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leur pensée. M. Hédouin prit une pause et dit, en se tournant vers René :
— La dépêche émane :1ns doute de vos parents : ils auront eu quelque alerte, par contrecoup, cette après-midi, du côté de la Pelée, à l'heure où la Soufrière lançait ses foudres. J'attends la ‘ Sea-Maid ”’ ici pour neuf heures. Elle pourra être, par conséquent, dans la nuit, à Saint-Pierre. Je n'ai pas le droit de vous laisser, convalescent, partir seul. J'embarquerai avec vous.
— Si vous le permettez, Monsieur, interrompit Antaine de Palomières, c'est moi qui accompagnerai René et prendrai soin de veiller sur lui. Votre place, à vous, est entre Mme Hédouin et miss Kate, non sous ce volcan aux appétits de Moloch. Moi, j'ai de la famille là-bas, des intérêts.. Je puis donner des conseils salutaires, prendre des mesures utiles.
M. Hédouin céda à ces sollicitations généreuses de l’amitié.
À neuf heures, les voyageurs étaient sur le port, mais la ‘ Sea-Maid ”” n'avait pas encore paru.
Les deux amis allaient se décider à" embarquer sur un grand cargo-boat qui apparcillait à minuit pour Saint-Pierre.
Enfin, M. Hédouin reconnut au large les feux de la “* Sea-Maid.”’ On laissa le cargo-boat larguer ses amarres.
Le yacht marchait à une allure si lente qu’il mit plus de cinquante minutes à entrer en rade. Le commandant. ayant pris quai, annonça qu'un grave accident de machine était cause de son retard. La réparation exigeait du temps, mais on serait en mesure de reprendre la mer dans la matinée, vers onze heures...
La mer était calme. Au ciel à peine quelques blancs cirtus.
— Beau temps ! fit le commandant du yacht, Smith Hartley, tandis que la ‘“ Sea-Maid ”’ sortait des lignes de balisage qui marquent l’entrée du port de Castries, On franchit ainsi deux ou trois milles sans incident. Un seul navire était en vue : il venait du nord et se dirigeait vers Port- Castries.
Le commandant prit sa lorgnette.
— C'est un cargo-boat à coque-grise, réponditil à René qui l’interrogeait évasivement sur la nature et la provenance du bâtiment, un cargoboat de mille tonnes, du modèle de ceux de la ‘{ Quebec Line.”’
Après une inspection plus attentive, Smith Hartley ajouta :
— Nul doute. Je le reconnais à sa cheminée et à sa mâture. C’est le ‘* Roddam.”’ capitaine Freeman. Il devait toucher à Saint-Pierre ce matin, arrivant de Saint-Thomas. On l’attendait après-demain seulement à l’escale de Castries. Pourquoi est-il en avance de deux jours sur ses escales ?..
Le commandant, tout le haut du corps penché par-dessus le garde-corps, braqua une troisième fois sa lorgnette vers le mystérieux navire qui, rapidement, se rapprochait.
— Je ne sais si j'ai la vue trouble ou la cervelle à l’envers. Regardez vous-même, Monsieur Besson de Ribes.
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Et il tendit l’instrument à René.
René chercha le point. puis tout son visage se Contracta, demeura un moment comme figé par l'étrangeté de la vision.
Ce n’était plus le “ Roddam ”, hier encore puissant et massif, avec sa coque unie, flambant neuf, mais une chose lépreuse, bossuée, tordue, innommable, qui ne gardait du cargo-boat que la cheminée et la silhouette. De longues léchées de flammes ou de fumées avaient plaqué des marbrures cendreuses et charbonneuses sur l’avant décoloré, comme si cette proue en fer venait de traverser des cmbruns de feu.
Les rambardes de la dunette brisées et leurs batayoles tordues en tire-bouchon ; les mâts et leurs gués comme noircis de suie par endroits ou ailleurs gris de cendres ; des haubans arrachés dansant au vent ; des étais rompus.…
La roue du gouvernail était à sa place, mais sans timonier, On eût dit qu’il n’y avait pas un homme à bord.
— Qu'est ceci ?.… fit Smith Hartley qui reprit la lorgnette à René.
À mesure que diminuait l'intervalle entre les deux navires, les détails se précisaient avec une terrifiante netteté.
On lisait bien encore sur l’avant : “Roddam,”’ mais, de l’avant à l'arrière, le pont était entièrement recouvert d’une substance blanchâtre, incertaine, neige sale ou cendre claire, Elle se tassait en couches plus épaisses à l’entour des panneaux et des roufs dont quelques-uns semblaient comme descellés et à moitié culbutés. De la neige ?.. Non! Elle est inconnue dans ces parages. De la cendre donc. Sur je mastodonte de fer quel ouragan d’incendie avait passé ?..… La lentille grossissante permettait de distinguer
maintenant, d’un bout à l’autre de ce pont que tout à l’heure on croyait désert, des formes hu- £
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» se maines, toutes noires, couchées, immobiles. Plupar sieurs, comme ceux qui sont morts sous la mitraille, raidis, le coude plié, tenaient leurs deux 11 ore poings vers le ciel, crispés en un geste de malé- | ant diction. Smith Hartley en compte d’abord dou- { ue, | Ze, puis quinze, puis seize. (Celui qui était le 1 que plus rapproché de l'avant, la nuque appuyée aux ées surbaux d’une écoutille, montrait aux passagers des du yacht un visage carbonisé.
’a- Le commandant de la ‘“Sea-Maid” fit donner 1 ait un coup de barre sur tribord pour éviter le voi- 4 sinage dangereux de ce vaisseau fantôme, qui ars fuvait , aveugle, à toute vapeur. {| et Au même instant, d’une porte qui devait ouou vrir sur la chambre des machines, surgit une ap- |: és parition tragique, effrayante, surnaturelle. Coif- || fé de cendres, tout le visage brûlé, boursoufflé de 11 Vésicules, les vêtements à demi consumés, Îles un mains emmaillotées de mouchoirs sahglants, un “+ homme enjamba les cadavres, courut à la roue 1 rit du gouvernail, donna vivement plusieurs tours — C'est Freeman ! murmura Smith Hartley, les ou$ ! oui ! c’est bien Freeman ! il ne Saisissant son porte-voix au moment où les 4 deux navires passaient à une encâblure l’un de Î —- l’autre : ir è- | — Avez-vous besoin de secours ! cria le comn- | mandant de la ‘ Sea-Maid.”’ s- Le brûlé hocha la tête négativement, désigna Li: n- Castries proche et ses chaudières en pression. i at — Qu'est-il arrivé ?...
la # Freeman voulut crier une réponse, porta la à main à sa gorge, comme si, dans cette gorge cor- Dr: le rodée, les cordes vocales refusaient de vibrer, et, 4 a
pour quelque avertissement fatal. désigna le nord, d’un de ses poings emmaillotés.
Puis, lâchant sa, roue, sans un regard vers le yacht élégant qui ne portait à son bord que des vivants, franchissant à nouveau la cendre et la mort, il redescendit dans la machine et le vaisseau fantôme poursuivit sa fuite vers Castries.
— Qu'est-il arrivé ? répétait anxicusement kRené, cependant que le commandant de la ‘‘ Sea- Maid ””’ donnait l’ordre au chef mécanicien de marcher à toute vitesse.
Dans le canal aux courants violents qui sépare Sainte-Lucie de la Martinique, les boussoles marquèrent une agitation insolite. Des bandes de marsouins fuyaient à fleur d’eau vers le.sud. La mer pourtant restait calme. Les côtes de la Martinique se profilèrent bientôt sur l'horizon ; à l'extrême nord, on n’y découvrait encore que le cap Salamon qui ferme au sud la baie de Fortde-France. Un vent léger soufflait du nord-est par bouffées tièdes. 11 chassait des nuages de ouate grise ou de plombagine, pareils à ceux que René avait quelquefois observés sur Saint-Pierre, aux débuts de l’activité volcanique.
Soudain, Antoine de Palomières, qui porfäit une jaquette d’alpaga noir, remarqua sur ses manches, sur ses revers, sur son collet, une poussière fine, impalpable : sa coloration rappelait celle de la cendre aperçue tout à l’heure, au passage, sur le pont du ‘“ Roddam.” Elle semblait tomber du ciel. Sur la visière de sa casquette marine, le commandant Smith Hartley en eut bientôt une couche sensible.
Cette constatation acheva l'angoisse de René. Accoudé au garde-fou de la dunette, relevant et abaïssant de minute en minute une lorgnette empruntée à Antoine de Palomières, il cherchait
à pénétrer le secret de ces horizons encore enve-
loppés de troublants mystères.
— Qu'est-il arrivé ?.. Oui, qu’est-il arrivé ?.. Où est Ti-Nini ?.. Où sont les miens ?..
Le commandant Smith Hartley s’efforçait de le rassurer.
—— Qui nous dit que le ‘“ Roddam ait dû ce dommage à une éruption volcanique ? Dans l’h:pothèse affirmative, les Pierrotins, avertis par les phénomènes précurseurs, eurent sans doute le temps de se réfugier hors des atteintes de la Pelée, alors que le ‘“ Roddam ” arrivant à l’aube, dans l'ignorance de tout...
— Ma famille, les miens n'ont pas fui. Ils nous attendaient peut-être.
— Tout le monde n’a pas péri à bord du ‘“Roddam,” ajoutait Antoine des Fairvmières. Ne vimes-nous point Freeman à la barre ? En admettant les pires éventualités, l’intérieur des maisons à Saint-Pierre fut sans doute épargné.
— Les toits des maisons de Saint-Pierre, objectait -mélancoliquement René, sont-ils en fer comme le deck du ‘“ Roddam ” ?
— Diras-tu tout de même qu'ils sont en bois ?
— Ne nous désespérons pas prématurément, reprenait le commandant de la “ Sea-Maid ”. L’incident inexpliqué, d’où vous vous induisez en pessimisme, peut Parfaitement, je le répète, n’avoir aucun rapport avec les éruptions de la Pelée. Voyez : depuis Sainte-Lucie, rencontrâmesnous d’autres navires ? J'interprèterais volontiers l'indice dans un sens favorable.
A ce dernier sophisme, René ne répondit que Par un soupir douloureux, en chassant du doigt nonchalamment cette sorte de poussière de ciment qu’apportait le vent et qui continuait à se poser sur la main courante.
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Il revoyait, en quelque affolante hallucination, le deck du ‘* Roddam ’’ avec ces morts à face de momies gisant hideusement crispés, les poings en l’air.. Oh ! le geste de Freeman !.. Ce bras meurtri, accusateur, tendu, indicateur symbolique, dans la direction de Saint-Pierre, comme pour dénoncer là-bas les forces infernales !
René eut un grand serrement de cœur quand,au nord de la rade de Fort de France, derrière la pointe des Nègres; se dessina enfin la côte de la Martinique septentrionale, Le yacht se rapprochait de terre. La lorgnette rapprocha très distinctement les collines de Schælcher toujours boisées : derrière elles, dominant cette partie de l'île, les pitons du Carbet érigeaient dans le ciel leurs cimes verdoyantes. On doubla Case-Pilote où tout conservait l’aspect normal. Devant Belle- Fontaine, la ‘ Sea-Maid,”” filant à toute vapeur, n’était plus qu’à environ trois milles de la côte, mais avec la lorgnette on pouvait se croire à quelques encâblures seulement. Les habitations semblaient intactes ; et pourtant rien sur la piage ne dénotait le moubement de la vie. Au delà du Carbet, l'atmosphère, ailleurs limpide, paraissait saturée d’un brouillard opaque,cendreux, qui se posait loin sur la mer et dont René cherchait anxieusement à définir la nature. Que cachait-il, ce nuage indéfinissable ?.…
On rencontra une épave… (C’était le beaupré d’une goélette, avec ses focs paquetés.… Un peu plus loin, un mât, puis un aviron, puis des assemblages de planches en forme de radeau, qui pouvaient être les débris d’un appontement... Smith Hartley fit ralentir la marche du yacht, car ces épaves, de plus en plus nombreuses, menaÇaïent de s'engager dans l’hélice. René haletait, étreint à la gorge par un pressentiment..