‹ Les derniers montagnards histoire de l'insurrection de priarial an 3. 1793 d'apres les documents originaux ineditsChapitre 13 sur 31 · V.-président · texte numérisé non relu

V.-président

« Talmel, Vercer,

Chef d'escadron. Adjudant général, chef

de brigade.

« Deville. Fabué (1). »

La commission, comme on sait, était expéditive. L’arrêt devait être exécuté dans le jour. Il était onze heures et demie du malin.

A midi, on ramena les députés dans le tribunal, et le jugement fut lu aux condamnés, qui reçurent le coup d’un front calme. Forestier seul laissa échapper un sourire. Bourbotte jouait toujours avec sa tabatière. Les derniers mots du prononcé du jugement une fois achevés, Goujon, impassible, se leva, et montrant un médaillon : « Voici

(1) Archives de l’empire, C. W* 547.

mon portrait, dit-il, que je vous prie de faire remettre à ma femme. Je meurs pour la cause du peuple et de l’égalité ! » Ils déposent sur le bureau leurs portefeuilles, les lettres écrites dans la fièvre et 1’enthousiasme de la mort, ces inutiles cartes de députés, qui n’ont pas été pour eux une sauvegarde, mais un danger. « Je vous charge de ceci, dit Duquesnoy en montrant la lettre que nous avons citée; ce papier contient mes adieux à mes amis et à ma femme. Je désire que mon sang soit le dernier sang innocent qui coule; puisse-t-il consolider la république. Vive la république !» — « Les ennemis de la liberté, reprend Bourbotte en bravant la foule du regard, ont seuls demandé mon sang. Mon dernier vœu, mon dernier soupir sera pour la patrie ! » Étranges conspirateurs qui tombaient comme des martyrs, Catilinas singuliers qui mouraient comme des Curtiüs! Le président les fit retirer (1). Il était midi et demi, le tribunal allait suspendre sa séance, lorsque l’officier de garde entre effaré, tenant à la main un couteau ensanglanté. On vient d’arracher cette arme h la main crispée de Bourbotte. Le condamné s’est frappé, devant les gendarmes, devant la foule, en entrant dans la salle du rez-de-chaussée, qui servait de prison aux accusés (2). Il est tombé en s’écriant : Voilà comme un homme de courage sail terminer ses jours! La stupéfaction des juges, l’effroi des auditeurs se devinent. Plus d’un pâlit. On ne songe qu'à s’en prendre à l’officier de garde; presque au même instant, on apporte sur le bureau un second couteau,

(1) Journal de Paris.

(2) Et Don en descendant l’escalier, comme le disent plusieurs journaux du temps.

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long et ensanglanté, dont les autres condamnés se sont frappés à leur tour.

Ils entraient dans la chambre d’arrêt où se faisait la toilette des condamnés ; ils étaient libres encore de leurs mouvements. Goujon saisit le couteau qu’il tenait caché sous son habit bleu et, répétant qu’il mourait pour le peuple, d’une jnain ferme, il se l’enfonça dans le cœur. Romrne alors se penchant, arrachant le couteau de la poitrine de Goujon, s’en laboura la poitrine, le cou et jusqu’au visage (1), avec une frénésie de mort, une rage de disparaître; il tomba dans son sang, méconnaissable, mais sa main tendait à Duquesnoy l’arme qui le faisait maître de sa vie. Le mourant volontiers eût dit aussi : « Tiens, Pœtus, cela ne fait pas de mal! t Duquesnoy tomba à son tour.

Ils se frappèrent tous six, ils se frappèrent tous au cœur (2). Duroy prit le couteau des mains de Duquesnoy et le tendit à Soubrany après se l’être plongé dans la poitrine. En ce moment on apportait Bourbotte qui, sanglant, souriait encore. Duroy se tordait. « Mon pauvre Duroy, dit Bourbotte, je te vois souffrant beaucoup ; mais console - toi , c’est pour la république! »

Ils avaient juré de mourir : ils avaient tenu leur serment.

Quand l’officier de santé, mandé par la commission, arriva en hâte, il en trouva trois de morts. Goujon, les traits contractés, la main crispée, Romme et Duquesnoy

(1) Procès fameux. ■

(2) V. Pièces justificatives, le rapport de Marmouget, officier de santé,

ne respiraient plus. Soubrany râlait. Bourbotte était « presque mourant ». Duroy seul aurait pu être sauve, « mais, dit l’officier de santé, il n'était question que de donner les premiers soins et d'arrêter l’hémorrhagie. » Volontiers eût-on prié le chirurgien de faire vivre les condamnés jusqu’à la guillotine.

Le bourreau attendait dans la cour. 11 y avait là des curieux, des privilégiés , des affamés d’horreur qui demandaient à voir. On fit monter, on porta les condamnés, tout sanglants, dans la charrette. Il était une heure. Bourbotte, indifférent, presque enjoué, l’œil paisible, la chemise rabattue sur ses épaules, couvert de sang, regardait la foule. Plus violent, d’nn tempérament fort, plein de vie, d’ailleurs, Duroy laissait échapper sa colère, c Voilà les assassins qui jouissent de leur triomphe ! » s’écriait-il. 11 leur montrait le poing. « Jouissez, messieurs les aristocrates! jouissez de votre triomphe ! » Et, pendant qu’on l’attachait : « Ces mains-là étaient-elles faites pour être liées par un bourreau !... Ah! que je suis malheureux de m’être manqué!... » Soubrany, le noble et fier Soubrany, disait simplement : Laissez-moi mourir !

Pendant le trajet de la maison d’arrêt à l’échafaud, Bourbotte, « bien assis » (1) et l’attitude fière, ne dit pas un mot; il semblait curieux de ce qui se passait autour de lui et portait haut la tête. Duroy s’était tu; la mort approchait, il voulait la recevoir dignement. Soubrany, entièrement étendu dans la charrette, trouvait l'agonie bien lente. On le porta sur l’échafaud, mais

(t) Procès fameux.

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déjà il ne respirait plus. Sa main avait frappé juste. Sanson guillotina encore une fois un cadavre. Duroy monta alors, cria Vive la république , dit tout haut : Unissezvous tous , embrassez-vous tous : c’est le seul moyen de sauver la république », livra sa tête au bourreau et mourut. Bourbolte restait le dernier. Il voulut parler alors à ces rares spectateurs que le rouge spectacle attirait là. Pendant qu’on l’attachait sur la planchette, il parlait ; il parlait encore le cou dans la lunette, lorsque le bourreau s’aperçut que le couteau n’avait pas été remonté. Pour relever l’instrument, il fallut redresser Bourbotte. L’intrépide martyr employa ce temps à parler encore à ceux qui l’entouraient. « Je meurs innocent, disait-il, et je désire que la république prospère ! » C’était l’éternel testament de ceux qui mouraient pour l’Idée. Tués par la liberté, ils criaient liberté jusqu’à la dernière heure. « Vive la république! » répétait Bourbotte, et sa tête tomba.

Il était deux heures.

Chose étrange ! Comme si le peuple eût compris que, cette fois, mouraient les derniers défenseurs de ses droits, la place de la Révolution était presque déserte. Les lécheusesde guillotine n’avaient osé venir. On était d’ailleurs las dû sang, et il fallait être thermidorien pour le faire couler. Les condamnés, pourtant, par précaution, avaient été escortés par un régiment de cavalerie : un bataillon d’infanterie était placé eu observation dans les Champs- Élysées, et un autre détachement, sur le pont de la Révolution, attendait, rangé en bataille. Paris ne bougea pas, mais il protesta par sa morne attitude.

Pendant ce temps, la commission militaire, éperdue,

demandait des instructions au comité de sûreté générale. Que taire des cadavres ? Les envoyer le soir même h l’é chafaud, comme jadis Yalazé, ou comme naguère Le Bas.

Mais les temps étaient bien changés ! Le comité, sans doute fort décontenancé lui-même, répond a qu’on délibérera sur la catastrophe. » Dans ce moment, ajoute-t-il, il s’agit de donner la sépulture aux morts qui sont restés dans la chambre d’arrêt, et, à cet égard, vous ferez donner les ordres nécessaires pour que cette cérémonie s’accomplisse dans les formes ordinaires (1). » La commission passa la journée tout entière dans le trouble, faisant arrêter l'officier de grenadiers Lefrançois, qui avait reçu l’ordre de visiter et de désarmer les accusés, appelant l’officier de police de la section de la place Vendôme pour la levée des cadavres, attendant, hésitant, regardant ces couteaux sanglants qui leur avaient ravi trois de leurs prisonniers. Elle se sépara, sans avoir fait autre chose que de veiller sur les cadavres, à sept heures et demie du soir.

Le lendemain , deux fossoyeurs de la section de la place Vendôme , chargés de l’inhumation de Romme, Goujon et Duquesnoy, se présentaient devant le commissaire, de police de leur section et lui remettaient une pointe de ciseau trouvée entre la première et la seconde semelle d’un des souliers des députés (2). Était-ce Romme, était-ce Goujon qui portait ce ciseau avec lui? Évidemment, tous voulaient mourir. Les couteaux manquant, — ces longs couteaux qui gardent encore, comme une rouille , du sang sur leur lame, — la petite,

(1) Archives nationales. La pièce est de ta main de J.-F. Rovère.

(2) V. Pièces justificatives.

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