Chaînon de Roland
anglaises ; le bâtanl Dnnois et les lances de Charles Vn, ptiîs Bassompîerre, puis le beau Mnrat, Junot, Moneey, Soult et Wellington, puis, antithèse des héros de l'Empire, le duc d'Angoulème escorté de soldats railleurs.
Tandis que ces fantômes se dressent autour de moi^ la voiture court rapide sur cette route plane qui traverse la vallée de l'Adour ; derrière deux rideau]( de peupliers, j'entrevois, de chaque côté, de riantes métairies, de belles villas et de vastes jardins ; bientôt, vers la moitié de notre course, nous laissons à droite la route d'Espagne, et nous entrons dans celle de Biarritz ; ici, plus de vertes cultures, plus de maisons de campagne, plus de parterres fleuris ; on sent l'approche de la mer qui répand dans Taip des saveurs marines; le crépuscule étend* ses pâles lueurs, et le phare allumé devant noua annonce le rivage voisin. Le chemin que nous suivons est large et ferme ; mais il y a trente ans que ce n'était qu'un sentier à peine frayé dans le sable et où nulle voiture suspendue ne se serait aventurée. En ce temps, quelques curieux et quelques rares baigneurs seulement allaient voir la lame se briser sur le roc de Biarritz.
Biarritz est un vieux village qui date du xi» siècle; des harponneurs basques poursuivirent des baleines
dans le golfe de Gascogne. Autour du vieux port de Biarritz étaient alors de vastes hangars où s'entassaient les tonnes d'huile, les fanons et tous les produits de la grande pèche. Biarritz était riche et payait une dîme à Tévèché de Bayonne ; mais un jour les baleines, incessamment pourchassées, émi- . grèrent vers le Nord; insensiblement la pêche cessa.
Un château du xiii* siècle, flanqué de tours, dominait le port et le défendait. Il n'en reste aujourd'hui que quelques vestiges ; la mer détruisit le vieux port abandonné. Biarritz ne fut plus qu'un misérable hameau habité par quelques pauvres familles; au lieu de nombreuses galères couvertes de rameurs, qui servaient à la pèche des baleines, on ne vit plus sur le rivage que cinq à six petites barques; une baraque en bois où l'on vendait de la bière offrait l'hospitalité aux baigneurs.
Mais tout à coup la mode des bains de mer ranima Biarritz ; d'abord de jolies maisons se dressèrent sur le rivage, puis des villas, puis de vastes auberges, des bazars, des cafés, un immense casino avec terrasse dominant la mer; des salles de concert et de spectacle, puis sur la plage la riante construction à minarets indous où les baigneuses font leur toilette. Â quelque distance est le petit pavillon de
bain de rimpératrice^ et plus loin la calme villa Eugénie^ cet Osborne français.
Toutes les fenêtres de la villa Eugénie étaient éclairées et rayonnaient sur le fond du ciel et de la mer quand la voiture qui me conduisait tourna au bord de la grille impériale qui s'avance jusqu'à la route.
C'est l'heure de la promenade du soir; une foule d'équipages se croisent sur ce chemin de sable qui domine la .mer. Dans une calèche découverte passent le comte et la comtesse de Morny; dans une autre, rambassadeur de Prusse et sa fille; dans une troisième, le comte Walewski, sa femme et leurs enfants; dans une quatrième, les princesses \ogoridès et Galitzine. Ces dames sont parées comme pour une promenade au bois de Boulogne; seulement elles portent toutes le charmant chapeau si seyant aux ailes retroussées du règne de Louis XIIT. Sur ces chapeaux en paille d'Italie ou en paille anglaise bordés de velours noir ou de couleur, flottent de longues plumes que la brise de la mer fait onduler en tous sens. A mesure que j'approche, la petite cité m'apparait toute illuminée, joyeuse et bruyante; ma voiture s'arrête devant V Hôtel de France ; sur l'étroite place où il est situé se presse une foule compacte riant, criant, gesticulant, chantant et gambadant; ce sont des boutiques, en plein vent, de jouets d'enfants,
de macarons^ de chocolat et d'autes friandises; des baraques où l'on tire des loteries; des danseurs basques et espagnols; des Africains d'Alger brûlant des pastilles du sérail ; des chanteurs , des joueurs d'orgues et de vieilles ; et le croisement des idiomes mêlés du Midi avec les sons tantôt aigres et tantôt graves ; enfin comme fond de tableau à tous ces bruits, à tout ce mouvement, le grand br^iit et l'incommensurable agitation de la mer. On dirait la belle scène vivante du premier acte de la Muette de Portici,
Heurtée et assourdie, je traverse à grand'peine la cour de V Hôtel de France encombré de voyageurs. On ne peut me donner une chambre pour la nuit, mais rhôtesse m'en promet une pour le lendemain, et, en attendant, elle me case dans une maison en face dont les fenêtres s'ouvrent sur la mer. A peine assise, j'oublie ma fatigue pour contempler ce spectacle de l'immensité des flots qui produit toujours en moi la double impression du ravissement et du vertige. La plage de Biarritz est superbe vue à cette lueur d'une chaude nuit d'été toute étoilée; les grands rochers qui se dressent ou qui se courbent au milieu des brisants ressemblent à des fantômes de géants debout et couchés qu'enveloppe comme des linceuls 1^ blanche écume des vagues. Je reste longtemps immobile devant cette fascination de la mer ; puis
— i23 — je m'endors doublement bercée par ses mugissements et par les rumeurs de la foule qui continue ses éb^ts sur la plage et dans les rues voisines.
Le lendemain c'est encore par la voix de la mer que je suis éveillée; je me lève fort tard, car ma blessure, toujours ouverte, me fait beaucoup souflfrir. A peine installée à l'hôtel de France, je reçois la visite de l'aimable princesse Vogoridès, qui me propose pour un des jours suivants, quand je serai moins lasse et que j'aurai bien vu Biarritz, une excursion à la frontière d'Espagne; j'accepte dé grand cœur et je reconduis jusqu'à la plage la princesse qui va prendre son bain.
Hélas I il m'est interdit de me plonger dans ces vagues caressantes et tièdes où il me semble que je me serais ranimée; ma poitrine est trop faible encore I je pense tristement aux belles années où je me précipitais sans crainte dans les flots bleus de la Méditerranée. J'embrasse ardemment du regard cet Océan, que je ne puis étreindre en réalité. Les vagues sont toutes phosphorescentes sous les feux du soleil intense qui s'y répercute ; il fait une chaleur vraiment tropicale, le ciel est d'un bleu profond et uniforme; j'ai devant moi la mer immense toute éclairée des plus belles lueurs ; pas une voile, pas une barque de pécheur n'apparaissent sur son étendue ;
seulement ^ vers le rivage , les rochers noirs ruisselants d*écume et les têtes agitées des baigneurs et des baigneuses rompent les lignes des vagues qui se balancent. Derrière moi est la camt>agne aride et brûlée où quelques tamarins rabougris croissent à peine entre les belles maisons blanches qui s'étagent sur le bord de la route. J'ai à ma droite le petit pavillon chinois où l'Impératrice se réfugie après son bain; je me dirige de ce côté. L'influence de la bienfaisante chaleur se fait sentir à ma nature méridionale; je hume les émanations marines et j'y puise la force d'entreprendre ma première excursion.
En marchant toujours à droite^ je fais le tour de la villa Eugénie; elle est bâtie sur les talus qui dominent la côte dite du Moulin; elle fait face à la mer à une trentaine de mètres en arrière des rochers; une élégante terrasse circulaire l'entoure; les portes fenêtres des salons de réception, situés au rez-de-chaussée, s'ouvrent sur cette terrasse. A l'étage supérieur les appartements privés ont des balcons d'où on voit se dérouler la mer déserte. Cet édifice est construit en briques rouges et pierres blanches dans le style du château de Versailles ; des terrains spacieux entourent la villa Eugénie^ mais aucune végétation n'y pousse ; on n'a pas même essayé d'y faire croî-
tre de ces pins vivacps qui ont si vite couvert les dunes d'Arcaclion. Le sol nu, le ciel sans nuages et la mer sans navires lui servent de cadre. Cela a sa grandeur et son charme ; après les ombrages humides de Saint-Cloud, de Fontainebleau et de Gompiègne, il est bon de s'inonder sans une ombre intermédiaire de cet air brillant et de ces masses d*eau saline où le soleil se répercute. Toutes les fenêtres de la villa Eugénie vues ainsi en plein midi ressemblent à des cascades de diamants. C'est d'un éblouissement à faire baisser les paupières. Le soir, l'éclairage intérieiu» change en lueurs pourpres les flammes cristallines et bleuâtres du jour. Tant de clartés rayonnent à toute heure sur cette résidence que quelques-uns l'ont surnommé : Le château de lumière.
Après avoir tourné la villa Eugénie, je me dirige, précédée d'un guide, à travers les sentiers difficiles qui conduisent au pied du cap Saint-Martin dont la pointe s'avance dans la mer. C'est là que se trouve la fameuse Grotte ow. Chambre d'awowr; la marée montante s'y engou&e et la laisse à sec en se retirant, le travail incessant des vagues a creusé dans le roc des arches sombres et de bizarres pendentifs ; la mousse marine s'empreint aux parois humides et le plancher de la Chambre dC amour est couvert d'un ht de galets. Durant les heures brûlantes, les pâtres basques
viennent parfois s*abriter dans cette grotte avec leur troupeau.
Je fus charmée de la trouver déserte lorsque j'y arrivai; je laissai le guide à l'entrée et je m'assis dans un enfoncement d'où je voyais se dérouler la mer. Les vagues caressaient à peine le sable de la plage; le flux ne devait remonter que le soir; je pouvais donc m'oublier là de longues heures me reposant et rêvant. Je cessai de regarder l'Océan, et j'examinai la grotte ; je regardai curieusement chaque anfractuosité du roc; j'aurais voulu deviner sur quelle pierre fatale et vers quel angle extrême les amants de la légende avaient expiré dans une étemelle étreinte. La tradition a transmis d'âge en âge aux populations basques cette touchante histoire; on se répète, comme si c'était hier, les noms, les amours et la mort des deux amants; mais l'époque où ils vécurent, on l'ignore. Qu'importe un siècle plus tôt ou plus tard dans la fuite interminable du temps! Ce qui touche, ce qui attire, c'est le sentiment éternellement beau et jeune de l'amour vrai. Tous deux étaient de simples enfants de la campagne ; lui, Laorens, il était d'Ustarîtz, là-bas au loin dans les terres, au pied de la chaîne lumineuse des Pyrénées ; elle, la pauvre petite Soubade, était du village d'Anglet, qui se déroule dans
la plaine derrière moi; contrariés dans leurs amours, ils se voyaient en secret chaque jour à l'abri des rochers de la plage.
Un soir Torage gronda, ils se réfugièrent dans la grotte; les éclairs, le tonnerre l'illuminaient et la faisaient retentir; ils se pressèrent presque joyeux l'un contre l'autre, se croyant à Tabri du danger; mais la mer, poussée et soulevée jmr la tempête, monta plus tôt et plus furieuse que de coutume ; elle envahit la plage, escalada le roc et se précipita dans la Chambre d'amour ; c'est alors qu'ils durent se blottir dans le dernier renfoncement et expirer ensemble. Chaque voyageur vient là parler ou rêver d'eux. Quelques-uns les plaignent, beaucoup les envient.
Tandis que j'évoquais à mon tour la légende, une troupe de cloportes rampait jusqu'à moi et menaçait de couvrir la pierre où j'étais assise ; je secouai ma robe avec terreur et je sortis de la Chambre (Tamour*
Au-dessus du roc qui lui sert de dôme s'élève le phare; il est aperçu de fort loin par les pilotes qui traversent l'Océan. Du côté de la campagne, on le découvre, le soir, comme un astre suspendu entre le ciel et l'eau ; on le voit aussi des côtes de l'Espagne; ce phare a quarante sept mètres de hauteur; sa lanterne est à deux cents pieds du niveau de la meré Arrivée à son sommet, j'embrasse du regard un
merveilleux panorama tout éclatant d'azur et de lumière : le phare domine le centre d'une immense courbe qui s'arrondit mollement dans ce golfe tumultueux de la Gascogne.
A ma droite ce sont les rochers de la Chambre d amour; plus loin, toujours à droite, gronde et mugit en amoncelant ses sables la harre qui ferme Tembouchure de TAdour. Un long sillon jaunâtre, tranchant sur les eaux bleues de la mer, fait distinguer le passage du fleuve luttant sans cesse contre Tobstacle formidable. A ma gauche, le tableau se déroule plus étendu et plus majestueux : c'est d'abord Biarritz se groupant et s'échelonnant sur la plage; les sombres hauteurs àMPort-Yieux s'élèvent au-dessus des maisons riantes ; puis vient une ligne de magnifiques falaises blanches à pic : c'est la càie des Basques. Ces montagnes, dont la base se baigne dans la mer et le sommet dans la lumière, sont d'un effet indescriptible ; plus loin, dans un pli de rocher, se montrent les toits rouges du village de Bidart, habité par des pécheurs ; plus loin encore, le village de Guetary, et toujours dans la même direction le môle énorme de Saint-Jean-de-Luz, que l'Océan assiège incessamment. Au moyen d'une lorgnette, je découvre après Saint-Jean-de-Luz les sinuosités du rivage où la Bidassoa se jette dans la mer. Son cm-
bouchure tranquille est dominée par deux petites villes ; à droite, c'est Hendaye, la sentinelle de la France ; à gauche, Fontarabie en ruines, la sentinelle de l'Espagne. Au delà, se dressant vers Toccident et coupant le golfe d'un angle aigu, c'est la côte de Gantabrie, l'Espagne, Saint-Sébastien, le mont de la Haya, ensuite la grande mer Atlantique où les vaisseaux partis des deux rivages de là France et de l'Espagne déploient leurs voiles.
Si je détourne mes regards de la mer et que je me tourne du côté des terres, je vois se dérouler les campagnes du Labour, la chaîne des Pyrénées occidentales et les belles vallées basques. Les yeux se fatiguent vite à regarder ainsi en plein soleil l'étendue de la campagne et l'immensité de la mer. En descendant l'escalier du phare, j'éprouvai une sorte d'éblouissement vertigineux. L'air était brûlant, tous les insectes des jours d'été faisaient entendre leurs bourdonnements. J'étais épuisée de lassitude. Heureusement une voiture m'attendait à peu de distance et me ramena à Biarritz par la route de Bayonne.
Après cette excursion à travers soleil^ j'éprouvai un tel accablement en rentrant à l'hôtel que je songeai à faire la sieste, moi qui n'ai jamais pu m'endormir dans la journée. Mais reposer, même la nuit, dans une auberge de Biarritz, est une de ces impossibilités
— 23Ô — dont il ne faut pas se Ûatter d'avoir raison. Le bruit des voitures qui arrivent et qui partent, le tintement des sonnettes, les voix retentissantes des domestiques qui s'appellent par leurs noms et dont l'accent gascon vous pénètre jusqu'à la moelle, les cris des marchands du dehors et le mugissement des vagues forment une clameur permanente où tous les tons assourdissants se trouvent réunis. Je m'étendis sur mon lit et je commençai à lire Fanny que la princesse Vogoridès avait reçue la veille de Paris et venait de m'envoyer. En général, quand j'ai lu trente pages d'un roman contemporain (excepté Balzac), j'interromps ma lecture sauf à la reprendre plus tard^ mais sans impatience^ ^ans désir. Ou Thistoire ne va pas à mon cœur ou le style me gâte l'histoire. Je l'avoue , au risque d'effaroucher les critiques pudibonds, la lecture de Fanny m'entraina ; je lus tout d'une haleine ce petit livre où la vérité et Téloquence de l'amour vous saisissent comme un flot montant. Çà et là court une émotion ai^dente et communicative qui gagne surtout le cœur des femmes; elles aiment ce jeune homme d'aimer si bien et si entièrement, et^ suivant la belle expression de la marquise du Ghàtelet, avec cet absolu abandonnemerU de soi-même, à notre époque où l'on mesure l'amour^ où les heures de la passion sont réglées comme celtes des
affaires, ou plutôt leur sont subordonnées ; où Ton dit brutalement et grossièrement à la femme, qui, elle, ne mesure jamais son dévouement et sa tendresse : «Halte là, ma chère, vous pourriez gêner ma vie! »
Ce qui a fait le grand succès de ce livre, c'est son héros; les femmes sentent en lui un cœup qui ne se marchande pas. Les autres caractères du roman importent peu ; la figure qui domine, c'est Roger ; le roman aurait dû porter son nom. La seule chose qui me gâte ce livre, c'est sa préface. Quand on a de ces grands incendies dans le cœur, comment songe-t-on au feu de cheminée de la critique?
Après cette lecture qui avait remplacé ma sieste, je me levai au soleil couchant; je fis une toilette parisienne et me réunis à quelques personnes pour parcourir Biarritz. Nous descendîmes la grande rujB qui commençait à s'éclairer; la foule était moins pressée et le mouvement moins vif que la veille. Ce n'étaient que baigneuses et baigneurs élégants se saluant ou échangeant en passant quelques paroles. On faisait halte tour à tour soit au Café de Madrid où une gracieuse femme vous sert du chocolat et des sorbets exquis; soit au bazar turc dont la porte en forme de minaret était illuminée par des guirlandes de lanternes chinoises.
Ce bazar semble gardé par deux femmes , Tune turque et l'autre persane, revêtues de leurs splendides costumes orientaux. Ce sont deux statues coloriées grandes comme nature ; Tune venant de Constantinople et l'autre de Téhéran . Leur teint est bistré, leur petite bouche teinte de carmin, leurs grands yeux noirs, aux cils frangés, sont encore allongés par des touches de henné; sur leur front bas ondulent des cheveux naturels nattés sous un fez orné de pierreries, et sous un voile brodé d'or que fixe à la tète une épingle en filigrane ; des pendeloques s'agitent à leurs jolies oreilles, leurs mains effilées ont des ongles roses et des bagues chatoyantes. On dirait que ces deux figures vivent et pensent; leur costume est superbe. Chaque objet de ce ruineux ajustement est une tentation pour les femmes de l'Occident; surtout ces belles vestes flottantes en velours noir ou nacarat brodées d'or et de perles, et ces babouches éclatantes où se cache un pied paresseux. Autour de ces deux belles Orientales qui fument le narguilé d'ambre s'étalent, pressées et resplendissantes, toutes les dépouilles des harems.
C'est à Alger, à Tunis, à Constantinople, à Damas et parfois jusqu'à Téhéran que M. Petit, propriétaire du bazar turc, est allé recueillir les objets charmants et somptueux qui composent le costume
des femmes de l'Orient. Qiielle variété dans ces bijoux en sequins, en pierreries, en émail, en filigranes, en ambre et en pâtes odorantes! Quelle splendeur dans ce^ tissus : chemises, pantalons turcs, vestes, mouchoirs, écbarpes, voiles, burnous I Quelle fantaisie dans ces fez, ces turbans, ces pantoufles, ces bourses, ces portefeuilles, ces sacs à tabac, ces boites à parfums, ces coiffrets à fard tantôt en bois de santal, tantôt en ébène incrustée de nacre et d'argent I
Tout cela garde une odeur étrange et pénétrante, une senteur ambrée de femme esclave qui ne songe qu'à se parer, faire Tamour, fumer et dormir. Les vitrines du bazar turc, à Biarritz, recèlent les brillants vestiges de la mode turque qui disparait chaque jour envahie par la mode française. Tandis que les femmes orientales nous font des emprunts maladroits, nous leur enlevons, nous-mêmes, leurs plus attrayantes fantaisies de toilette. Il n'est pas une élégante Parisienne qui n'ait adopté pour coin de feu une de ces vestes merveilleuses dont j'ai parlé ; pas une qui, en sortant du bal ou du théâtre, ne se drape comme une statue antique dans un de ces souples burnous aux plis ruisselants. Chaque soir, le bazar turc à Biarritz est un but de promenade où se rencontrent les femmes du grand monde qui donnent
le ton à la mode dans toutes les capitales de l'Europe et qui viennent là chereher quelque combinaison ou quelques détails de parure qu'elles innoveront aux fêtes de l'hiver suivant.
Après avoir fait le tour du bazar turc, nous nous rendîmes sur la large terrasse du Casino battue par la mer. La soirée était superbe et d'une température si douce que la fraîcheur des vagues n'en altérait pas la tiédeur. Au loin l'Océan était calme et reflétait les belles constellations que la pureté de l'atmosphère faisait paraître plus grosses et plus brillantes. Audessus de la Grand'Ourse la Comète dont on a tant parlé projetait dans le ciel sa gerbe de lumière; mais près du rivage les flots sifflaient et se brisaient contre les rocs avec leurs éternels gémissements qui sont une des beautés de cette plage. Nous allions et venions le long de cette terrasse sur laquelle s'ouvrent les salons, les salles de billard et de lecture du Casino ; à une des extrémités, du côté du Port- Vieux^ on descend quelques marches et Von se trouve sur une sorte de petit promontoire qui s'avance dans la mer.
On a construit en cet endroit im pavillon à toit pointu recouvert de toile écrue toujours frémissante au soufffe de la brise. Par les jours caniculaires, il est délectable le matin de venir déjeuner là, et le soir d'y prendre des glaces. Assis sous ce pavillon, on a
à gauche le Port" Vieux, la côte des Basques et au loin le rivage de l'Espagne; à droite se déroule la partie mondaine et bruyante de Biarritz ; au-dessus de la côte du Moulin^ la longue salle à minarets, où les baigneuses quittent et reprennent leurs costumes; puis les riantes villas aux fenêtres éclairées, et dont la vitta Eugénie efface l'éclat par celui d'une sorte d'illumination intérieure. Plus loin, le phare qui projette son foyer de lumière en long sillage sur la mer. Les feux divers de toutes les maisons du village se répercutent en lueurs sur les flots, mais ils meurent sans les éclairer dans les anfractuosités des rocs noirs qui s'élèvent çà et là au-dessus de Teau et des sables mouillés d'où la mer vient de se retirer. Parmi tous les rocs il en est un qui frappe les regards aussitôt qu'on arrive à Biarritz et qu'on se tourne du côté de la plage; il est en forme d'arc; les vagues s'engouffrent au-dessous; on dirait un grand débris de pont rompu. Quand la marée est très-haute, elle recouvre parfois ce rocher béant; et en se retirant elle le laisse mouillé et glissant, relié au rivage par des blocs de pierre qu'entourent de petites flaques d'eau. Les enfants hardis et les baigneurs aventureux aiment à gravir la croupe de cette belle arche naturelle qui s'arrondit sur la mer.
Je ne sais pourquoi, ce soir-là, durant ma promenade, la Boche-Percée attirait sans cesse mes regards. Je croyais y voir s'agiter deux ombres; les vagues avaient des gémissements sombres et plaintifs qui ressemblaient à des voix humaines en dé- ' tresse. Sans la gaité des promeneurs qui m'accompagnaient, je serais tombée dans une rêverie funèbre. Des chants espagnols, avec accompagnement de castagnettes, nous attirèrent bientôt dans une salle du Casino où nous achevâmes la soirée.
Je l'ai dit, le réveil arrive vite dans ces chambres d'auberge où retentissent dès l'aube les voix toujours criardes des domestiques du Midi. Ce jour-là je fus éveilla encore plus tôt qu'à l'ordinaire par les exclamations de surprise et de curiosité qu'échangeaient dans le corridor voisin laquais et servantes. Quand la femme qui me servait entra dans ma chambre, je lui demandai si quelque événement malheureux était arrivé.
— Oui, madame, me répondit- elle, tout le monde en parle et c'est un grand scandale; une pauvre fille, et bien jolie ma foi, mais bien folle, avait donné hier soir un rendez-vous sur la Boche percée; comme elle venait d'y arriver, et que son séducteur l'enjolait, le pied lui a glissé, et elle est tombée dans la mer. On
n'a retiré que son corps tout meurtri et méconnaissable.
— Et lui? demandai-je.
— Lui est tombé aussi, peut-être pour la secourir : il a eu les jambes cassées et la tète ouverte ; Ton assure qu'en ce moment il se meurt.
— C'est bien horrible et bien douloureux, lui dis-je.
— C'est une honte pour le pays, reprit la servante, et monsieur le maire en est tout contristé.
Le mourant, le séducteur^ était un fonctionnaire public, et avant tout, le maire déplora le scandale de cette catastrophe. Mais les années passeront et jetteront sur cette aventure la teinte mélancolique et romanesque du temps. L'intérêt s'attachera aux deux amants de la Roche-Percée comme à ceux de la Grotte d^ Amour, Ils bravèrent la mort pour se voir, pour s'aimer, et ce sentiment qui couronne leur ombre survivra à la vulgarité des commentaires; j'en suis certaine, les siècles transformeront en légende cette mort tragique dont j'ai été presque le témoin. En attendant, ce ne furent durant tout un jour à Biarritz que propos dénigrants et rigoristes contre les deux pauvres victimes. C'est le propre de l'esprit français; il commence toujours par railler les catastrophes de l'amour. Que de quolibets gaulois durent
être .décochés contre Héloïse et Abeilard à l'heure de la vengeance de Fulbert! Mais les contemporains meurent, les générations se succèdent et s'intéressent à la vérité des passions. Les détails disparaissent, le drame et le nom des amants survivent seuls ; l'attrait de leur souvenir se forme et se transmet d'âge en âge. C'est cette vague et douce sympathie qui conduit chaque année tant de jeunes couples au tombeau d'Héloïse et d' Abeilard.
J'ai toujours pleuré sur ceux que personne ne pleure, je me suis toujours préoccupée de ces morts violentes dont on fait grand bruit tout un jour puis qui s'ensevelissent à jamais dans l'oubli. Après le récit de la catastrophe de la Bocke^ Percée je voulus me promener seule et revoir Tarche néfaste.
Quoique la chaleur fût intense, je tournai (en passant par la côte du Moulin), le sentier qui côtoyait la mer; je m'arrêtai en face du roc funèbre impassible et dont les parois lavées par l'écume de la mer ne gardaient pas même les traces de sang du corps brisé de la jeune fille; le soleil qui tombait d'aplomb sur le rivage et sur la mer égayait tout autour de moi; les vagues seules toujours gémissantes semblaient pleurer sur celle qu'elles avaient engloutie. Je continuai à marcher, j'arrivai au pied de la terrasse du Casino suspendue sur la
mer ; je parvins ensuite à la base du monticule appelé r^ttaye où s'arrondit Tanse profonde du Port- Vieux.
Là sont amarrées quelques barques qui servent à la pêche quand la mer permet d'aller au large; mais durant mon séjour à Biarritz, je n'ai pas vu une seule voile se détacher sur la solitude du golfe; ces barques reposent au pied de baraques en bois où sont suspendus des costumes de louage pour les baigneurs. C'est là le quartier populaire de Biarritz ; de la base de TAttaye je montai sur son plateau où l'on trouve quelques vestiges du vieux château, la nouvelle église construite en pierres d'une teinte jaune et une petite tour qui servit autrefois de phare. Pas un arbuste, pas une touffe d'herbe n'a pu croître sur ces hauteurs, le souffle de l'Océan y dessèche toute végétation.
J'avais gravi sans fatigue les sentiers brûlants qui circulent à travers les versants de l'Attaye ; à défaut d'unbain de mer, un bain de soleil me ranime; jedes^ cends par un sentier plus étroit qui décrit une pente rapide; il est pratiqué dans la falaise et bordé de rampes en bois. Ce sentier conduit à la côte des Basques; bientôt je domine un petit promontoire où quelques touffes de broussailles croissent sur de hautes falaises verticales; je m'assieds dans cette
— uo —
solitude désolée; à mes pieds, mugit la mer la plus sauvage que j'aie vue de ma vie : à gauche, elle brise avec furie ses grandes lames sur la côte des Basquess, ainsi nommée parce que les Basques accourent en troupe une fois par an pour s'y baigner.
C'est vers la fin d'août qu'ils arrivent. Ils descendent joyeux du Labour, de la Soûle et de la Basse Navarre; ils portent tous ce qu'ils appellent le costume de la mer : un pantalon blanc, une veste blanche et, en place du béret, une bizarre coiflfure composée de fleurs et de banderoUes de rubans. Chaque bande est précédée des instruments de musique du pays : fifre et tambourin, tambours de basques. De leurs montagnes jusqu'à la mer, les Basques ^font l'école buissonnière ; ils s'arrêtent pour prendre leur repas sur l'herbe et pour y danser après.
Ils allongent ainsi le chemin, mais enfin ils arrivent de toutes parts, on entend alors dans Biarritz des instruments, des chants et des cris sauvages. Les • voilai ce sont eux I Ils débouchent par tous les chemins sur les places et dans les rues. Bientôt ils se réunissent par groupes, et le mouchico^ ou saut basque commence; c'est une danse étrange dont les femmes forment le centi'e ; elles se meuvent sur un rhythme monotone en pirouettant sur leurs talons. Autour d'elles, les hommes sont rangés en cercle et
décrivent lentement des pas bizarres ; tout à coup ils bondissent en poussant un cri guttural et en croisant leurs bâtons de voyage qui se heurtent en mesure. Après ces rondes, souvent répétées dans les rues et les carrefours de Biarritz, ils prennent la route de la falaise et s'abattent comme une nuée sur la grève de la côte des Basques. Là ils se déshabillent, et, hommes et femmes, ne formant plus qu'une seule et longue file, s'avancent en chantant et en criant à travers les rocs, les galets et les plantes marines dont cette plage est sillonnée. Une énorme vague arrive du large, elle bondit et couvre toute la masse vivante qui l'attend sans broncher» Les têtes se courbent, la vague passe an-dessus à la grande joie des baigneurs qui sont restés fermes sur leurs pieds. Ce bain, ou plutôt cette douche gigantesque, ne dure que quelques secondes^ mais elle se renouvelle plusieurs fois. Après chaque immersion, les baigneurs basques vont s'étendre sur la grève, se sèchent un moment au soleil, puis retoiu'nent au flot qui monte.
Mais ce jour-là la côte était déserte; les Basques avaient regagné leurs vallées et leurs montagnes depuis deux« semaines; à mes pieds le chaos des rocs battus par la mer et entourés de flaques d'eau était d'une solitude absolue. Biarritz disparaissait derrière moi; blottie comme je l'étais sur la haute
falaise entre les touffes de plantes brûlées, j'aurais pu me croire sur quelque rivage d'Afrique, inhabité et sinistre. Les vagues se brisaient dans les rochers verdâtres et m'enveloppaient de leurs gémissements et de leur senteur marine. Au loin se déroulait sans limite l'étendue calme de TOcéan sur lequel le soleil projetait des moires d'or. Audessous de moi Tabime était formidable, les parois des rocs restaient noires et humides, malgré l'ardeur et l'éclat du jour. Je ne pouvais détacher mes regards de la blanche écume bouillonnante qui tourbillonnait, se gonflait et semblait parfois vouloir monter jusqu'au faite de la falaise. Je restai là bien longtemps, oubliant le monde entier et m'abandonnant à la sensation vertigineuse de la mer; l'émotion qui m'envahissait m'inspira les strophes suivantes :
Debout sur les rochers où ta voix se lameote» M'enivrant de ta force et de ta majesté.
Je te vois tantôt calme et tantôt véhémente»
Déserte immensité t
G mer, je t'aime ainsi, sublime Solitaire^ Repoussant les pêcheurs, dédaignant les taisseaux. Et semblant tour à tour plaindre ou railler la terre Avec les cris stridents qui sortent de tes eaux.
Qaand tu presses tes bords de sauvages étreintes. Quand tu n*es que sanglots et lamentations, Mer, je crois voir en toi l'immense amas des plaintes Et des pleurs confondus des générations t
Ces longs gémissements qui meurent sur tes riyes De nos propres douleurs me semblent un éeho ; Je m'incline au-dessus des yagues attraetiyes Et je comprends Saphot
Ton flux montant toujours sur la roche qu'il creuse Est moins rongeur qu'en nous les âpres passions; Et le suaire froid de ta vase visqueuse Moins glacé que l'oubli de ceux que nous aimions.
Moins amer est le flot de ta sombre marée Que râcre désespoir d'un amour outragé ; Et dans la trahison Tâme désespérée Trouve un gouffre plus noir qu'en toi le naufragé.
Oh I que nous voulez-vous, vagues insidieuses ? Parfois vous vous dressez avec des bruits si doux Que l'essaim éperdu des âmes malheureuses Voudrait aller à vous.
Aux grands cœurs méconnus vous donnez le vertige Et vous les attirez dans vos cercueils ouverts t. .. Il est fier d'y tomber sans laisser de vestige Aux spectateurs blasés de ce froid univers.
Montez, montez vers ceux que l'angoisse consume! Couvrez leurs pieds lassés et leurs fronts abattus; Ensevelissez-les dans votre blanche écume ; Vous pleurerez sur eux quand ils ne seront plus.
Pent-ètre abritez-yons dans vos cavernes noires Tous les déshérités des bonheurs d*ici-bas ; Tourments inconsolés et navrantes histoires Qu'a vus passer le monde et qu'il ne pleure pas.
A ce monde endurci, voilà pourquoi peut-être, Mér, tu jetas toujours tes sinistres clameurs. Et quand l'heure viendra de le voir disparaître. Inexorable aussi, ta voix lui criera : meurs 1
Meurs, stoïque témoin de l'humaine agonie I globe dépeuplé, te voilà morne et seul :
Toi qui vis tant mourir, meurs t ta tâche est finie. Je vais sur ton cadavre étendre mon linceul.
Je me dirigeai vers le Port- Vieux et j'allai m'asseoir sur le bord de la mer qui montait! Il m'était doux de respirer son air salubre, d'entendre sa voix puissante, de contempler son énergie inépuisable; je restai là jusqu'à l'heure du diner. Je vis alors passer sur la terrasse du Casino que je traversais pour me rendre à l'hôtel une foule élégante d'hommes et de femmes qui se dirigeaient vers une des salles s'ouvrant sur la terrasse; un garçon en tablier blanc vint à moi et me dit : C'est l'heure de la table d'hôte, madame ne veut-elle pas diner? — Dîner là, répondis-je en désignant la salle qu avait vue sur la mer, je le veux bien, — et je suivis le flot des convives pensant que c'était bien plus
— 24.1 — récréatif que d'aller m'aàscoir dans la salle basse de rhôtel.
Je trouvai dans la salle à manger du Casino deux tables parallèles; toutes les places de Tune étaient déjà occupées par une compagnie bruyante d'hommes et de femmes; à l'autre table, à moitié déserte, étaient quelques Anglais et quelques vieilles femmes; je m'assis à cette dernière, et comme personne n'y causait et que Ton n'y entendait que le cliquetis dés fourchettes et des assiettes, je prêtai l'oreille aux paroles et aux rires de la table voisine : c'étaient des réflexions plaisantes sur la mer, où quelquesunes de ces dames ne voyaient qu'un bain à prendre; des récits comiques sur la CAamôre d^ amour; des dissertations moqueuses sur les toilettes des grandes dames ^ vues tantôt à la promenade; des propos lestes, d'autres touchants ; un assaut d'appétits qui faisait dans les mets des trouées plus complètes que des obus dans des bastions; un cUquetis de verres étourdissant ; le vin de Champagne écumait dans les coupes; puis vinrent le café et les liqueurs avec leurs chauds arômes; et pourtant sur tous ces visages quelque chose de fatigué et de triste, et sur tous ces habits d'hommes et de femmes, l'inélégance de la gène et du travail.
Je demandai à mon voisin de table quels étaient
donc ces nombreux convives qui remplissaient la salle du bruit de leurs voix?
— Ce sont les acteurs du grand théâtre de Bordeaux, me dit-il, qui doivent jouer ce soir à Biarritz.
Je les regardai plus curieusement. Après le café, on leur servit des sorbets, et tandis qu'ils les prenaient ils ne cessèrent pas de parler et de gesticuler; ils étourdissaient leur misère par leur gaité. C'était le cas de dire avec Gil Blas : « Les comédiens et les comé<]Uennes qui n'étaient point venus là pour se taire ne furent point muets. »
Enfin, ils se levèrent ; nous en étions encore au rôti qu'ils avaient fini leur dîner. M'apercevant que le nôtre pourrait se prolonger fort tard, grâce à la lenteur des mangeurs anglais, et voyant le jçur décroître dans le ciel et sur les vagues, je pris un fruit et quittai la table pour aller sur la terrasse retrouver le spectacle de la mer; je rencontrai là toute la troupe des comédiens fumant et se promenant en attendant l'heure du théâtre. Il me sembla reconnaître une jeune actrice qui m'avait été présentée à Paris. Amaigrie et pâle, elle se tenait accoudée du côté de la mer. Sa mère qui m'avait aperçue s'approcha de moi, nous rejoignîmes la fille et nous fîmes ensemble quelques tours de terrasse : je demandai à la jeune artiste si elle était heureuse au
théâtre de Bordeaux? Elle me répondit avec simplicité : « J'ai deux cents francs par mois pour vivre et faire vivre mon père et ma mère dont je ne veux jamais me séparer; pour le loyer, les costumes, les fleurs, les fards et quelques bijoux faux, indispensables. Je ne me plains pas; j'ai eu moins autrefois. »
Tandis qu'elle parlait, je faisais tout bas l'addition de ses dépenses et j'admirai sa sereine résignation.
Tout à coup elle vit passer son directeur et me dit : — Je vais lui demander des billets pour vous, il faut que vous nous voyiez jouer ce soir. Aussitôt qu'elle m'eût nommée, le directeur mit à ma disposition une loge de la jolie salle de spectacle du Casino.
Insensiblement les acteurs s'éloignèrent de la terrasse pour aller faire leur toilette, et j'y restai seule, regardant sur la mer le sillage lumineux des étoiles.
Je dus à mon tour aller mettre une robe plus élégante et échanger mon chapeau rond contre un autre. On annonçait une brillante représentation, l'Empereur et l'Impératrice avaient promis d'y assister. La jolie salle du Casino est un carré long ayant deux galeries parallèles soutenues par de sveltes colonnes en fer creux ; tous les sièges de forme élégante du parterre, des loges et des deux galeries
sont également en fer creux. Cela convient à un théâtre d'été. De légères peintures à fresque décorent le plafond. La loge impériale au niveau des galeries occupe tout le fond de la salle en face de la scène. Ici les tentures et les sièges sont en soie; et sur des meubles élégants sont distribuées des lampes à globe d'opale éclairant de hautes gerbes de fleurs dans des potiches chinoises. Le directeur vient donner un coup d'oeil d'examen à cette loge et il place sur une causeuse un énorme bouquet destiné à l'Impératrice. Je vois tous ces détails de la loge voisine où je suis assise. Le spectacle commence, on joue un opéra comique de M. Massé^ la troupe voyageuse s'en tire à merveille ; elle est fort applaudie par les spectateurs.
L'opéra s'achève sans que l'Empereur et l'Impératrice arrivent. Tout à coup un employé, halluciné par son espérance, annonce qu'il vient de voir sortir la voiture impériale de la villa Eugénie ; anxssMt la'Grande Rue s'illumine, les lanternes chinoises du Labyrinthe du Casino sont éclairées et balancent leurs guirlandes de fleurs de lumière à la brise qui monte des vagues ; tous les spectateurs se groupent sous le petit péristyle. Le directeur ganté et cravaté de blanc les gourmande et les contient d'un geste de sa main gauche tendue horizontalement, tandis que de la
droite il fait un signai à l'orchestre qui exécute aussitôt Tair de la reine Hortense : Partant pour la Syrie.
On entend le roulement de la voiture, elle approche, mais elle n'est accueillie par aucune exclamation et pas un piqueur ne la précède. Ohl surprise! cette voiture n'est pas la voiture impériale ; ce n'est point l'empereur et l'impératrice qu'elle contient, mais le maire de Biarritz^ qui sort de la villa Eugénie et vient annoncer au directeur atterré que, la réception de Leurs Majestés se prolangeant, elles ne pourront pas assister au spectacle.
La représentation s'achève tristement; les acteurs ont perdu leur entrain; la salle se dégarnit; on va finir la soirée au Café de Madrid^ où les sorbets neigeux et le chocolat fumant circulent.
J'emploie la journée du lendemain à parcourir de nouveau toute cette, plage accidentée où j'ai déjà promené le lecteur depuis la côte du Moulin jusqu'à la côte des Basques. Le soir, nous allons «vec la princesse Vogoridès sur le plateau de l'Atalage, voir tirer un feu d'artifice : les fusées sillonnent le firmament, se confondent aux étoiles, détient la gerbe de la comète et vont retomber en pluie de feu dans la mer. Tout à coup des bombes éclatent dans l'air avec fracas, comme si Biarritz était as- .siégé ; ce sont ensuite des cascades d'étincelles et de
lamine nx caducées qu*e6t enviés Mercure; puis une tour en spirale monte dans Tair, elle s'embrase et se couronne des grandes ailes d'un moulin à vent qui me rappelle un des plus beaux de Rotterdam. Mais ici les ailes sont autant de flammes gigantesques qui illuminent à giorno toute la plage. La dernière pièce d'artifice surpasse toutes les autres, elle représente la chapelle de Biarritz avec des portiques resplendissants. On dirait un monument incendié rayonnant comme un astre avant de tomber.
La foule pousse de longues acclamations. Le spectacle est terminé; la nuit se fait de nouveau avec ses douces lueurs d'étoiles répercutées dans les flots. En nous séparant, nous convînmes avec la princesse que le lendemain matin nous partirions pour la ifrontière d'Espagne.
Le lendemain à neuf heures, par une matinée d'une sérénité admirable, la calèche de la princesse étaif à la porte de mon hôtel; pas un nuage ne traversait l'azur profond du ciel, Tatmosphère était si chaude qu'elle permettait les toilettes d'été les plus légères. La princesse Vogoridés avait amené avec elle son fils, bel enfant de douze ans, à la taille élevée, à la tète si correcte et si attrayante à la fois, quelle faisait rêver des magnifiques enfants de Vélasquez et Lawrence. Le précepteur de l'enfant et M, Rosani,
un aimable compatriote de la princesse, nous servaient de cavaliers.
Nous suivîmes la route d'Espace qui décrit une courbe au-dessus de Biarritz; cetteroute est bordée de sapins et de quelque végétation. Nous trouvâmes à gauche un singulier et très-beau jardin enclos dans un enfoncement circulaire et formant un in^mensç entonnoir de verdure, c'était comme une riante oasis au milieu derariditédecesterressablonneuses.Bientôt à droite, nous découvrîmes au milieu des champs de mais im grand lac salé, et^ toujours du même côté à l'horizon, l'étendue de TOcéan. Puis, sur le rivage, Bidart avec ses toitures empourpées, et plus loin, le petit village de Guetary. La voiture allait rapidement et nous approchions de Saint-Jean-de-Lutz, lorsque nous aperçûmes sur la route comme un bataillon noir soulevant une mase dépoussière; nous nousdeman* dions si quelque détachement de troupe se rendait de la fontière à Biarritz ou àBayonne ; mais les jambes qui venaient vers nous couraient ou plutôt galo* paient comme celles des chevaux de la voitjuref Ce n'était point là un pas militaire. Bientôt nous distinguâmes une quarantaine de jfemmes couvertes de haillons sombres; elles portaient sur la tète un large panier rond et plat rempli de ces petits poissons appelés anchois ou sardines. Ce panier était
tenu eu équilibre par un de leurs bras arrondis; leur jupe était retroussée juqu'au genou; leurs jambes et leurs pieds nus rasaient ainsi que des ailes la poudre et les pierres du chemin ; elles poussaient des cris et des éclats de rire stridents, comme si le bruit de leur voix les eût aiguillonnées dans leur course effrénée.
Chaque jour de pêche à Bidart et à Saint-Jean-de- Luz^ aussitôt que les bateaux sont rentrés au port, les pauvres femmes s'emparent de leur cargaison et s'élancent sur la route, elles se précipitent jusqu'à Bayonne sans prendre haleine; elles font ainsi quatre Ueues riant, chantant, le cœur à l'ouvrage, suivant la belle expression populaire. Arrivées à la première enceinte de la ville, elles se divisent et se répandent dans les rues en criant et hurlant : A t anchois/ à t anchois/ adare arribat/ fresc et délicat/ à u 80 le deutzne/ A l'anchois! àTanchois! vite, arrivez! frais et délicats ! à un sou la douzaine I — Durant la saison des bains, quelques-unes font une halte à Biaritz.
Parfois la pèche est si abondante que ces petits poissons se donnent, ou se prennent, pour rien. On les voit s'amonceler en bancs argentés le long des côtes de Bidar et de Guetary. Les habitants de ces deux villages se mettent dans l'eau jusqu'à mi-corps :
ils plongent à même les bancs et remplissent des plats ou des marmites des poissons entassés ; d'autres les jettent par pelletées sur le rivage où les ramasse qui veut : c'est un mouvement tumultueux; une bonne humeur générale, des cris et des chants, enfin toute cette animation exubérante par laquelle les populations du Midi changent en fête leur labeur.
L'escadron volant avait fui derrière nous ; nous échangions avec la princesse quelques réflexions sur ces pauvres femmes alertes et nerveuses, dont le courage double la force et qui mettent tant d'âme dans le travail ; l'espoir du petit gain qu'elles rapportent à leurs enfants leur prête des ailes. Oh I qu'il y a loin de cette énergie toujours en éveil à cette torpeur maladive dont M. Michelet compose le tempérament de la femme I
Nous arrivâmes àSaint-Jean-de-Luz dont les jolies maisons rouges et blanches semblent rire aux voyageurs ; nous nous arrêtâmes à l'Hôtel de France pour déjeuner; on nous servit déjeunes tourterelles pri-
^'' vées qui venaient de passer de leur cage à la broche ; elles étaient tendres et délicates et leurs roucoule-
^'' ments que nous avions entendus en entrant nous re-
^'^^ venaient à l'oreille tandis que nous les mangions.
'^^^ Nous vivons de destruction et la terre à son tour
* ^ s'engraisse de notre mort.
Saint-Jean-de-Luz est bientôt vu : nous visitâmes d*abord l'église où fut célébré, le 9 juin 1660, le mariage de Louis XIV et de l'infante Marie-Thérèse. En signe de respect pour le souverain on mura la porte de l'église par laquelle il avait passé. Nous entrâmes par une porte latérale et nous repeuplâmes en pensée l'église déserte de toute la suite fasteuse de Louis XIV; dans la nef et dans les trois rangs de galeries en bois qui l'entourent se pressaient ce jour-là des sièges fleurdelisés; les lourdes colonnes dorées du maitre-autel resplendissaient sous la lumière des cierges; au-dessus du portail les orgues jouaient des airs solennels, et de. beaux tableaux de sainteté, dont quelques-uns sont restés, décoraient le fond des ogives. Il faut lire dans madame de Motteville la cérémonie du mariage qui fut célébré par l'évèque deBayonne. En parcourant l'église, veuve de cette pompe royale, je m'arrêtai devant la chapelle de la Vierge, qui me parut fort bizarre. Au pied d'un grand christ sculpté en bois, et saignant de toutes ses plaies sur la croix, un mannequin de ^ Vierge, vêtu d'une robe de serge noire, est agenouillé ; le visage est incliné aux pieds du Sauveur ; la Vierge , pleure et essuie ses yeux avec un mouchoir blanc garni de dentelles. Ce groupe étrange s'élève au-dessus d'un auteh
En sortant de Téglise nous allâmes voir la maison qu*iiabita Louis XlV ; elle est baignée par là Nivelle, petit Ûeilve qui séparé Saint-Jean-de-Luz du bourg de Litoure. Cette maîsoii est encore décorée dé quelques statuts sans caractères, t^tùs loin est la maison où logea l'infante ; elle est toiite revêtue de briques rouges comme le château de Saiiit-Germain. Au dessus de la porte, sur une plaque de marbre noir, est gravé ce distique :
L'infante je fegus l'aîi ihil hiiit cent soixante, On m'appelle depuis le châieatl de rihfaiite.
Nobs Visitâmes eiiSiiitë le liiôle formidable qui ëm|)risont4e lai mer ; ilotis j^arvîiitnes au-déssùà par uii escalier droit comttiè utie échelle, et de là ndùs domitlâmès l'immehsité dèâ vagues ; pàô Un navire, pas unie grande biitquë n'était à rdiicrè ddlis le pdrt de Sâint-Jéaii-de-Luz. Qa'élàiehl devenus les hardis pêcheurs de baleines d'îiutrefbiiJ et lei aventureux capitaines basques qiiilëi^ pfémiers àbbtdèrétii; Ftslânde, le Spihberg et les bàtibs de Tëhrë-^eîive? Où donc tëtrbuvët* ceâ redoutables corsaireà qui dttrant nos guerres contre TEspagné couraient élis àtii galionS des indëâ et venaient enHcblr de \e\iH pilldgës leurs familles et leur ^àysl Là p^ds{iérit6 déè Villes meurt, réhait btl fllUtÔt se transforme, ttlèh ne ^iérit danè ^"^ ûhë ùaltidh civilisée et t)t'bspère.
Nous avions trouvé le port de Saînt-Jean-de-Luz désert, et à l'heure où nous écrivons ces lignes des milliers d'ouvriers travaillent à ce même port et vont en faire un port militaire. Un jour nos escadres de guerre peupleront cette mer solitaire, et Saint- Jeande-Luz dominera les côtes de l'Espagne, comme Cherbourg domine les côtes de l'Angleterre. On aime à voir se constituer de la sorte la grandeur matérielle de la France. Mais Dieu nous garde que ce soit au détriment de sa grandeur intellectuelle I
Un pont de pierre, jeté sur la Nivelle, sépare Saint- Jean-de-Luz du village de Liboure, dont la population se compose de pécheurs et de bohémiens. Ces Égyptiens ougitanos conservent leurs mœurs à part; vêtus déballions pittoresques, ils gardent siu* leurs visages des signes indélébiles de race : tient cuivré, dents blanches, cheveux crépus, lèvres épaisses et des yeux noirs brillants comme des escarboucles.
Les gitanos se répandent dans les campagnes, jettent des sorts à<qui les repoussent, tirent des cartes, disent la bonne aventure et font de prétendus sortilèges. Les femmes tressent des paniçrs, des espadrilles et des nattes de jonc ; les^ honmies tondent les mulets et les chiens. A une époque fixe de Tannée, ils par^ tent par bandes et s'abattent dans tout le Midi de la France. Je me souviens, quand j'étais enfant^ d'en
avoir vii avec terreur traverser l'avenue du château de Servanne, propriété de ma mère : je les ai trouvés aussi campant près des monuments romains qui s'élèvent sur l'esplanade de, Saint-Remy, et un jour j'ai rencontré une de leurs bandes voyageuses sous les arches du pont du Gard.
Au-dessus de la baie de Saint-Jean-de-Luz est le petit port de Socoa, où s'abritent les barques des pêcheurs. Ce village est bâti dans les rochers; un vieux fort flanqué d'une grosse tour le domine.
Après ces rapides excursions, nous remontâmes en voiture et quittâmes Saint-Jean-de-Luz. La route que nous parcourions était monteuse et sauvage; bientôt nous traversâmes Urugne, un village aux maisons rouges et blanches; au dessus du cadran de son horloge on lit cette inscription :
Vulnerant omnes, tUHma neeai.
Toutes les heures frappent, la derrière tue.
Plus loin, au bord de la route, à droite, nous apparut à travers les arbres le vieux château d'Drtubi; il fut habité par Louis XI, Mazariu et Louis XIV; aujourd'hui, ses fossés sont comblés et ses créneaux à moitié murés; il a perdu son aspect de forteresse et sourit dans sa vétusté au milieu des parterres de fleurs qui l'entourent.
Au delà d'Urtubi, nous th'âversons quelques champs de iiîaïà, quél(Jtiëg ^ralflëè, dëé eOtëàtlxëlflëë fochër» aHdes ; mkïà bienlôi hotiè dMf dhà àtt ôblUltiet d'uii Vaâté plateau, nbnimé là Cf-oiX- des Ëoûqhêh^ d'bû nous décddvr'oiis uri pSysëgë tiiagnifliiue ; là mei* est à notre droite, dés côtés bordéeê dé tndtitàghèi lumineuses s'y avancent eh pointe. Uëvàtlt noiié la route serpeiité él déscëiid jUsqii'â là fildas^ba. A cette heure de bafeâë lllârée, ifes éàtii dn fleuve sont ptànè^ et tranquilles; èfe^ bbMS éonl riants. Sur là rite droite (là rite ffançàise), est te tillàge de Ëéhdbiê, dëriitei- pôs\è ff àii^àià ; iUr là gauche, lin jléd plds bàè, est ItUii, la pf éraiê^tf t^étilé ville des côtés d'Espagne. Arrivée â feéhoblë, notre toiture s'arrête à l'efatrëe du pbtit ; ttû comihîàsàihe dé pollbé français vient nous demandéi' nos passeports? et nous prie de participer à la souscription dtivërte pout là construction d'une église. Quoique appartenant au culte grec, la princesse Vogoridès remet au commiss.aire une^ large ofifrande ; elle me dit, en fixant sur liibl sbii beau regard éi profond et si vîf : ér La |lriére monté toujours à !)iéd dahé totites lé^ lâtigùes et toutes leà religions. »
Nous traversons lepoifit, et arrivés au tdiliéanou^ rencontrons un poste dé soldats eâpagùôlâ qui manque le point des deux ifrontières. Lé poUt &âii-
chî, nous voilà sur la rive espagnole. Nous y trouvons amarrées plusieurs Bafqiiës que coîiduiserit des bateliers dès deux nations; nous iiib'iitbus daiis une de ces barques. Nos rameurs français ôtit grand peiné à là faire âpproclier du rivage, tant les eaux sont basses ; enfin nous nous asseyotil iuv le banc d'arrière et nous commençons à descendré lëflëiive. Sur la rive espagnole S'élèvent des collines aux plans gradués toutes couvertes de verdure et bù se détachent, çà et là, quelques' beaux châteaux à tourelles blanches. Du côté de la France, leà regards â'éténdétit iûôiM idih bbrnéâ pût dèS tértrfeS pliiS girides.
A pélMë ëifabdf^ilë§ fecir là BidaâSdâ; tiba* èheN êhdnè dd regard la faîÈfetrâfe «fe 'âifê F^Mhs; tbdé tes «buvéïiît^ hièrtoriqdëë et tbtitife^ léâ de^èbîptiiàrfs dèâ éerivàitts dii teiiipà ildus ééèàillèht à là !btâ : — G'èèt d'abofd là grâtide Madériidlàëllfe tàcbiitâtit dabS sé« MéMblreé^ufe, ifôlii- l'éntrëVué flë LotiiS XIT; d'Ahtlè d'Aîitf îctté et de Philippe IV, oti élé^à dàn* cette lie uh soiûpttièuÈ pàVilldti àUtïû'el ÉberUtiiSàlëÔt [iiétii ponts, Ynû ^yàt^tarit da fWà^^ fràh(Jâi&, l'klrtft M rivage ëSjiàgiioL Lé soî étatit ëdiii^ëH dëf splëiididel^ tapis, tapis àè Peràé, tapis de tfelôurg'; le fià-^lUoii sfé composait de pliisiéhrs eHaiïïBirès> de céblôëts, d'uii vestibule, d'ùnë isallfe àe gardés. La iallë dé rentrévue était gràhdë et àiluéé à l'atitre bbiit dé l'île, lés
serrures étaient d'or ; il y avait deux tables, deux pendules, deux écritoires; c'est Vélasquez qui décora ce magnifique pavillon. L'humidité du fleuve lui donna les fièvres tierces dont il mourut peu de temps après. Cette parade royale ne valait pas la mort d'un si grand peintre.
Je m'imagine voir, avec Louis-le^raDd, Philippe quatre qui s'avance Dans rtle de la Conférence»
a dit La Fontaine.
Puis c'est Bossuet qui apostrophe Tile fameuse dans Toraison funèbre de cette même Marie-Thérèse que Louis XIV était venu recevoir là des mains de son père, a ILe pacifique, s'écrie Bossuet, où doivent se terminer les différends de deux grands empires à qui tu sers de limites ; lie éternellement mémorable par les conférences de deux grands ministres où l'on vit développer toutes les adresses et tous les secrets d'une politique si différente, où l'un se donnait du poids par sa lenteur et l'autre prenait l'ascendant par sa pénétration; auguste joiu^née où deux fières nations^ longtemps ennemies et alors réconciliées par Mari&-Thérèse, s'avancent sur leurs confins^ leurs rois à leur tête, non plus pour se combattre, mais pour s'embrasser; où deux rois, avec leur cour, d'une grandeur, d'une politesse et d'une magni-
fîceuce aussi bien que d'une conduite si différentes, urent Fun à l' autre et à tout l'univers un si grand spectacle ; fêtes sacrées^ mariage fortuné, voile nuptial^ bénédiction^ sacrifice, puis-je mêler aujourd'hui vos cérémonies et vos pompes avec ces pompes funèbres et le comble des grandeurs avec leurs ruines I »
néant des îles voisines des embouchures d'un fleuve 1 pourrions-nous nous écrier à notre tour ; le flux de la mer les étreint et leur jette un jour un linceul de vase en leur disant : il faut mourir! Où donc est maintenant Tile célèbre? Serait-ce, oh I misère I cette langue déterre à ras des flots que touche en passant notre barque? Quelques herbes roussies poussent à peine sur ce sol sablonneux, et l'on n'y trouverait pas un arbuste où pût nicher un de ces oiseaux à plumage doré qui donnèrent leur nom à l'île; elle s'est affaissée, la. pauvre île, non dans les eaux profondes, mais dans le lit du fleuve qui monte chaque jour plus haut.
Notre barque descend toujours vers l'embouchure de la Bidassoa; nous contemplons avec ravissement la beauté des deux rives qui déroulent sous nos yeux * des paysages plus étendus.
Nous laissons à gauche Irun où nous ne devons débarquer qu'au retour, et tandis que nous naviguons sur les flots calmes du fleuve élargi, nous fai*
sons une collation de fhlits et de délicieuses con- ' ÛMëi taldqiieà; ndù^ vbhloh^ Bbifë dé l'éâil dé là kiààÈsôû Aàrii hti. jaÛ cfcicd étîUlptë et cértlé A 6^ que là ^riûcfesfeë à â|){)ôrté de Cbtiàtaiitiiidplé; ieà hàielim iibus dîSéîit ^uë cyttë eati est détestable, ëï i'àt)idfeméht ils fbhtdëlrieF là bâh({aë dti côlé dé la rite débite reré lihë jiëtile iôurcë ftâhëM^é qui jâillli dàiis le flëUfë; IIS y ffetat^llssëtit litlë gdtirdfe fet tdur &toul-iiotiâ bùToiid réatl fréiebè et im^m dans le cdco; A cUâiitieilibàtidii, le filé de là {trlikësse plongé éëtlë ëbtipè de voyage dàtié k Bidëfcdà, ddnt lé cdiifiiai e*t en cë tiidtiietit iàt^ rA^iàé: Tdtkl à édup^ Uii îiôi éhiéVé lé cbbb Aè \k théib de IWànt; noud te Vdybtiâ M ihstâtlt Stifbagef, l^t lëà bftlëliërs font forcé de tàffaés ptiitr l'attéibd^ë; rfiàiS le flët le rfeitil^liti 11 todrbilldhtië; t)lbngëët diâpéMt: ëdinoÉë l'Uë deé FàiâaQ!^; 11 ^'ëst etlgldUti dëiti^ là tailë.
îïddé dbblioilà ce bàhfM^ë pdtlf éoûtëteplët l'ad^ ibitâblë tableau ijlii totit à codp â'offbë dbtâ«it tidus : la Bidassoa fait un coude et s'élargit tërb sdn ëinbbufcbUre déns là dlhëctloô dii feiip Fl^ttiët ; à ndtre drditë, c'est Hendayë^ là Vieille fdrterëéSë française (fui ddmiiië Uti tiâUvi-ë Village âbttâtit de i^È i'diiieâ ; à gauche, c'est la ville eépà^uole de Potitarabie, étàlâiit sur uhë haiiteur àès ïèià]^âtt^ dénlânteléi! Couvert* de Ucrrë et de plantes flëtiHës; déS ëdllines et
dç^ montagnes étftgées, toutes do^^éps en ce moipeiit par le soleil, fo^mput ui^ fond éclatant à cette yîUç détruite ; cet horizon luminp^x e§t viflp n^ggnipqiiç eptrée ^ans la chaude fi^pagi^p.
Un jour du printpipps de 1193, fp^itarabie pe^ iïi}t i vomir des o.bu3 et des boulet§ sqr geiid^yp, s§ voisine de l'auffe riye; upe forteresse prq^égp^^t PR vain le village français, pn vf^in une r^cjpiitp ^'élevait à côté sur un tertrp appelé }a montagne de Lpui.s JÇÎV,les Espagnols conduits par ^ox\ Ventura Çarq pi^lpvèrept et détruisirent tp|i|es |e$ batterie?. Rfais^ VIR ?iR après, Fpntarabie sul)it ^e crvielleg représsfiljps, jpg ville espagnole ét^it 4éfeîidue par huit cents hpmpies et cinquante bouches à feu ; Je capitaine Laii^arqqç et }p représentant Q§rf qai; p^isgèrept la Bidf^sspa 4 l§ tête seulement (ie troig cejits Fra|içais, i^ s'^yaçipèr rent héroïquement apus îiQp ^é^^bWge fprgiidal^le ^e mitr^lle; ils réppndireftt paf uije C8;^onp^4e terrlhlç qui troua Jes re«iparts| et ^'eiïipïirèreBl; d; fljiç ppsitipfi d'où ils doiRmèrent bientôt l^ vilte» Peu^^ papUPÎB? esp^gftpls pr^44§|ent à §çi défense; le papit^ipe tur inarque les Qt POmiper ^e 8e rendre po^is peipe (l'être immé^iatgp^ept p^8^§ ^n Ql de l'épée, eu? et }§ garnison ; il leur apçoriiait un 4Élai de di:ç: n^ipvites pour prendre une décision. Lçs c^pi}c|ns, qi^i ten^ief^t à la vie, livrèrent Fontarabie.
Tandis que le souvenir glorieux de ce fait d^armes me revenait en mémoire, notre barque touchait à la plage où se baignent. les assises de la ville en ruine; nous abordâmes sur un sol fangeux sillonné de décombres et de grosses poutres pourries; deux ou trois vieilles barques étaient là gisantes. Toute l'incurie espagnole ^e révélait. Nous arrivâmes avec peine jusqu*à la terre ferme, et suivîmes la route pavée menant à Fontarabie. La ville est entourée d'un boulevard extérieur planté de beaux arbres qui précède les fossés et les remparts mutilés cachant à peine leurs blessures sous la rerdure et les fleurs; c*est d'un très-bel aspect solennel et désolé.
Nous franchîmes une porte en arceau, profonde et sombre, aux bastions brisés; elle débouchait sur une rue très-étréite et tortueuse, où nous respirâmes une bienfaisante fraîcheur ; les maisons de cette rue ont été restaurées; notre approche attira aux fenêtres tous les habitants, tandis que, sur les portes du rez-de-chaussée, se montraient les boutiquiers et qu'une foule de petits mendiants en haillons des deux sexes nous formaient une escorte compacte en grattant leurs tètes blondes et brunes. Quelques marchandes vendant d'excellentes figues, de délectables pèches, de petits poissons secs aux exhalaisons fétides, vinrent grossir le cortège : je pénétrai dans
— 26S — plusieurs boutiques, malgré les odeurs repoussantes qui s'en exhalaient; je ne trouvai à acheter que quelques éventails en papier blanc avec de bizarres enluminures ; pas un peigne d'écaillé, pas une étoffe curieuse.
Vers le milieu de la rue, j'aperçus à droite sur un balcon à colonnettes de bois recouvert d'une tente de coutil rouge et blanc, une assez belle Espagnole qui nous regardait avec ses grands yeux noirs étonnés; ses cheveux, séparés en deux, retombaient en longues tresses sur son dos. Nous continuâmes à monter la rue sombre et fraîche et vîmes à gauche la grande maison aux fenêtres sans vitres et aux murs échancrés par les bombes qu'habitaient les anciens gouverneurs de Fontaràbie. Un écusson héraldique couronnait encore la porte basse et cintrée; tournant à droite', nous nous trouvâmes en face de la cathédrale ; elle a été préservée durant l'attaque de Fontaràbie ou restaurée après. Nous franchîmes un portail gothique bien conservé, et nous fûmes comme éblouies dans l'intérieur de la jxeî par cette profusion d'ornementations et de dorures qui caractérisent les églises espagnoles et italiennes. Partout des christs, des vierges, des saints et des saintes en relief couroimant les autels des chapelles latérales, et dans les interstices les
stations d'un chemin de la croix figurées par des statuettes en bois doré.
Au milieu du chœup^ enfermé dans une grille en fer doré, s'élevait le maître-autel au tabernacle resplendissant; les doubles mngs des cierges s'alignaient dans les chandeliers massifs; l'or^ ou plutôt le cuivre doré, miroitait partout, et la lumière ardente du soleil, en filtrant à travers les vitraux, faisait jaillir de cette profusion de dorures une irradiation qui remplissait l'église. A la droite du chœur, trônaient trois magnifiques fauteuils aux dossiers très-hauts en ébène sculpté^ d'un grand style ; lès sièges étaient recouverts de velours rouge. Cette église était tellement glaciale que nous dûmes en sortir au plus vite pour nous ranimer au soleil. A gauche de l'église est une haute tour en ruine. Nous descendîmes de ce côté vers les parties des remparts découronnés qui dominent encore la Bidassoa.
Nous suivîmes jusqu'à son embouchure le fleuve tranquille. A gauche, nous avions quelques pauvres .chantiers de barques en construction ; à droite, un beau champ de maïs mûr dont on faisait la récolte; en face de nous la mer immense s'arrondissant dans le petit golfe de Biarritz dont nous apercevions le phare. Cependant le soleil s'inclinait derrière les toitures percées de Fontarabie ; il était temps de son-
ger au départ. En fëpîlàsànt le long du champ de Inâîé, tiàtié vlihfeâ une tiëille iferiame qui fbrmait dëS tdà dte fcès grdpt)ès bldadës, setréfes et dUrés ddnt tiii ^aysail décapitait lés hauts rdieaiùx Verts> cette fetnmé semblait tôhëhet* à Tëxtirème Vieillesse j sdh cbfps ëtdlt ëiibore drbit, biaii deâ rldës iûnombt-ablfeé sillbiiiiaietit âôil frbfat, sbii boil et ses hiains ; §eS yéiix iibihs bbillàlënt ex|)rës^irs, mais ùnë sëulte débt i'ëstàit dans sa bbiichë qui âdilMàit en ce nibiiiëilt en iiblis jetant bn àalUt.
Noùfe bbiis dtl-êiâines à là cônêidéi^ër, et ft sdû tour elle nblis etamina avec ciiriôsité : libttë toilette , Stirtbiit belle dé là prltlceâse, pâtiit la f ràpt^ér bêaucDilp; elle; la îiâUvrë fenifaié^ ptortalt bbe jujJe en haillons desëeildabt silr sëâ jambes rities; sa poitrine et ises bras étaiëtit bbbtëtts d'iitië grosse chemièë de ïoiVi à^iez blàtichë, élit laquelle se croisait ub jacbti ëû cbtonùâdë â ëàtreàiii Jkubës et mart-ons; un fibhu ^eitiblablë noué siit lé cbtë de la tête emprisonnait ses cheVeui gtiâonnàbts. Ld princesse dësitd èàvblr Tâgë de là Vieille fidySanfaë et je parvins â tnë taire cbibjjrendrë d'elle, comme je m'étais fait ëiitëtidfë de^ màrchabdës de fruits, dU moyen d'un ibëlâUge de pdlbis languedocien et d'italien; elle se redressa à iha quëstioh; et avec dn regard qui dardait dés fldhitnësi elle réfîbtidit : QUd-
rante ans. Nous nous écriâmes tous : (( impossible I » Mais d'autres femmes qui passaient nous affirmèrent qu'elle .disait vrai. Cette décrépitude anticipée est très-commune parmi les paysans du Midi ; ils restent forts et robustes; la structure résiste, mais la forme extérieure perd toute jeunesse et toute fraîcheur. En conq)arant une belle Parisienne de quarante ans à cette pauvre créature dévastée, on pourrait douter si elles appartiennent toutes deux à la même espèce I Nous retrouvâmes dans l'étroite rue que j'ai décrite la troupe de petits mendiants obstinés qui, alléchée par les sous que nous lui jetions, nous escorta jusqu'à notre barque; nous remontâmes la Bidassoa avant l'heure de la marée ; l'eau était si basse que nos bateliers en touchaient le fond avec leurs rames. Bientôt ils durent descendre et marcher dans le fleuve pour remorquer la barque. Tandis que nous naviguions lentement de la sorte, Fontarabie se groupait admirablement sur le rivage; ses beaux remparts brisés et verdoyants, son église, sa tour en ruine, ses portes béantes, ses grands fossés pleins de ronces, se détachaient sur le fond lumineux du ciel ; je regardais avec un recueillement attendri la pauvre ville en ruine. On donne toujours un adieu mélancolique aux lieux comme aux êtres qu'on n'espère plus revoir.
Nous ne fîmes qu'une très-courte halte à Irun, petite ville espagnole sans caractère. Nos deux bateliers, aux vêtements ruisselants d'eau, me faisaient pitié. Je me disais qu'ils pourraient bien gagner la même fièvre qui tua Vélasquez. Arrivés à Béhobie nous remontâmes en voiture. Les chevaux gravirent avec ardeur. la route tortueuse qui conduit au plateau de la Croix-des-Bouquets ; là nous fîmes une courte halte pour considérer une dernière fois le magnifique panorama du rivage espagnol : le soleil qui se couchait dans la mer, derrière les gradins ondulèux des montagnes, que domine la cime de la Haya, semblait noyer leurs crêtes dans des lueurs d'or, tandis que leur versant, moins éclairé, étalait des masses blanches sur le sombre rouge de l'horizon, et que leur base, déjà envahie par l'obscurité, paraissait noire. C'était d'un effet inouï, qu'un peintre aurait voulu saisir et que j'ai essayé de fixer dans mon souvenir.
La voiture continua à rouler à travers la même route suivie en venant, et que la nuit couvrit bientôt de son voile constellé.
Le lendemain, après avoir embrassé la princesse Vogoridès, je quittai Biarritz et partis pour Bordeaux. La chaleur était extrême, cette longue route en chemin de fer et mon excursion de la veille aux
frontières d'Espagne avaient envenimé ma blessure. Arrivée à Bordeaux, je dtià til'J^ reposer Quelques jours.
Je visitai cette Qifé raoniiméntale : ses qiiais mervèilleuî longeant la forêt de mâts des iiavires ijtie là Garonne porte â la mer; son pont monumental, liîi des plus ^raiids du inonde ; sa belle promehade ; les quinconces où les statues de Montesquieu et de Montaigne se regardent ; son Jardin des Plantés entouré d'une grille fleurdelisée; son iniiséé, sa bibliothèque où je fus reçue avec eiiipréssement par lé conservateur qui me montra sur un rayoii la grande édition de mes poésies. Je contemplai et touchai avec respect un exemplaire des Essais de Montaigne, couvert dé note^ et de correction^ écrites de la main du profond philosophe; je regardai longtemps, attentive et ^mùé, cette écriture illustre ; j'aurais voulu reffleurer dé mes lèvres. Je fus aussi très-vivement frappée par ce grand détris d'un monument romain nommé le Palais Galienj avec le fond du ciel azuré qui s'engouffre dans ses arceaux et les arbres échevelés qui les enlacent ça et là, cette ruine est d'un effet merveilleux.
Je visitai tour à tour les nombreuses églises gothiques des vieux quartiers ; elles faisaient passer sous mes yeux toutes les variétés grandioses et char-
mantes de Tart chrétien au moyen-àge. La tour Saint-Mîcliel ine càptiVa doublement jJar éeâ nliracles d'architecture et pat èori caveau funéraire. Cette tout, élevée au xltf siècle, à toujours été Im des riiohiînieiits les plus cllers art peuple bordelais. Des troubles ayant éclaté à Bordeaux éh l6"t5 a Toccdâion des nombt'etlx irapôt.4 doiitià ville fut grëtée, Loùiâ îtV, potii^ jilinir les rebellés qiii affichaient lëuts pllacàrdà séditieux contre lés mhrs dé la tour et sohnaient le tocsiii â ses clo-^ ches, ordonna que ce monument serait délnoli, à Mais, dit la chronique bordelaise , fcëttë pyramide qui est un des plus be^jux ouvragés dé TEuropé et qui fait l'admiration des étrangers qui abordent par terre et par mer dans cette villcj fut conservée par une proVidetice pdrtibhliêré, êh ëè qù6, ayant été faits plusieurs proclamais en l'Hôtel-de-Ville pour la démolition de ce thohhmënt, il né éèpréèenfà personne qui voulût Tentreprendre* »
La tour Saint-Michel était |)Hmitivefaiefat durmontée d'une flèche de cinquante mètres de haut que la foudre « dêtrtiitfe. Le carëàti ëh dgîves de la tour est éclairé par une lampe qui descend au centre de la voûte et projette des lueurs pâles sur les squelettes d'hommes, de femmes et d'enfants rangés debout aiiWiir dii diûr. Atii pied» d^ ceà squfctettes,
— '272 — dont quelques-uns sont encore recouverts de débris de peau, ou plutôt de parchemin noir, est une couche d'ossements brisés et de têtes de morts gisant pèlemèle. Rien de lamentable comme l'exposition brutale de ces restes du corps humain. Plus que jamais ce spectacle navrant et honteux, cette lente profanation de ce qui fut l'enveloppe de l'âme, me fit souhaiter qu'on en revînt à brûler les morts. Le corps doit disparaître de la terre dès que l'esprit qui [l'avait animé s'est enfui. '
A l'issue de cette visite à la tour Saint-Michel j'écrivis les vers suivants :
La tour touchait les cieux, et dans le caveau sombre, Les squelettes blanchis, debout étaient rangés. A leurs pieds s'entassaient les ossements sans nombre Que les vers des tombeaux lentement ont rongés.
Je regardais ces yeux béants, ces côtes vides, Les vertèbres à jour, les fémurs disloqués, J'allais interrogeant tous ces spectres livides... Mais les morts sont par nous vainement évoqués.
Pas un ne me disait le secret de son âme; Il n'était resté d'eux que la hideur du corps; Dans ces os où chercher la grâce de la femme? De l'homme où retrouver les muscles fiers et forts?
Renversés et plies comme des branches sèches Sous le genou du Temps, robuste bûcheron.
Que sont-ils devenus? où sont les lèvres fraîches? Où donc l'éclat des yeux et la splendeur du front?
Où donc la cherelnre où s'abritait la tête?
Ainsi qu'on voit dans l'herbe une éclatante fleur ; Où le sein palpitant quand l'âme était en fêle? Où les bras caressants tendus vers le bonheur!
Rien, plus rien, désormais que le hideux sourire Se raillant froidement des heureux el des beaux; Rien que l'orbite creuse et fixe semblant dire : Vous descendrez aussi dans l'horreur des tombeaux!
Fuyons cet ossuaire où se glace la flamme Qui brûle dans nos cœurs et jaillit dans nos yeux! Oublions le corps vil et ne songeons qu'à l'âme. Céleste papillon qui palpite en tous lieux.
Elle est dans le soleil qui brille sur la rire, Dans le flot murmurant, dans le bleu de l'éther, Dans la campagne en fleurs et, quand le soir arrive, Daps les feux du couchant et les parfums de l'air.
Elle est dans le regard et le charme invincible Qui, nous frappant soudain, nous liera sans retour : La terre dissoudra le squelette insensible ; Mais l'âme est immortelle et renaît par l'amour.
Le soir, nous allons au Grand-Théâtre, un des plus vastes de l'Europe ; la salle, pourpre, or et blanc, est d'un effet merveilleux, les loges sortent des parois comme des.corbeilles à treillis d'or, les femmes parées y remplacent les fleurs. Au dehors, le théâtre est entouré de vastes galeries s'ouvrant sur les plus beaux quartiers de la ville; par les sereines nuits d'été et d'automne, c'est un enchantement que de se promener sous ces galeries quand le spectacle est fini ; dans
les cafés et dans les fîia|k^tis illuminés afflue une foule élégante; tille fcHsétiêdé èdbl&é de là Galtdtine; le ciel n'a pas un nuage, les étoiles y paraissent plus gl-ossèâ qu'à trdtéfs les briltiieS du K brd. Quelques chants de sérénades ^ ou de musiciens espagnols, grdupés sur leâ places, tfàVetSfetitles éirs; tout est quiétude et harmonie ; on prolonge à plaisir la poétique veillée, on savoure un repos pénétrant plus délectable et aussi solitaire que le sommeil.
Mais il fdlliit M'atracher au chariiie dfe ëeS belles nuits du Midi, qui me rappelaient les jours déjà si loin de l'adolescëiice. Là veille de ihôil départ , comme pour rendre mes regrets plus vifs>on me mena dîner à la campagîie àttx potteâ de Bordeaux : je vdlô encore la blanche malson> tes quinconces et les sombres allées de tnârrdfahiëts (jùe le soleil ëbdcihâiil transperçait de pointes de lumière; le grand bassin de marbre ovale entouré de caisses d'orangers; les imineilses patterres où se pressaient lés tiéiirâ tes plus rares, parmi lesquelles on cueilli! pdiir moi d'éiiormes jaâmiiis d'Espagne, des brins (le verveine en flëhrs et des touffes d'héîîbtrôpé. Le ièndeiiiain, je réspirâîè dans le wagôii ce niâgnîfiqilé bouquet, dernier pàtfuih de là ville évàhôiiié; mais sa chdudè température qui dilatait inst poitrine àffâiDUé, inaii son ciel sî liimiiîeux, ihème la niiit, et où j'avais vU
- âl3 —
la veille la comète resplendissante qui semblait jaillir de la cime d'un maronnier centenaire, tout avait fui I La vapeur véloce franchissait l'espace et me précipitait vers le nord, vers le froid, vers la nuit, vers la mort I
Dès Angoulème le soleil s'était voilé; à Orléans, la pluie tombait fine et serrée; à Paris ce furent les rues boueuses et le ciel noir qui semblèrent me ressaisir corps et âme et m'envelopper comme d'tm suaire*
Quel fils du soleil n'est rentré avec un serrement de cœur dans cette ville de brume et d'indifférence, où Vauvenargues, l'enfant du Midi, mourut dans une mansarde glacée, sans qu'un gentilhomme de son monde ou de sa famille se doutât de sa fière misère et de son génie!
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