les doigts toute la neau de son poignet”?

Et le nègre avec des hochements de tête effarés, se lavait les mains au jet d’une fontaine.

Maintenant, on attendait le retour du ‘ Su-

chet ”’ ; malgré la terrifiante concordance des témoignages apportés, chacun cherchait à se persuader qu’un parent, un ami, aurait demandé à l'eau refuge contre le feu et que le croiseur ramènerait tout à l’heure beaucoup de survivants retrouvés sur les quais.

Le maire de Fort-de-France, — un jeune avocat de couleur, arpentait la savane, interpellé à distance, supplié par quiconque voulait ne pas encore désespérer. Et, comme par son caractère et par sa race, il avait l'affection de chacun, t tes ces Âmes d’angoissés, on les sentait s’ der de la lèvre ou du regard pour se presser en masse sur sOn passage.

Un navire !. Ce n’est pas le ‘* Suchet.”’ C’est un yacht blanc de Sainte-Lucie, la ‘ Sea-Maid ”’ — Connu partout dans les Antilles. Il envoie un canot aux appontements. Il y a dans le canot deux jeunes békés de Saint-Pierre : M. René Besson de Ribes, avec M. Antoine de Palomières qui le soutient. Leurs noms circulent. La foule se précipite. Ce sont peut-être les premiers sauvés... Non... Le plus valide à murmuré : ‘“ Saint- Pierre est mort ! et, à travers cette cohue qui se lamente, il s’ouvre une voie pour traîner, jusqu'au banc le plus proche, son compagnon défaillant. ‘ Saint-Pierre est mort !.. ”

On ne dit plus rien. Le dernier doute est dissipé. Et de quinze mille poitrines monte vers lo ciel le sanglot de la cité-sœur.

Sous les hauts tamariniers, les globes électriques viennent de s’allumer : au-dessus de cette foule aux faces bronzées, ils projettent des lueurs aujourd’hui funèbres. Les grosses mouches lumineuses qui tournoient à Ja cime des arbres semblent aux imaginations affolées des scories de feu envolées du volcan.

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— Saint-Pierre est mort !

Des femmes accroupies, la face dans leurs deux mains, pleurent en silence, et les hommes, la langue paralysée, s'entre-regardent sans phrases.

— Saint-Pierre est mort !… bien mort !…

Enfin, voici un fanal sur rade : il marche, il avance. Éd

— Le ‘“ Suchet ”” !…

Les gosiers halètent : les cous se tendent.

Des officiers de marine sont venus pe ‘menter sur la plage. Le maire a fait un geste. Des soldats d'infanterie refoulent doucement la multitude. Les pompiers sortent du porche avec des torches. Des chaloupes accostent à l’appontement. Elles débarquent des blessés. Il yen a vingt... Il y en a trente. pas davantage. On les dépose sur des matelas, dans la péemière allée d'arbres... Des blessés ?.. non... des moribonds! La plupart expireront sur le matelas. Plusieurs râlent : “ A boire ! à boire ! ”’ comme s'ils venaient d’avaler du feu. Plns de cheveux, Plus de cheveux, plus de sourcils, plus de barbe, plus rien que par places, quelques crins roussis, noyés dans des excoriations lépreuses. Ceux qui ont encore un souffle et remuent. roulent des yeux de démence : ‘ À boire !. À Foire !...”

Appuyé sur son ami, René a passé de ces malheureux. Le maire de Fort-de-France et un enseigne du ‘‘Suchet’” les précèdent. Il n’y a sur les matelas que des corps d'hommes.

—Ce sont sans doute pour la plupart, dit l’enseigne, des marins qui sautèrent par-dessus bord à l’arrivée de la trombe. Ceux qui émergèrent trop tôt eurent la face et les poumons brûlés. Le phénomène ne dépassa pas la durée de quelques secondes. Nous avons trouvé ces malheureux sur des bouées, sur des épaves. L'eau de la mer

monta suMtement à une température qui, tous, les ébouillantait. Voici un chauffeur du Voraima ; cet autre se trouvait sur le Diamant... Ceux là eurent le temps de plonger. Quand ils revinent à la surface, presque tous les bateaux en sade avaient coulé et Saint-Pierre déjà n'existait plus.

René cherchait, interrogeait les visages sur lesquels un pompier abaissait, pour lui, sa torche résineuse ; il ne reconnaissait personne et n’avait plus même la force de pleurer. Son âme errait au delà du cercle éclairé, en ces régions d’ombre où, si l'on doit croire à la survivance, les âmes s’appellent et se rencontrent... Et il y appelait, il y attendait Ti-Nini.….

Au dernier matelas, une voix sans gosier, une voix de cauchemar, susurra :

—Besson!.. Besson René!

À la lueur de la torche, il vit une sorte de tête de mort rongée par le feu et où, seuls, deux yeux, démesurément ouverts, remuaient entre des lambeaux de paupières.

-—Je suis Firmin Théolade, reprit la voix d’outretombe. 11 faut me pardonner, car je pardon:ne aux vôtres... Ah! le duel à Sainte-Licie ! les balles! le volcan! C’est vous qui vivez ; ‘est moi qui meurs. Approchez-vous davantage j'ai des tisons sur la langue... Oui, j'ai... j'ai.

On lui fit boire un peu de rhum mélangé d’eau et de sirop.

étais sur le bateau avec la Commission scientifique et le gouverneur. Nous nous rendions au Prêcheur qu’on croyait menacé... C’est tombé sur nous comme la foudre. J’ai plongé d'instmct avant que ça n’arrivât et puis, en 1emontant, j'ai senti tout autour de ma tête la fournaise. Un aviron était près de moi, qui

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flottait à la dérive ; je le saisis. À hoire ! À boire !…

Il avala une dernière gorgée.

—Tout petits nous sommes... tout petits. Le volcan !.. Les békés !.. Ah! ah! oui, le volcan !.… le cratère que j'ai vu à l’Etang-Sec !

—Et Ti-Nini ?.. Ti-Nini ?

—Ti-Nini ?. Ah! ah! Les békés!.… Le volcan! Ce n’est pas ma faute. Pourquoi nos haïines ?.. Adieu !…

Théolade voulut tendre la main, la laissa retomber inerte, appuya sur le matelas sa joue de brûlé, crispa ses dix doigts dans Ja toile, puis les lambeaux de paupières se scellèrent sur ses yeux sans regard...

Tous les témoignages recueillis, ceux des moribonds amenés par le Suchet, comme ceux des fuyards qu'avait frolés le vent du fléau, se coordonnaient pour la même tragique vérité. Quelque chose d’inconnu encore et d’imprévoyable, — torrent de laves, tornade de feu ou cyclone de vapeurs asphyxiantes,— s'était — à quelle minute précise, la science ou les constatations ultérieures le détermineraient, — abattu sur Saint- Pierre avec l’instantanéité du coup de foudre. En une seconde,— moins d’une seconde peut-être, — sur le passage du courant dévastateur, toute vie avait été abolie. Si la proximité moindre de la mortelle trajectoire ou le contact de l’eau de mer même bouillante, avaient prolongé de quelques heures l’agonie de certains, nulle incertitude, hélas! ne semblait permise à présent sur le sort des infortunés qui, à la seconde fatale, se trouvaient dans Saint-Pierre.

Antoine de Palomières, pensant à ceux-là ebdevinant la même pensée dans le regard assombri de René, murmura

—$Sans doute, oui, espérons-le, ils eu le temps de souffrir.

brancardiers improvisés emportèrent, à pas moelleux, vers les hôpitaux, ceux des sinistrés qui râlaient encore.

Puis les torches s'éteignirent : la troupe armée regagna ses postes et ses casernements. Bri. “es de terreur et de fatigue, les fuyards sans asile se laissèrent choir au Pied des tamariniers, des palmiers et des filaos. Toute la nuit, cette vaste savane qui, d'ordinaire, le soir venu, n’entendait entre ses arbres enténébrés que des bruissements de baisers, fut Parcourue par un long halètement

de douleur, si profond, si intense, qu’il semblait venir du sol lui-même.

Quand l’aube

n'auront pas

arut, nulle clameur Joyeuse pour l’annoncer. S gamins eux-mêmes n’a.

vaient plus de voix. Chacun, anxieusement, re: gardait vers le nord, vers les pitons du Carbet, Comme si, par-dessus la triple cime verdoyante qui masquait la montagne assassine, il allait voir monter pour se recourber ensuite sur les toits de Fort-de-France la langue de feu du Pelé.

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Le 9 mai, vers dix heures et demie du matin,un landau poussiéreux, attelé de deux petits barbes de louage, s’arrêtait sur la route de Saint-Pierre, à hauteur des dernières maisons du Carbet. Au delà, en effet, la chaussée devenait impraticable aux voitures. Partout de grands arbres renversés, des charpentes projetées, des cadavres.

Antoine de Palomières sauta du siège, remisa les bêtes et le véhicule sous une sorte de grange à demi épargnée par le volcan, puis il offrit son épaule à René, allongé au fond du landau parmi des coussins. Il l’aida à descendre. Les deux amis, même à prix d'or, n'avaient pu se procurer un cocher au chef-lieu. Les loueurs, de leur côté, refusaient de prêter voiture et chevaux sans le dépôt d’une forte somme en garantie, tant la Montagne satanique terrorisait chacun maintenant.

Appuyé sur le bras de son compagnon, René franchit les frontières du pays de la mort. Sous les cocotiers et les manguiers couchés, défeuillés, gisaient des corps noirs, à demi momifiés, sans vêtements, le ventre ballonné, les flancs sillonnés de gerçures d’où, chez certains, suintait déjà un liquide sans nom. Une odeur âcre de chairs grillées. De tous côtés des pans calcinés et des amas de décombres. Fonds-Besson n'existait plus. Et pourtant, à cinquante mètres plus haut, vers l’est, d’autres habitations restaient indemnes dans les bouquets de végétation verdoyante.

Après vingt Passages périlleux, d'’insurmonta. bles nausées suivies de courtes haltes, les deux amis parvinrent à la corniche qui contourne le Morne d ‘Orange. Saint-Pierre leur apparut, vaste champ de ruine, sur lequel flottaient encore les dernières fumées de l'incendie,

Plus on avançait, plus l’aspect des victimes devenait effrayant. Impossible de distinguer la race et le sexe, Des têtes scalpées, sans yeux, sans nez, avec une langue en charbon qui sortait, Tous les phénomènes de la sidération et de l’asphyvxie.

A la batterie Sainte-Marthe, derrière le briselames, il y en avait sept ou huit couchés sur le ventre, dans la cendre, une main devant la bouche, comme s'ils avaient voulu se préserver du vent de feu. :

Les dépôts de houille de la Compagnie Girard flambaient, tel énorme bûcher. La rhummerie Procope culte avait déversé jusqu’au quai Ses pompes et ses alambics tordus, ses cuves - éventrées, ses chaudières crevées…

Antoine sanglotaït.

À la vue de la distillerie paternelle également anéantie, René eut un commencement de syncope. Son compagnon dut l’étendre sur un banc de pierre que la force volcanique avait transporté à dix mètres de son ancien emplacement.

Il reprit sens peu à peu ct se remit en marche dans le charnier. L'acuité des souffrances morales lui faisait oublier les continuelles lancinations du flanc blessé.

Que trouverait-on rue Lucy ?..

Hélas ! de la maison Besson de Ribes, de son portail centenaire, des Cycas et des palmiers qui, hier, ornaient la cour, il ne demeurait ri

amas confus de cendres et de pierres noircies. Sur la chaussée, devant le portail écroulé, un spectacle fantomatique.. Deux chevaux carbonisés, abattus, tout harnachés, sur des tronçons de brancards... A leur croupe, la carcasse métallique d’un grand break, encadrée Par les ferrures de ses quatre roues...

La tablier du siège et quelques coussins de cuir seuls, semblaient intacts. Dans cet enchevêtrement d'’essieux faussés, de lanternes tordues, de banquettes fumantes, pêle-mêle avec les bois de charpente et des débris de maçonnerie projetés de la maison détruite, une dizaine de corps charbonneux, torréfiés, sans vêtement, sans cheveux, sans visage. Mais, par un phénomène qu'Antoine et René avaient déjà remarqué sur certains cadavres de la batterie Sainte-Marthe, la plupart étaient restés chaussés. Aux dimensions et à la forme des chaussures, René put ainsi identifier quelques-uns des siens.

Celui-ci un bras en l'air, la face corrodée, la peau du crâne entièrement arrachée, mais dont les jambes restaient emprisonnées dans de hautes bottes à revers, c'était l'oncle Georges !.. A côté, avec ses souliers à boucles, le chef de famille, l’aîné, le père. Il n’avait plus ni oreilles, ni nez... Le fils, à sa vue, fut secoué d’un long sanglot. Allongée sur un monceau de corps qui Paraissaient des corps d'adolescents, celle qui fut naguère la jolie Andrée Besson de Ribes, aujourd’hui sans âge et sans teint, un trou d’ombre béant à la place de la bouche, n’était particularisable qu’à ses bottines en cuir de Russie, aux lacets encore noués. René reconnut sa mère par des pendants d'oreilles et le sac de voyage en maroquin écrasé, à serrure nickelée, qu’il trouva à terre auprès d'elle. Sans doute, l’éruption

avait surpris toute la famille à l'instant même où, cédant à la panique, elle s’apprêtait à monter dans ce break pour fuir précipitamment la ville menacée.

Le boy Thomas Chéri avait dû être enlevé de son siége par l'ouragan volcanique et lancé sur l'embrasure d’une fenêtre. Ses deux jambes pendaient le long de l'allége. Des chutes pesantes de solives et de chevrons avaient broyé une partie du torse.

Abominat'on de la fatalité !…

—Sans moi, sans mon irréductible obstination, songeait René, la tête en feu, tous ceux-là seraient aujourd’hui vivants, en sûreté à Sainte- Lucie !

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Il la ramnssa.

cndu ; l'émail du cadran par-

tout éclaté. Mais les aiguilles demeuraient en

place, à sept heures cinquante. C'était la mi-

nute précise à laquelle dut se produire !a catas-

Cette constatation corroborait eyacte-

ment tous les mnseignements recueillis, l& veille au soir, à Fort-de-France.

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sions, trouve la force de se retenir sur else saturer d'elles comme de choses pure-

ment fictives, ne correspondant vraiment qu des entités imaginaires,

René dit adieu à ses morts, continua sa rot à travers les décombres.

Ici, dans l’angle d’un pan de mur, un h:m les jarrets à peine ployés, maintenu « bout par une barre de fer fichée sous son ajssel gardait à la main un litre vide. A des la; beaux d’étoffe quadrillée qui coliaient encn autour des genoux, à la chair rôtie, René cr reconnaître Compère-Lubin, le domestique Théolade. Il serait sorti après le départ de sc maître pour aller prendre sa quotidienne pro sion de tafia chez le débitant et le macabre vcan l’aurait cloué là, debout, avec son litre da la main gauche.

À la façade d’un monument public, moins e dommagé que les autres par le cyclone volcan que, une horloge marquait sept heures cinqua: te... La même heure que la montre de M. Amédé Cette précision de simultanéité dans le brusqi arrêt de la vie partout avait quelque chose c plus terrifiant que la vue des ruines.

Antoine, instinctivement, offrit l’appui de s0 épaule à l’ami qu’il sentait tout prêt à défailli

Mais René avait hâte de voir ailleurs.

Le quartier du Centre présentait un aspect er core plus désolé que celui du Mouillage. Il fallai d’infinies difficultés pour se guide:: dans ce chao de pierrailles et de poutres fumantes où null trace de rues, par endroits, ne subsistait.

—Voilà! Voilà! balbutia-t-il enfin en s’orien tant rapidement à droite, suivi de près par An toine de Palomières…

IT se trouvait sur la rue du Petit-Versailles, su la maison de Marius Napoléon, très particula risable à sa maçonnerie de briques rouges émiet

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tée. En face était la boutique de la veuve Denis !.. Un fouillis de tuiles, de claires-voies et de panneaux à moitié consumés, saupoudrés de cendres, d’où émergeaient l’armature déformée d’une modeste suspension de cuivre, trois pieds de lit tordus, roulettes en l'air ; c'était tout ce qu'il retrouvait du logis de Chotte …

Des larmes de désespoir brûlèrent les joues de René.

En prenant pour levier une façon de pic en fer, ramassé dans les ruine: de la charronnerie voisine, il écarta doucement ces débris. Entre deux moitiés de contrevents, il découvrit d’abord un petit cahier cartonné, à peine roussi aux tranches. Il le souleva d'une main tremblante, l’ouvrit, lut à la première page : ‘“ Journal d’Iphigénie Denis...”

Le journal s’arrêtait au 8 mai, à 7 heures et demie du matin, vingt minutes avant l’heure fatale. 11 parcourut les dernières lignes, d’un œil noyé de larmes, tendit le cahier à Antoine, prit sa tête dans ses poings, la secoua par trois fois comme un dément. Puis, aidé de son compagnon, il se remit à l’œuvre. Voici une louche à potage dont tout l’émail a sauté... Voici des pièces de nickel agglutinées où les effigies ne sont plus visibles. Dans quel état trouvera-t-on les CCrps puisque la monnaie a fondu ?.. Chaque mouvement du pic agite des fumées plus âcres et plus épaisses.

René est livide. La sueur s’égoutte à ses sourcils, à ses tempes. De temps à autre, il porte une main au flanc blessé où l’effort musculaire a éveillé d’intolérables déchirements. Son ami doit le contraindre à avaler un cordial et lui arrache des mains le pic trop pesant.

Plus vigoureux, Antoine lève d’un seul coup

un lourd paquet de cloisons et de vantaux brisés. René jette un cri rauque...

Deux jambès, un torse, des moitiés de bras, quelque chose d’aplati et d’écrasé qui fut sans doute une tête humaine ‘… (via est couché sur des braises encore rouges, cela a pris la couleur du charbon.

—Mon Dieu! Mon Dieu ! rugit René, prêt au blasphême, qui êtes-vous pour permettre sur terre ces monstruosités infernales ?.

Le corps est sur le dos. À hauteur de la poitrine, René distingue un petit point brillant, — scintillant comme un diamant. Ilse courbe,observe de plus près. (est l'épingle en brillants que naguère il donna à Chotte et que celle-ci piquait à son foulard, les jours de fête... La carbonisation l'a incrustée dans les chairs. Nul doute. Celle-ci fut la veuve Denis. René $e souvient d'un cauchemar fait quinze jours auparavant et où, après un cyclone de feu, il reconnaissait le cadavre de Chotte précisément à ce détail de l'épingle et il veut croire encore à un retour du cauchemar menteur, Mais non! la réalité est bien là, tangible, brutale, indéniable !

—AÀ Ti-Nini!.. A Ti-Nini maintenant !

Il ressaisit le pic qu'Antoine a déposé.

—Ménage-toi, René ! supplie Antoine qu’effraie la pâleur de son Compagnon. Tu vas te tuer.

—Suis-je ici pour autre chose, si tous les miens sont morts ?..

René vient d'écarter une sorte de demi-cylindre volumineux en tôle qui dût être un morceau de toiture, bombé ainsi par la puissance des calories…

T1 se précipite...

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—Ti-Nini !…

Oui, c'est Ti-Nini, mais si peu défigurée qu'en vérité on douterait qu’elle est morte. Quelques brûlures aux oreilles ou au menton. Sur les traits nulle expression de souffrance véritable : plutôt une stupeur d’effarement dans les yeux,au fond d-- prunelles immobiles. La chevelure est presque intacte. Le chapeau à roses de Noël ne porte de marques de feu que d’un côté. Le corsage a des roussissures légères par places. Pourtant sous les doigts de René, l'étoffe se casse et se pulvérise. Sans doute, cette grosse pièce de tôle servit de bouclier à l'enfant dans sa chute, épargna à son corps les suprêmes outrages de la carhonisation.

Dans un pli de la robe, il aperçoit le chapelet à grains de cristal et le petit paroissien aux fer-

moirs ajourés qu'Iphigénie Denis, chaque diman-

che emportait aux offices. Infortunée Ti-Nini ! Le souffle infernal l’avait renversée comme elle se préparait pour la messe, prête à implorer une dernière fois Celui qui distribue vie et mort.

René s’agenouille, agité de longs sanglots,contemple, mains jointes, la bien-aimée.

—Ti-Nini !. ma Ti-Nini !. Tel est donc l'hymen que nous réservait la terre natale !.. J’aurais dû périr avec toi, hier, dans un baiser, sous la rafale du volcan. J'arrive trop tard. Mais le ne te quitterai plus, ma mignonne !. Uors sans crcinte..… Je ne te quitterai plus !…

Elle semblait suspendue dans un berceau, ses reins et sa nuque reposant sur des planchettes transversales au-dessous desquelles on voyait du vide. Car il y avait des parties creuses dans ces décombres.

René eut un vertige. Il se pencha pour mettre un dernier baiser sur le front virginal, où il vou-

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lait voir encore l'illusion de la vie. Il perdit l’é6quilibre.

Quelque chose craqua et se rompit. Les deux corps disparurent dans un poudroiement de cendres, dans une envolée de fumées noirâtres, tandis que tout alentour, les matériaux amoncelés s’écroulaient avec fracas. Antoine de Palomières n'eut que le temps de faire un pas en arrière pour ne point être englouti à son tour. Vainement il appela à l’aide. Il n’y avait d’autre vivant que lui sur cette nécropole. Il tenta de déblayer une seconde fois. Les forces le trahissaient : à chaque instant, de nouveaux éboulis détruisaient le travail commencé et menaçÇçaient d’entraver le travailleur. La nuit approchait. Il dut 5e résigner à partir, désormais persuadé que tout secours ser. t inutile.

Le lendemain, quand il revint de Fort-de-l'rance avec un prêtre et une équipe de fossoyeurs, on mit à jour sous les ruines deux cadavres côte à côte. Leurs visages avaient la sérénité du sommeil. On les déposa ensemble dans une même caisse d'emballage, car les cercueils manquaicut. Les fossoyeurs creusèrent parmi les décombres un trou profond. Le prêtre jeta l’eau bénite, récita les prières mortuaires. Puis les pelletées de pierres et de cendres comblèrent la fosse. On procéda de même ensuite pour la veuve Denis et, plus loin, pour {a famille Besson de Ribes.

En cette ville fantôme, où les cimetières mêmes étaient détruits, aux morts, du moins, restait ce privilège de garder pour sépulcre le lieu «à ils avaient aimé.

REMY SAINT-UAURICF.

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