‹ Les derniers montagnards histoire de l'insurrection de priarial an 3. 1793 d'apres les documents originaux ineditsChapitre 11 sur 31 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

LE MARTYRE

Nous avons vu les députés arrêtés ou plutôt enlevés dans la nuit du 1 er au 2 prairial. On les mena sur-lechamp au comité de sûreté générale. Il était trois heures du matin. Dans cette même salle, moins d’un an auparavant, Robespierre avait été apporté sanglant, jeté sur une table et insulté. Pendant qu’on apprêtait les voitures en toute hâte, ils écrivirent à leurs femmes, à leurs amis.

On ne leur laissait pas le temps d’embrasser leurs en- • fants. « Ma chère bien aimée, dit Goujon à sa femme, je suis arrêté et dans ce moment au comité de sûreté. Je suis innocent. Si je pouvais périr pour ma patrie, sois calme et paisible. Nous partons, mon amie, on dit que les voitures sont prêtes; je ne sais pour quel endroit. Adieu, embrasse notre enfant, élève-le dans mon souvenir. Ma mère, je te salue et je t’embrasse (1). » Romme, toujours ferme, traçait, avec son énergique tranquillité d’âme, ce billet, qu’il envoyait à sa femme, alors enceinte :

(1) Publiée par' Tissot.

< 2 prairial, entre trois et quatre heures du matin, du Comité de sûreté générale.

« Ma chère amie, un décret d’arrestation vient d’élre rendu contre moi par la Convention nationale. Je te conjure au nom de la patrie que tu aimes, au nom de l’égalité que j’ai appris h chérir avec toi, au nom de l’enfant que tu portes dans ton sein, de ne pas te livrer à l’inquiétude. Souviens-toi dans tous les instants que tu te dois à ton enfant, et que, quoi qu’il arrive à celui qui avait attaché ses destinées aux tiennes, cet enfant reçoive de toi les principes de la plus pure morale et du républicanisme le plus franc. »

Il essayait de rassurer la pauvre femme, mais il savait déjà qu’il marchait à la mort. Les chevaux étaient attelés; on ne leur laisse le temps d’emporter ni argent ni linge pour leur usage. La Convention est pressée, et la présence des montagnards à Paris est dangereuse. Tallien l’a dit, il ne faut pas que le soleil les retrouve ici. Ils partent. C’était des chariots couverts qui les emmenaient, de misérables chariots sans siège, sans paille même pour adoucir un peu la dureté de la voiture (1). Le jour venait ; ils sortent sous bonne escorte de cette ville où ils laissaient leur âme, quelques-uns la chair de leur chair. Quelles pensées les devaient agiter! Goujon songeait sans doute à cette mère excellente qu’il ne reverrait peut-être plus, à sa femme allaitant son premier enfant, à ses frères, plus jeunes, à Tissot, sou ami. Bourbotte avait deux enfants, dontl’un d’adoption, le pauvre petit chouan ramassé par lui sur un champ de bataille de la Vendée,

(1) Tissot.

LE MARTYRE

sauvé et recueilli, grandissait, clevé par le montagnard comme si l’enfant eût été de sa famille. Ces hommes de fer avaient un cœur. Soubrani pensait à sa vieille mère demeurée à Riom. Romme revoyait la sienne, la femme fortement trempée qui lui avait donné son énergie physique et sa robuste foi dans la justice, restée là-bas, elle, dans ses montagnes, mère des Gracques campagnarde, contemplant de loin son fils et le suivant des yeux dans la lutte.

Sans doute encore ils se demandaient oit ils allaient. Nul ne le savait. Le convoi prenait la route de l’ouest, il gagnait l’Océan, la route de l’exil, le dur chemin de Cayenne, celui qu’allaient suivre Collot et Billaud, et tant d’autres après eux, pour rencontrer là-bas la guillotine sèche. Mais quelle longue et funèbre route hérissée de dangers! Je ne sais quoi d’inconnu planait sur ce convoi funèbre. Arriveraient-ils sains et vsaufs au lieu de déportation? Pourraient-ils avoir devant eux un temps suffisant pour se défendre devant cette postérité qui était leur juge? Ne seraient-ils pas assassinés en chemin par ces bandes de royalistes qui tenaient les grandes routes et pillaient au nom du droit divin? C’était là l’anxiété.

Bourbotte, d’ailleurs, toujours gai, riant de tout malgré les dieux, retrouvant en face du danger sa verve gaillarde et son alacrité éloquente, gagna l’escorte, la convertit à la pitié par la plaisanterie, s’imposa par ces saillies brusques et mâles qui conquièrent le soldat. Un des gendarmes se chargea de porter de leurs nouvelles à leurs familles. Romme, dans une de ses lettres, parle des égards qu’avaient les officiers pour leurs

prisonniers. « Ils tâchaient d'adoucir les désagréments

de noire position parce qu’ils avaient appris à connaître notre loyauté. » On ne peut douter qu’ils n’aient plus d’une fois, pendant le trajet, trouvé l’occasion de fuir. Ils ne le voulurent pas : c’eût été la désertion.

Les députés apprirent à Dreux qu’ou les conduisait au château du Taureau.

« On les fit passer, dit Tissot, dans des pays infestés de chouans, et dans la route rien ne fut négligé pour qu’ils fussent assassinés, lis en coururent plusieurs fois le risque. » Dans le département de la Manche, une population ignorante des choses, rendue cruelle par la terreur des terroristes , voulut les mettre en pièces. Peutêtre avait-on compté que le hasard du chemin délivrerait la Convention de ces captifs un peu gênants. L’escorte les protégea, et ce furent les gendarmes qui défendirent les prisonniers. A chaque point d’arrêt, à chaque relai, ils écrir vaient,. envoyaient de leurs nouvelles, consolaient ou réclamaient. « Soyez calmes et tranquilles», disait Goujon. Au fond de toutes leurs lettres touchantes, l’idée du sacrifice inévitable est déjà bien ancrée, et pourtant ils osent encore demander, réclamer, ils osent espérer justice. Justice, c’est leur cri, c’est l’appel constant adressé à la Convention, à leurs amis. Us ne veulent pas qu’on fasse une démarche pour eux : leur cause est bonne. Us ne doutent pas qu’on ne les entende et qu’on n’y réponde. Dure réponse !

Cette réponse fut la commission militaire.

Leur défense était déjà contenue tout entière dans ces lettres, écrites au hasard des relais et confiées à de « braves gens», comme les appelle Bourbotte. Comment n’être pas touché, n’étre point convaincu de la pureté de conscience

LE MARTYRE

et des patriotiques intentions de ces tiers montagnards, qu’on surprend ainsi dans le doux épanchement des confidences et des derniers adieux. Dans cet écroulement soudain de leur fortune et de la république, tous conservent, selon l’expression de Goujon, la sérénité dans leur âme. Il ne leur manque qu’une chose, c’est « d’avoir quelque connaissance de la position de ceux qu’ils ont laissés. » Mais ils attendront, ils se résignent. « Mes amis, écrit Goujon, levez-vous courageusement contre la mauvaise fortune, elle intimide et flétrit les cœurs lâches ou coupables, mais elle- élève l’âme de celui qui souffre pour la justice et la vérité. » « Montre-toi en toute occasion, dit Romme à sa femme, franche républicaine soumise à l’autorité de la loi. » « Je ne crains pas la mort, s’écrie Bourbotte. » Puis, à côté de ces exhortations sublimes les conseils touchants et pratiques, comme si cette correspondance unique de victimes sur le chemin de l’échafaud devait montrer de façon éclatante toutes les vertus privées unies à la vertu publique. « Vivez en paix et en bonne union, dit Goujon à tous les siens, vous savez que c’est la plus douce joie que vous puissiez donner à mon âme. » Entre Falaise et Caen, h Langamerie, il donne des conseils à safemmepour l’éducation deson fils : «Prends soin de toujours le laver exactement h l’eau froide. Prends garde que ton lait ne s’altère. » « Sois tranquille sur ma position, dit Romme à sa femme, pense à l’enfant que tu portes dans ton sein, et que le chagrin auquel tu te livrerais peut empêcher de venir h bien. Tu me donneras de tes nouvelles aussitôt que tu en auras l’occasion. Aujourd’hui je te prie de me préparer un envoi de linge, chemises. En livres, je désirerais les œuvres de Jean-

Jacques Rousseau, le volume de mes rapports, un exemplaire de l'Annuaire du Cultivateur; tu y joindras ma petite écritoire de poche- N’oublie pas d’écrire à ma pauvre mère... » Plus loin, il revient sur cette recommandation. C’était un culte, un amour sans égal qu’il vouait h sa mère. « Je t’ai demandé d’écrire à ma mère, je te recommande toujours ce devoir sacré. » Et il ajoute : « Tu me manderas si tu peux continuer les secours que nous distribuons les décadis ; je serais fâché d’être forcé de les suspendre. » Pauvres, ils trouvaient moyen de venir en aide à de plus pauvres qu’eux.

Bourbotte, pour sa seule justification, écrivait à un ami qu’on imprimât un récit de la conduite qu’il avait tenue pendant la journée du 1 er prairial ainsi que ses registres de correspondance comme représentants. On verrait bien de la sorte s’il avait jamais conspiré. Il invoquait le témoignage de tous ses amis et l’opinion des armées de l’ouest et de la Moselle, dont il avait partagé les fatigues et les dangers. Certain de rencontrer la mort au bout du voyage, il ajoutait : ® Prends ma défense. Je suis sacrifié; je m’attends à périr, mais je mourrai avec la fierté républicaine. » Il croit pourtant, le malheureux, avoir dans ces registres, dans sa correspondance, dans ses différents actes imprimés « un rempart contre toute espèce d’accusation. Ces différentes pièces renferment, tu le sais, la preuve d’un travail immense qu’on ignore et dont je n’ai jamais voulu parler par pudeur et par modestie. Eh bien ! dis à chacun d’aller puiser dans ce recueil... » Bourbotte ignore donc que ce passé même, qui le défend, parlera au contraire contre lui, viendra le condamner devant ses juges. C’est ce passé dont il se fait

LE MARTYRE

gloire qui le tue. Ce sont ces registres qui le font coupable aux yeux des triomphateurs thermidoriens. Il oublie d’ailleurs bientôt, dans ses lettres, son salut et sa défense pour songer à son petit Scœvola, à son cher enfant. « Je ne sais si j’aurai le bonheur de le revoir encore. » Il n’oublie pas l’autre orphelin, Savenay, le petit Vendéen. Et, par un délicat sentiment d’amitié : « Fais rester chez moi mes deux enfants, dit-il, habite toi-même ma maison, mets ordre à tout, prends soin de mes papiers, dont la conservation est si utile à ma mémoire. » Enfin, pour être maître de sa vie et l’arracher, le moment venu, à ses bourreaux, il demande surtout le petit meuble oriental, ce poignard qu’il portait toujours du côté du cœur quand il était aux armées (1), ou, en place, ce qui peut lui rendre le même service.

L’idée qu’ils allaient mourir ne les quittait pas. Us ne songeaient pas à se sauver, mais seulement h se défendre, et encore aux yeux de l’avenir. Bourbotte avait chargé un des gendarmes de l’escorte, sans doute celui dont il disait à son ami : « Questionne beaucoup le gendarme qui t’apportera ce billet, c’est un excellent homme », de remettre une lettre à la Convention.

Romme ne demandait, sans doute, ses rapports, que pour travailler à sa plaidoirie. Soubrani, lui, pendant la route, rassemblait le mémoire des différentes dettes qu’il avait laissées à Paris. Il voulait partir les mains nettes.

On traversait en ce moment le département de l’Eure, on touchait à Bernay. C’était le pays de Duroy. Il y avait beaucoup d’amis; on savait là qu’il approchait. Tous les

(1) Tissot.

moyens d’évasion lui furent offerts. Duroi n’en profita pas et, dit Tissot, s’arracha courageusement des bras de sa jeune épouse enlarines. Après huit jours d’une route écrasante, le 9 prairial, les députés arrivaient à Morlaix. 11 était huit heures du soir. Cette nuit môme, à deux heures du matin, jetés dans une barque, on les transporta à trois lieues en mer dans ce château fort du Taureau, le bout du monde pour eux, un rocher, des murailles froides, point de nouvelles de Paris. Dans ces cachots les heures étaient lourdes. Qu’y avait-il pour eux derrière la prison? Que faisait Paris? Que devenait la république? Ils se voyaient condamnés à l’inaction, ils se croyaient, — pour longtemps, sans doute, — enfermés au château du Taureau comme l’étaient au château de Ham les vaincus de germinal. Peut-être leurs amis, qui s'agitaient à Paris, qui faisaient paraître des écrits en leur faveur, réclamaient pour eux les principes sacrés de la justice et l’exécution des lois indignement violées, peut-être le peuple avait-il réclamé contre celte arrestation, protesté contre l’arbitraire, peut-être les défenseurs des montagnards tombés auraient-ils le temps de convaincre la Convention et de la désarmer... C’étaient de vagues lueurs d’espoir, et qui duraient peu. Les prisonniers savaient bien que leur arrêt était d’avance prononcé. Les journaux dépareillés qu’ils avaient pu lire pendant le voyage, tous gonflés de venin réactionnaire, les avaient convaincus déjà, et Goujon, « le seul homme de la Révolution, dit Tissot, à qui il a été donné de chanter sa mort et ses malheurs », composa l’hymne suprême des condamnés de prairial. L’air manquait, mais l’hymne, vendu plus tard chez tous les marchands de nouveautés, devint un moment populaire. Il y

LE MARTYRE

a, dans ces lugubres couplets, une fermeté grande; le saint amour de la patrie, l’amer désespoir du républicain vaincu, l’inébranlable foi dans la justice et la liberté, la confiance dans l’avenir passent dans les vers de Goujon comme autant de bouffées vivifiantes. La résolution d’une mort hautaine, le consentement au sacrifice, le mâle et fier mépris de toute tyrannie leur donnent comme une allure de marbre, une sonorité d’airain.

Dieu protecteur de la justice,

C’est nous qui sommes dans les fers!

C’est nous que des hommes pervers Osent menacer du supplice !

De la vertu fais que nos cœurs Conservent la sainte énergie;

Agrandis-nous dans nos malheurs.

Nous les souffrons pour la patrie (1) !

Leur détermination irrévocable est gravée dans chaque strophe.

Ils mourront.

De l’homme nous perdons les droits.

Qu’avons-nous besoin de la vie?

Plus loin :

Mourons tous pour l'égalité.

Sans elle il n’est plus de patrie.

Liberté, veille à notre gloire,

Assieds-toi sur nos corps sanglans!

Qu’ils restent devant nos tyrans Et les flétrissent dans l’histoire !

L’Histoire, l’Avenir, la Postérité, leurs vengeurs. Ils

0) V. les Souvenirs de la journée du 1" prairial an III, par F. -P. Tissot, fils ainé, qui a publié l'hymne di Goujon, paroles et musique (Paris, an VIII).

s’apprêtaient à tomber, les yeux fixés sur l’aurore future. Foi consolante aux lendemains, espoirs rafraîchissants dans la revanche du Droit, ceux qui vous portent dans la vie, qui vous emportent dans leur mort, ceux-là peuvent tout supporter et braver le bourreau. La revanche est tardive et boiteuse souvent, le temps passe, il y a, dirait-on, prescription pour l’injustice comme pour le crime. Non, la vérité a son heure. Un passant, un jour, heurte du pied la tombe du mort et, d’une main pieuse, il écrit « martyr » où l’on lisait « coupable », et, satisfait de son œuvre, s’éloigne et rentre dan sa nuit.

Mais que Goujon était seul, rimant sa vengeance, au château du Taureau! Comment faire parvenir à ceux qui le devaient recueillir ce chant d’adieu? 11 le confia au hasard, comme ces naufragés qui jettent à la mer leurs dernières pensées dans une bouteille cachetée, et il traça au bas de l’hymne de mort ce simple et touchant postscriptum : P. S. Que l’âme sensible qui trouvera ceci le remette à la citoyenne Goujon, rue Dominique, n° 167, faubourg Germain, à Paris. Ce sera obliger un malheureux.

Plus malheureux peut-être qu’il ne le pensait. La veille du cinquième jour après leur arrivée , le commandant du château fort leur annonça qu’ils allaient partir * pour Paris. Quoi! déjà? Puis il ajouta qu’ils seraient jugés par une commission militaire. Ce fut pour eux un coup de foudre, l’apparition de la mort, mais une mort atroce, inattendue, un jugement inique. Accusés, ils avaient le droit de demander le tribunal de tous; citoyens, un tribunal de citoyens : mais une commission militaire, des représentants traduits devant des soldats!

La loi cédant le pas au sabre ! Ils n’avaient encore été ni entendus, ni légalement accusés! Allons, c’en était fait (ils le sentirent) de la constitution qu’ils avaient juré de défendre, c’en était fait de la république. Il n’y avait plus qu’à mourir. Alors, dans ce donjon battu des flots, dans cette prison de martyrs, une scène se passa, plus imposante et plus poignante que tous les grands drames de l’antiquité. Les prisonniers se rassemblèrent dans la chambre de Romme, et là, assis autour d’une table, froidement, irrévocablement résolus à la mort, ils délibérèrent pour savoir quand et comment, ensemble, à la même heure, ils se tueraient. Il y avait des couteaux sur la table, et le chimiste Romme, à côté de ces armes, avait placé une fiole de poison. De l’opium et du fer, il y en avait pour tout le monde. Ils résolurent, en commun, qu’il valait mieux se poignarder. Romme, toujours froid, regardant les choses en face et d’un œil sûr, engagea cependant ses collègues à prendre du poison avant le jugement, et à se frapper après le prononcé. Il calculait que l’opium préviendrait une trop grande effusion de sang, qu’en même temps cette effusion arrêterait les progrès de l’opium, et que de ce double effet résulterait une mort seulement apparente si les blessures qu’ils se feraient n’étaient pas d’ailleurs mortelles (t). Et qui sait si, cette boucherie rappelant le peuple au sentiment de la vérité, les survivants ne pourraient combattre encore pour leur cause ! Mais la proposition fut rejetée. Tous, se levant alors, la main étendue, calmes et décidés, firent le serment de se poignarder au tribunal. Puis un

fl) Biographie de 1801.

même cri sortit de ces poitrines : Vive la République ! Maintenant les bourreaux pouvaient venir.

Le 22 du mois de prairial, les députés enlevés dans la nuit du 1 er au 2 étaient de retour à Paris. Durant ce nouveau trajet, maintes fois encore ils avaient eu l’occasion de s’échapper. Goujon surtout, à qui ses longs cheveux tombant des deux côtés de son mélancolique et fier visage donnaient l’aspect d’un apôtre, avait inspiré aux gendarmes de l’escorte un intérêt tel, qu’ils l’engageaient eux-mêmes à fuir et lui en eussent facilité les moyens. Il refusa. Il aimait et estimait Romme. Il ne voulait pas l’abandonner (1). On les écroua h Paris, dans la Maison des Quatre-Nations. C’était comme l’antichambre de la Maison des Capucines, et les prisonniers, entassés là, n’en sortaient guère que pour aller à la guillotine. Il n’y avait plus de temps à perdre, l’heure du jugement approchait. Pendant les deux jours et la nuit qu’ils passèrent dans leur nouvelle prison, les députés écrivirent, rédigèrent leur défense, et plaidèrent leur cause plus encore pour l’avenir que pour leurs juges. Les défenses éloquentes de ces derniers de la Montagne sont aux Archives, quelques-unes volumineuses, toutes sincères, poignantes, brûlantes de vérité, tracées, on le voit, d’une main bouillante, avec la colère de la vertu outragée et la résolution de l’honnêteté qui se sacrifie. Ils se défendent tous, tous protestent, tous prouvent jusqu’à l’évidence la fausseté des accusations, des mensonges odieux dont on les accable : aucun n’essaye de détourner les coups sur le compagnon de chaîne , aucun ne renouvelle l’at-

(i) Tissot.

LE MARTYRE

tristant spectacle de ces girondins, d’honnêtes et braves gens eux aussi , s’accusant les uns les autres au pied de l’échafaud. En plaidant pour soi, chacun plaide pour tous. Leur défense peut se résumer en quelques traits généraux d’une vérité évidente, et qui eussent certes convaincu tout autre tribunal qu’une telle commission. « Ils n’ont jamais conspiré que pour le bien de la république; ils ne connaissent personne, ne correspondent qu’avec quelques-uns de leurs commettants; ils ne savoient rien du mouvement insurrectionnel du 1 er prairial, qu’ils ont appris, le matin, au moment où l’on battoit le rappel dans les rues ; ils n’en sont ni les auteurs , ni les fauteurs, ni les complices; ils n’ont parlé, dans la sinistre séance, que sur l’invitation faite par le président luimême; ils avoient certes le droit, comme représentants du peuple, de manifester leurs opinions, comme tous les autres députés avoient le droit de les réfuter; ils ont demandé le renouvellement des comités de gouvernement, parce que ceux-ci 11e s’étoieut pas, on l’a bien vu , conformés au décret de la Convention, qui leur enjoîgnoit de rendre compte d’heure en heure de la situation de Paris, et qu’on le croyoit dissous : une opinion émise dans le sein de la Convention ne peut être imputée à crime à un conventionnel; ils ont été menacés eux-mêmes, insultés, quelques-uns blessés par les factieux ; ils ont voulu , ils veulent encore le salut de la république , et, punis pour leur zèle , ils mourront victimes de la tyrannie et en appelleront à la postérité. »

« La proscription, dit Goujon, s’élève contre moi. Qu’ai-je foit et quels sont mes crimes? Rien qu’être fidèle à la vérité, sans exception de partis ny de personnes. Je

ne cesserai de dire : Que l’on me juge sur mes œuvres! Que celui-là qui reçut de moi une injustice volontaire se lève et m'accuse ! Que celui-là que je pus secourir et qui ne fut pas secouru se lève et m’accuse ! Aucun ne m’a encore dénoncé. Et pourtant, ajoute avec amertume le jeune philosophe , et pourtant le jour du malheur est depuis longtemps venu et l’imposture est forte de mes persécutions (1) !

« Tous mes droits, dit-il encore, me sont ravis dans cette affaire, mais on ne peut m’arracher de comparoitre devant des hommes ! Lorsque le despotisme des passions bouillonne sur la terre, le refuge de l’innocent est moins dans les formes que dans le courage de juges intègres. Je suis satisfoit de comparoitre devant des deffenseurs de la patrie; ils n’immoleront pas ceux qui la chérissent... »

Il prend ensuite, corps h corps, l'accusation; il lutte contre les faussetés, les force à plier, les contraint à la vérité. « L’accusation est dénuée de toutes espèces de preuves, de faits, de délits, même d’assertions qui puissent l’appuyer. Dans tout ce qu’ont avancé les témoins, en ce qui me concerne, il n’est rien à ma charge, rien de condamné par les loix, rien de condamnable. » Il est innocent de tout fait matériel. « À deffaut des faits, il est vrai , on m’accuse pour quelques paroles. Elles ont été insérées, après coup, dans un procès-verbal qui est reconnu contenir un faux matériel... Et quand ces paroles que l’on m’impute seroient vraies, quelle loi me deffendoit de les dire? » Il a parlé, au nom du peuple, comme man-

(i) Archives de l’empire, C. \V J 317.

LE MARTYRE

dalaire du peuple, sans préparation, sans préméditation. * Le matin, dit-il, je m’étois rendu à la Convention sans argent et sans armes. Je venois de me baigner dans la rivière au haut des Champs-Elysées elj'avois à peine mangé une bouchée. » Quand il a parlé, le président, depuis deux heures, avait repris librement son fauteuil. Pourtant, il y avait erreore à craindre la nuit, dont profitent toujours les méchants. II voulait sauver le patrie. « Oui, sauver la patrie. Ces intentions sont justifiées par mes discours, par mes actions, par mes mœurs, par ma vie. J’ai parlé quand j’ai cru que c’étoit pour moi un devoir sacré. Mais je ne fus jamais ny conspirateur ny rebelle. La simplicité de ma conduite répond à celle de ma vie. Pourquoi suis-je seul icy? Pourquoi tous ceux que j’ai aidés, secourus, deffendus ne sont-ils pas là et ne peuvent-ils me rendre témoignage ? Ce témoignage tardif peut-être viendra cependant un jour. Au surplus, je me fortifie par la pensée de mon innocence et je me repose sur la probité de mes juges. Ils ne souffriront pas que la postérité ait à regretter de nouvelles et innocentes victimes (1). »

C’est là, en effet, l’horrible du drame. Pourquoi des victimes nouvelles ? Pourquoi ce sang versé , ces têtes coupées, ces executions en masse, ces voitures envoyées chaque jour, au nom de la clémence, sur la place de la

(1) Archives de l’empire. On lit à la tin de ce document, de la main de Goujon, cette note : « J’observe à la commission que ce court résumé est extrait des réflexions plus longues rédigées à la hâte, et que je n’ai pas eu le teins de recopier, mais que je lirai devant la commission, si elle me donne la parole pour ma delTense. » C’est, sans doute, les réflexions plus longues que Tissot a publiées dans les Souvenirs de la journée du 1" prairial.

Révolution ? La Convention faisait le mal et commettait des meurtres avec une inconscience stupéfiante. Courtois (de l’Aube), dans des notes manuscrites que j’ai relevées aux Archives de la Préfecture, raconte que, dans la séance où Lecointre demanda un décret d’accusation contre les comités , un membre s’écria : « Dépêchonsnous de voter le décret, il faut que j.e parte, j’ai du monde à dîner. » On parlait de Goujon à un de ses prescripteurs : « Nous savions bien, dit celui-ci , que c’était un honnête homme et un bon citoyen, mais aussi pourquoi n’a-t-il pas voulu se mettre avec nous ? » La logique est morte, l’honnêteté vaincue. « Le crime qu’on me reproche, dit Romme (1), auroit donc été consommé à la tribune de la Convention, en présence de la représentation nationale et de la foule ? Mais alors, j’aurois partagé ce crime avec ceux de mes collègues qui m’ont longtemps pressé, sollicité, au nom du bien public, de me rendre à la tribune ;

« Avec le président, à qui j’ai toujours demandé et qui m’a refusé ou accordé la parole, suivant mon tour;

« Avec ceux de mes collègues qui ont parlé avant moi et ont rouvert la séance, suspendue par le mouvement;

« Avec ceux qui ont appuyé, discuté, développé, amendé mes propositions;

« Avec ceux qui en ont fait eux-mêmes de nouvelles;

« Avec tous les représentants du peuple qui, rassemblés en face du président et sur son invitation plusieurs fois répétée, ont délibéré sur les propositions mises aux voix avec ordre, et quelquefois amendées dans la fédac-

(t) V. sa Défense. Archives de l’empire.

LE MARTYRE

tion par le président lui-même. Ou il y a injustice dans le décret qui m’accuse, ou il y a partialité dans la justice qui les excepte. »

Discutant ensuite les chefs d’accusation, comme le fait Goujon, comme le fait Bourbotte, Romme prouve que les décrets adoptés la veille ou le lendemain de la séance par la Convention sont justement ceux-là qu’il proposait à la tribune. « La section de Bon-Conseil demande que les farines employées en friandises servent à augmenter ou améliorer le pain de l’égalité. La Convention accueille celte pétition par l’insertion au bulletin. J’avois fait moi-même cette proposition un mois avant. » Romme, en effet, n’avait répété le soir que ce qu’on avait dit le matin. Et quand il y aurait eu illégalité, est-ce que, pour sauver la Convention, il ne fallait pas s’affranchir du règlement ? Le président n’avait-il pas nommé Fox commandant provisoire de la force armée de Paris? « Celte forme de nomination étoit pourtant , de toute évidence, une violation des principes, une infraction aux loix ; mais quoi ! le danger était pressant. La Convention a reconnu, dans cette circonstance, qu’elle pouvoit s’affranchir des formes lorsque le salut public commandoit des mesures promptes (1). »

« J’ai gardé, dit Romme éloquemment, j’ai gardé le silence pendant sept ou huit heures passées dans l’anxiété et la douleur. J’ai parlé, mais après d’autres membres et à leur exemple. J’avois le droit de parler comme représentant du peuple. Tout ce que j’ai fait, tout ce que j’ai proposé avoit pour but de conserver à la représentation

(i) Défense de G. Romme. Archives de l’empire, C. W* 547.

nationale l’autorité dont elle est seule dépositaire... J’ai vu dans la mêlée des hommes affamés de crime; j’en ai vu de pressés par le besoin, demandant de bonne foi du pain et une garantie de la liberté.

« Aux premiers, la justice doit toutes ses rigueurs; l’humanité ne doit-elle pas aux autres une main secourable ?

a C’est contre les premiers que devoit se diriger toute la sévérité du gouvernement; il falloit aux seconds des paroles de consolation et de paix.

« Ceux qui, comme le tyran thermidorien, pensent que la vertu est en minorité sur la terre, ne savent gouverner qu’avec les loix de Dracon; la chute du tyran doit assurer à ma patrie l’empire de la raison, de la justice et surtout de cette douce fraternité , de cette morale républicaine qui empêche plus de crimes encore que la justice la plus active n’en punit...

« Je cherchois à sauver ma patrie, s’écrie- l-il. Je reproche aux esprits plus calmes, plus réfléchis, plus prévoyants de ne s’être pas montrés dans cette circonstance difficile, soit pour arrêter par leurs conseils des mesures considérées, soit en proposant eux-mêmes des moyens plus salutaires et plus prudents. »

Pauvre Romme ! Les prévoyants se taisaient alors que tu portais ta tête à la tribune, cette succursale de la guillotine! Les prévoyants se taisaient et voyaient, à celte heure même où tu voulais sauver la république , ils voyaient le couteau de Sanson à la place de le sonnette de Boissy-d’Anglas. « Plus je replie ma conscience sur les sentiments qui m’animoienl le 1 er prairial, dit l’honnête et fier montagnard , sur ce que j’ai fait, sur ce que

j’ai dit, plus je scrute ma vie privée et publique pendant la révolution, et moins je comprends pourquoi j’ai aujourd’hui à me débattre dans les fers du crime. Mais s je cherche hors de moi , si je rapproche les événements, si je fouille dans les ressorts cachés de l’ambition et de l’intrigue, je suis frappé du tableau de notre position.

« Elle a été calculée avec une profondeur et une atrocité qui n’échapperont pas à l’histoire.

« Pour être restés à notre poste , nous avons été entraînés par le danger même, par l’ardeur de notre amour pour le bien public, à des mesures qui ont empêché un grand scandale et nous font frapper d’accusation.

« Si par lâcheté ou par fausse prudence nous eussions fui nos devoirs, nous aurions été avec bien plus de vraisemblance soupçonnés de conspirer dans les ténèbres...

«... Nous étions donc entre deux abymes, entre lesquels nous n’avions que le choix. Nous avons pris celui qui a sauvé la patrie; il ne nous reste plus pour consommer le dévouement que de nous couvrir la tête, en nous soumettant h notre destinée. »

Ainsi, parle-t-il comme un Romain celui qu’on a éloquemment appelé (1) un des derniers Romains. Mais après ce mouvement stoïque, l’homme reprend le dessus, le fils, l’époux reparaissent sous le citoyeu, et le vertueux républicain s’attendrit en pensant à ceux qui vont lui survivre :

« J’ai fait mon devoir; mon corps appartient à mes juges.

(i) M. Edgar Quinet.

« Mon âme reste indépendante et tranquille au milieu de ces souvenirs. Mon dernier soupir, en quelque temps, en quelque lieu, de quelque manière que je le rende, sera pour la république une et indivisible,

<r Pour ma patrie , si cruellement déchirée et que j’ai servie de bonne foi ;

« Pour le malheureux et l’opprimé, qu’on abandonne ou qu’on repousse;

« Pour mes amis, dont la fidélité et les vertus républicaines honoreront ma mémoire ;

« Pour ma vertueuse mère , dont les derniers instants se couvrent de tant d’amertume;

« Pour mon épouse infortunée, veuve d’un brave défenseur mort pour la patrie , indigente, ayant des droits aux bienfaits de la nation, j’ai cessé de les poursuivre; en l’attachant à ma destinée , je l’aurai plongée dans de nouveaux malheurs.

« 26 prairial, an IIÎ1

« Romme (1). »

Et vous ne voulez pas qu’on soit. profondément, cruellement remué à la lecture de ces documents tachés de sang, pour ainsi dire, et mouillés de larmes? O amertume de l’histoire ! L’accablement et la tristesse vous prennent lorsqu’on suit ce terrible chemin qui est celui de l’humanité, voie douloureuse où tombent, de stations en stations, des innocents et des martyrs; roule qui serait sans but, comme elle est sans joie, si l’on ne voyait rayonner à l’horizon l’éternelle, la triomphante, la consolante Justice !

(i) Archives de l’empire, C. W* 547.

IB MARTYRE

Goujon se défend en philosophe, confiant dans la vérité, et Rom me en politique, attristé par la misère qu’il aurait voulu vaincre; Soubrany plaide sa cause en soldat. Son Mémoire, tracé d’une petite écriture fine et franche, est la protestatfon mâle et sans phrases d’un homme qui a fait son devoir. Et que lui importe de mourir? « Ma vie appartient aux hommes, et je la leur abandonne ; ils me l’ont rendue odieuse.

« Forcé, dit-il, par la plus cruelle fatalité de me justifier d’un attentat qui révolte le républicain, que puis-je offrir à mes juges pour ma justification ? Ma vie entière est le défi formel de prouver la moindre complicité entre moi et les scélérats qui eussent osé méditer la ruine de la république. Si je n’avois h défendre qu’une existence dont le sacrifice fut dans tous les instants fait à la patrie, j’en abandonnerois froidement le reste aux événements et j’atle'ndrois tranquillement le résultat des décrets de la Convention, mais je ne saurois faire avec le môme stoïcisme le sacrifice de ma réputation. »

Étranger h tous les partis, abhorrant l’intrigue, fidèle à la patrie, pour laquelle il a constamment travaillé, il se vante d’avoir vécu seul avec sa conscience.

i J’ai passé près de dix-huit mois aux armées, compagnon assidu des travaux , des dangers et des succès de mes frères d’armes, je ne me suis occupé que de pourvoir à leurs besoins et à tout ce qui pouvait assurer leur triomphe. Ma correspondance, depuis quatre ans, est tout entière sous les scellés. Une digne et respectable mère, un on deux amis formoient le cercle étroit dans lequel elle éloit restreinte. Qu’on la parcoure tout , entière. »

Les étranges conspirateurs, qui peuvent ainsi mettre leur vie à jour, ouvrir leurs tiroirs et leur conscience, se confesser devant le peuple sans que l’avenir ait encore pu leur répondre : Vous avez menti! Bizarres ennemis de la république ceux qui, pour elle, affrontaient les balles ennemies et les sabres populaires , aussi fermes à la Convention devant un sectionnaire insurgé que, sur le Rhin, devant un grenadier de l’Autriche. C’est pourtant avec ce mot qu’on les guillotine : conspirateurs. « Ah ! que je meure ! s’écrie Soubrany. Si ma mort peut être utile h mon pays, ‘j’en bénirai l’instant; mais que ma mémoire ne passe pas à la postérité souillée du titre infâme de conspirateur (1). » Il croit aussi, comme les autres, à la grande justicière, la postérité! « Citoyens juges, ce grand procès passera à la postérité, qui le jugera dans le silence des passions. Transportons-nous devant ce tribunal, éloignons, s’il est possible, cette suite d’événements qui, se succédant avec tant de rapidité, nuisent au calme si nécessaire pour envisager froidement toutes les circonstances. Que diront nos neveux? »

Ils diront que le droit, la vertu, la liberté étaient — la chose n’est point rare — du côté des vaincus. Us diront que ceux qui sont tombés en prairial emportaient dans la fosse nationale, où la chaux les a dévorés, un lambeau du drapeau républicain déjà déchiré; ils diront qu’en parlant de son humanité , de sa philanthropie, en se vantant fièrement d’être un ami vrai, un tendre fils, un bon citoyen, le défenseur zélé des droits du peuple , Soubrany, le héros du fort Saint-Elme, écrivait la glorieuse épitaphe que lui réservait l’histoire.

(t) Archives de l’empire.

LE MARTYRE

Les autres défenses des députés accusés ont la même fermeté, respirent les mêmes sentiments d’énergique protestation que celles que nous venons de citer. On sent que ces hommes ne faibliront pas et tiendront l’héroïque serment fait dans la chambre de Romme, au château du Taureau. Il faudrait tout citer, dans ces pages dont l’histoire doit s’emparer et qui éclairent d’un rayon sanglant mais éclatant ce terrible épisode. La longue défense de Bourbotte, qui comprend un cahier tout entier de sa grosse et large écriture penchée, vaudrait d’être insérée ici sans coupures. C’est un chapitre tout fait pour l’histoire complète de la Révolution française. Peyssard se défend noblement, disant avec simplicité qu’il a fait son devoir. « La vérité et votre justice, voilà mes moyens de défense... Je n’ai pris aucune part à la mêlée , je n’y ai rallié ni combattu personne, je gémissois en silence sur les maux de ma patrie, et, le calme une fois rétabli, ma conscience était si tranquille, qu’il ne m’est pas un seul instant venu dans l’idée de sortir de la salle (1). » Forestier proteste comme il peut et fait bonne contenance. Tous opposent un front calme , un cœur affermi à la terrible accusation.

Les heures qu’ils employaient ainsi à leur justification devant l’avenir leur étaient d'ailleurs comptées. Dès le 23, on se disposait à les juger. Peu s’en fallut qu’on ne les fît passer de la voiture qui les avait amenés de Morlaix au tribunal qui les allait envoyer à l’échafaud. Il est instructif, au surplus , de remarquer les précautions prises par la commission au moment de juger les proscrits.

(1) Archives de l'empire. G. Wi 347.

Tant que la commission a jugé des gens du peuple ou des femmes, des cordonniers, des journaliers, de pauvres diables que nul ne réclame et qui vont à l’échafaud comme ils iraient au travail, elle n’a pas hésité ni fait preuve de faiblesse. Elle a frappé. Mais h l’heure où elle doit juger les députés, où les accusés vont paraître devant elle dans le costume des représentants de la nation, elle prend ses mesures, elle tremble, dirait-on, pour elle-même ; elle a peur de quelque chose d’inconnu, elle craint un coup de main que nul, à cette heure de prostration, n’aurait eu le courage de tenter; elle institue une garde spéciale, commandée par Beaugrand, qui doit veiller sur les prisonniers. A mesure que le jugement approche davantage, elle prend des précautions, multiplie les hommes de service, demande des piquets de cavaliers, des grenadiers de garde supplémentaires. Les accusés doivent paraître le 24 devant leurs juges. « Le 23, ordonne la commission, Beaugrand se rendra, à trois heures du matin, à la Maison des Qcatre-Nations pour en extraire et conduire, par la force armée, Romme, Souhrany, Goujon, etc., où ils seront mis, jusqu’à nouvel ordre, rue Neuve-des- Capucines, dans la maison d’arrêt établie dans le local même de la commission (1). » Les décrets et les ordres se succèdent rapidement, tous dictés par la même préoccupation et la même crainte. « L’officier des grenadiers de garde, ou un sous-officier le remplaçant, devra se rendre avec Beaugrand et sept grenadiers, pour escorter les accusés, dans les corridors de la prison... — Beaugrand donnera des ordres pour que quatre voitures de

(1) Archives de l’empire.

LE MARTYRE

place soient rendues à trois heures du matin à la porte de la maison d’arrêt des Quatre-Nations. » Pour recevoir les prisonniers, « un officier se rendra à trois heures du matin, avec cinquante hommes, dans la maison où se tiennent les séances de la commission. » — La commission requiert, en outre, le commandant de la force armée a pour qu’il y ait à la porte delà maison d’arrêt des Quatre-Nations , à trois heures , un détachement de cent hommes à cheval. De plus, un piquet de qiUnze hommes à cheval se tiendra, jusqu’à nouvel ordre, à la disposition de la commission militaire. On établira, dans la maison même des Capucines, des écuries suffisantes pour les chevaux (1). »

Maintenant, tout était prêt. La commission, entourée de sabres et de baïonnettes, pouvait condamner sans danger. Dans la nuit du 23 au 24, à trois heures'du malin, les députés furent jetés dans les fiacres qui les attendaient à la porte de la prison et conduits, entre l’escorte de cavaliers, à la maison de jugement, où ils arrivèrent avec le grand jour. On se figure la joie des Parisiens réactionnaires et l’accablement des patriotes lorsque, bourgeois éveillés par le bruit ou travailleur se rendant à l’ouvrage , ils virent passer, à la lueur fauve du matin et comme dans un tourbillon, les fourreaux cliquetant sur la croupe des chevaux dont les sabots frappaient le pavé, ces députés que l’on emmenait, semblables à des coupables , au tribunal de sang institué par les « honnêtes gens » .

Ils n’allaient être jugés que le lendemain. A huit

(1) V. le cahier des délibérations de la commission militaire (Archives de l’empire, C. W* 548).

heures du matin, le 25, la commission, après avoir jf ïé Philippe Fiocre, « continuant sa permanence pour l’affaire des députés, arrête qu’elle ne désemparera pas qu’ils ne soient jugés. » C’était le morceau capital; la Convention attendait.

Elle éprouvait d’ailleurs le besoin de se laver par avance de ce sang qu’elle allait répandre et faisait courir le bruit d’une nouvelle émeute afin d’expliquer, par le besoin des .mesures terribles, la condamnation des députés. Mais Paris était loin d’un soulèvement. « Paris, dit le Journal des hommes libres (24 prairial), est parfaitement tranquille, malgré le bruit d’un prochain mouvement que quelques personnes se plaisent à annoncer, on ne sait par quelles raisons; ce mouvement ne pourrait être utile à personne dans Paris, si ce n’est aux royalistes, qui proclameraient peut-être volontiers Monsieur roi très-chrétien par la grAce de Dieu et du Saint-Siège apostolique. Le seul danger qui nous menace est le renchérissement progressif et incalculable des denrées. L’argent, qui avait baissé il y a quelques jours, a augmenté aujourd’hui : le louis se vendra bientôt 600 livres et bientôt 1000, si la Convention, par des mesures coercitives, n’enchaîne un brigandage qui déshonore une partie de la nation et conduit l’autre au tombeau. » Mais la Convention avait bien à s’occuper d’autres gens que des agioteurs.

La Convention, sur la proposition et la rédaction de Clauzel, avait, dans son attristante séance du 8 prairial, décrété l’accusation des députés en ces termes :

Page 1