SOI
« Du 8* jour de prairial, l’an troisième de la république française une et indivisible.
« La Convention nationale accuse Rulh, Romme , Durot, Gougeon (sic). Forestier , Albitte aîné, Bourbotte , Duquesnoy, Soubrany, Prieur de la Marne, Peyssard , représentans du peuple, d’être auteurs, fauteurs ou complices de la rébellion du 1 er prairial et jours suivons contre la représentation nationale et la république françoise, les renvoyé pour être jugés devant la commission militaire établie k Paris par la loi du A prairial et charge le comité de sûreté générale de surveiller et accélérer l’exécution du présent décret.
« Signé : Mathieu, président.
* Boursault et Henri Larivière, secrétaires (1). »
Depuis, Albitte était en fuite, Rhül était mort. Mais il restait encore assez de gens à sacrifier.
L’auditoire était nombreux, et le président avait, la veille, donné des ordres sévères : les citoyens qui voudraient assister à la séance du lendemain ne pourront monter l’escalier ni entrer sous le vestibule avant que l’officier de gendarmerie en ait reçu l’ordre du président. Les députés ne pourront recevoir les personnes qu’ils ont été autorisés k voir que jusqu’k neuf heures, et les portes des salles précédant celles où ils sont détenus seront fermées jusqu’k l'heure de l’ouverture de la séance. La visite des accusés sera faite par le concierge de la prison, et en présence d’un officier et de huit gendarmes. Celte opération faite, personne ne pourra communiquer avec eux.
(1) Archives de l’empire.
On s’était rendu là comme à un spectacle. Les jeunes gens de la bande de Fréron, les zézayeurs en cadenetles s’y contournaient à côté des femmes à la mode, décolletées, souriantes, blasées, avides d’émotion saignante. On entendait, dans ces groupes élégants et poudrés, des propos infâmes; il sortait de ce fumier parfumé des paroles de tricoteuses, et les cyniques plaisanteries des alentours de guillotine couraient, ricanaient sur ces lèvres peintes. « Mon Dieu, que de lenteurs! Pourquoi tant de façons avec des brigands? Il faut en finir ! Que ne les fusille-t-on dans la cour de la commission? » e J’ai, dit Tissot, entendu ces choses et beaucoup d’autres. » Les parents entendaient aussi, les amis des accusés regardaient ce tribunal de soldats aux rudes figures, que dominait la belle tête du président en cheveux blancs (1).
a Chacun des accusés, dit Aimé Jourdan, dont la déclaration fut insérée au Moniteur, était amené séparément pour être confronté avec les témoins. 11 était placé sur une chaise en face du président et avait à ses côtés deux grenadiers qui portaient le sabre nud. » Pendant qu’on l’interrogeait, la foule riait ou parlait haut, et parfois une lâche injure, quelque insulte anonyme venait frapper au cœur le proscrit, tout à l’heure umrtyr, qui pourtant ne sourcillait pas. Romme fut interrogé le premier. « Il parla, dit Tissot, comme un sage qui s’attend à tout de la part des hommes et ne se permettrait pas la plus légère altération de la vérité pour sauver sa tête. » Les pamphlets du temps, reproduits par Desessarts, n’ont cependant pas hésité à nous le montrer « pâle, dé-
(1) Lettre au citoyen Capitain (Archives).
fait, la crainte peinte sur son visage et n’osant lever les yeux ». Ce n’était pas assez de les assassiner, il fallait encore les déshonorer. On n’y réussit pas. Plus d’une fois un frisson d’émotion irrésistible parcourut cet auditoire pourri, venu là pour le plaisir d’une agonie. Ces hommes tombés s’imposaient encore par le respect, et les lions insultés faisaient reculer leurs insulteurs.
Romme, interrogé, répondit qu’il avait, le 1 er prairial, demandé la parole de sa place, entre six et sept heures, en son nom propre. 11 en avait le droit et le devoir. Aucun décret, aucune invitation ne l’avait prévenu sur le danger qu’il courait en parlant. D’ailleurs, il avait été vivement sollicité par ses collègues avoisinants (1). Il n’a demandé la parole que pour inviter les représentants du peuple à faire part de leurs réflexions pour sortir de l’état d’anxiété où l’on se trouvait depuis si longtemps. - Il se défend d’avoir dit : « Je ne vois ici que des républicains »; il ne le pensait pas. N’avant point le talent de l’improvisation, il s’est tu, et la mêlée l’a menacé alors comme les autres. Tout ce qu’il a fait avait pour but de conserver le droit sacré de la représentation nationale.
Plusieurs fois même il a demandé la parole à Vernier pour empêcher qu’elle fût prise par un homme monté sur le bureau des secrétaires, et qui la réclamait ardemment. Il n’a jamais parlé d’ailleurs au nom du peuple souverain, mais comme représentant du peuple. Jamais il n’a vu le peuple dans une seule section, mais dans toute la république. Sa conduite, ses ouvrages imprimés, scs mœurs austères et républicaines le prouvent assez.
(1) V. pour toutes les réponses quo jç cite ici le carton W* 547 des Archives de l’empire. Commission militaire. Insurrection de prairial.
Lorsque quelqu’un demande l’appel nominal, Romme répond que la mesure est dangereuse, que cet appel deviendra bientôt une liste de proscription. Quand il a demandé la liberté des patriotes, proposition amendée et mise aux voix par le président lui-même, la confiance paraissait établie dans les représentants du peuple qui prenaient part à la délibération et dans les assistants qui écoutaient en silence. 11 déclare que le tumulte, les folles demandes, les méchants propos de quelques malveillants ont cessé ou qu’ils se sont du moins fort diminués par la mesure prise de réunir les représentants en un seul point delà salle pour le vote (1).
Le président de la commission militaire demandant à Romme s’il n’a pas réclamé la permanence des sections, Romme répond que la Convention avait décrété le matin, sur la proposition de Laporte, que les citoyens étaient requis dans leurs sections; qu’il a invité les assistants à s’y rendre pour débarrasser la Convention, qu’il savait que toutes les sections étaient là, que -c’était pour lui un motif de crainte. 11 répète devant le tribunal ce qu’il a écrit dans sa défense, que les comités gardaient le silence depuis sept ou huit heures, quoiqu’un décret rendu le matin les chargeât d’éclairer la Convention d’heure en heure sur ce qui se passait à Paris; que toutes les communications avec l’extérieur étant interrompues, il a cru devoir profiter de la première lueur de confiance pour obtenir le soir ce qu’on n’avait pu obtenir le matin, — c’est-à-dire que les citoyens se rendissent dans leurs sections. Il a demandé en outre que le droit d’élire les co-
(1) Tout ce résumé de la défense de Romme est textuellement emprunté aux Archives.
mités civils fût rendu aux. sections de Paris. Mais toutes ces mesures, toutes ces réclamations, tous ces décrets n’avaient qu’un but : ramener dans toute la république la paix et l’union en faisant cesser toutes les vengeances.
Aux écrits rédigés par les accusés pour leur défense on trouve joints, dans les cartons relatifs à l’insurrection de prairial, les dépositions des rédacteurs de journaux présents à la séance, les demaudes de témoins faites par les députés qui, se souvenant de paroles dites à leurs voisins, confiants dans de vieilles sympathies, forts de la vérité, espèrent qu’un collègue viendra, d’un mot, rappelant un propos échangé, une idée émise, un cri proféré, plaider leur cause et les sauver. Hélas! les témoins appelés se taisent, les amis cités n’ont rien à dire, les défections sont là, les silences lâches, les réponses évasives, les tristes : « Je ne sais rien » ou : « Je ne me souviens pas. » De son écriture large, ferme et brave, à la signature grasse, Romme écrit ce billet :
« G. Romme, représentant du peuple, traduit par décret de la Convention devant la commission militaire, demande que les représentans du peuple Vernier, Laloi, Florent-Guyot, Massieu, soient appelés en témoignage, ainsi qu’un commis du comité des travaux publics dont il ignore le nom, mais qu’il désigne homme maigre, d’une taille au-dessus de la commune, portant lunettes; il se rappellera d’ailleurs avoir parlé à Romme le 1 er prairial.
« G. Romme (1). »
C’était ce commis à qui Romme, sorti de chez lui le
(1) Archives de l’empire, C. W* 5*7.
matin à onze heures et passant au comité des travaux publics, avait remis deux volumes en lui demandant : « Que se passe-t-il, et pourquoi ce mouvement? » On ne le retrouva pas. Vernier, Florent-Guyot ne vinrent point déposer. Laloi déclara qu’appelé chez lui, le 1 er , par sa femme, malade de peur, il ne savait rien, ni h charge ni à décharge, et n’avait rien vu. Massieu seul écrivit un billet qui eût établi devant tous autres juges l’innocence de Homme, et déclara a qu’ayant, sur les marches de l’escalier de la tribune, dit à Rommc, qui parlait : Eh ! laissez donc, tout cela tombe de soi-même , tout cela ne signifie rien, voulant ainsi lui insinuer de cesser de parler; Romme lui fit un signe de la tête et de la main qui lui parut signifier que son intention était de gagner du temps, de calmer les têtes effervescentes et de délivrer plus promptement la Convention en évitant de nouveaux malheurs (1). » Simple déclaration qui avait, en un pareil moment, sa noblesse et son courage.
Homme, abandonné par la plupart des témoins qu’il réclame, résiste et en demande d’autres. 11 écrit au tribunal :
c G. Romme à ses juges.
« Je vous prie, citoyens, d’appeler pour rendre témoignage dans l’affaire qui vous est soumise C.-A. Prieur, député de la Côte-d’Or, demeurant place Vendôme, n° 8, et Gillet, membre de l'Agence des Mines, demeurant rue de l’Université, n° 191.
« Estime et confiance.
« G. Romme (2). »
(1) Archives.
(2) Archives.
LE MARTYRE
C.-A. Prieur ne se présente pas, Gillet n’est pas appelé. Interrogé le 24, Romrae écrit deux jours après à la commission :
« Lorsque vous m’avez interrogé le 24, j’ai répondu aux questions qui m’ont été faites et dans l’ordre tracé par la commission. Le cadre de ces questions ne comportant pas le développement de fout ce que j’ai fait ou dit le 1 er Prairial et de mes moyens de défense, je demandai h la commission si je pourrois y suppléer par les observations que je lui présenterais; le président m’assura que je le pourrois. Elles sont prêtes, la commission voudra bien me dire comment et dans quels instants je pourrai les lui présenter.
« Estime et confiance.
« G. Romme. »
Mais la commission ne voulut rien dire. La défense, l’éloquente défense rédigée par cet homme dont on menaçait la vie ne fut point lue, pas plus que les autres, et demeura au greffe. Le tribunal avait-il donc le temps d’écouter? 11 avait à peine celui de frapper. Duroy cite comme témoins Monnel, représentant du peuple, membre du comité des décrets; liongniot, du même comité, député du Jura; Lanjuinais, représentant du peuple; — de plus le citoyen Robillard, ancien militaire, de la section des Gravillicrs ou du Temple. « Ce témoin , déclare-t-il, m’est essentiel. » C’est à ce Robillard, qui lui annonçait le mouvement et lui demandait ce qu’il fallait faire, que Duroy avait répondu : « Mon ami, dans les moments de crise, le poste de tous les bons citoyens est à leur section et à leur compagnie. Je te conseille de te rendre à la
tienne. » Robillard n’est point mandé ; Monnel déclare que « n’ayant pas été toujours présent à la séance, il n’a pas été témoin de ce que Duroy a dit ou fait » ; et, démentant cette déposition circonspecte, il ajoute qu’il s’en réfère à l'acte d'accusation , comme un homme qui dirait : Je ne sais rien, mais l’accusé est coupable. Ces défections, ainsi rencontrées, font peine et vous portent à prendre en pitié l’humanité. Un honnête homme, Lanjuinais, adjuré par Duroy de déclarer s’il n’est pas vrai que lui, Duroy, ait déploré devant lui « ces malheureux événements », répond qu’tï ne conteste pas que ce soit, qu’t'i ne s'en ressouvient pas suffisamment ( 1 ). Goujon, pendant la journée de prairial, placé à côté de Lanjuinais qui parlait et résistait avec courage à un groupe d’hommes menaçants, lui avait dit : « Je ne t’ai encore jamais parlé; mais crois que ce que je vais te dire est dans la franchise de mon cœur. Nous 11e devons tous qu’avoir un même but dans cet instant, c’est de sauver la représentation nationale du danger imminent dans lequel elle se trouve. Ne penses-tu pas que ce serait mal servir la patrie que de la sacrifier dans ce moment à la vanité de notre gloire personnelle? Il est évident que notre résistance individuelle est nulle; nous sommes sans force, abandonnés à nous-mêmes; que pouvons-nops faire de mieux pour la république que de chercher à calmer l’agitation en accordant ce qui se peut sans danger et tâchant d’obtenir, par ce moyen, que le local de la Convention se vuide et qu’elle puisse reprendre le cours ordinaire de ses délibérations? »
(S) Archives.
LE MARTYRE
« — Eh bien, à la bonne heure, dit Lanjuinais, mais je ne lèverai point mon chapeau! »
Et devant le tribunal, Lanjuinais répond « qu’il ne commît l’accusé Goujon que depuis le moment où celui-ci a pris la parole. Il se pourvoit que Goujon fût le collègue par lequel lui, déposant, fut invité à ne pas exprimer tout haut les sentiments d’horreur qu’il éprouvoit, de peur de s’attirer quelque violence personnelle. Il est porté à le croire. » Il se pourrait, il est porté à le croire! O terrible prudence! Et qui sait si Lanjuinais ne songeait pas à cette faiblesse et s’il n’essayait pas de la réparer lorsque, plus tard, à la cour des pairs, il s’élevait courageusement contre les bourreaux du maréchal Ney?
Tous ces interrogatoires, ces longues séances étaient troublées, interrompues, rendues sauvages par les clameurs, les menaces, les cris de vengeance impatiente de l’auditoire. Le public trouvait qu’on était bien long à lui servir ses victimes. Quoi donc! Sur la place de la Révolution, depuis trois jours 1 , la guillotine de la clémence ne fonctionnait plus. Que se passait-il? De là les grondements, les imprécations de la foule. Lorsque Goujon parut pourtant, lorsqu’il vint à son tour s’asseoir entre les deux gendarmes, calme dans sa démarche, tranquille, dominant ces hommes et ces femmes entassés de sa belle tête et de sa haute taille, il se fit un silence ému, presque respectueux. Cette jeunesse et cette beauté s’imposaient en souveraines : l’orgueil du vaincu dominait la rage des peureux vainqueurs. Mais cette impression de saisissement une fois passée, les injures, les menaces recommencèrent. 11 ne manquait rien à ce lugubre
et sanglant triomphe des montagnards, pas même les insulteurs. Goujon restait calme, répondait sans' se troubler, sans s’irriter, sans même s’attendrir — sa mère était là pourtant et ses soeurs — et l’on vit plusieurs fois, devant l’innocence évidente, la parole austère, le clair regard de ce fier jeune homme, les juges baisser les yeux (1).
Toutes ses réponses étaient nettes, ses explications concluantes. Il n’avait pris la parole que le soir, vers dix heures, après être constamment resté à la même place, excepté un moment pendant lequel il était allé au comité des inspecteurs de la salle. Vernier, ayant fait faire place devant la tribune et apporter des banquettes, l’avait trois fois invité à y venir; un huissier de la Convention l’eu avait ensuite prié, ceux qui restaient à leurs places s’exposant aux insultes et même aux coups. On l’avait désigné comme ancien secrétaire à prendre place au bureau, il avait refusé. « Si les autres avaient reffusé comme moi, on n’aurait pu délibérer. Pourtant ils ne sont point accusés et je le suis! Le premier qui parla fut Delahaye, il était question d’appel nominal. Je m’y opposai. ElDelahaye est libre! Et je suis arrêté (2)! » Goujon explique ensuite les motifs d’anxiété qui l’ont poussé à parler, à tout faire pour sauver la France. Jeune et bouillant , il n’avait jamais caché son opinion; il songeait, devant cet attristant tableau, à Paris livré à l’anarchie. Pas une autorité, les comités paralysés ou dissous, les portes de la Convention enfoncées, Féraud massacré, les bureaux investis, voilà le présent. Pour le lendemain, de nouveaux malheurs, pas un sac de farine, la guerre ci-
(1) Tissot.
(2) Archives.
LE MARTYRE 3 H
vile dans la rue, la lutte farouche. Et la France allait apprendre toutes ces nouvelles sans que la Convention se fut montrée, eût essayé d’arrêter le torrent ! C’est alors que, se précipitant à la tribune, il avait demandé qu’on complétât la Convention par le rappel de ses membres, qu’on fit des proclamations aux armées et aux départements pour les rallier à la Convention, qu’on suspeudit légalement les comités, qu’il croyait suspendus par le fait, qu’une commission de vingt membres fût nommée pour veiller à l’arrivage des farines et au rétablissement de l’ordre. Ces propositions faites, il s’était approché du bureau pour les rédiger. Sallengros et d’autres, en se précipitant vers lui, s’étaient écriés : « Tu vas trop loin! — Eh bien, si vous trouvez cela mauvais, dites-moi ce que vous trouvez meilleur et pouvoir nous sauver, et je le ferai, mais il faut tâcher de nous tirer de la position où nous sommes ! » Et sur les observations « d’un homme plus âgé que lui », il n’avait pas achevé la rédaction, ne l’avait point relue, s’était assis sur une banquette pour y calmer son agitation. 11 n’avait bougé que lorsque Legendre entra. 11 ne croyait pas alors, il ne croit pas encore avoir rien fait de mal. Il n’a pas même quitté son poste pour aller manger. 11 défie qui que ce soit qui ait une âme d’avoir un souvenir aussi exact au milieu de pareilles scènes. Et quant au renouvellement des comités, il fait remarquer « que dans toute proposition faite par un membre de l’assemblée, il est évident qu’il y a deux choses : la proposition, qui est l’objet principal, le but vers lequel tout tend; et le discours, dont
(t) Archives.
l’objet est de faire adopter cette proposition ; que tout le monde sait que dans le discours qui précède une proposition, tout est ordinairement sacrifié pour faire adopter la proposition elle-même ; qu’il ne s’agit donc pas de savoir seulement quelle phrase on a pu dire, mais à quoi on a conclu d’après cette phrase ; qu’autrement, il n’y a point d’homme qu’on ne puisse parvenir à trouver coupable. Et, en effet, qui ne sait qu’un seul mot changé dans une phrase la fait paraître criminelle; qu’il suffit quelquefois d’avoir séparé cette phrase de celle qui la précède ou de celle qui la suit, ou de cacher quelque circonstance qui l’ait déterminée; que serait-ce si on ajoutait à cela qu’un homme qui parle d’abondance au milieu du tumulte des passions ne peut être le maître de saisir le mot juste qui ne le compromettra pas? Que souvent il est poussé plus loin qu’il ne veut par les circonstances ou les hommes qui l’environnent? Enfin, qui peut assurer avoir retenu juste les mots d’une phrase en pareille circonstance? Qui pourra ajouter la phrase qui précédait ou celle qui suivait (1)? »
En résumé, Goujon affirme qu’il se croyait comptable envers le peuple seul des motifs de ses opinions dans le sein de la Convention, et il avait raison. Quel étrange spectacle présentait ce procès inique! Ceux qui avaient approuvé les premiers les décrets mis aux voix, libres et accusant l’honnête homme qui avait voulu sauver la représentation nationale! « Puisse, conclut Goujon en se rasseyant au milieu du silence, puisse la patrie n’avoir jamais de plus grands crimes à punir! *
(I) Archives.
LB MARTYRE
Goujon fut plus heureux que Romme. Il trouva du moins des témoins pour déposer en sa faveur. Si Delecloix déclara qu’il ri avait rien à dire , Nicolas Haussmann, représentant, comme Goujon, du département de Seine-et-Oise, vint déclarerait tribunal que Goujon, après les journées de germinal, lui avait parlé de l’horreur qu’il éprouvait pour les auteurs de l’émeute. Il vanta fermement la moralité, la pureté de la conduite de son collègue, l’admirable union qui régnait dans sa famille, et après Haussmann, un membre d’agence de la commission d’agriculture et des arts , un brave et obscur honnête homme du nom de Gilbert, écrivit au président de la commission qu’il garantissait « sur sa tête » la pureté des intentions de Goujon. « Je le connois depuis dix ans, je l’ai vu toujours le même, ami des hommes. Toujours Goujon eut pour maxime qu’il valoit mieux être victime d’un mouvement populaire que d’en être le complice. Il n’a, songez-y, dénoncé, ni incarcéré, ni condamné personne. 11 n’est d’aucune coterie, vit dans la retraite. Je me connois un peu en hommes, ajoutait Gilbert. Eh bien ! Goujon est pur, j’en réponds comme je ferais de moimême (1). » Gilbert plaide ensuite les circonstances atténuantes de la jeunesse, de l’ardent amour de la liberté, des inquiétudes patriotiques, du fanatisme de la vertu. Tout est inutile , pauvre homme, ton ami est condamné d’avance.
• Si les témoins à décharge sont rares, les témoins h charge sont nombreux, affirmatifs, implacables. Ils accusent, ils insistent, ils soulignent, ils rendraient l’arrêt si
(t) Archives, C. W* 547.
on les laissait faire. Ils se contredisent honteusement, piteusement. N’importe. Le citoyen Jourdan, rédacteur du Moniteur, celui qui a rédigé le compte rendu de la séance, prétend que, dans le bruit, Romme n’a pu entendre le président lui accorder la parole, mais il n’en a pas moins entendu, lui, dans cette tempête assourdissante, tous les propos, tous les mots qu’il a imprimés. Cela est écrit, il n’y a plus à y revenir. Monilor dixit. Louis Jullian vient phraser devant la Commission, « accuser ses collègues, qui présentaient des motions séditieuses sur les mêmes bancs où le sang d’un de leurs respectables collègues, assassiné par leurs sicaires , coulait encore (1). » Un certain Xavier Fille, ùgé de vingt-deux ans, entend une voix qu'il reconnaît pour celle de Goujon s’écrier : a La Convention vient de prendre d’excellentes mesures. » Le témoignage est enregistré. Pigelet Villiers, négociant, a entendu, — quelle horreur! — Bourbolte demander audacieusement l’abolition de la peine de mort. Témoin à charge, Jean Long, cultivateur, a vu Romme à la tribune. Romme réclamait — le factieux ! — une livre de pain pour tous les citoyens. Jean Long est un témoin à charge. Témoin à charge, Barthélemy Gallois, qui n’a rien vu. Témoin à charge, Martainville , le journaliste , qui déclare avoir trop vu pour avoir tout vu.
Il a dix-neuf ans alors, ce Martainville, qui rédigera plus tard le Drapeau blanc, qui écrira le Pied de Mouton , et laissera son nom, on ne sait pourquoi, à tout un quartier de Rouen ; il demeure Galerie-Neuve
(1) Archives.
LE MARTYRE
du Théâtre de la République, section de la Bntte-des- Moulins. Il n’a pas de talent, mais de l’ambition. On ne parle pas de lui, l’occasion s’offre d’en faire parler, ilia saisira. Devant le tribunal, il ne dépose pas, il pose. Il se taille un rôle dans cette tragédie , il vante sa fermeté , il additionne les dangers qu’il a courus. On a voulu écrire sur son chapeau : Du pain et la constitution de 93, et Dieu sait comme il s’est défendu ! Dans la Convention, il a tout entendu, depuis le cri de Duroy
(que personne ne répète, si ce n’est lui) : fai b chaud,
mais c’est égal, ça ira! jusqu’à l’appel de Prieur (de la Marne) : A moi sans-culottes 1 que Raffet lui-même, le commandant temporaire de la force armée de Paris, déclare n’avoir pas été proféré (I). Il a vu « Goujon appuyé sur le bureau, et Laignelot, secrétaire, écrivant sur de petits carrés de papier, de la grandeur d’une carte, qu’ils passaient ou faisaient passer à Romme qui, de suite, à la tribune, faisait une motion. » C’est le journaliste qui veut être informé à tout prix, qui tient aux renseignements qu’il donne, qui serait, si on l’en croyait, au premier rang de tous les spectacles. Il en a les petites rancunes. Il prétend avoir entendu Duroy dire à un sansculotte, en montrant la loge des journalistes : « Vois-tu, ces coquins-là ! Ils ont tous pris les armes contre le peuple ! » Manifeste mensonge , accusation faussement cruelle. Et, par une naïveté singulière, ce jeune homme,
(i) V. les dispositions de Raffet et de Martainville (Archives de rempile). — C’est ce Martainville, délateur né, qui pourra être soupçonné, plus tard, d'avoir livré le pont de Saint-Germain aux Prussiens en 1814. C’est lui qui désignera le duc Decazes comme le complice de Louvel, et qui affirmera les avoir vus causer ensemble. Trop de zèle, valets des réactions !
épris de renommée , altéré de bruit, qui dépose à tout yropos, avoue être sorti de la salle et avoir pris la fuite » au moment où Bourbotle proposa l’arrestation des folliculaires (1). »
Après Martainville, Legendre vient déclarer ou plutôt écrit qu’il n’a rien à dire.
« 27 prairial.
« Le représentant du peuple Legendre, appelé pour déposer h décharge dans l’affaire des députés , déclare que, n’étant entré dans la Convention qu’avec la force armée , il n’a connaissance d’aucun fait à charge ou à décharge.
« Legendre, de Paris (2). »
Pour Duquesnoy, pour Soubrany, pour Bourbotte, l’atroce comédie se renouvelle des témoins cités à décharge qui viennent accuser l’accusé. Le député Fliéger, assigné par Duquesnoy, déclare par écrit qu’il a vu celui-ci, ù la tribune, faire la motion de renouveler le comité de sûreté générale. Doulcel, Gillet, Périn (des Vosges), Salengros, Gossuin , dont Duquesnoy réclame l’appui, n’ont rien vu, ne savent rien. Lesage (d’Eureet-Loire), envoie cette lettre incroyable : « Si je le voyais, peut-être le reconnaîtrais-je, mais, à présent, je n’applique le nom de Duquesnoy à aucune des figures de l’assemblée (3). »
Personne se contente de parler d’un coup de poing
(1) Déposition de Martainville. Il venait de publier une brochure : Les Jacobins hors la loi.
(2) Archives, C. W*SI7.
(3; Archives.
LE MARTYRE
qu’il a reçu sur les paupières, de son sang qui a coulé au 1 er prairial. Guimberteau était malade; il s’est retiré. Bellegarde, lui, au moment où Duquesnoy montait à la tribune, avoue qu’il allait souper chez le citoyen Beaucaire. Il était à jeun. Brave patriote ! Et l’autre, demeuré à son poste, allait expier ce crime ! Je ne vois que Bonneval et Charlier qui osent plaider pour l’accusé. Bonneval déclare que Duquesnoy ne lui parlait jamais que sièges et batailles; Charlier affirme que Duquesnoy devait être à la Convention ce qu’il avait été à la Législative, un ami chaud de la liberté et de l'égalité, et qu’il lui a toujours paru pénétré de haine contre toute espèce de tyrannie.
Liébault dépose en faveur de Bourbotte. Forestier, juge au tribunal du second arrondissement et qui avait, avec Bourbotte, administré le département de l’Yonne, déclare que son ancien collègue a toujours marché dans « le sentier de la liberté ». Mais quoi ! ce jour fatal du 1 er prairial, il était, croit-il, un peu pris de vin (1), ce qui arrivait quelquefois à Bourbotte, « sans que pourtant il en prît une très-grande quantité, et surtout depuis sa mission en Vendée, où il a, dit Forestier, éprouvé une fièvre putride qui lui a affaibli le cerveau. » Bourbotte entendit en souriant cette déposition. Pendant que les juges l’interrogeaient , pendant que les assistants l’injuriaient, comme ils avaient injurié ses compagnons, il tournait négligemment sa tabatière entre ses doigts, jouait avec elle, et répondait avec sa gr.lce et son esprit habituels. Cet enjouement, d’ailleurs, avait aussi de la
(I) Déposition de Forestier. ‘
grandeur. Bourbotte, le sourire sur les lèvres, parla de son amour de l’humanité, de cette sérénité de l’innocence qu’il aurait jusqu’il son dernier soupir. Après avoir à demi raillé ses accusateurs, il avoua qu’en se mettant à la disposition de la Convention, il n’avait ni projet ni plan , et suivait les mouvements de son cœur. « J’étais capable, dit-il, tout naturellement des plus grandes choses comme des plus simples. » Et, redressant la tête, le Gaulois redevenant Romain : « La crainte de la mort, dit-il fièrement, est au-dessous de mon courage et ne me ferait jamais désavouer une seule de mes actions. » Soubrany fut ensuite amené. Le marquis , triste et doux, répondit en honnete homme. Un inconnu avait demandé, dans la Convention , que Soubrany fût nommé général de l’armée parisienne. A la question du président de la commission : Cet homme avait-il voire assentiment ? Soubrany répond fermement, avec l’accent irrésistible de la vérité : Non, je vous jure ! 11 s’y serait même, ajoute-t-il, opposé avec force si, au moment de la mise aux voix, on eût reparlé de cette proposition. Il ne savait rien, d’ailleurs, de ce qui se passait, Reconnaissait pas les projets des révoltés, il ne voyait que le salut de la patrie, il avait vécu toujours dans l'isolement qui convient à un représentant du peuple , et si Vernier eût refusé de mettre aux voix la première des motions, s’il eût averti la Convention qu’il ne pouvait la laisser délibérer sous des menaces, personne, certes, n’eût parlé. Au reste, il n’y avait pas de loi préexistante qui empêchât un représentant du peuple d’émettre ses idées dans le sein de l’ assemblée C’était la même série d’implacables raisonnements qu’avaient tenus les autres accusés.
i Cuo gtr
iE MARTYRE
Soubrany les accentua avec une douceur ferme, et lorsqu’on lui demanda s’il avait pris part à la délibération par laquelle une commission extraordinaire fut nommée, composée de quatre membres, pour remplacer les comités de gouvernement, il répondit simplement, dignement qu'il devait à la vérité, et pour ne pas laisser planer le soupçon sur aucun autre de ses collègues, de déclarer avec franchise que c'était lui qui avait fait celle motion (1).
Pas un d’entre eux n’avait hésité , pas un n’avait reculé devant le couteau. Tous, depuis Romme, dont la belle tête chauve ressemblait à un marbre antique, depuis Goujon l’intrépide, jusqu’au gros Duroy, soumis et résigné, avaient regardé la mort en face. Elle ne les avait point fait pâlir. Pendant qu’il interrogeait Soubrany, une lettre était parvenue an président de la commission, lettre concluante , mais inutile, qui établissait pourtant l’innocence de l’accusé. 11 faut la citer, elle en vaut la peine.
i 27 prairial.
« Citoyen président ,
« Une incommodité me retient depuis quelques jours dans ma chambre. J’apprends par les papiers nouvelles que vous êtes autorisé à recueillir les témoignages à charge et à décharge contre les représentants du peuple traduits à votre tribunal, par décret de la Çonvention. Je m’empresse de vous faire parvenir cette lettre pour vous rendre compte d’un fait qui concerne le citoyen Soubrany.
« Le 1 er prairial, vers 9 h. J/2 du matin, je ren-
(1) Interrogatoire de Pierre-AmJde Soubrany (Archives de l’empire, C. \V* 517). j
contrai par hazard le citoyen Soubrany dans la rue Honoré, à vingt pas de son logement. Il m’invita d’aller prendre une tasse de chocolat avec luy, en me témoignant qu’il ne pouvoit me la donner chez luy parce que son domestique étoit malade et qu’il n’avoit pu se procurer du pain. Je luy dis que je ne pouvois accepter son offre puisque j’avois déjeuné et que j’avois eu du beau paiu au caffé Minerve , que volontiers je l’y acccompagnerois. Il me répondit que c’étoit un peu loin et qu’ii en trouveroit peut être dans l’un des caffés qui sont sur la terrasse des Feuillans. Nous dirigeâmes ensemble nos pas vers le jardin des Thuilleries. Arrivés dans l’avant dernier caffé, il se fit verser du chocolat qu’il ne put prendre faute de pain, et de suite je lui réitéray la proposition de l’accompagner au caffé Minerve où il déjeuna. Pendant la route, il me demanda si j’avois entendu battre la généralle et si je savois pourquoy on la battoit. Je luy disque l’on disoit que le fauxbourg Montmartre et quelques communes de la campagne menaçoient de venir à force armée demander du pain à la Convention, et que sans doute on vouloit déployer la force armée pour en imposer à la foule égarée. Il me témoigna combien il voyoit avec peine que le peuple étoit égaré par les royalistes, et que cette démarche contribuoit plutôt à priver Paris de ses subsistances et que le peuple entendoit bien mal ses intérêts toutes les fois qu’il étoit égaré, que c’éloit un bien grand malheur qu’on luy persuadât que la Convention pouvoit à son gré luy procurer des subsistances. Il prit son déjeuné et me dit qu’il devoit se rendre à la Convention, où la généralle l’appeloit. Je l’engageoï à diner avec moi chez le restaurateur rue Nicaise, et me dit qu’il y consen-
LE MARTYRE
(oit en m’invitant à le faire demander à la Convention sur les 4 heures si la séance n’éloit pas levée, que s’il en étoit du contraire il m’attendroit chez le restaurateur. Je l’accompagnay jusques au passage de l’intérieur du Palais national, par où les députés entrent dans la salle de la Convention. Les événements qui se succédèrent dans l’après-midy me privèrent de réaliser l’engagement de luy donner à dîner.
« Voilà, citoyen président, ce que j’ay crû devoir déposer pour éclairer la conscience des juges de la commission militaire, sur le compte du citoyen Soubrany dans le commencement de cette journée.
« Je vous prie de faire l’usage de celte déposition que votre justice vous suggérera.
« Isar,
« Du district de Carcassonne (département de l’Aude), ci-devant employé par la 4* commission exécutive, logé maison Béarn, cour St-Guillaume, rue de la Loy. •
Hélas ! tout était bien inutile. Cette vertu même, leur pauvreté, leur dévouement, leur passé les désignaient tous à la vengeance. On faisait un crime à Peyssard de sa courageuse conduite à Périgueux, lorsqu’en 1792 il avait été élu maire de cette commune. On avait mis dans le dossier de P. -J. Forestier je ne sais quel ignoble pamphlet, Forestier tel qu’il est , adressé à la Convention nationale par les citoyens des communes de Cusset et Vichy réunis en sociétés populaires. Forestier, dans ces pages boueuses, est représenté comme un homme vindicatif, un mauvais fils, un bas valet des grands (l).
(1) V. Forestier Ici qu'il est.
Engerrant vient déclarer que cet homme ri est qriun misérable instrument des chefs de la montagne. Tous les accablent, tout les écrase. Pourquoi ce semblant de ju- 1 gement? L’arrêt, dirait-on, est tout prêt. 11 n’y a plus qu’à le prononcer.
Ils le savaient bien, les accusés, et déjà leurs précautions étaient prises. Autour d’eux veillaient les amis. La mère de Goujon, sa sœur, Tissot, son ami, avaient insisté pour lui parler. La mère , le matin du 29 prairial , avait écrit ce billet aux juges de son fils :
« Aux citoyens composant la commission militaire, la citoyenne Goujon mère.
« Citoyens juges,
a Pleine de confiance dans votre justice et convaincue comme je le suis de l’innocence de mon fils, j’ose cependant vous supplier de m’accorder la permission de le voir ce matin un instant avant l’audience, voulant éviter la foule qui se trouve à ses heures-là, et aussi la trop vive émotion que pourroit me causer votre prononcé, quel qu’il soit. Ainsi que touttes mon espérance dans votre justice.
« Ricard, veuve Goujon.
t J’attends votre réponse (1). »
Au bas, Beaugrand écrivit : Vous ne pouvez entrer dans ce momenl-cy, et renvoya le billet à la citoyenne Goujon. Mais la mère insista. Elle avait un terrible et sublime devoir à remplir. Il fallait qu’elle parlât à son
(i) Archives de l’empire, C. W* 547.
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fils. Les juges enfin y consentirent. Tissot a raconté la lugubre entrevue ! Toute la famille de ce jeune homme, sa femme qu’il adorait, sa sœur, son jeune frère apportant froidement à Goujon les moyens de tromper ses bourreaux , la mère des ciseaux , la sœur un canif, la femme du poison, Tissot un couteau. Pas un motéchangé. pas un cri, pas un sanglot, « un silence et un effroi contenu qui glaçaient le cœur ». Le gendarme de garde feignait de ne point voir, les autres accusés , retirés dans un coin, se détournaient, respectant ces derniers adieux. Romme songeait à sa mère en regardant la mère de Goujon. Duquesnoy écrivait à sa femme. « A peine, dit Tissot, Goujon se fut-il senti l’arbitre de son sort qu’une transformation soudaine s’opéra en-lui, sa figure prit une expression sublime ; on eût dit que son âme avait déjà rompu ses liens et s’emparait du ciel. » L’extase du martyre commençait.
Il fallut se séparer. Goujon conservait ce rayonnement de l’apôtre qui meurt pour sa foi. Les femmes, pâles et glacées, mère douloureuse, épouse sacrifiée, ne pleuraient pas. Le frère seul, l’enfant, Alexandre Goujon, s’approcha de son frère, lui saisit la main et s’écria, relevant bravement sa petite tête blonde : « Je te vengerai! » Mais Goujon, l’attirant à lui : « Mon enfant, dit-il, ce n’est pas la vengeance que je veux; sois bon, sois libre, sois juste, c’est ta sagesse qui fera ma gloire. Défends-moi contre l'imposture, c’est assez, et réponds à la calomnie : Respectez la mémoire de celui qui m’a fait un homme (4). »
fl) Tissot. Vojr. à U fin du chapitre une note sur Alex. Goujon.
Duquesnoy, dans son angle, achevait sa lettre
« Paris, 29 floréal, 3 e année républicaine.
a Ma chère amie,
« Je vous fait passer indu ma justification. Elle contient la plus exacte vérité. Cela n’empêche pas que je meurs victime de mon patriotisme et de la calomnie. Vous connaissez mon cœur, il fut toujours pur. Je meurt digne de vous et de mon pays pour le salut duquel je n'ai cessé de combattre dès le principe de la révolution.
« Tâchez de conserver vos jours afin de pouvoir faire donner à nos infortunés enfants une éducation républicaine : rappelez leur souvent ceci : Ne faites jamais à un autre ce que vous ne voudriez pas quon vous fît.
« Je vous embrasse mille et mille fois de tout mon cœur, embrassez bien tendrement pour moi nos chers enfants et recevez mes tendres et éternels adieux.
« Faites de ma part mes adieu à tous mes parens et amis que vous voirez et dite leurs que tel il m’ont connu, tel je meurt.
« le vous conseille de vendre une partie de bien pour rembourser la lettre de rente de quatre mille livres que j’ai contracté à Arras il y a environ dix-huit à vingt mois.
« Je vous embrasse de nouveau, adieu ma tendre et fidelle amie, je ne vous revoirai plus, c’est le seul regret qui me tourmente.
« Vive la république démocratique.
« Votre sincère et fidel ami,
« Ernest Duquesnoy. »
LE MARTYRE
Puis il mettait l’adresse : Pour la citoyenne Duquesnoy de Boieffle. Et, afin d’épargner la pauvre femme, d’éviter une blessure terrible, il chargeait un ami dévoué du triste soin d’avertir madame Duquesnoy, de remettre cette missi've de mort, d’amortir le coup et de la consoler :
i Au citoyen Lefébure Voyez.
t 29 prairial.
* Mon cher parent, je meurt victime de la calomnie et pour avoir demandé le renouvelemcnt du comité de sûreté générale, etc.
« Je vous recommande ma pauvre femme et mes
chers enfants; je les recommande à toutes les âmes vertueuses et à tous les amis sincères de la liberté. Je vous prie de faire mes adieux à tous mes parents et amis que vous voirez.
« J’écris à ma femme par le même courrier ; je vous conjure au nom de l’amtftV de vouloir bien lui remettre vous-même ma lettre et de faire tcut ce qui sera en vous pour consoler cette vertueuse et infortunée épouse. J’attends de vous ce dernier service.
« J’ai l’âme calme, je n’ai rien h me reprocher,
je pardonne aux auteurs de ma mort...
« Vive «à jamais la république démocratique.
« Duquesnoy. »
Terrible ironie ! Depuis soixante-douze ans ces lettres, maintenant jaunies, dorment dans les dossiers de sang
de la commission militaire! Les martyrs sont tombés avec
cette consolante espérance que leurs dernières paroles arriveraient aux cœurs des survivants. Ils se sont endormis sur ces adieux suprêmes comme sur des oreillers de paix. Et les j,uges n’ont pas eu le soin et la pudeur d accéder au dernier vœu de ces mourants. Le greffe a tout pris et tout gardé, et les mères et les épouses ont brutalement appris la mort de ceux qu elles aimaient pai quelque journal de la réaction ou par la rumeur publique, cette calomniatrice éternelle à qui l’histoire seule, 1 impartiale histoire, peut parvenir à faire baisser la voix.
Pendant ce temps, la commission militaire rendait au nom de l’Humanité et de la Justice l’arrêt qui condamnait à mort comme coupables de conspiration, d’après leur propre aveu, Romme, Duquesnoy, Duroy, Bourbotte, Soubrany, Goujon, à la peine de mort, et Peyssard à la déportation. Que le poids de cet arrêt retombe sur ceux qui l’ont fait rendre!
LIBERTÉ. ÉGALITÉ. JUSTICE. HUMANITÉ
* Paris, le 20 prairial, l’an 2* de la république française une et indivisible.
« Au nom de la république française, la commission militaire établie en vertu de la loi du 4 prairial de l’an III, pour juger tous les faits relatifs à la conjuration du premier du même mois et à la révolte qui en a été la suite, ayant fait comparoître devant elle dans le lieu ordinaire de ses séances :
« 1° Gilbert Romme, âgé de 45 ans, représentant du peuple du département du Puy-de-Dôme, natif de Riom,
LE MARTYRE
demeurant à Paris, rue Neuve-du-Luxembourg, n° 21, section de la place Vendôme;
« 2 Ü Jean-Michel Duroy, âgé de 41 ans et demi, représentant du peuple du département de l’Eure, né à Bernay, demeurant à Paris, rue de la Convention, n° 22, section des Thuilleries ;
a 3° Jean-Marie-Claude-Alexandre Goujon, âgé de 20 ans à peu près, représentant du peuple du département de Seine-et-Oise , né à Bourg, département de l’Ain, demeurant à Paris, rue Dominique, n° 167 ;
« 4° Pierre-Jacques Forestier, âgé de 06 ans, représentant du peuple du département de l’Ailier, né à Vichy, même département, domicilié à Cussey, demeurant h Paris, rue Honoré, n° 1497, section de la Butte des Moulins;
« 5° Pierre Bourbotte, âgé de 32 ans, représentant du peuple du département de l’Yonne, né au Veau, district d’Avalon, même département, demeurant à Paris, rue Neuve-des-Bons-Enfauts, n° 10, section de la Butte des Moulins;
« 6 ° Ernest-Dominique-François-Joseph Duquesnoy, âgé de 47 ans, représentant du peuple, né à Bauvigny- BoyelTete, canton d’IIersin, district de Béthune, département du Pas-de-Calais, demeurant h Paris, rue Nicaise, n° 479, section des Thuilleries ;
« 7° Pierre-Amable Soubrany, âgé de 42 ans, représentant du peuple du département du Puy-de-Dôme, né à Riom, même département, demeurant à Paris, rue Honoré, n° 343, section de la place Vendôme ;
« 8 ° Jean-Pascal-Charles Peyssard, âgé de 40 ans moins quelques mois, représentant du peuple du dépar-
tement de la Dordogne, né commune d’Agonac, district de Périgueux, même déparlement, demeurant à Paris, place du Louvre, hôtel de Marsigny, n° 188.
« Tous accusés par la loi du huit du présent mois d’être auteurs, fauteurs et complices de la rébellion du 1 er prairial et jours suivants contre la représentation nationale et la république française, et renvoyés par la même loi devant la commission militaire pour y être jugés;
« Après avoir, dans les séances permanentes des 24, 25, 26, 27 et 28 de ce mois donné publiquement lecture à tous les accusés susnommés du décret d’accusation cy dessus daté, du procès-verbal de la Convention nationale du même jour, qui contient tous les faits qui ont servi de baze à ce décret d’accusation, après leur avoir fait individuellement et séparément subir un interrogatoire, entendu les témoins à charge qui leur ont été confrontés aussi publiquement, après avoir enfin reçu les déclarations et dépositions des témoins qu’ils ont indiqués à leur décharge, qui n’ont dénaturé, atténué ni démenti les faits qui leur sont imputés ;
« Après avoir attentivement et mûrement examiné toutes les pièces du procès à charge et à décharge, et nottamment les deffenses écrites des accusés dans la chambre du conseil;
« La commission militaire, attendu que les accusés sont atteints et convaincus tant par la déposition des témoins que par leur propre aveu,
« Savoir :
« Gilbert Romme,
D'avoir le 1 er de ce mois, lorsque la salle de la Con-
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vention nationale était envahie depuis plusieurs heures par une foule nombreuse de femmes et d’hommes armés, demandé :
« 1° Que la tribune soit libre à ceux qui voudroient parler, en assurant qu’il étoit dévoué à la cause du peuple ;
« 2° Que le président mette aux voix h l’instant les propositions de mettre en liberté les patriotes incarcérés depuis le 9 thermidor, et que le décret fût envoyé par des couriers extraordinaires;
« 3° La suspension de toutes les procédures commencées contre ces mêmes patriotes;
« 4° Qu’il soit fait à l’instant des visites domiciliaires ;
« 5° La convocation et la permanence des sections de Paris, que les comités soient renouvelés au gré du peuple;
« 6° Que ce décret ne soit exécuté qu’après que les patriotes incarcérés auroient été mis en liberté;
« 7° Appuyé la motion de suspendre les comités de gouvernement, de s’emparer de leurs papiers et de les remplacer à l’instant par une commission extraordinaire composée de 4 membres ;
« 8° Provoqué une liste de proscription contre les mandataires fidelles du peuple qui ne prenoient pas une part active aux mouvements liberticides des rebelles, en proposant un appel nominal ;
« Ernest -Dominique -François -Joseph Duquesnoy,
1“ d’avoir appuyé la proposition d’une commission extraordinaire pour remplacer le comité desûreté générale;
« 2° D’avoir demandé le renouvellement et l’arrestation des membres de ce comité en disant : Si nous ne
prenons pas celle mesure, on fera demain ce qu'on a fait dans J a nuit du 12 germinal;
« 3° D’avoir été un des quatre nommés pour former la commission extraordinaire, et d’avoir accepté cette place et promis d’en remplir les fonctions avec courage ;
« Jean-Michel Duroy,
« 1° D’avoir été un des principaux provocateurs des prétendus décrets rendus le 1 er prairial;
« 2° Appuyé et rédigé toutes les propositions de Romme et demandé lui-même le réarmement des terroristes, la liberté des conspirateurs ses collègues, arrêtés; dit-il, illégalement dans la nuit du 12 au 13 germinal, et de ceux qui se sont soustrait à l’arrestation; le rapport du décret du b ventôse, et que le décret fût envoyé par des couriers extraordinaires;
« 3° Demandé que le comité de sûreté générale soit tenu d’envoyer des commissaires pour rendre compte de ses oppérations, la suspension des membres de ce comité, provoqué l’établissement d’une commission extraordinaire pour le remplacer, s’emparer des papiers, d’avoir été nommé membre de cette commission et promis d’en remplir les fonctions avec courage ;
« Pierre Bourbotte,
« 1° D’avoir applaudi à toutes les propositions de Romme, Duroy, Goujon et autres, tendantes au réarmement des terroristes, aux visites domiciliaires, à la permanence des sections, au renouvellement des comités, et dit lorsqu’elles furent adoptées que la commission venoit de prendre d'excellentes mesures (1).
(t) Or, il est prouvé par les débats que Bourbotte était, en ce moment, hors de la Convention.
LE MARTYRE
« 2° Proposé l’arrestation de tous les folliculaires ; a 3° D’avoir été l’un des quatre membres qui dévoient former la commission extraordinaire, remplacer lo comité de sûreté générale, s’emparer de ses papiers, d’avoir accepté cette place, promis d’en remplir les fonctions et d’être toujours prêt à exécuter les décrets de la Convention nationale;
« Pierre-Amable Soubrany,
« 1° D’avoir fait la motion de suspendre et renouveler le comité de sûreté générale, d’établir une commission extraordinaire pour s’emparer de ses papiers;
« 2° D’avoir appuyé toutes les autres propositions;
« 3° D’avoir invité ses quatre collègues nommés pour former cette commission à se réunir sur-le-champ et à prendre toutes les mesures nécessaires pour empêcher que les tyrans du 12 germinal ne fissent encore une pareille journée ;
« Jean-Marie-Claude-Alexandre Goujon,
« 1° D’avoir encouragé, provoqué, appuyé et fait lui-même les motions les plus incendiaires, et dans le sens des révoltés;
« 2° D’avoir dit qu 'il ne falloil pas que le réveil du peuple fût inutile, proposé de faire un appel aux patriotes opprimés et une proclamation pour les instruire des causes de ce mouvement ;
« 3° D’avoir, après que les propositions furent adoptées, dit : L 'assemblée vient de décréter de bonnes mesures;
« 4° D’avoir, pour les exécuter, proposé l’établissement d’une commission et le rappel des représentants en mission.
« Et attendu que par tous ces faits, les dits Romme, Duquesnoy, Duroy, Bourbotte, Soubrany et Goujon se sont montrés les auteurs, fauteurs et complices des désastreux événements qui ont eu lieù dans la journée du 1 er prairial; qu’ils ont conspiré contre la république, provoqué à la dissolution de la Convention nationale, h l’assassinat de ses membres, entrepris, par tous les moyens, d’organiser la révolte et la guerre civile, de ressusciter tous les excès, toutes les horreurs de la tyrannie qui ont précédé le 9 thermidor;
« La commission militaire condamne les dits Gilbert Romme, Ernest-Dominique-François-Joseph Duquesnoy, Jean-Michel Duroy, Pierre Bourbotte, Pierre-Amable Soubrany et Jean-Marie-Charles-Alexandre Goujon à la peine de mort;
« Ordonne qu’ils seront livrés à l’exécuteur des jugements criminels, que le présent jugement sera par lui exécuté dans le jour sur la place de la Révolution.
« A l’égard de Jean-Pascal-Charles Peyssard, attendu qu’il n’a pas déployé le même caractère de rébellion, mais qu’il est convaincu, même de son propre aveu,
« 1° D’avoir proposé le renouvellement des autorités constituées, réorganisées depuis le 9 thermidor;
a 2° D’avoir lu à la tribune un projet de décret dont plusieurs articles avoient de l’analogie avec les motions des factieux, et d’avoir pris part h ce qui s’est passé ;
« La commission militaire condamne le dit Jean- Pascal-Charles Peyssard à la peine de la déportation ;
« Ordonne que le dit Peyssard sera réintégré dans la maison d’arrêt pour y rester à la disposition de la commission des administrations civiles, police et tribunaux.
LE MARTYRE
chargée à son égard de l’exécution du présent jugement.
« Quant à Pierre-Jacques Forestier, comme rien ne prouve qu’il ait pris une part active aux événements du ■I er prairial et jours suivants, qu’il est cependant prévenu de faits antérieurs au 12 germinal et au 1 er prairial;
« Ordonne que le dit Forestier sera conduit dans la maison d’arrêt et y demeurera sous la surveillance du comité de sûreté générale, pour prendre à son égard le parti qu’il croira convenable ;
« Ordonne en outre que le présent jugement sera imprimé et affiché partout où besoin sera.
« Fait et jugé à Paris le vingt-neuf prairial l’an troisième de la république française une et indivisible.
« M.-J. Capitain,