Eaux -Bon nés en Béarnais
— i43 — ses trésors à quelques hardis yisiteurs est préférable à la Naïade banale d'aujourd'hui.
Maintenant c'est en chaise de poste et en équipage qu'on arrive dans le défilé des Eaux-Bonnes, jusqu'à la porte de V Hôtel de France et des autres hôtels. Cette année-là, la société avait été des plus nombreuses et des plus brillantes. Le maréchal Bosquet arriva un des premiers, puis vinrent successivement madame Amédée Thayer, femme du sénateur> M. Plantier, évèque de Nismes, M. Liouville, bâtonnier de l'ordre des avocats, sa gracieuse fille et ce jeune Emilio Dandolo dont la mort, au retour des eaux, fut pour Milan le signal de l'indépendance aujourd'hui reconquise.
La princesse Constantin Ghyka, la princesse Cantacuzène, une jeune et poétique Russe dont la beauté pâle et amaigrie attendrissait tous les regards; la charmante princesse Vogoridès, femme du caïmacan des Provinces danubiennes et belle-sœur de madame Musurus, ambassadrice à Londres, dont j'ai parlé dans la Presse, La princesse Vogoridès possède et aime notre littérature. C'est un esprit délicat et trèscultivé dont la profondeur étonne tout-à-coup dans les questions de sentiment. Quant à la svelte princesse Constantin Ghyka, elle ressemblait à une jeune fille de quatorze ans. A sa taille frêle, à son visage
migiiou, qui Veut crue. la mère de deux enfants dont rainée (une petite fille de quatre ans] portait avec une grâce extrême un joli costume basque 1
Des chanteurs de l'Opéra et des acteurs de nos différents théâtres viennent chaque été demander aux Faux-Bonnes le repos de leur larynx irrité et la résurrection des notes perdues. Parmi les célébrités théâtrales qu'on remarquait cette année-là, mademoiselle Sarah Félix attirait toutes les sympathies; le souvenir de son illustre sœur planait sur elle : il fallait la voir entourée des reliques de cette sœur bienaimée. Rachel semblait revivre dans ces élégants vestiges. Cette tète pâlie et inspirée ne va-t-elle pas se ranimer sous ce capuchon de velours cerise garni de point d'Angleterre et de dentelles noires où elle aimait à s'abriter.
Voici le peigne d'ivoire dont elle lissait ses beaux cheveux ! le petit couteau d'argent à manche d'écaille qui lui servit à peler les fruits d'Egypte et de Provence. Son nécessaire de toilette est encore em* baume des senteurs qu'elle préférait. Sur les parois de velours vert soat restés quelques débris de ses ongles roses et parfumés! ce petit portrait en photographie nous la montre dans ses derniers jours : elle est là affaissée au soleil, ses belles mains croisées sur ses genoux dans Taccablement de l'attente de la
mort. Cet autre nécessaire d'or renferme je dé, les aiguilles et les ciseaux dont elle se plaisait à se servir ; elle faisait pour ses amis des ouvrages de fée : qui achèvera cette belle fleur en tapisserie que ses doigts mourants ont commencée?
Voici une ombrelle que le soleil du désert a fanée et qui évoque une scène émouvante : c*était au pied des pyramides. Sarah, la sœur robuste et intrépide, gravissait sur le dos d'un Nubien le tombeau des Pharaons, tandis que Rachel, Cléopâtre mourante, assise sur le sable, régardait le sphinx immobile I Que lui disait-il?
Il faut entendre la femme aimante qui a survécu parler de la grande artiste qui n'est plus! Tout ce qu'elle a recueilli d'elle mériterait d'être écrit. Durant deux ans elle a veillé sur cette vie glorieuse qui s'éteignait; jeune mère attentive de cette sœur adorée.
Parfois le diner et le salon de Thôtel de France réunissaient la plus attrayante compagnie : outre les personnes que nous avons nommées tout à l'heure, plusieurs jeunes femmes et plusieurs jeunes filles charmaient les regards par leur élégance et leur beauté. La fleur, la perle, nous dirions volontiers la lionne de ces groupes harmonieux, si le mot n'était devenu banal, était mademoiselle Lewkowiskh, une
jeune et .brune Polonaise de dix-huit ans, à la taille et aux yeux de Junon, aux narines ouvertes, à la bouche charmante et perlée d'où s'échappe une voix puissante dont les échos des Eaux-Bonnes rediront longtemps les accents.
Mademoiselle Lewkowiskh exerce involontairement la fliriition sur tout ce qui l'entoure. Elle parait et séduit comme les sirènes de Tantiquité dont parle Homère. Pariai ses plus assidus admirateurs durant la saison des eaux, citons M. Eugène Laval *, architecte du gouvernement, esprit vif et lettre.
Parfois, la belle voix de mademoiselle Lewkowiskh se faisait entendre à l'issue du dîner, ou bien quelque amateur jouait au piano des airs de contredanse. Alors commençait un bal improvisé, et les malades oubliaient leurs soufifrances.
Je vois le lecteur sourire à ce mot de malades : les eaux, pense-t-on, n'attirent que les ennuyés et les enrieux. et aussitôt que leurs fantaisies sont satisfaites, voilà le mal qui les tourmentait guéri ; le plaisir est donc le meilleur médecin des eaux I Non, non, il est des malades gravement atteints, et dont le travail, les passions, les chagrins ont miné l'organisation, n faut à ceux-là un médecin éclairé, qui les
i. Mademoiselle Leiwkowiskh est aujourd'hui madame Laval.
comprenne et les dirige dans le régime qu'ils doivent suivre. Ainsi, boire les Eaux- Bonnes ^e suffit pas; ces eaux ne sont pas miraculeuses, elles aident à la guérison ; mais c'est surtout des conseils et de la pénétration du médecin que la guérison entière dépend. M. le docteur Daralde a été longtemps Toracle des Eaux-Bçnnes, et y a laissé des souvenirs ineffaçables. Une maladie fatale a enchaîné tout à coup ses facultés.
M. Daralde a dû renoncer à son ministère. La foule des malades, comme un troupeau effaré, s'est d'abord épouvantée d'avoir perdu son berger. Mais les princes et les princesses, les gens du monde et les artistes ne s'effraient de rien. Avant tout, ce qu'il leur fallait, c'était un médecin de Paris, un homme qui comprit leur vie tourmentée et ardente, et partant les souffrances physiques qui en découlent; un homme qui dissimulât la science sous l'esprit , la profondeur sous Tenjouement et une pratique exercée sous l'apparence d'une pénétration soudaine; enfin, pas de pédantisme et beaucoup de savoir.
Le docteur René Brian, bibliothécaire de l'École de médecine, réunissait toutes ces conditions. Hautement estimé de l'Académie de médecine de Paris et de tout l'Institut de France, il s'est acquis à Paris et à
Tétranger une double réputation comme écrivain et comme pratj^cien. Une fée bienfaisante semblait l'avoir envoyé cette année aux malades des EaxAX- BonneSi Aussi a-t-il obtenu d'emblée la haute clientèle^ comme on dit ; presque toutes les personnes de distinction que j'ai nommées ont reçu les soins du docteur Briau* Les deux jeunes et charmantes princesses Ghyka et Galitzine l'ont mis à la mode.
Lorsque les nombreux convives venus là de toutes les parties du monde sont rangés à l'entour de rimmense table d*hôte de l'hôtel de France^ et que les domestiques affairés font circuler les énormes saumons, les pièces de venaison fumantes et les sorbets glacés^ qui pourrait se croire au milieu d'une des gorges les plus sauvages des Pyrénées et en com* pagnie de malades dont plusieurs sont déjà touchés par le doigt irrémissible de la mort? Chacun semble revivre à cette heure du repas du soir : les femmes revêtent leurs plus jolies toiletteô pour se mj)ntrer après dîner à la Promenade horizontale; les hommes, plus négligés, arrivent cependant avec du linge blanc et une barbe fraîchement rasée; on s'examine, on cause, on disserte; les sympathies et les antipathies se dessinent, et on finit par former de petits groupes distincts qui ne se mêlent jamais.
Comme thème d'observation, cela est assez amusant durant quelques instants de la journée ; mais un esprit élevé et recueilli se lasserait bientôt de ce bruit et de ce contact si la grandeur de la nature ne lui offrait au dehors de longues heures de solitude et d'admiration.
C'est là qu'il faut relire, et que j'ai relu, la cAanson de Roland , ce superbe monument de la poésie française au xi** siècle; j'ai pu constater comment les grands poètes sont éternellement vrais. On voit toujours dans les Pyrénées : a L'herbe verte où » coulent les ttfrrents ; — les longues vallées où le » son péuètre et se répercute ; — les ténébreux défi- » lés au bord des gaves rapides et ces roches de mar- » bre d'où le Sarrasin épiait le héros français mou- » rant*, »
C'est ainsi qu'Homère a décrit quelques rivages et quelques terres de TAsie-Mineure avec une telle précision que, l'Iliale ou l'Odyssée en main, le voyageur les reconnaît encore aujourd'hui.
Dès le lendemain de mon arrivée, j'eus hâte de parcourir les paysages grandioses qui étreignent en tous sens les Ëaux-Bonnes; partout la nature sauvage lutte contre l'envahissement des maisons. Les hôtels
i. Fragmcii;« do la chamonde Roland.
sont adossés aux parois des rocs, et Ton peut entendre de la fenêtre de sa chambre le bouillonnement des torrents voisins.
Je montai l'étroite rue de la Cascade, et bientôt je découvris la chute du Valeniin se précipitant du haut d'un roc en trois nappes d'écufae où le soleil étale toutes les couleurs du prisme. L'eau tombe bruyamment dans une cavité profonde qui décrit une sorte de bassin circulaire ; un pêcheur retirait de cet abime des filets ruisselants où frétillait une myriade des mêmes petites truites qu'on nous servait chaque jour à déjeuner.
Après cette chute, le Yalentin décrit sous l'ombre et dans les sinuosités des rochers couverts de buis et de fougères une foule de petites cascades; son cours se continue ainsi jusqu'à sa jonction avec le torrent des Eaux-Chaudes dont j'ai déjà parlé et que je décrirai bientôt. Mais au lieu de descendre le Yalentin ce jour-là, j'eus la fantaisie de le remonter, et je dirigeai ma promenade au-dessus de l'établissement thermal ; je tournai à gauche et je me trouvai dans un sentier ombreux tracé au flanc de la montagne, et dont la solitude semblait gardée par un vieil aveugle qui abritait la cécité de sou chef branlant sous un béret basque. Il était là assis sous un hêtre tortueux, roulant les grains d'un éporme
chapelet de buis dans ses mains, gardien impassible du gouffre béant derrière lui.
Ce gouff*re est riant, comme Test toujours chaque lambeau de terre qu'une luxueuse végétation recouvre. Les grands arbres s'enchevêtrent sur cette pente rapide j les touffes serrées de buis , de fougère, de bruyère rose et de roquette jaune en tapissent le sol et descendent jusqu'au lit du torrent où un faux pas dans Tétroit sentier pourrait vous faire rouler sur le feuillage glissant des arbustes. Mais née dans un pays alpestre que traverse la chaîne des A /^ines provençales, j'ai contracté dès mon enfance l'habitude des hauteurs : j'avançai donc d'un pied sûr dans les défilés de rocs et de verdure, et après avoir tourné le sentier qui forme un coude au flanc de la montagne, j'aperçus de nouveau le Valentin qui bondissait en une chute moins haute que celle dont j'ai parlé, mais plus large et sur laquelle est jeté un pont de pierre conduisant au joli village d'Aas, groupé en face sur les fraîches pplouses de la Montagne verte.
Ce village est dominé par une église dont la cloche agitait en ce moment ses sons clairs et vibrants dans le calme de l'air. — Je vis s'avancer en face de moi, à pas précipités, un paysan chargé d'une grande hotte pleine de neige durcie qu'il venait de chercher
au 90tnmet du pic du 6er, et qui devait servir le soir à la confection des glaces et des sorbets. Tout à coup, au son de la cloche, le montagnard s'arrête et s'agenouille haletant sous le poids de sa hotte; il joint les mains et se met en prière; ses yeux se tournent vers le ciel et son visage exprime une extase si sincère que je n'ose l'interrompre et l'interroger; ce n'est que lorsque son oraison est finie et qu'il se lève pour se remettre en route que je lui demande si c'est l'angelus qu'il vient de réciter.
•^ Non , madame, me répond-il en patois basque, Je viens de prier pour une àme qui s'en va> comme par toute la campagne on priera pour la mienne quand je partirai.
— Cette cloche de l'église du village d'Aas sonnait donc un glas d'agonie? lui dis-je.
— Oui, madame.
Et comme je restai pensive songeant à cet usage touchant, il me crut frappée d'un peu de terreur et il ajouta :
— Ohl que cela ne vous effraye pas; vous n'entendrez jamais cette cloche aux Eaux-Bonnes^
— Et pourquoi doAC, repris-je en souriant, estn^e qu'on n'y meurt pas?
^- Ohl souvent au contraire, mais on y cache les morts, et avant que le jour ne se lève on va les en-
— 183 -^ terrer là-bae, au cimetière d'Aas, sans que les malades riches les aient vus et se soient 'même doutés qu'ils sont morts. — Car voyez^vous^ madame^ ajouta-t-il sous forme de réflexion, pour le riche c'est très- dur de mourir; mais pour nous autres^ pauvre monde, ce n'est rien; il nous est bon de penser que nous serons mieux dans le paradis que dans cette vie. Puis, portant la main à son béret^ il me salua, et, secouant son lourd fardeau^ il se remit en marche rapidement, *
Ce jour-là je ne poursuivis pas plus avant ma promenade au dessous de la gorge ombreuse au fond de laquelle coule le Valentin ; l'horloge de l'établissement thermal sonna quatre heures et m'avertit qu'il était temps d'aller boire ma do$e d'eau. A ce moment de la journée, on rencontre toujours une foule parée sous les galeries qui conduisent à la bien-^ faisante fontaine de marbre blanc : on se salue, on échange les nouvelles des Eaux et celles reçues le matin de Paris. Les femmes se complimentent sur une robe et sur un chapeau ; c'est un dé& de toilettes qui se continue à l'issue du diner.
La Promenade horziontale devient, à cette heure où le soleil se voile, une sorte de Longchamp qui voit passer les modes les plus fraîches ; on dirait que lès femmes, jalouses des grâces et de la beauté de la na-
— 1S6 — ture^ veulent lui disputer les regards charmés des promeneurs.
Au flanc de la montagne occidentale qui borne les Eaux-Bonnes, on a creusé et parfois taillé dans le roc la Promenade horizontale 'y' en, l'apercevant de loin, quand on arrive par la route des Eaux-Chaudes, on dirait une large écharpe jaune ondoyant sur la robe verte de la montagne. C'est sur les pentes inférieures du nîont Gourzy, tout couvert d'arbres séculaires, que cette belle promenadd a été tracée ; on a épargné çà et là avec un rare bonheur des frênes et des ormes aux troncs énormes et tortueux, dont les branches touffues semblent se précipiter sur la tête des promeneurs. C'est d'un très-bel effet sauvage. De distance en distance, du haut du roc perpendiculaire filtrent de petites sources dont les gouttes cristallines, frappées par le soleil levant, ont l'éclat des pierreries.
On parvieni à la Promenade horizontale par une montée três-douce qui se fond pour ainsi dire dans une allée de Jardin des Anglais dont j'ai déjà parlé : on a alors à sa droite les hauteurs du mont Gourzy formant- une sorte d'immense rideau vert sombre tranchant sur le bleu vif du ciel. A gauche sont des pentes plus douces que recouvrent des arbres moins hauts sous lesquels jasent de jolis cours d'eau dont
les voix légères vont se con foudre à la voix plus retentissante du Valentin qui mugit là-bas dans un ravin profond.' Toutes les pentes des collines sont tapissées de fougères et de buis, l'air vif s'empreint de leurs bonnes et vivifiantes senteurs. Dès le début de la promenade s'élève à gauche un pavillon à jour dont le toit pointu abçite quelques bancs; c'est là que s'assoient les malades les plus faibles ; ils ont alors en face (en tournant le dos à la promenade) la double ligne grimpante des maisons des Eaux- Bonnes s'élevant jusqu'à l'établissement thermal que couronnent le Plateau de l'Espérance^ la Butte du Trésor (noms symboliques du rocher d'où jaillit l'eau bienfaisante) et au-dessus le pic du Ger au sommet couvert de neige, blanc et souriant dans la splendeur du ciel bleu comme un beau vieillard couronné de sérénité.
Mais continuons à marcher sur cette Promenade horizontale que bornent au nord les premières chaînes de montagnes de la vallée d'Ossau et l'entrée de la gorge des Eaux-Chaudes. En avançant, la promenade fait un coude autour du roc, et à la pointe extrême de cet angle, qu'elle décrit sur des précipices, s'élève un autre pavillon où l'on s'assied pour écouter tomber le torrent. Jusque-là, du côté gauche, quelques bancs ombragés d'arbres s'ados-
sent au roc et ofireut des haltes de repos ; mais aus^ sitôt qu'on a dépassé le pavillon Taspect de la pro- , menade est plus nu et plus sauvage ; les femmes élégantes qui viennent seulement pour se montrer, comme elles se montrent au bois de Boulogne à Paris, ne vont pas plus loin ; mais les artistes et les poètes avancent jusqu'au bout de cette route pittoresque creusée dans la montagne : je l'ai parcourue à toutes les heures. Le soir, la cime des montagnes de la vallée d'Ossau, qu'on a vis-à-vis soi en avançant toujours, se drapait de teintes pourpres graduées de rose et que les lueurs voisines du soleil couchant faisaient flamboyer comme un incendie.
Le matin, souvent ces sommets nageaient dans des vapeurs nacrées dont ils se dégagaient tout à coup comme balayés par la lumière qui montait à rOrient ; à midi, les couches successives des monta* gnes jusqu'au faite des pics les plus élevés, se dessinaient nettement sur l'étendue uniforme et sans tache du ciel bleu ; chaque accident de ces masses grandioses, vallées, villages, bois, torrents, pentes de gazons, roches de marbre se groupait en relie^^ sur ce fond inaltéré.
Attirée par ce magnifique tableau toujours le même, mais que les effets de lumière variaient à
Tinfinî, j'allais souvent jusqu'aux dernières limites de la Promenade horizontale : les arbres ne l'ombrageaient plus; les buis seuls montaient à ma droite depuis le fond du ravin jusqu'au bord de la route et descendaient à gauche de la montagne moins boisée et effondrée çà et là ; tout à coup le cliemin tracé finissait devant une prairie close par une claire-voie et une grange autour de laquelle quelques poules picoraient.
Ces petites granges à toitures grises n'ayant qu'une porte basse et une étroite fenêtre, ne servent pas en général d'habitation aux montagnards, ils' y abritent seulement leurs récoltes de maïs et de foin^ et en temps d'orage s'y réfugient momentanément avec leurs bestiaux. Pourtant les poules et un ânon paissant tout près, me faisaient penser que cette grange était habitée quoique je n'en aie jamais vu sortir - personne. — Je poussais la porte de la claire-voie et je m'asseyais ordinairement sur un fragment de roc tombé dans la prairie et qui y formait un banc naturel; j'avais au-dessus de ma tète le bois de sapins qui s'échelonnait sur le mont Gourzy ; Tair s'imprégnait d'une forte odeur de résine qui me sem-« blait un baume pour ma poitrine malade ; dans les entre-déchirements des rocs à ma gauche, je voyais tout près la route monumentale des Eaux-Chaudes;
eu face, à mes pieds, le village de Laruns, plus loin celui de Bielle et la route de Pau s'eafonçant dans la vallée charmante que j'avais suivie et décrite en me rendant aux Ëaux-Bonnes.
J'étais si malade et si faible au commencement de mon séjour aux Eaux, que je faisais bien des haltes avant d'arriver au terme ^e cette promenade préférée. Tantôt je m'arrêtais sur un banc au soleil, tantôt je m'étendais sur une pente de gazonetje m'endormais presque, bercée par la brise chaude qui soufflait sur ma tête. Un jour, après une de ces crises de toux violente auxquelles succède un anéantissement qui fait croire à la mort et qui participe du calme qu'elle doit donner, je m'étais blottie entre une touflfe de grand buis et une touffe de haute fougère sur le versant gauche de la route. C'est là que je composai les vers suivants, expression fidèle de la tristesse sereine qui m'envahissait :
Quand des grands pics brisés, tels qu'un monde en ruine. Le Gave harmonieux tombe avec de longs bruits. Et que l'air chaud du jour soulève des collines La saine odeur des pins, des maïs et des buis.
Lorsqu'un soleil ardent jette ses ctincclles
Sur la neige durcie à la cime d'un mont,
Et que sur ces hauteurs, semblant avoir des ailes.
Plane le berger basque un béret rouge au front.
Dans la gorge profonde où quelque source pleure Parmi les gazons verts^ fleurissant à mes pieds, Souvent je vais m*asseoir et, laissant passer Thëure, J'évoque de mon cœur les spectres oubliés.
Dans l'écume d'argent du torrent qui bouillonne, Sous les grands hêtres noirs des lointaines forêts. Sur les sommets neigeux que le soleil couronne, Rêveur^ pâle et mourant c'est toi qui m'apparais.
C'est toi, c'est toujours toi, spectre de ma jeunesse. Toi mon amour si vrai, toi mon espoir si doux. Toi le pur dévouement et la sainte tendresse De la vierge qui tremble en s'offrant à l'époux!
Tu revis, et je sens se chercher et s'étreindre Nos cœurs, tristes jouets d'un long malentendu; Et pour ne plus les voir ni pâlir ni s'éteindre Nous retrouvons l'amour et le bonheur perdu.
Un monde dont mon cœur pressentit la lumière. Nous entoure soudain de sereines clartés; Je sens renaître en moi mon extase première.
Et riante d'amour je marche à tes côtés.
Ohî cette vision c'est la mort qui s'avance, La mort qui réunit, la mort qui rend meilleurs, El qui ranime nu jour de notre délivrance Les rêves d'ici-bas qu'on réalise ailleurs I
Témoins de ton angoisse et de ton agonie ^ Ces lieux semblent garder quelque chose de toi ; Et par une secrète et funèbre harmonie Le mal dont tu souffris aujourd'hui brûle en moi.
Cest la même langueur dont je me sens saisie^ Apaisement du cœur, défaillance du corps ; Et mon âme s'exhale en cris de poésie, Comme faisait la tienne en suaves accords.
Je meurs en comtemplant cette terre si belle, Qu'avant de se fermer cherchaient tes yeux ravis^ Ce ciel, ces monts, ces bois, d'une sphère nouvelle Semblent former pour moi le radieux parvis.
La pelouse fleurie est mon lit mortuaire, Le torrent qui bondit^ mon ^las rafraichissant; La nature vers toi m'emporte en me berçant, Et du profond éther l'azur est mon suaire.
Quand je me sentais ainsi m'éteindre et mourir i
doucement, par un instinct propre à quelques j
hommes comme à quelques animaux, je souhaitais la solitude la plus absolue pour finir de vivre dans le recueillement et la paix. Insensiblement un peu
1. Compositeur de musique distingué, M. Hippolyte Colet, est mort à quarante ans d'une maladie de poitrine.
de force me revint, je respirai plus librement^ je pus gravir quelques hauteurs sans tomber ensuite anéantie. Un jour, après avoir bu mon verre d'eau thermale, je me sentis toute ranimée ^ je franchis la terrasse plantée de tilleuls de l'établissement, et je commençai à monter d'un pas? ferme la pente du Plateau de r Espérance; je suivais un sentier bordé d'une haie de buis et de noisetiers sauvages et ombragé de platanes et d'acacias; je m'assis sur une plate-forme de gazon; j'avais au-dessus de moi la Butte du Trésor, qui enserre dans ses flancs la source chaude, et qui se couronne d'un kiosque ; après quelques instants de repos,*je commençai l'ascension du roc abrupte, facilitée par un sentier ombreux qui tourne en spirale jusqu'au point culminant du mamelon. J'arrivai à l'entrée du kiosque un peu essoufflée, mais sentant que le sang affluait à mes joues au lieu d'étoufi'er ma poitrine et mon cœur. Je m'assis sur un banc du kiosque et, la tête appuyée entre les interstices de ses légères colonnes de bois, je bénis en l'admirant la nature qui me guérissait.
En abaissant les yeux, je voyais se dérouler à mes pieds les blanches et riantes habitations des Eaux- Bonnes; à ma droite, la Montagne-Verte étendait ses immenses pelouses; au loin, en face de moi, et
comme le gardien de la vallée d'Ossau, un mont gigantesque découpait dans le ciel les dentelures énormesL de ses pics décharnés; à ma gauche, le mont Gourzy couronnait son sommet de grands sapins qui s'échelonnent en pyramides; puis, quand je me retournais de l'autre côté du kiosque, j'avais audessus, de ma tète le faite de granit du Pic du Ger^ couvert d'une neige pure qui se confondait avec quelques flocons de blanc nuage nageant dans l'azur; à mes pieds, entre les crevasses des rocs bouleversés jaillissent de petites cascades ou plutôt des courants d'eau qui servent de lavoirs aux* blanchisseuses des Eaux-Bonnes ; de la hauteur où j'étais, à peine si on entendait monter par intervalles et par lambeaux quelques coups de battoirs et des fragments de complahites chantées par les lavandières ; le linge blanc s'étalait sur les arbustes odorants et sur les pentes gazonnées; il y contractait une saine et bonne odeur.
Les montagnes me parurent ce jour-là d'une beauté inaccoutumée; la température était tiède, pas un souffle d'air n'agitait la cime des arbres ; il y avait dans l'atmosphère comme une quiétude qui me gagnait et me pénétrait de bien-être. Je ne soujffrais plus ; je m'abandonnai longtemps à un ravissement qui ressemblait à une prière. Le jour décroissait,
j'oubliais la fuite des heures et l'appel du dîner; la suavité de l'air et la sublimité de la créatiou me nourrissaient; c'était une convalescence à laquelle l'âme prenait une large part. Je vis le soleil se coucher au front du mont Gourzy et quelques étoiles apparaître au-dessus de la Montagne-Verte. Quand je me décidai à quitter le banc du kiosque, tout le ciel d'un bleu sombre scintillait de constellations; la lune projetait son disque sur le sommet d'un bois; les masses des montagnes se découpaient en brun sur le firmament. A mesure que je descendais, j'entendais tin chant d'église venir jusqu'à moi; quand je fus arrâvée à la terrasse de l'établissement thermal, je vis la chapelle des Eaux-Bonnes, adossée à la base de la Butte du Trésor , tout éclatante de lumière.
Les montagnards qui célébraient le mois de Marie étaient agenouillés sur la place de la petite église; les pâtres basques tenaient leur béret à la main et les vieilles paysannes inclinaient sur leur poitrine leur tète couverte d'un capulet ; hommes et femmes roulaient dans leurs mains un chapelet de buis. Même pour ceux qui ne prient pas de la même manière, cette foule prosternée, se détachant sur le fond lumineux de la chapelle éclairée, qui à son tour se dessinait sur la montagne verdoyante dominée
par le ciel limpide et étoile, formait un tableau saisissant et sacré qui faisait planer l'âme.
Pendant que l'efficacité des eaux et la douceur de la température m'arrachaient à la mort, la surveillance éclairée du docteur, les longues causeries intellectuelles avec la princesse Vogoridès et quelques hommes distingués; les attentions d'ange d'une blonde jeune fille de Jassy, amie de pension de ma fille; les soins assidus de la sœur de l'illustre Rachel, qui me grondait avec une bonté émue lorsque je voulais travailler et me disait, en m'arrachant la plume des mains : a Voulez-vous donc que l'art vous tue comme il Va tuée I » tous ces empressemeuts réunis composaient pour mon âme une atmosphère aussi bienfaisante que Tétait pour mon corps l'air des montagnes que je respirais.
Bientôt je me sentis assez de force pour entreprendre des promenades plus longues. Seulement, - par ordre du docteur^ je devais m'aider de l'animal pacifique qui réchauffa la crèche de son soufQe et servit à la fuite en Egypte. Un matin, après un orage qui avait laissé aux branches des arbres de belles gouttes claires comme des diamants, je partis avec l'aimable jeune fille valaque et sa mère ; nos trois montures, précédées d'un guide, franchirent le Jarrfen des Anglais et se dirigèrent vers la Promenade kori-
— 16? zontale; mais au lieu de la suivre en avançant vers le nord, nous tournâmes bientôt sur un sentier plus étroit creusé dans les flancs du mont Gourzy du côté du midi. Ici l'art à moins fait que pour la Promenade horizontale ; le sentier à peine frayé est envahi par les broussailles et par le feuillage recourbé des hêtres qui répandaient sur nos têtes des perles de pluie ; quelques-unes roulaient comme de belles larmes sur les blonds cheveux de la jeune fille et s'arrêtaient sur ses joues roses et nacrées. Son large chapeau rond, flottant sur ses épaules, laissait à découvert sa tête animée par le grand air et l'allure un peu rude d*un âne rétif.
Nous aurions voulu avancer plus vite, mais le guide nous répétait qu'il fallait ïie point forcer le pas de nos bêtes sous peine d'accident dans ces sentiers perpendiculaires* au-dessus des précipices; le plus sage, dans ces sortes d'excursions, est de s'abandonner à ces guides montagnards qui connaissent si bien chaque anfractuosité de roc. La veille encore, il était arrivé une étrange catastrophe. Du haut de l'étroit chemin que nous parcourions, un écolier en vacances, de dix-sept ans, qui en était à son coup d'essai en fait d'équitation, avait voulu mon* ter sans guide un de ces bons petits chevaux basques ^ dociles et obéissant à la main qu'ils con-
naissent, mais fringants et indomptés si une main étrangère fait jouer un mors trop dur dans leur bouche fine.
L'écolier parcourut d'abord au pas ces sentiers embarrassés par les branches des arbres etles touffes de bruyères pendantes des rocs ; mais quand l'étroit chemin fut à découvert, délivré de l'importunité du feuillage et oubliant le gouffre béant à sa gauche, il crut pouvoir jouer de Téperon ; la bète effarouchée se précipita aveuglément et roula avec son cavaher dans Tabime. Leste et souple comme im singe, le jeune homme se dégagea de l'étrier et se suspendit à un arbre tandis que le pauvre cheval continuant à rouler laissait de sa chair et de ses entrailles à chaque degré du mont. Avant d'avoir atteint la base il était mort; le guide nous montra les traces de son sang et Tarbre auquel le cavaher s'était accroché.
— Mon maître, nous dit-il, n'a pas demandé un sou d'indemnité pour ce bon cheval qui était son préféré, il n'en avait pas le droit, car l'homme aurait pu se tuer aussi ; mais n'ayant pas eu une égratignure, ce petit monsieur, tout de même, aurait pu dédommager mon maître.
Ce furent les princesses Galitzine et Vogoridès, qui, quelques jours après, offrirent au loueur le
prix intégral de ce joli cheval mort qu'elles avaient monté souvent avec sécurité.
Revenant sur nos pas et craignant de nous avancer du côté de ce précipice encore ensanglanté, nous nous avançâmes au-dessus de la promenade Grammont que nous venions de parcourir (elle doit son nom aux anciens ducs de Grammont originaires du Béarn), et nous franchîmes les premiers sentiers de la promenade Jacqueminoty qui se dégage sur les plateaux supérieurs du mont Gourzy. Nous pénétrâmes avec ravissement à travers ces bois silencieux ; après avoir franchi la région des hêtres, nous nous trouvâmes dans celle des sapins aux troncs énormes et aux rameaux réguliers dessinant leurs dentelures sur un ciel d'un bleu limpide ; les brins menus tombés des branches formaient sous nos pieds un sable odorant dont la senteur dilatait la poitrine. JBientôt nous nous trouvâmes sur un pan plus reculé du mont Gourzy où les arbres moins pressés faisaient place à de belles pelouses fleuries.
Nous nous assîmes embrassant du regard les horizons que j'ai déjà décrits, et tandis que nos ânes broutaient l'herbe fraîche, nous fîmes une collation de fruits et de gâteaux sur la même nappe de gazon où le général Jacqueminot (dont cette promenade
porte le nom) a donné, dit-on, un splendide festin. J'étais si ravie de la beauté traucjuille de ce lieu que j'aurais voulu m'y arrêter longtemps, ou plutôt poursuivre notre excursion sur les plateaux supé^ rieurs du mont ; mais il nous fallait deux heures pour descendre et le jour décroissait ; nous dûmes songer au retour. Je me promis bien de revenir seule avec un guide sur les hauteurs superbes gui s'échelonnaient au-dessus de ma tête et d'en parcourir tous les mystères pittoresques et charmants. Ou verra comment ce désir de Dryade me porta malheur.
Ces excursions à àne m'étaient très«salutaires ; tantôt je les faisais seule, tantôt en riante et douce compagnie. Nous allâmes une après-midi à la grotte Castellane avec les deux aimables dames valaques qui m'avaient accompagné^ aumont Gourzy, et le prince Constantin Gbyka, qui nous précédait à cheval; sa belle enfant de quatre ans, costumée en paysanne béarnaise , chevauchait sur un ànon à côté de nous. Nous descendîmes la route des Eaux-Bonnes, qui conduit à Laruns, rasant la pente escarpée au fond de laquelle le Valentin assoupi fait entendre un doux gazouillement qui contraste avec le bruit formidable que répandent plus haut les cascades formées de ses eaux. Bientôt nous découvrîmes sur une jolie pelouse
des arbres étrangers plantés çà et là en petits groupes et en cabinets de verdure. C'est comme un essai en miniature d'un jardin anglais. Là est écrit sur un poteau, au seuil d'un sentier qui descend en serpentant jusqu'au fond du ravin : Grotte trèscurieuse,
A un signal denotre guide montagnard, une vieille femme parut sur la porte d'une grange voisine et vint nous ofl&ir de nous conduire à la grotte Castellane. Le comte Jules de Castellane, qui est un homme d'imagination et un grand seigneur riche et oisif, vint, en 1841, boire les Eaux-bonnes; il se passa la fantaisie de cette grotte comme il s'était passé le éaprice d'un théâtre dans son hôtel, rue Saint-Honoré ; il fit plus : ce lieu lui paraissant pittoresque, il annonça qu'il s'y ferait bâtir une Villa. Un architecte dressa des plans^ et on commença à dessiner un labyrinthe et quelques sentiers. De ce rêve, il n'est resté qu'une inscription sur une plaque de marbre noir où l'on lit : Villa Castellane; quant à la villa, c'est un château en Espagne, tel que l'aimable comte en a fait tant d'autres dans sa vie. Mais la grotte existe réellement. Laissante nos montures sur le bord de la route, précédés de la vieille femme qui tenait une clé rouillée à la main, nous descendîmes dans le ravin par le sentier
tortueux et abrupte que le comte de Castellane a fait creuser.
Autrefois, l'accès de la grotte n'était praticable que pour quelques chevriers. A nos pieds coulait, avec des détours sinueux, le torrent limpide ; en face, s'élevait un rocher gigantesque où se groupe le joli village d'Assouste. C'est sur ce mont qu'au moyen âge se juchait le manoir féodal du même nom; il fut rasé au xvi® siècle, durant les guerres civiles, il n'en reste pas de traces ; la végétation a enseveli ses derniers vestiges et les a pour ainsi dire assimilés au sol.
Nous étions arrivés au bord du Vaîeniin frémissant sous l'ombre des arbustes entrelacés; la vieille montagnarde se détourna à gauche et ouvrit une porte dans le roc, nous la franchîmes et nous nous trouvâmes dans la grotte : elle est petite et ornée comme un boudoir que la nature aurait disposé là pour quelque nymphe ou quelque ondine. De ses parois arrondies descendent les girandoles des stalactites brillantes comme des bouquets de pierreries quand la flamme des torches, ou le soleil levant s'engouffrant par la porte, les illumine tout à coup. Quelques-unes de ces stalactites sont claires comme le cristal, d'autres opaques comme le marbre; elles brillent de toutes les couleurs du prisme; à chaque
pointe pend une goûte d'eau, ainsi des larmes au bord de longs cils. Je regardais charmée cette jolie grotte; j'aurais voulu y abriter une source thermale et m'en faire une salle de bain.
Le dimanche suivant, 15 août, c'était la fête paroissiale du village de Laruns ; toutes les voitures des Eaux-Bonnes, calèches, diligences, chars-à-bancs et toutes les montures, ânes, mulets, chevaux fiu>entmis dès le matin en réquisition pour transporter les buveurs d'eau à la fête. De la calèche où j'étais assise, et qui roulait sur la route unie, je voyais défiler la foule riante des cavaliers et des piétons ; les villageois descendaient les sentiers fleuris des montagnes et arrivaient sur la grande route dont ils suivaient le bord. Les pittoresques costumes aux couleurs vives et où le rouge domine, se dessinaient sur la transparence de l'air et sur le bleu éclatant du ciel. Le village de Laruns est bâti au milieu d'un cercle de hautes montagnes ; quand nous y arrivâmes, les cloches battaient à toute volée et la procession sortait de l'église; les jeunes filles portaient une bannière de la Vierge, peinture naïve et béate, s'étalant sur une moire bleue. Leurs têtes étaient couvertes du capulet béarnais en drap écarlale, doublé de damas amarante et posé carrément sur le front. Cetle coiffure encadre le visaije, laissant voir à peine quelqnos ligues
des bandeaux plats et lisses ; la masse des cheveux est nattée en ôeù% tresses qui pendent sur les épaules et dépassent le bord du capulet ; le corsage^ ou corset^ est serré à la taille ; il est en velours noir ou marron, orné par devant et autour de la ceinture de galons rouges s'altomant avec d'autres galons argentés ou dorés; un fichu aux couleurs vives se plisse en forme d'éventail sur la poitrine et va croiser ses deux bouts derrière le corsage. Un cœur et une croix d'or sont suspendus au cou par un petit velours noir noué sur la nuque; les deux jupes étroites en laine noire sont plissées menus vers le haut et garnies en bas d'un galon rouge ou bleu. Sur ces jupes se tend Un petit tablier en mousseline blanche orné »de grosse dentelle ; les bas sont en laine blanche tricottés à côtes et s'étalent en forme de guêtres sur les souliers en peau noire. Les vieilles femmesportentle même costume, mais dans des couleurs moins éclatantes; quelques-unes ont un capulet en laine blanche bordé de velours noir. Les hommes suivent la procession en costume national ; les uns ont à la main un cierge allumé, les autres un livre de prières ; ils portent tous un béret bleu, brun ou rouge ; les plus jeunes préfèrent cette dernière couleur. Le béret des hommes est bien plus seyant que le eapulet des femmes. Au lieu d'emprisonner les
cheyeux il les laisse à découvert séparés en deux parts égales de chaque côté du front et flottants en boucles naturelles sur le cou.
La tête des Béarnais est intelligente et fine, leur taille élancée ; les hommes sont plus remarquables que les femmes, quoique celles-ci aient en général les yeux vifs et doux et les dents blanches. La veste courte et ronde que portent les hommes est en drap pourpre, elle flotte sur une culotte courte en étofi'e de laine brune attachée au-dessous des genoux par des jarretières rouges à glands ; les bas en grosse laine blanche, comme ceux des femmes, descendent aussi en foj-me de guêtres sur des souliers de cuir. N'oublions pas la ceinture en laine rouge qui ceint les reins et flotte sur le côté gauche, et le gilet en molleton blanc qui laisse à découvert la chemise de toile d'un éclat marmoréen et dont le col bas et serré, brodé à points de chaînettes forme une espèce de carcan d'où s'élance la tête. Quelques vieillards et quelques bergers suivent la procession avec un manteau de laine blanche qui les enveloppe tout entiers; ils s'appuient sur un long bâton en buis.
Le gros curé de Laruns et son desservant portent les croix et psalmodient des cantiques que les chantres de l'église, les enfants de chœur et les fidèles répètent sur des tons plus aigus. La procès-
sion parcourt les principales rues du village, fait le tour de la place, puis rentre à l'église. Aussitôt cette même place où jaillit une fontaine et où s'élève VHôteUde-ville avec sa petite façade en arcades, se remplit de mouvement et de bruit ; toutes les fenêtres des maisons et des auberges regorgent de spectateurs; on dresse un mât de cocagne où sont suspendus un gigot, un lapin, deux poulets et une montre d'argent; on roule de chaque côté de la place deux gros tonneaux sur lesquels on place des chaises ; les ménétriers arrivent et se juchent au haut de cet orchestre champêtre.
Un ménétrier joue du tambourin^ instrument à cordes tendues sur un carré de bois long et qui rappelle la lyre antique; un autre souffle dans un flageolet, espèce de flûte dont il tire des sons aigus et clairs ; un troisième racle avec un archet court sur un petit violon. Les airs qu'ils jouent, et que quelques voix accompagnent sont lents et monotones ; ils on une solennité triste. Ce sont les mêmes, assuret-on, que chantaient les montagnards de l'ancienne Gaule et qui les conduisaient aux combats. Le tambourin et le flageolet n'ont pas changé et ont traversé les siècles sans altération, mais le violon est un instrument moderne. C'est aux sons de cette musique grave et mélancolique que se forment les danses
béarnaises ; elles participent des airs qui les dirigent ; ce sont des rondes tranquilles où les jeunes garçons et les jeunes filles tournent, les mains enlacées, avec des balancements calmes et mesurés; jamais un pas précipité, jamais un bond joyeux, jamais un entrechat ni une pirouette; à peine si les pieds des hommes se lèvent de terre et si ceux des femmes font flotter leurs jupons au ras de leur cheville; c'est une sorte de danse sacerdotale et mystique.
Les femmes, sous leur capulet, sont sérieuses comme les femmes de l'Egypte sous leurs bandelettes ; il me semble que les danses de rantiquq Thébes devaient ressembler à ces danses basques.
On fait cercle autour de ces rondes si étranges; on ne secroit plusen France, on s'imagine être tout à coup transporté au milieu de quelque peuplade ignorée. Le contraste des spectateurs et des indigènes ajoute encore à la singularité du tableau ; je reconnais là des actrices de plusieurs théâtres de Paris, des chanteurs de rOpéra, des hommes politiques, des généraux, des princes et des princesses; promeneurs ou malades sont venus en foule des Eaux-Bonnes et des Eaux- Chaudes pour voir cette fête des montagnes. Les toilettes parisiennes sont mêlées aux costumes béarnais ; le Panama heurte le béret rouge, V Ombrelle marquise
le capulet. Tandis que les jeunes danseurs continuent sans fatigue et à pas comptés leur ronde éternelle, de petits montagnards de huit à douze ans se hissent au haut du mât de Cocagne. Quand un enfant approche du hut on entend de longues acclamations, mais toujours contenues ; on dirait que les paysans de ces contrées ont peur des cris ; la grandeur et la solennité des montagnes leur inspirent une gravité recueillie.
C'est un petit berger de dix ans, habitué à gravir jusqu'aux sommets des pics neigeux, qui décroche au faite du màt le lapin et la montre : j'assiste à son triomphe de la fenêtre d'une chambre d'auberge où je suis allée m'accouder. Les danses continuent sans éclats de voix ; les cabarets sont pleins de buveurs silencieux dont on entend à peine le choc des verres. Le soleil se couche à ma gauche derrière les montagnes dont les cimes se perdent dans l'éther et qui semblent circonscrire la place comme les murs géants d'une citadelle formidable ; le ciel d'un azur profond forme une tente uniforme au-dessus de nos têtes.
Insensiblement la place se dépeuple de spectateurs; les uns remontent en voiture, les autres à cheval; on se reconnaît, on ^e salue, on repaît ensemble. Je ne sais pourquoi un impérieux désir de
- 1*79 -solitude me saisit en ce moment; je reste là, seule à cette fenêtre ; la nuit claire et sereine fait scintiller ses premières étoiles^ une brume blanche se répand au sommet des monts; il me semble voir, au travers de cette espèce de suaire flottant, défiler le cortège douloureux des affections brisées par la mort et de celles, angoisse plus poignante, brisées par la vie; elles prennent un corps visible, comme celui que l'on prête aux fantômes, et marchent là-haut devant moi aux sons de cette musique funèbre que les ménétriers engourdis font courir dans Tair. La nuit plus sombre enveloppe bientôt ma vision : je n'aperçois plus que le mouvement assoupi de la place où les danseurs continuent à tourner avec tranquillité. Je monte en voiture et reviens aux Eaux-Bonnes, frissonnante et morne. Chaque fête, : chaque foule, chaque agglomération d'àmes que je> traverse me laisse ainsi anéantie ou désolée.
Les jours suivants, je fis seule plusieurs pro-' menades; le temps était devenu brumeux et prêtait aux montagnes et aux vallées une nouvelle pa-, rure et de nouveaux aspects. Lorsqu'il avait plu le matin , et que le soleil brillait vers midi sur la vapeur bleuâtre qui montait des gorges profondes, ou eût dit une mer laiteuse couverte d'un prisme immense ; cette étendue fantastique formait la pre^
^ 180 — mière zone du paysage au-dessus de laquelle s'élevaient les hêtres et les cèdres noirs recouvrant les plateaux des montagnes dont les sommets dénudés se détachaient dans Tair et se couronnaient de beaux nuages.
Montée sur un âne, qu'un petit guide de douze ans conduisait par le licol, je partis un jour après un orage pour visiter les cascades du Discoo et du GrosHétre^ dont la pluie, disait-on, avait, doublé Tampleur et le mugissement. Je franchis d'abord le sentier tortueux conduisant de la terrasse de l'établissement thermal, à une des chutes du Valmtin; là même où j'avais rencontré le montagnard qui déposa sa hotte pleine de neige pour s'agenouiller au tintement d'un glas. Je m'arrêtai pour voir tomber avec furie le torrent blanc d'écume dont j'ai déjà décrit la course; j'en suivis le bord à gauche dans un sentier difficile et ombragé ; les branches d'arbres, écartées par mon petit guide, m'aspergeaient, en retombant, de gouttes de pluie. Je traversai le pont jeté sur le Valentin et je longeai la pente inférieure de la montagne verte toute revêtue de larges pelouses et de petits champs cultivés. Je montai alors à la droite du Valentin; bientôt je perdis de vue ce torrent, et m'avançant toujours vers le midi, je traversai les premières lignes d'un bois
de cèdres qui se dressaient au-dessus de ma tête dans une tranquillité solennelle.
J'aurais voulu faire une halte sous ce bois, architectural digne de servir de théâtre à quelque belle scène d'amour; mais mon guide m'avertit que nous avions pour plus de deux heures de marche avant d'arriver au torrent du Gros-Hêtre. Déjà j'entendais le murmure voisin de la petite cascade du Discoo qui semblait me convier à suivre ses bords; je côtoyai bientôt une eau claire et peu profonde glissant siur un lit de rochers; je franchis un petit pont de pierre et je vis le torrent s'étendre en écume argentée sur une sorte d'escalier formé pat le roc ; un ruisseau qui vient en cet endroit se joindre au Discoo^ grossit son » cours sans le rendre plus bruyant. Je fis encore quelques détours dans le chemin sinueux et je me trouvai en face de la chute du Discoo; la cascade descendait d'un bois épais et tombait dans un immense trou^ audessous du pont^ d'où elle rejaillissait en trois nappes bien distinctes.
Le paysage qui m'environnait.n'avait pas d'horizon, c'était calme et triste; la pluie commençait à tomber fine et légère comme la poussière du torrent; elle répandait un ton morne sur cette solitude où, seule avec l'enfant qui me guidait, je semblais perdue dans les profondeurs des Pyrénées. Les nuages
— 18:2 — sombres qui couraient sur la eime des monts m'annonçaient que Torage allait éclater; j'aurais voulu mettre mon âne au trot; mais c'était imposible dans le sentier pierreux où nous cheminions. Mon petit guide marchait d'un pas ferme et rapide traînant toujours ma monture par le licol ; aussitôt que la route le permettait et traversait quelque pelouse et quelque terre plane, il courait à toutes jambes et l'âne était forcé de le suivre.
Nous avions laissé la montagne verte à notre gauche, derrière nous; des collines à pentes plus douces, revêtues de buis^ de prairies et de champs de maïs, lui succédaient ; çàet là les petites granges dont j'ai parlé et qui servent aux montagnards à abriter leur récolte dressaient leurs quatre murs gris et leurs toits rougeàtres. A gauche c'étaient des rochers plus abruptes^ tapissés d'une végétation touffue à travers laquelle filtraient par intervalles de petites cascades qu'enflait en ce moment la pluie qui tombait. Je sentais mon manteau mouillé et l'humidité me faisait frissonner. Je demandai à mon guide si nous tenons bientôt arrivés à la cascade du Gros- Hêtre ^ but de ma promenade.
— Encore dix minutes et nous y sommes, repliqua-t-il.
— Mais si la pluie augmente, comment ferons-nous?
En ce moment im jeune montagnard à la taille souple et haute et à la ligure rusée apparut derrière une haie.
— Si madame, me dit-il, après avoir vu la casr cade, veut venir boire du lait chez moi, je vais lui en faire chauffer.
Et il montrait du geste une petite maison qui s'élevait à gauche sur un monticule.
— Non, pas de lait, répondis-je; mais j'accepte un bon feu si vous voulez aller l'allumer.
Il répondit qu'il y courait, et, tandis qu'il s'élançait dans le sentier, nous nous dirigeâmes à gauche à travers champs pour gagner le bord du torrent dont nous entendions le mugissement voisin. Je dus bientôt mettre pied à terre, car mon âne enfonçait dans le sol amolU, puis il nous fallait traverser en piétons le courant d'eau qui bouillonnait sur un lit de rocs. Quand nous atteignîmes le bord, mes pieds étaient mouillés jusqu'à la cheville. L'enfant jeta sur la partie la plus étroite et la moins profonde du torrent une large planche de sapm qui reste là pour faire gasser les voyageurs; se mettant ensuite dans l'eau jusqu'au genou, il me dit de m'appuyer sur son épaule et d'avancer sans crainte.
Je marchai en chancelant un peu, car mes pieds
mouillés glissaient sur la planche; mais en quelques secondes je fus à l'autre rive, où je continuai à suivre mon petit guide dans un sentier tracé dans le roc, et où nous perdîmes de vue le torrent; mais j'entendais sa voix formidable, et bientôt il m'apparut sublime, se précipitant, en face de moi, d'un rocher nu et perpendiculaire que couronnaient quelques arbres qui découpaient la dentelure de leurs branches sur le fond du ciel. La masse d'eau, en se précipitant de cette hauteur, retombait en nappe neigeuse dont la poussière froide jaillissait jusqu'à moi ; l'eau, pulvérisée, s'engouffrait à mes pieds dans un lit profond qui s'encaissait tout à coup et semblait se perdre au fond d'un passage étroit et sombre entre deux masses granitiques aux parois desquelles poussent quelques arbustes épars suspendus sur le gouffre; on dirait deux murs gigantesques abritant le fossé d'une citadelle fabuleuse.
Je restais là perdue dans. mon étonnement et me rappelant un lieu à peu près semblable que j'avais vu à l'île de Wight, seulement ici la cascade était mugissante et courroucée, tandis que dans les chine anglaises * ce n'était qu'une eau tranquille qui glissait en nappe d'argent sur les parois de la montagne.
i. Corruption du mot échine.
Le site des Pyrénées l'emportait en grandeur sauvage. Éblouie par la beauté de ce tableau, je n'avais pas vu à mes pieds le tronc décapité du hêtre qui donne son nom à la cascade; il était là étendant son squelette crevassé sur Tabîme : pas un rameau, pas une feuille ne restait au pauvre arbre ; c'était l'emblème de ce que nous devenons quand le tombeau a dissous nos chairs et notre chevelure. Ce grand débris d'arbre faisait mal à voir comme des débris d'ossements.
Je fus rap'pelée tout à coup à Theure présente et à moi-même par un accès de toux violent et convulsif qui effraya mon petit guide ; je m'aperçus que la pluie avait pénétré mes vêtements et qu'il était temps de repartir. I/âne broutait paisiblement sur l'autre rive ; je traversai de nouveau le torrent sur la planche de sapin; je grelottais de froid, et quand je fus sur ma monture il me sembla qu'un accès de fièvre allait me saisir. L'enfant, toujours courageux et attentif, se mit à courir dans le sentier, entraînant l'âne sur ses pas ; en quelques minutes nous fûmes devant la grange dont il poussa la petite porte basse.
— Eh I quoi , personne ? lui dis-je en voyant la grange déserte au lieu d'y trouver le jeipe montagnard que nous avions rencontré.
— J'ai deviné qu'il vous tromperait quand vous avez refusé son lait, me dit l'enfant.
— Eh! pourquoi donc?
— Parce que le lait ça se vend et le feu ça ne se vend pas.
Et tout en parlant il avait déjà réuni des branches sèches dans Fangle d'une petite enceinte de pierres qui précédait la porte de la grange. 11 fit jaillir des étincelles de deux cailloux, alluma quelques feuilles mortes, souffla dessus avec ses lèvres, et bientôt la flamme s'éleva du bois pétillant. Il détacha le bàfrde l'àue et m'en fit un siège, où je m'assis en face de cet âtre improvisé; cette chaleur bienfaisante me ranima; je quittai mes chaussures mouillées, l'enfant enveloppa mes pieds dans sa ceinture de laine rouge et les posa sur un caillou chaud.
La pluie avait cessé de tomber; mon manteau,, mes bas et mes brodequins étalés auprès du large foyer flambant, séchèrent en quelques minutes; le soleil d'août perça les nuages et mêla sa flamme à celle du feu qui me réchauffait ; je me hâtai bien vite de repartir, afin d'échapper à une nouvelle. averse.
Mon petit guide, qui s'était montré si ingénieusement secourable et si attentif, m'intéressait, et, tout en repassant par les mêmes paysages que j^avais parcourus en allant, mais qui, au retour, me captivaient
moins, je l'interrogeai sur sa destinée ; il était orphelin; il n'avait pas connu son père; sa pauvre mère travaillait à la terre, portait les fardeaux de foin et et de maïs coupés, ou les larges charges de bois mort qu'on allait butiner dans les forêts qui couvrent les monts; mi jour, il y avait de cela huit mois, elle fit un chemin trop long, toute courbée sous son fardeau trop lourd, elle prit une pleurésie dont elle mourut.
— Quand le prêtre l'eût administrée, me dit l'enfant, elle pleura beaucoup en m'embrassant; elle me dit : a Fais comme les autres, mon petit, si tu souffres trop dans le pays, maintenant que tu n'as plus de mère, pars pour TAmérique. »
— Pour l'Amérique?
•^ Oui, madame, pour un endroit qu'ils appellent la Plata. Ils sont partis six cents il y a un an ^ et il y en avait beaucoup d'aussi jeunes que moi.
I. Lé préfet dès Basses-Pyteiiées vient d'ïicli'egser à M< lé ministre de rintérieur un f apport relatif à rémigratiort qui 'enlève, au département des Basses-Pyrénées une grande partie de la population basque. Elle témoigne un goût de plus en plus vif à S*ciloigner du pays natal pouf aller chefrchei- au-delà des it\ét% une noyyelld patrie. Ainsi, dans le seul itiois de septembre 1857| on a constaté cinq cent soixaiitc-quatro émigrants, tous pour la Plata.
— Quoi ! vous quitteriez ce beau pays, ces jolis villages, ces cascades, ces pics couverts de bois qui ont vu passer votre pauvre mère?
— Et qui l'ont tuée, répliqua l'enfant avec tristesse; à présent, madame, vous voyez la terre belle et gaie; mais en hiver c'est autre chose, il y a bien de la misère ici pour le monde.
— C'est donc bien décidé, vous émigrerez, mon petit ami? Il secoua la tète.
— Non, cela me ferait quelqtTe chose; puis un de mes oncles qui a été à la guerre, m'a dit que c'était mal de me laisser embaucher, et que ma mère avait le délire quand elle m'a dit de partir; je resterai, et sitôt que j'aurai l'âge je me ferai soldat.
— Et en attendant?
— Je continuerai à servir la femme qui loue les ânes et les chevaux quoiqu'elle ne soit pas trop bonne et nous mène aussi dur que ses bètes. Cette nuit elle m'a fait promener, sur la route des Eaux- Chaudes^ un cheval malade pendant quatre heures, parce qu'on lui avait dit que cela le guérirait; quand je suis allé me coucher je tremblais la fièvre.
Tandis que mon petit guide me contait ses peines nous cheminions toujours vers les Eaux-Bonnes; nous nous trouvions dans la partie la plus pittoresque delà route, lorsqu'au détour d'un grand rocher,
qui nous dérobait le chemin, nous vîmes tout à coup devant nous une des plus belles étrangères des Eaux- Bonnes s'appuyant au bras d'un jeune homme. Rien dans leur attitude ne pouvait redouter la surprise, et cependant, en m'aperçevant, la jeune fille devint pourpre comme un coquelicot ; elle me salua et m'adressa quelques paroles en balbutiant. Elle avait bien tort de me redouter; je ne trouve rien de plus simple et de plus charmant que ces sympatliies qui ont pour cadre les beautés de la nature.
J'arrivai un peu lasse, mais ranimée et ayant la certitude que mes forces revenaient.
Par une belle matinée d*août, je partis en riante compagnie pour aller visiter les Eaux-Chaudes ; nous dépassâmes Laruns, que nous laissâmes à gauche , et, un peu plus loin, aux confins de la vallée d'Ossau, entre deux hauts rochers, nous vîmes s'ouvrir au midi un corridor étroit et sombre, d*où s'échappait à flots précipités et bruyants le Gave qui descend de Gabas et du Pic-du Midi. Nous suivions une route large taillée dans le roc et dominant le torrent encaissé dans des bords sauvages.
Bientôt s'ofi'rit à nos yeux la longue et étroite vallée des Faux-Chaudes. Ici plus rien des grâces que la nature étale sur les plans inclinés des collines des Faux-Bonnes; plus de pelouses fleuries, plus de
champs d'un vert tendre, plus de petites cascades riant et gazouillant au soleil. L'eau qui se précipite des montagnes s'engloutit dans des gouffres sombres, et à droite et à gauche se dressent des monts perpendiculaires de deux ou trois cents pieds de hauteur^ d'un ton gris zébré de noir, ayant à peine quelques sapins rabougris suspendus à leurs parois ; ces monts sont d'un aspect grandiose et sauvage, ils formeraient une belle décoration à quelque scène d'horreur.
A mesure que l'on s'enfonce dans cette gorge étroite on n'aperçoit plus qu'un pan du ciel servant de voûte à ce corridor formidable ; rien de sinistre comme ce défilé quand un brouillard gris s'y engouffre et se confond avec la masse des montagnes. Lorsqu'on sort de ce passage surnommé le Hourat (ou la gorge du précipice), on voit à gauche, du côté opposé au Gave mugissant, la montagne s'incliner tout à coup ; là se dessine une route qui descend obliquement comme une rampe. Avant que la nouvelle route ne fût percée, c'est par cette pente rapide que l'on pénétrait dans la sombre vallée. Primitivement il n'y avait qu'un sentier glissant tracé au bord d'effrayants précipices. Les anciens princes du Béaru, Marguerite de Valois, la Marguerite des Marguerites (sœur de François I"), son mari Charles d'Albret, roi de Navarre, leur fille Jeanne d'Albret, reine de Navarre^
femme d'Antoine de Bourbon et mère de Henri IV, Henri IV lui même, s'aventuraient à dos de mulet sur ces rocs ardus pour aller se baigner aux Eaux- Chaudes; ils se logeaient dans des habitations rustiques et souvent improvisées, et se plaisaient durant Tété au milieu de ces sévères beautés de la nature. C'est peut-être à son long séjour dans les Pyrénées que la Marguerite des Marguerites a dû d'être poëte. Au sommet de la route abrupte dont je viens de parler, on aperçoit les ruines d'un oratoire ; les voyageurs s'y arrêtaient autrefois pour remercier la Vierge de bon Secours. Le vieux chemin traversait ensuite le Gave sur un pont étroit appelé le Pont des Chèvres; c'est le point de jonction où la nouvelle route se fond avec Tanoienne et continue à côtoyer la rive droite du torrent. Nous avions passé le lugubre et majestueux défilé, la vallée s'élargissait un peu, et, quoique toujours bornée par des monts gigantes' ques dont les cimes touchaient les nuages, elle perdait de son aspect désolé. Quelques cultures apparais* saient ; insensiblement les montagnes s'abaissèrent du côté du* levant, encadrant un bassin de verdure* Un groupe de maisons se dressa devant nous ; nous étions arrivés au petit village des Fatix-ChaudeSé Vingt ou trente maisons se penchent sur la rive droite du Gave« Parmi elles sont quelques beaux hôtels
et rétablissement thermal d'un aspect beaucoup plus monumental que celui des Eaux-Bonnes. Nous nous arrêtâmes à VHÔtel de France; nous mimes pied à terre et nous allâmes explorer les promenades creusées, à force de travail et d'art, au sein de ces roches énormes.
Au delà du village est la Promenade d'Henri /F, où de beaux arbres abritent des bancs. Plus loin, sur le plateau d'une colline verdoyante qui forme la base de la montagne, circule la Promenade de Minville; une fontaine qui jaillit du roc murmure sur des pelouses ombragées. Nous marchons dans un labyrinthe ombreux; c'est comme une oasis riante cachée au milieu d'ue chaos de masses granitiques. Nous franchissons un plan plus élevé de la montagne de l'autre côté du Gave, et nous suivons des sentiers s'enroulant comme de longs serpents, qui s'appellent \di Promenade d'Argout.
De là nous dommons tout le bassin des Eaux-Chaudes, empreint d'une mélancolie grandiosç. Un courant d'air froid siffle sur nos têtes; il descend du pic du Midi et s'engouffre dans le long canal de l'étroite vallée ; son mugissement se mêle à celui du Gave : ce sont comme deux grandes voix douloureuses se répondant; comme deux sanglots pleurant sur ceux qui passent. Hors ces bruits, tout est tranquille et
morne aux Eaux-Chaudes; ni fêtes ni cavalcades comme aux Eaux-Bonnes ; les femmes qui viennent y boire les eaux, ou s'y baigner, n'y étalent pas de toilettes parisiennes ; il n'y a là que des malades mourants, ou ceux qui, vraiment desenchantés des choses de ce monde, n'aiment plus qu'une solitude absolue.
La route d'Espagne, qui borde la vallée, égaie pourtant un peu ce paysage mortuaire ; de temps en temps on voit défiler des mules espagnoles qui agitent leurs grelots; elles sont chargées de ballots de marchandises et enfourchées par des marchands aux costumes pittoresques qui vont et viennent d'Espagne en France et de France en Espagne ; ils chantent en éperonnant leurs montures. D'autres fois, la route est sillonnée par les troupeaux que des bergers en manteau de laine blanche conduisent sur les hauteurs où s'abritent de nourrissants pâturages. Après ces courtes excursions, nous nous hâtâmes de regagner l'hôtel, où nous trouvâmes devant la porte des ânes robustes pour les plus timides ^ d'entre nous et de petits chevaux basques pour les plus hardis. Nous partîmes pour aller visiter la Grotte des Eaux-Chaudes; un guide portant des torches et une grosse clef nous précédait. Sur la montagne qui forme le rempart oriental de la vallée se dessine un
sentier grimpant au travers de pentes raides mais accessibles ; nous rencontrions, çà et là, quelques bouquets d'arbres et des touffes d'arbustes ou de plantes.
A mesure que nous montions, Fair devenait plus vif; nous nous étions tous munis de chauds manteaux de voyage dont nous dûmes nous envelopper ; après trois quarts d'beurede marche, l'approche de la grotte nous fut révélée par le bruit d'un torrent s'échappant de la grotte même et qui retombe en cascade bruyante. Nous entrâmes par une porte creusée dans le roc et sur le seuil de laquelle le guide alluma des torches et des flambeaux; la grotte s^éclaira de lueurs fantastiques, et nous y pénétrâmes en côtoyant les bords du torrent; nous eûmes alors devant nous un merveilleux spectacle :. les lueurs projetées sur la voûte et sur les parois de cette grotte immense en détachèrent en saillie les colonnes et les arceaux qui se déroulaient devant nous. Oo se fût cru dans une crypte du moyen âge ; le bruit de la chute d'eau ressemblait au gémissement de l'orgue. Taudis que nou3 avancions, la grotte s'élargissait, et les jets de lumière que nous y répandions changaient les stalactites humides en autant de girandoles aux teu%. de couleurs. Le froid pénétrant que l'eau toujours jaillissante répand dans cette enceinte ne permet pas de
s'y arrêter longtemps. Nous en sortîmes tout frissonnants, et Tair du dehors nous parut brûlant.
De retour aux Eaux-Chaudes^ nous remontâmes bien vite en voiture pour arriver avant la nuit à la Vallée de Gabas. Nous traversâmes le pont d'Enfer jeté sur le Gave aux rives sinistres ; là, les ondes tumultueuses ont des mugissements plus formidables; on dirait l'embouchure du fabuleux Achéron. Nous étions toujours emprisonnés entre deux hautes chaînes de montagnes dont l'aspect variait à mesure que nous avancions ; elles formaient d'abord des gradins escarpés étalant leurs roches nues; plus loin, elles se dressaient en terrasses supportées par des assises de granit et toutes^revètues de draperies de verdure; c'étaient ensuite des masses informes que le froid et la foudre semblaient avoir dénudées ; à ces roches pelées en succédaient d'autres couvertes de forets de hauts sapins dont les tètes noires se découpent sur la transparence de l'air ; les plus vieux sont tombés aux pieds des autres, abattus par la main du temps ou l'emportement de l'avalanche ; ces bois sombres sont zébrés de grandes lignes d'argent, formées par de petits torrents écumeux qui bondissent des hauteurs jusqu'à la base de la montagne. C'est là une partie des Pyrénées vraiment sublime.
Nous voici arrivés au petit hameau de Gabas,
composé de cinq à six maisons bâties sur le bord de la route ; plus haut sont deux auberges et un bureau de douane française. La vallée des Eaux- Chaudes se partage ici en deux gorges : Tune s'ouvre à droite et mène au Pic du Midi; elle suit d'abord de vertes collines où les pins s'échelonnent ; l'autre . gorge, aux roches phis nues, va directement en Espagne ; je m'élançais en pensée sur ces routes diverses: toutes deux me sollicitaient et m'appelaient ; j'aurais voulu aller au moins jusqu'au pied de ce terrible Pic du Midi dont le jeune duc de Montpensier fit l'ascension en 1840 et qu'aucune femme n'a jamais pu gravir. Du côté de l'Espagne, j'aurais voulu parvenir jusqu'à ce fort merveilleux d'Urdc», perché sur la cime des monts les plus escarpés de la vallée d'Aspe, et dont les tourelles, les créneaux et les mâchicoulis semblent taillés à même le roc. Ce fort a une garnison française, et dans l'ouverture de ses meurtrières tournées vers l'Espagne sont braqués des canons chargés.
Tandis que je caressais du regard ces deux routes béantes qui semblaient me dire : Tu n'iras pas plus loin ! mes compagnons de route s'étaient fait apporter des fruits et du vin de M alaga au bord du petit torrent qui chaugeait en presqu'île une des auberges de la route. Cette auberge était tenue par une grande et
grosse paysanne béarnaise dont la stature me frappa d'autant plus que presque toutes les femmes basques sont petites et mignonnes. Mais cette femme appartenait à une autre génération. Elle avait quatre-vingtdix ans ; son œil était resté vif, à peine si son front s'était ridé sous ses épais cheveux blancs enveloppés du capulet rouge ; quand elle riait, elle montrait toutes ses dentés jaunies, allongées, mais entières; elle avait vu passer bien de gros personnages^ disait - elle. Du plus grand nombre, elle avait oublié le nom, mais elle se souvenait, comme si c'était hier, de Bernadotte qui, assurait-on, était devenu roi ; — de la fille de Marie- Antoinette, au visage triste et sévère, qui semblait n'avoir jamais ri ; — du petit duc de Montpensier, un beau gars, ma foi ! — de Rachel, qui lui . donna uti louis double I — Et elle ajoutait, comme pour nous encourager à la bien payer, qu'elle se souviendrait aussi de nous !
Le soleil se couchait sur les plus hauts sommets qu'il empourprait de teintes paagnifîques; la nuit vient vite dans ces gorges de montagnes. Nous remontâmes en voiture et regagnâmes les Eaux^ fikaudes, A mesure que nous avancions du défilé sombre le vent s'y engouffrait glacial ; je m'enveloppai dans mon manteau ; je me blottis au fond de la calèche, et tandis qu'on causait autour de moi,
je pensais aux excursions que je pourrais faire seule les jours suivants. Arrivés aux Faux-Chaudes, nous changeâmes de chevaux et franchlmes'à toutes brides la distance qui nous séparait des Faux-Bonnes,
Je dormis d'un long somme après cette journée de fatigue, ce qui me fit obtenir du docteur l'autorisation de continuer mes promenades.
J'aurais voulu comme au temps déjà lointain de l'adolescence, lorsque je franchissais au galop le bois ombreux et séculaire de la Sainte-Beaume, m'élancer sur un bon petit cheval basque et suivre dans ses excursions hardies et pittoresques la princesse Vogoridès; mais c'était bien impossible; les forces du corps ne secondaient pas l'élan de l'esprit ; je devais me contenter de l'âne paresseux et parcourir lentement dans une journée l'espace que d'autres traversaient au vol en quelques heures.
J'ai dit en décrivant les promenades Grammoni et Jacqueminoty mon désir très-vif de visiter jusqu'au sommet les belles forêts du mont Gourzy.
Un matin je me fis amener un âne sur le petit monticule où s'élève l'établissement thermal, je demandai une chaise pour n'avoir pas à m'élancer sur ma monture ; je croyais que le guide tenait cette chaise d'une main ferme sur les inégalités du roc ; mais comme j'y mettais le pied le guide lâcha la chaise et
je fus lancée sur les pierres tranchantes. J*eus une sensation horrible; il me sembla que mes entrailles sortaient et que ma vie s'échappait avec elles. Puis je n'eus plus aucune perception de ce que je devenais et de ce qui m'entourait ; j'étais tombée dans une syncope complète. Quand je revins à moi j'avais une blessure profonde à l'aine et d'affreuses meurtrissures noires. Les compresses froides dont on m'avait enveloppée me rendirent ma toux ; tout mon mal semblait revenu ; je retombai dans les langueurs funèbres des premières jours^plus douloureuses et moins résignées.
L'intérêt empressé de la petite population des Eaux-Bonnes et de tous les étrangers distingués qui y restaient encore, s'attacha à ma souffrance, et à chaque pas que je faisais en me traînant dans la campagne quelque bonne parole venait à moi; je reçus les soins les plus assidus deTexcellent docteur Briau, de M. Liouville et de M. Jules Joannet, ancien élève de l'École polytechnique et professeur à l'École navale de Brest. Ce dernier me distrayait durant mes heures d'inaction par ses attrayantes causeries. Mais chaque jour la vallée des Eaux-Bonnes se dépeuplait ; tous les buveurs d'eau étaient partis ; je restais une des dernières. Je comptais les jours, je me demandais avec anxiété quand je pourrais sup-
porter la voiture. La nature bienfaisante me vint en aide ; le temps qui avait été presque froid dans les derniers jours d'août, devint chaud et radieux durant la première quinzaine de septembre. Je passais les journées étendue au soleil sur un lit de bruyères roses ou de buis ; les effluves de chaleur qui émanaient des bois et des ravins murmurants étaient pour moi comme un bain salutaire qui rendait l'élasticité à mon corps brisé. Lasse de l'immobilité où mes jours s'écoulaient, je résolus d'essayer mes forces et de partir pour Bayonne.
Il était quatre heures du matin, l'aube naissante enveloppait les Eaux-bonnes d'une blancheur nacrée ; des maisons endormies au pied des monts ne s'échappait pas une voix ; c'était le calme et la sérénité de nos beaux cimetières parisiens. Après avoir embrassé la jeune et jolie .Amélie, une petite servante béarnaise qui m'avait soignée durant mon séjour aux Eaux, je montai dans le coupé de la diligence; le conducteur fit claquer son fouet, et les chevaux descendirent au galop la grande route des Eaux-Bonnes.
Le jour se levait rose et chaud sur les montagnes qui ressemblaient à de grosses masses d'albâtre ; des lueurs douces enveloppaient la terre, dontle soleil en montant à l'orient éclaira par dégrés les plans variés. Quand nous traversâmes Laruns et Bielle, le paysage
était encore couvert d'une teinte indécise ; il s'éclaira bientôt et tout sembla rependre la vie et le mouvement sous rinflnence delà lumière. Dans les villages où nous passions, les animaux domestiques faisaient entendre leurs voix mêlées, parmi lesquelles le coq jetait des notes claires. C'était un dimanche ; déjà les paysannes et les paysans béarnais, vêtus du costume national, apparaissaient sur le seuil des portes ; ils se rendaient à la messe matinale ; d'autres descendaient des montagnes et se détachaient pittoresquement devant nous sur les hauteurs.
Nous entrâmes dans la Vallée d'Ossau^ et je pus admirer de plus près cette admirable chaîne de\montagnes que domine le Pic du Midi; il se dressait dans le ciel, baigné par les teintes roses du matin. Sur les monts moins élevés, et que nous rasions de plus près, nous distinguions, des champs cultivés, des prairies d'un vert printaaier et çà et là quelques petits villages; dans les parties plus planes de la vallée s'élevaient des bourgs plus considérables avec leurs blanches maisons et leur église à clocher pointu.
J'embrassais iavec ravissement l'ensemble de cette vallée célèbre que nous traversions à vol d'oiseau ou, pour parler plus juste, au galop d'iîne diligence ; bientôt les hautes montagnes disparurent derrière nous.
mais notls en saisîmes longtemps encore la grande silhouette qui se détachait très-nettement dans Tair. La température était d'une tiédeur sicilienne; je souffrais très-peu et je m'oubliais d'ailleurs dans la contemplation de la nature. Arrivée àpiéron, où nous changeâmes de chevaux, je m'aperçus que ma blessure s'était rouverte, et j'eus grand peine à descendre de voiture.
Par un de ces hasards, qui deviennent un vrai bonheur en voyage, j'avais pour compagne de route une femme parisienne du même monde que moi, aimant les arts et la Uttérature, et qui me combla des meilleurs soins ; son mari était en troisième dans le coupé ; mais, pour nous laisser plus à l'aise, il monta sur l'impériale à côté du conducteur.
Oléron me parut une petite ville ancienne et pittoresque ; elle est entourée de remparts et de fossés regorgeant de végétation d'un très-heureux effet. On rêve là quelque scène du moyen-âge. Nous déjeunâmes rapidement et nous sortîmes d'Oléron au galop de quatre chevaux aiguillonilés par le feu de l'avoine qu'ils avaient mangée.
Après Oléron, la campagne est parfaitement cultivée; on devine l'aisance et même la richesse dans ces champs fertiles ; plus de landes, plus de ravins stériles, mais aussi plus de ces accidents de ter«
rain magnifiques, plus de ces gorges sauvages, plus de ces monts majestueux qui composent dans les Pyrénées de si sublimes paysages. Hélas I ces chères Pyrénées, auxquelles je m'étais attachée comme je le fais à tout ce qui m'émeut par une grandeur quelconque, s'étaient perdues dans le lointain ; je me demandais quand je pourrais contempler encore leurs cimes disparues I
Le sol qui se déroulait devant moi me paraissait d'une ennuyeuse monotonie ; il était pourtant montueux et accidenté, mais qu'était-ce auprès de la beauté des grands paysages évanouis? Nous traversâmes un village très-riant dont le nom m'échappe ; sur une belle promenade ombragée de platanes , des paysansen jaquette et en béret de laine.bleue jouaient aux boules ; un groupe de jeunes filles endimanchées les regardaient, curieuses, appuyées aux troncs des arbres. Sur le seuil des maisons, quelques femmes assises allaitaient des enfants ou gourmand aient leurs cris tout en les enroulant dans ces longues sangles qui font penser aux bandelettes dont on enveloppait les momies. d'Egypte.
Nous entendions un chant d'église triste comme un Miserere^ la cloche tintait dans l'air ; quand la diligence déboucha sur la petite place où était l'église qu'entourait un étroit cimetière couvert de hautes
herbes, nous vimes sur les tombes quelques vieilles femmes agenouillées ; elles répétaient un psaume entonné par un vieux prêtre en surplis blanc qui bénissait une bière. Je vois encore les profils ternes de tous ces pauvres vieux visages bistrés se détachant sur le mur gris de la petite église gothique. Quel affaissement dans toutes ces physionomies! c'était comme la pétrification d'une détresse native.
Nous arrivâmes bientôt sur une hauteur où le paysage se développait dans un horizon immense. A notre gauche estait le bourg de Bidache dont toutes les terres environnantes formaient autrefois la principauté de Bidache, appartenant aux anciens ducs de Grammont; à droite une colline boisée servait de base aux magnifiques débris du château suzerain. J'ai peu vu de ruines d'un aspect plus grandiose ; des draperies de lierre se suspendent aux arceaux, aux portes, aux fenêtres béantes où, par un effet merveilleux, s'engouffrait en ce moment la lumière du soleil ; on eût dit une illumination soudaine faite à souhait pour le plaisir des yeux. Nous fimes arrêter un instant la diligence afin de mieux voir ce tableau magique; j'en ai conservé un souvenir si vif que je pourrais en dessiner tous les détails.
Nous rencontrâmes encore quelques villages et quelques châteaux pittoresques ; mais insensiblement
•^205 — le sol prit une teinte uniforme : ce n'étaient plus que landes et monticules entièrement revêtus de fougères ; la route poudreuse et blanche tranchait sur cette immense couverture verte déroulée à perte de vue. Tout en causant de Paris et des Pyrénées, que nous venions de quitter, avec ma compagne de route, nous ne pouvions nous empêcher de répéter de temps en temps en regardant l'étendue monotone : Encore, encore, des fougères I La plamte dentelée envahissait la route et souvent montait touffue jusqu'à la portière de la voiture. Le ciel était d'une extrême limpidité, aucunes masses de nuages ou de montagnes ne le coupaient. C'en est donc fait, pensai-je, je n'entreverrai plus ces monts gigantesques qui séparent la France de l'Espagne I Mais tout à coup du sommet d'un tertre, aussi tapissé de fougères, et sur lequel la route passait, nous aperçûmes au loin, au sud-ouest, comme une chaîne de rochers qu'illuminait l'incendie sublime d'un soleil ardent. Étaient-ce de véritables rocher ou seulement des bancs de nuages amoncelés à l'horizon ? Nous doutâmes un instant ; mais bientôt la chaîne lumineuse se dessina plus nette et plus en relief, la flamme du ciel caressait ses contours sans s'y confondre. C'était bien certain, nous avions devant nous la chsdne occidentale des Pyrénées, dominée par les
deux pointes aiguës du pic de la Rhune que couronnaient en cet instant deux diatièmes de lumière. Quel fond de tableau à Bayonne *, la ville frontière, la ville forte et riante dont nous approchions I
Les éternels champs de fougères avaient cessé ; des terres cultivées^ de jolies maisons de campagne, de belles avenues annonçaient la capitale du pays basque si pimpante et si gaie ; bientôt elle nous apparut avec sa première ceinture de grands arbres et sa majestueuse cathédrale gothique qui se détachaient sur le ciel. Nous franchîmes l'enceinte de remparts, de bastions, de fossés et le pont-levis d'une des porte» voûtées ; à ce pont pendent.de lourdes chaînes d'un
i. C'est Bayonne qui a donné son nom à la baifonnette, cette arme invaincue de la France que les zouaves viennent d'immortaliser à jamais dans la campagne d'Italie* La baïonnette fut inventée en 16il dans un engagement entre des paysans basques et des contrebandiers. Après avoir épuisé leurs munitions, les Basques imaginèrent d'attacher leurs couteaux au bout de leurs mousquets / et ils repoussèrent ainsi leurs adversaires.
Cette application spontanée d'une arme encore informe changea entièrement le système de l'art militaire en Europe. La baïonnette fut pour la première fois mise en usage^ en France, au régiment des fusiliers du roi, en i670; en i674 et 1675^ daa<r très i^égiments d'infanterie en furent pourvus; les dragons la re« curent en 1676, les grenadiers en i678. A cette époqoe la baïonnette entrait dans le canon. La douille> qui en rend la manœuvre si facile, date de 1688.
fer poli comme de l'acier ; des groupes de soldats en uniforme et l'arme au bras apparaissent en relief sur le fond gris des pierres. Nous voilà dans une place d'armes; mais tout chante et tout rit autour de nous, et Ton sent bien que la çuerre et ses horreurs ne menacent pas ces fortifications formidables.
Après les avoir passées, la ville apparaît gracieuse comme une nymphe qui sort des eaux, au bord de ce beau fleuve, sillonné de navires et qui va se jeter à la mer à quelques lieues de là. La Porte de France^ une sorte d'arc monumental soutenu par quatre colonnes, est la principale entrée de Bayonne. Cette porte s'élève au débouché du pont qui relie la petite ville de Sfidnt-Esprit à Bayonne; des corps-de-garde, crénelés dans le même style que les fortifications, défendent l'entrée de pont. Saint-Esprit est, pour ainsi dire, le faubourg de Bayonne ; c'est une ancienne colonie juive d'origine espagnole. En 1495, un édit de Ferdinand et d'Isabelle expulsa les Juifs de l'Espagne entière ; ils se réfugièrent alors en Portugal, mais, contraints bientôt de s'en éloigner, ils passèrent les Pyrénées vers l'année 1500. A peine les toléra-t-on sur le territoire français, où ces débris d'une grande race traînèrent, comme sur toute la terre, une vie d'humiliations et de sacrifices. Par-
qués dans le voisinage de Bayonne, ils ne pouvaient pénétrer dans la ville une fois le soleil couché, et, ainsi que l'avait décidé le concile d'Arles, ils portaient, comme signe d'infamie, une roue de drap jaune sur leur habit et une corne à leur bonnet. Il leur fut défendu d'établir des comptoirs et des boutiques à Bayonne d'où on les pourchassait à coups de pierre. Leur industrie et leur persistance triomphèrent de' toutes les entraves ; peu à peu ils élevèrent leur petite cité et s'y enrichirent de génération en génération. Aujourd'hui, le bourg juif de Saint-Esprit est animé et bruyant, et ne s'humilie plus devant la ville dominatrice. Cependant des antipathies de race subsistent encore, mais sans querelles, et surtout. Dieu merci ! sans persécution. La nouvelle synagogue de Saint- Esprit, un monument d'assez mauvais goût., est adossée à la gare du chemin de fer. Le chemin de fer est le symbole du mélange de toutes les nationalités et de toutes les croyances 1
Autrefois, c'était un pont de bateaux qui reliait le bourg de Saint-Esprit à Bayonne ; ce pont flottant ondulait, se balançait et parfois même avait des bonds effrayants lorsque la mer houleuse venait grossirlefleuve àla marée montante, ou bien lorsque le fleuve lui-même, grossi par ses nombreux affluents, se précipitait, à la fonte des neiges, vers son embouchure. Sur la Ion-
gueur de cette route mouvante, qui craquait et gémissait sans cesse, s'étendaient trois rangs de fortes solives formant trois routes distinctes ; celles du milieu divisée en deux pour l'aller et le retour des montures et des attelages et celle de chaque côté pour les piétons. Le mouvement qui régnait sur ce pont primitif était inouï , c'était comme une veine énorme d'où s'échappait la vie joyeuse et affairée du peuple basque. Les fumeurs s'y promenaient, les porteurs d'eau s'y précipitaient à la file allant à Saint-Esprit puiser l'eau d'une fontaine renommée; des bandes de Juifs accouraient à Bayonne à l'heure de la Bourse ; des réfugiés espagnols passaient gravement enveloppés dans leurs manteaux sombres ; puis, venaient des Basques dans leurs costumes pittoresques, des jeunes filles agaçantes vêtues à la béarnaise, et d'autres portant sur leurs noirs cheveux le fichu coquettement noué vers l'oreille. En quelques heuresj sur ce vieux pont, trop étroit pour le mouvement des deux villes, défilaient tous les types de cette population mêlée des frontières de France et d'Espagne.
On se prend à regretter ce pont si pittoresque, comme quelques Parisiens regrettent encore la vieille galerie de bois du Palais-Royal.
Aujourd'hui le large pont de pierre est moins en-
combré. Après àToir franchi la porte de France qui le domine du côté de Bayonne^ on laisse à gauche la ville vieille, d'où descend la Nive, riviète qui se jette dans TÂdour, près du pont Majon. Là est le port où sdnt amarrés, sur trois ou quatre de front, les lougres, les biscayennes, les polacres, les ûambarts, les chasse-marée, les bricks, les goélettes et les trois-màts du commerce bayonnals et de tout le golfe de Oascogne. Rien ne me plonge dans une rêverie agitée comme un amas de vaisseaux : les uns arrivent^ les autres partent. Je voudrais connaître les aventures de ceux qui reviennent et m'élancer avec les autres vers les pays lointains* J'aime à causer avec les matelots, voire avec les mousses, et à ressaisir leurs pérégrinations dans les lambeau! de leurs souvenirs.
La file des navires s'étend sur l'Adour, élargi par la Nive, le long du Quai de la Douane^ de la grille de la Place d'Armes et d'une partie des belles allées marines dont je reparlerai. De ce côté est la ville neuve avec ses monuments entourés de galeries en arceaux : le théâtre, Thôtel de la Douane et la souspréfecture se trouvent là réunis; puis vient la place Grammont (le nom des Grammont est partout dans le Béarn). C'est sur cette place et sur la Place d'Armes, entourées de cafés où Ton boit, où
l'on chante^ que se pressent le dimanche les promeneurs bayonnais.
Au moment de notre arrivée tout est en fête sur ces deux places, la musique de plusieurs régiments exécute des symphonies; les officiers de la garnison et les bourgeois de la ville se promènent donnant le bras à des femmes élégances. Les Espagnols et les Basques passent dans leurs costumes nationaux; de beaux enfants s'ébattent en riant; les grisettes pimpantes s'avancent par groupes avec leur robe de * couleur claire, leur petit fichu en soie ou en dentelle croisé sur le sein et leur coifî'ure provoquante et coquette qui se compose d'un autre fichu rose, bleu ou pourpre formant une sorte de petite calotte plissée qui recouvre à peine le chignon et dont les deux bouts noués flottent sur l'oreille gauche ; les courts cheveux frisés de la nuque sont à découvert; le cou s'élance tantôt comme une colonne d*albâtre, tantôt comme une colonne de bronze florentin agitant les pendeloques d'or ou les poires de corail espagnol. Elles rieiit^aux éclats, les jolies grisettes! les unes pour montrer leurs dents perlées , les autres sans songer à rien qu'a épancher leur gaité naturelle. Du reste, dans cette belle ville méridionale la gaité est dans l'air, dans le ciel bleu et chaud, dans les navires pavoises; dans les chants et les danses castillanes
qui se forment le soir; dans la bonne humeur des habitants, dans les cris des enfants, enfin dans toute Texubérance de vie qui se répand au dehors.
Nous tournons à gauche de la Place d'Armes et nous arrivons dans la rue du Gouvernement ; c'est une voie très-large bordée d'arbres où se trouvent les voitures pour l'Espagne et les omnibus pour Biarritz ; mais avant de me rendre à la mer dont l'attraction est si puissante pour moi, qui
Ainsi qu'un Alcyon le jour où je suis née Embrassai du regard la Méditerranée,
je veux visiter la cathédrale et parcourir les allées marines. — Vue à distance^ la cathédrale parait merveilleusenent conservée; mai» à mesure qu'on s'en approche, on découvre les dégradations qu'a subies ce magnifique monument du treizième siècle. Un riche habitant de Bayonne a légué en mourant une rente de 40,000 francs pour la restauration de cette belle église. Jusqu'ici rien n'a été fait : rincuri^ méridionale persiste; des échoppes de cordonniers et de marchands de vin sont toujours adossées aux murs. Le cloître est un des plus vastes et des plus précieusement sculptés que j'aie jamais vus; mais toutes ces belles fleui-s gothiques qui sortent des chapiteaux et des ogives sont ébréchées. Le
clocher est resté inachevé, il est lourd et trapu; je monte au haut de la galerie qui le domine, et une vue admirable s'étend autour de moi : au midi, c'est la ciiaîne occidentale des Pyrénées d*où s'élance dans le ciel bleu le pic de la Rhune ; la route d'Espagne, qui se fend bientôt en deux branches, dont une, la route de Biarritz, se déroule dans la même direction; à l'orient circule au sein de la campagne basque le double cours de la Nive et de l'Adour qui viennent; mêler leurs eaux sous les murs de Bayonne ; à l'occident, les longues Allées marines se déploient dans le sens de l'embouchure du fleuve; on découvre au loin les dunes de la mer; le phare, du côté de Biarritz, les toits du village de Boucan, où les navires qui partent de Bayonne vont attendre que le vent leur soit favorable et que la fameuse barre du golfe de Gascogne leur livre passage. C'est au village de Boucan que commencent les merveilleuses jetées qui conduisent l'Adour à la mer. Ces travaux gigantesques furent commencés au seizième siècle ; Vauban les continua et l'on y a travaillé jusqu'à nos jours ; mais quoiqu'on ait pu faire on n'est point parvenu à maîtriser cette barre redoutable que forment à l'embouchure de l'Adour les montagnes de sable amoncelées par rOcéan.
Le cours précipité du fleuve ne peut franchir cette
— ail —
frontière qui le défie ; grossi par les pltdes et par la fonte des neiges, et poussé par le vent de terre, il déplace parfois les masses formidables qui obstruent son passage, mais la mer les ramène quelques heures après. Le flux monte, la raffale souffle du large^ les flots déferlent sur la barre syec une fureur retentissante. On ne distingue plus le fleuve de la mer; c'est un soulèvement et un chaos de sable écumant et liquide^ où les galets sous-marins sont lancés par la tempête jusqu'à la crête des flots. Alors nul effort humain ne saurait surmonter robstacle« et nul vaisseau ne pourrait tenter d'arriver à TOcéan sans être mis en pièces.
Lorsque la mer a été calme durant plusieurs jours et que le cours du fleuve a pu creuser un passage où ses eaux s'écoulent, les vigies font des signaux pour avertir les navires dans l'attente. Ceux-ci accourent rapidement se grouper auprès de la barre ; un canot part du rivage de Boucan^ conduit pat huit rameurs à chemises rouges; il s'arrête sur la passe même, et un homme en uniforme^ assis au gouvernail^ s'assure de Tétat de la passe et en mesure la profondeur. Après quoi il jette l'ancre à l'une des extrémités et arbore un pavillon rougé. Aussitôt le remorqueur, dont la force est de cent vingt chevaux, s'avance, conduisant à la file deux ou trois navires; d'autres
suivent^ guidés par les lamaneurs de Boucan^ puis d'autres s'abandonnent au hasard.
Le premier navire s'approche de la barre ; il s'élève, plonge, s'arrête un instant, s'élance et passe au delà; la barre e^t franchie; les remorqueurs quittent le navire qui déploie ses voiles et gagne le large. Tous les vaisseaux grands et petits le suivent aux acclamations de la foule qui se presse sur les deux 4ves.
11 y a bientôt un demi-siècle qu'un homme^ qui n'était pas lé chef du pilotage, monta dans la canot des lamaneurs et voulut sonder lui-même la profondeur de la passe; la barre grondait avec furie, mais cet homme semblait défier les éléments. Au large sur les flots bleus de la mer se dessinait la frégate la Comète; l'homme qui venait de sonder la passe ne lui avait trouvé que quinze pieds et demi; tous les pilotes et tous les officiers de marine furent d'avis que la frégate ne pourrait passer.
— Elle passera! s'écria celui dont la volonté semblait en cet ijistant commander aux hommes et aux flots.
* Et il ordonna le signal.
Aussitôt la Comète accourut. Elle subit un choe terrible, une partie de sou équipage fut renversée ; mais^ la pass^ franchie, elle remonta triomphalement
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TAdour, portant, debout sur son pont, Taventureuî: pilote, qui était Napoléon.
Tandis que j'évoquais ce souvenir du haut du clocher de la cathédrale de Bay onne, le soleil commençait à décliner au couchant, rougissant de sa pourpre la cime des vieux ormes des Allées marines, et jetant ses chaudes lueurs sur le rivage de la mer, qui se confondait en cet instant aux dernières limites de Thorizon. Je me hâtai de redescendre, car je voulais être rendue à Biarritz avant la nuit. Pendant qu^on disposait dans, la ru^ du Goiwemement la voiture qui devait me conduire, je retraversai la place d'Armes, je passai sous la voûte d'une porte à bastions, et je me trouvai au bord de l'Adour. Le fleuve coulait à ma droite ; à ma gauche était un quinconce formé par de grands arbres, au milieu duquel s'élevait un arc-de-triomphe en feuillage, pavoisé de drapeaux; cet arc avait été dressé quelques jours auparavant pour le passage de l'Empereur et de l'Impératrice ; en face de moi se déroulaient avec leur triple ligne d'arbres centenaires les sombres Allées marines. Je me plongeai quelques instants sous leurs longs arceaux; j'aurais voulu aller jusqu'à la mer en suivant cette route magnifique; mais la mer m'attendait aussi à Biarritz, et j'y étais attendue. Je regagnai la voiture, le cocher fouetta ses cheveux, et après avoir frcmchi
la citadelle elles talus, nous nous précipitâmes auga-* lop sur la belle route d'Espagne*
Elle est large et royale^ cette route mémorable où tant de souverains et de héros ont passé , sans compter les fenmies que le trône ou Tamour ont rendues célèbres. Elle a été parcourue par Louis XI couvert de ses habits sombres qu'ornaient des médailles de plomb : les brillants seigneurs espagnols riaient de ces vêtements, sans se douter qu'un grand poUtique se cachait sous cette enveloppe bourgeoise; elle a vu accourir la Marguerite des Marguerites qui allait visiter son bien-aimé frère François P' prisonnier à Madrid ; elle a vu revenir ce roi déUvré et le suivre bientôt après la reine Eléonore de Portugal qui devint sa femme. Gharle IX et Catherine de Médicis passèrent par là pour aller concerter avec la reine Elisabeth d'Espagne le massacre de la Saint-Barthélémy ; souvenir plus riant, c'est par cette même route qu'Henri IV se rendait auprès de la belle Gorysandre^ femme du comte de GrammontI Mazarin la parcourut jusqu'à l'Ile des Faisans où il négocia la paix avec don Louis de Haro ; Louis XIV la suivit uû an après pour aller célébrer son mariage avec Marie-Thérèse. Elle vit venir plus tard PhiUippe V envoyé par la France pour recueillir l'héritage de Charles III, puis un jour Napoléon qui allait recevoir la couronne de l'idiot
Charles IV, des mains hardies du prince de la Paix.
Que de royales fiancées partirent de France ou y arrivèrent par cette route historique I Ce fut.autre^ fois Rigunthe, fille de Frédégonde, qui devint reine des Visigoths; puis Blanche de CastiUe^ mère de saint Louis; puis Blanche de France, que Pierre le Cruel fit étouffer entre deux matelas; puis cette touchante héroïne de Schiller, Elisabeth, fille de Catherine de Médicis, fiancée d'abord à don Carlos^ et qui devint femme de son père, le sombre Philippe II; puis Anne d'Autriche, mère de Louis XIV, et Marie- Thérèse, qui fut sa femme; puis^ de nos jours, la jeune infante^ sœur de la reine d'Espagne^ qui épousa le duc de Montpensier.
Que de capitaines, que de héros ont encombré de leurs soldats cette route fameuse ! Depuis Roland, le preux de Charlemagne « si beau à voir dans sa brillante armure^ sur Vaillantif, son beau coursier dont les rênes d'or lui battent dans la main tandis qu'à son épieu, qu'il porte au poing dressé vers le ciel, flotte un gonfanon blanc * . »
Vinrent ensuite Bertrand Dugueselin et ses compagnies blanches; le Prince Noir menant les bandes