I.F MARTYRE
mais solide et terrible pointe d’acier les eût délivrés du bourreau (1).
Ainsi périrent, glorieusement pour eux , inutilement pour leurs ennemis, sacrifiés à la réaction et immolés à la peur, les plus purs et les plus courageux des survivants de la montagne. Tout leur crime fut d’avoir inspiré à leur puissants collègues le respect et l’envie. Intègres dans leur foi, innocents des mesures passées, héritiers de la rigide conscience républicaine, ils étaient à la Convention bien plutôt le remords que la menace. On les redoutait moins parce qu’ils étaient à craindre que parce qu’ils étaient à imiter. La vertu parait souvent comme une folie, quand elle ne semble pas un crime aux corrompus. Quel fut le cri suprême poussé par ceux que l’assemblée allait envoyer à l’échafaud comme des assassins farouches ? Quelle grande parole domina l’affreux tumulte et rayonna, pour ainsi dire, sur cette ténébreuse journée : Il faut abolir la peine de mort ! On devait l’abolir, en effet, mais après l’avoir appliquée sans pitié contre ceux qui avaient commis ce forfait inouï de jeter une parole de fraternité à travers les clameurs de l’insurrection.
Ils avaient été exécutés le mercredi 17 juin. Neuf
(t) Je les ai vus ces deux couteaux, je les ai tenus entre les mains, non sans une émotion véritable, ils sont aux Archives, joints aux volumineux dossiers de cette lugubre affaire. Celui-ci, long de 22 centimètres, au manche de corne blanc et noir, a la lame large de 2 centimètres et demi, courte et forte, est celui qui a tue Bourbotte. L’autre, plus long de 2 ccniimètres, le manche noir, et bien en main, la lamo usée, longue, effilée, vraie lame de bistouri, toute sanglante encore, dirait-on, avec des façons de caillots h la garde, — a tué Romme, a tué , Goujon, a tué Soubrany, a blessé Üuroy. Quelles amères pensées vous viennent devant ces reliques!
jours après, dans ce même mois de prairial an III, mourait le dernier des dauphins de France. Louis XVII s’éteignait, malgré les soins du célèbre chirurgien Pelletan et du premier médecin de l’hospice de santé, Demangin, le 8 juin, dans la prison du Temple, et telle est la force et la vitalité de l’Idée , que tandis que les royalistes ne voulaient pas croire à la mort du fils de leur roi, les républicains prétendaient que le montagnard Romme vivait toujours (1). Deux légendes parallèles, asymptotes plutôt, naissaient en même temps. Le Dauphin avait été enlevé, un autre enfant enterré à sa place : il était en Allemagne, à Londres, en Amérique. Romme, lui, rappelé à la vie, s’était caché dans Paris, il avait gagné la Russie. Il donnait, là-bas, au jeune comte Strogonoff, des leçons de latin, enseignait la culture des plantes. Et,
(1) On lit dans le Journal des hommes libres : <c Les bruits les plus contradictoires circulent sur la mort du jeune Capet. Chacun le fait mourir îi sa manière; quelques-uns le prétendent vivant. La vérité est que cet enfant est mort de la même maladie que son frère. La santé de sa sœur est aussi très-mauvaise. » Avant Pelletan et Demangin, l’illustre Desault avait soigné lo dauphin, mais Desault était mort le 16 prairial. Mercier, dans ses Annales patriotiques, raconte les on-dit du temps, t L’enfant vit, les Vendéens l’ont recueilli et coudé à l’Autriche. » La vérité est que Louis XVII était mort , nous l’avons dit, d’une affection scorbutique. — Voici, d'une autre part.ee que rapporte la Biographie des Contemporains de 1804 : « Romme, dit-on, a été rendu à la vie, mais ses facultés intellectuelles sont restées éteintes. Ses amis, ajoute-t-on , le transportèrent dans une retraite, puis il se rendit en Russie, où il avait passé autrefois plusieurs années; il y aurait môme vécu ignoré et inconnu h tout le monde. On dit aussi que Goujon a retrouvé la vie , les uns disent quelques instants (il avait perdu trop de sang) , les autres disent pendant six semaines encore... Le crédit qu’a trouvé en France le récit de cette conversation, ajoute la Biographie, prouve quel intérêt leur parti y prenait. # Sans doute, et la légende a toujours intérêt à se venger de l’histoire. Mais les p èces authentiques réduisent h néant ces assertions , qui consolèrent un morneut les patriotes.
LE MARTYRE
comme on allait avoir des faux dauphins, on allait, h chaque insurrection nouvelle, signaler à Paris la présence de Homme. Romme avait été vu, en fructidor, dans son costume de représentant, au sommet d’une barricade. Romme avait pris un fusil en vendémiaire ; en brumaire, Romme avait essayé de soulever le faubourg et de marcher sur Saint-Cloud.
Légendes, contes de grands enfants, chimères qui montrent à quel point l’Idée s’impose, germe, grandit et féconde. Malheur aux partis qui n’ont plus d’hommes en qui s’incarner ! Tout régiment veut un drapeau qui rallie et unifie les dévouements, et trop souvent le drapeau humain reste dans la mêlée. Point de fétichisme, soit : les hommes ne sont rien à côté des idées. Mais qui peut nier que la perle d’un homme n’entraîne parfois celle d’une liberté ? Un homme, c’est quelquefois une vérité vivante et mieux qu’une vérité : c’est un exemple.
La réaction savait bien ce que valaient ceux qu’elle venait d’immoler. Elle avait décapité l’avenir.
Le 9 avril 1823, les anciens élèves de l’École polytechnique accompagnaient au cimetière du Père-Lachaise le corps d’Alexandre-Marie Goujon, mort des suites d'une chute faite il Eylau, où il avait eu un cheval tué sous lui. C’était le frère de Goujon. Sorti de l’École polytechnique, il avait pris rang comme officier dans l'artillerie a cheval; ami de Suchet, poète à ses heures, il rimait des odes philosophiques entre deux coups de canon. Cette terrible chute de cheval ébranla sa constitution, le rendit valétudinaire. II quitta le service, épousa la fille de Tissot, et se mit h écrire. U est l’auteur de la meilleure table de Voltaire, cette table dont M. Jay a dit : C’est ut» travail de bénédiction. Noble existence consacrée au travail, bien digne de ce frère ainé qui dut rester présent h ses yeux, toujours comme un modèle.