‹ Les derniers montagnards histoire de l'insurrection de priarial an 3. 1793 d'apres les documents originaux ineditsChapitre 3 sur 31 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

C’était le 2 germinal que les députés prévenus devaient présenter leur défense à la Convention nationale. Ils n’espéraient guère, il faut bien le dire, sortir sains et saufs de la lutte. « C’est à la fin de la révolution que nous serons tous jugés, écrivait Collot-d’Herbois, et, cettii, fois, ce sera malgré vous la république démocratique (1) » . Mais il ne comptait que sur un avenir éloigné et sur cette postérité que tous, à l’heure de la défaite, — on 11 e saurait trop le répéter, — girondins, dantonistes, hébertistes, montagnards, forts de leur conscience ou de leur fanatisme, invoquaient d’une voix qui ne tremblait pas.

Depuis quelques jours, les rassemblements redoublaient dans les rues de Paris, et l’on entendait tout haut crier la famine. Le 27 ventôse, la foule, les députations avaient pénétré dans la Convention , demandant « du pain, du pain ». Boissy-d’Anglas, toujours occupé à rassurer le peuple, à lui promettre des ressources pour le lendemain, Boissy 1e temporisateur , que la voix pu-

(1) /.-il/. Collol à ses collègues.

blique irritée des déconvenues allait bientôt surnommer Boissy Famine, annonça qu’on venait de faire la distribution de 1897 sacs de farine. Le peuple fut calmé pour cette fois. Le lendemain 29 ventôse, Lecointre, qui, ce jour-là, avait attaqué le premier les membres des anciens comités et à qui les visites des marquis et des émigrés avaient donné à réfléchir, Lecointre, regrettant sans doute d’avoir servi la cause des réacteurs, annonce qu’il a à présenter une motion d’ordre importante. « Je demande, ajoute-t-il, à être entendu. » On lui accorde la parole, et il monte à la tribune. Son discours, dès le premier mot, va au but. « Je viens vous parler de la nécessité de mettre en activité la constitution de 1793. » On applaudit. Chasles, qui naguère montrait le poing à Tallien, Goujon, Levasseur applaudissent. Les thermidoriens se regardent d’un air étonné, peut-être inquiet, et tout à l'heure Bailleul va demander le rappel à l’ordre de Laurent Lecointre, tandis que Thibault s’écriera : C'est là un mauvais fou ! ou : C'est un charlatan (1) !

Mais, malgré les interruptions, Lecointre continue. C’est parce qu’il désire enfin, dit-il, que le gouvernement révolutionnaire soit aboli qu’il réclame l’application de la constitution de 1793. « La constitution de 1793 ne nous appartient pas, elle est la propriété du peuple. La liberté et le bonheur ne s’ajournent pas (2) ». Mettre ces lois en vigueur, c’est d’ailleurs prévenir « des fureurs, des brigandages et des vengeances. » Peine perdue. La Convention ne l’écoute point. Elle rejette la motion : la constitution de 1793 ne sera point mise en activité. Seu-

(t) Moniteur.

(i) Ibid.

lcment, le soir même, ce discours, commenté dans les faubourgs par la partie du peuple qui avait trouvé place dans les tribunes, dicte aux mécontents leur mot d’ordre, leur remet en mémoire cette constitution qu’ils ont fêtée à sa naissance avec des transports, chantée dans des hymnes joyeux, et qu’on n’a jamais appliquée.

Cette constitution de 1793, cette nouvelle Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, lue à la Convention par Hérault de Séchelles dans la séance du dimanche 23 juin, aux applaudissements de l’assemblée et des tribunes, avait été adoptée avec cette fièvre que donne l’espoir d’un meilleur avenir, avec l’enthousiasme que fait naître la satisfaction du devoir accompli. « Aux voix, président! s’était écrié Philippeaux; c’est un chefd’œuvre qui ne doit point souffrir de discussion (1) ! » Et l’on n’avait pas discuté. La bâche que venait de remplir la Convention était peut-être, en effet, la plus lourde qu’elle eût acceptée depuis sa formation. « Donner, disait, au nom du comité de constitution, Condorcet, dans la séance du 23 février, donner à un territoire de 27,000 lieues carrées, habité par 2o millions d’individus, une constitution qui, fondée uniquement sur les principes de la raison et de la justice, assure aux citoyens la jouissance la plus entière de leurs droits; combiner les parties de cette constitution de manière que la nécessité de l’obéissance aux lois, de la soumission des volontés individuelles à la volonté générale, laisse subsister dans toute leur étendue et la souveraineté du peuple, et l’égalité entre les citoyens, et l’exercice de la liberté naturelle,

( 1 ) Moniteur .

tel est le problème que nous avions à résoudre (1)». Et notez, comme le disait encore Condorcet, qu’il fallait que la constitution convînt à un peuple chez qui un mouvement révolutionnaire s’achevait, et que cependant elle fût bornée aussi pour un peuple paisible. Il fallait que, « calmant les agitations sans affaiblir l’activité de l’esprit public, elle permît à ce mouvement de s’apaiser sans le rendre plus dangereux (2) ». On remarquera que, pour expliquer et commenter, pour louer dignement l’œuvre de la montagne, je me sers ici des arguments de la Gironde. C’est que, pour être juste, il faut reconnaître que tous, amis ou adversaires, furent en ce temps-là dévoués à la cause commune, à la fondation de celte république une et indivisible qui était leur rêve. 11 y eut entre eux comme un immense et sanglant malentendu. Ils s’entre-tuèrent, s'égorgèrent dans l'onibre, selon le mot de Cambon, mais comme des frères ennemis qui se réconcilieraient dans la Mort.

Ainsi , depuis le jour où Condorcet avait présenté à la Convention sa Déclaration des Droits, jusqu’au jour où Hérault de Séchelles avait lu le texte que l’assemblée allait adopter dans les cinq mois qui séparent le 23 février du 23 juin, une terrible révolution s’était accomplie et la Gironde avait été précipitée du faîte dans la journée du 31 mai. C’en était fait, cette longue guerre d’insinuations ou de violences, cette division intestine qui paralysait la Convention (et il faut bien malheureusement convenir que les premières attaques étaient parties de la Gironde), celle lutte de la province contre Paris, trop

fl) Moniteur.

(2) Lisez le long et Rc;r: discours de Condorcet (23 février 1793).

violemment affirmée et parles sous-entendus des girondins et par les barbares menaces d’Isnard, avaient abouti enfin à une catastrophe. Des législateurs allaient être mis hors la loi. L’héroïque, la sympathique mais impolitique Gironde allait être frappée parle glaive qu’elle avaitaiguisé. Elle n’avait point respecté la représentation nationale, elle avait demandé l’arrestation d’un député; à son tour, non respectée, non protégée, elle allait solder l’inévitable traite que ceux-là tirent sur eux-mêmes qui font appel à la violence. Mais, vaincue et dépopularisée, tandis que le peuple de Paris illuminait pour l’achèvement de la constitution , se pressait au Champ de Mars , où le peintre David avait organisé, au nom de la Convention, une fête civique; tandis que l’on chantait autour de l’autel de la patrie, la Gironde abattue pouvait encore se dire qu’elle avait, elle aussi, travaillé à cette œuvre que Barère appelait le chef-d’œuvre de la philanthropie (1).

Et, pour voir jusqu’à quel point le malentendu a été funeste entre les partis, il faut, je le répète, comparer la déclaration des droits votée par la Convention à la déclaration des droits proposée par Condorcet. Elles ont plus d’un point de contact, et l’esprit qui les anime est puisé à la même source. 11 me suffirait, pour le prouver, de mettre en regard les articles du projet et ceux du texte officiel. Sans doute, la constitution, que j’appellerai la constitution de la montagne, est plus radicale, plus accentuée, elle n’est ni plus libérale, ni plus démocratique. L’une et l’autre affirment avec force et précision les droits naturels, civils et politiques de l'homme, la

(1) Moniteur , 23 juin.

liberté des opinions, la liberté de l’individu, la liberté de la presse, l’égalité des droits, la résistance à l’oppression, etc. « Dans tout gouvernement libre, dit Condorcet (art. xxxit), le mode de résistance à l’oppression doit être réglé par la constitution. » La constitution de 1793 va jusqu’à reconnaître, en pareil cas, au peuple le droit à l’insurrection. L’article xxxv contient même le mot devoir. Bref, la déclaration des droits que votèrent les conventionnels, évidemment inspirée du projet présenté par Robespierre , ne difière de la proposition de Condorcet, et par conséquent de la Gironde, que sur deux ou trois points, que l’on trouvera d’ailleurs excessifs dans le texte approuvé par la Convention.

C’est ainsi qu’au paragraphe sur les assemblées primaires, la constitution de 1793 donne au peuple le droit d’infirmer ou de ratifier les décrets et les mesures de la représentation nationale. Elle met le législateur sous le jugement direct du suffrage universel. Elle dit, par exemple :

XIX. Les suffrages sur les lois sont donnés par oui et par non.

XX. Le vœu de l’assemblée primaire est proclamé ainsi : Les citoyens réunis en assemblée primaire de... au nombre de... votants, votent pour ou contre (telle loi, tel décret), à la majorité de... (1).

Lorsque la constitution de 1793 fut votée, on mit au pilou cette constitution de 1791, cote mal taillée qui, en rapprochant de la royauté la représentation nationale, en multipliant pour ainsi dire les frottements et les heurts

(I) Moniteur.

entre le roi et l’assemblée, le sicvolo des représentants du peuple et le veto des Tuileries, avait hâté aussi l’inévitable rupture entre le souverain et la nation. On voit aujourd’hui, aux Archives, l’exemplaire de cette constitution de 91 . La couverture d’argent est broyée par le mouton national, les rubans tricolores qui servent de sinels pendent tristement. Inutile essai de réconciliation entre l’ancien et le nouveau régime! Et cette autre constitution, qu’on acclamait et qu’on saluait, allait être inutile aussi; jamais elle ne fut appliquée. On en suspendit toujours l’exécution. Et le peuple, qu’on avait ainsi enivré de souveraineté, grondait tout bas, la réclamait, cette constitution promise et votée, et, aux heures de révolte et d’impatience, il allait, maintenant que Lecointre était venu raviver ses souvenirs, prendre pour mot d’ordre la constitution de 93, cette impérieuse et menaçante réclamation.

Le 1 er germinal, déjà les députations du faubourg Saint-Antoine, tenues en respect par le président Thibaudeau, avaient jeté, pour la première fois, -dans la Convention, cette prière qui ressemblait si fort à un ordre : « Du pain et la constitution de 93 ! » Cothery, orateur de la députation des Quinze-Vingts et de Montreuil, était venu dire aux représentants : « Le peuple souffre, l’agiotage le ruine; la constitution de 1793, qu’il a acceptée et juré de défendre, est son palladium et l’effroi de ses ennemis. Qu’on la lui donne, et la paix sera assurée à la grande famille. » Et Chasles, se levant, s’était écrié : « La Convention nationale n’avait pas besoin que le peuple lui exprimât aussi fortement son vœu pour la constitution ; car n’avons-nous pas juré tous, avant de venir à notre poste, de fonder le bonheur du

peuple sur la démocratie? Mettre en vigueur la constitution devient une mesure que nous ne pouvons plus ajourner; c’est le vœu de toute la république. »

Ce n’était pas le vœu de tous les représentants, puisque Tallien répliquait ironiquement, insolemment à ce discours, en désignant la gauche irritée : « Je demande à ces hommes, qui réclament si fort la constitution, si ce n’est pas eux qui l’ont enfermée dans une boite (1). » C’était braver singulièrement cette minorité h qui l’on arrachait chaque jour quelqu’une de ses libertés. Goujon, le jeune Goujon, emporté de colère, montre alors le poing à Tallien ; Chasles menace le thermidorien ; tous les membres de la gauche s’agitent. « C’est la rage de ne plus dominer, dit Bourdon (de l’Oise), qui excite ces cris ! » Et l’on applaudit à plusieurs reprises, tandis que Tallien, le modéré, fait appel à toutes les vengeances en effrayant la Convention par le spectre d’une terreur dont la hache était maintenant en d’autres mains, aussi terribles certes que celles des plus féroces proconsuls. « 11 faut que tous les hommes de bien se prononcent de la manière la plus énergique, dit Tallien, contre les scélérats qui voudraient encore nous opprimer. »

Au nom des comités, Sieyès s’était, en effet, énergiquement prononcé. 11 avait demandé et obtenu une loi, qu’il baptisait loi de grande police , et qui prononçait contre tous les agitateurs cette terrible peine de la déportation (2). « Si l’article proposé passe sans amende-

(1) Moniteur.

(2) Chose curieuse, dans cette loi de grande police que Beaulieu appelle un petit code politique de sédition, les provocations contre ta constitution de!793 sont considérées comme actes séditieux, et ceux qui

ment, s'écria Chasles, il faut se donner la mort. » Et l'article avait passé. Pendant ce temps, au jardin des Tuileries, les muscadins, ceux qui se disaient les régulateurs îles groupes, fondaient à coups de canne sur les hommes, sur les femmes qui stationnaient devant la Convention et les repoussaient à coups de canne en criant : « Vive la Convention ! à bas les jacobins! h bas les buveurs de sang (i) ! Et la Convention, à qui l’on venait raconter ces scènes de désordres, applaudissait de toutes ses mains et donnait l’estampille h ces émeutiers de la réaction.

C’est sous l’impression de ces discours et de ces scènes violentes que, le 2, la représentation nationale se disposait à juger les membres des anciens comités. Ce jour-là, dès huit heures du matin, les tribunes étaient envahies. « Les citoyens, dit le Moniteur, avaient attendu l’ouverture de la séance en faisant retentir la salle de chants patriotiques; on répétait avec enthousiasme le Réveil du peuple et Y Hymne des Marseillais, le Réveil du peuple surtout. » Les femmes (voyez l’observation de Lecointre) avaient été exclues des tribunes; on les repoussait aux portes de la Convention. « Les tribunes, s’écrie Duroy, sont remplies d’assassins! » Un peu après, il ajoutait : a Plusieurs de nos collègues disent que les hommes qui sont dans les tribunes sont armés de poignards. » Et comme on murmurait : « Ce peut n’être pas vrai, mais on le dit {2). » Singulière disposition d’esprit pour une telle assemblée

viendront réclamer l’établissement de cette même constitution seront punis comme rebelles. (V. Beaulieu, p. 138.)

(1) V. le discours de Gaston, l« r germinal.

(2) Moniteur.

dans un procès qui devait être jugé avec calme, et, disait Barras, avec dignité !

Les prévenus étaient entrés. Un membre demande qu’on leur donne la parole; mais, avant toute discussion, Robert Lindet se lève fièrement, et apportant à ses anciens collègues l’appui de son honnêteté : « Puisque vous voulez juger le gouvernement, il faut le juger, ditil, dans son intégrité; j’en ai été membre depuis le commencement jusqu’au 15 vendémiaire, et quoiqu’on m’exceppe, de l’accusation que l’on porte sur les prévenus, j’appelle sur ma tête la responsabilité que je dois partager avec eux, puisque j’ai partagé leurs opérations. » Noble discours qui va lui attirer les accusations d’Isnard et les calomnies de Henri Larivière. Et pourtant, comme le remarque M. Louis Blanc, ce qu’il défendait devant la Convention, c’était la Convention elle-même (1). Carnot se lève à son tour pour dénoncer à l’assemblée deux placards affichés avec profusion sur les murs de Paris, et dont l’un porte pour titre : Le Tocsin national. « On demande dans ces placards s’il ne faudrait pas envoyer h l’échafaud ceux qui prendront la défense des prévenus. » Carnot allait, le lendemain, réclamer non pas, il est vrai, avec la fermeté de Robert Lindet, mais avec un certain courage, en faveur des accusés. « J’ai combattu souvent les prévenus eux-mêmes lorsque tout fléchissait devant eux; je les défendrai maintenant que chacun les accable (2). » H conclut, après avoir parlé des services rendus par les comités, après avoir expliqué leurs fautes, à ce que la

(1) Hisl. de la révolution, t. IX, p. 439. V. sur la marche de celte contre-révolution les deux derniers volumes de i’éloquent historien.

(2) Moniteur, séance du 3 germinal.

Convention nationale décrète qu’il n’y a pas lieu à accusation contre les prévenus.

Les débats se prolongeaient. C’était maintenant à Billaud, à Collot et à Barère de présenter leur défense. Assis derrière le fauteuil du président, ils avaient assisté jusqu’à présent, impassibles et résolus, à ce déchaînement des fureurs, à ces protestations rares, mais généreuses. Le 4, à midi, Collot-d’Herbois parut à la tribune. Il se défendit, comme allaient se défendre ses compagnons, en faisant remonter la cause de tous les excès jusqu’aux victimes de thermidor. Ils se vantaient ainsi d’avoir coopéré à la chute du tyran , à cette révolution du 9, qui devait marquer l’heure sinistre de la réaction. Pendant que la discussion continuait d’ailleurs dans le sein de la Convention, au dehors les jacobins s’agitaient, les partisans de la montagne pouvaient espérer qu’un mouvement, provoqué par la famine croissante, par l’exaspération continue, allait éclater qui leur permettrait bientôt de ressaisir le gouvernement. Le 7 germinal, une distribution de pain moins abondante qu’à l’ordinaire avait donné lieu à des mouvements très-violents. Des femmes s’étaient attroupées, en avaient arrêté d’autres qu’elles avaient forcées d’aller avec elles demander du pain à la Convention (1). Dans le même moment, d’autres femmes, réunies à quelques hommes, couraient les rues comprises dans l’arrondissement de la section des Gravilliers en sonnant une cloche pour rassembler tous les citoyens. « Les agitateurs, dit une note du Moniteur, ont forcé les portes du lieu ordinaire des séances de la section des

(1) Moniteur, n° 188.

Gravilliers, y ont formé une assemblée illégale qu’ils ont ouverte par la lecture de l’article de la Déclaration des Droits, qui porte que, lorsqu’il y a oppression, l’insurrection est le plus sacré et le plus indispensable des devoirs. Le représentant du peuple Delecloy les a sommés, au nom de la loi, de se séparer. Ils ont refusé. Les comités ont assuré qu’après avoir épuisé tous les moyens de prudence et de persuasion, ils développeraient la plus grande fermeté. » Prudence, persuasion, fermeté, peu importait au peuple. André Dumont, Boissy-d’Anglas, Marée, Bréard, Merlin (de Douai), Foucroy, Chazal, Lacombe, Saint-Michel, Laporte, Sieyès, Dubois-Crancé, Revvbel, qui avaient succédé dans les comités aux Lindet, aux Carnot, aux Cambon, ne pouvaient arrêter l’émeute prochaine. Boudin avait proposé de renvoyer les prévenus Collot, Billaud et Barère devant les corps électoraux de leurs départements, qui les jugeraient. Dans la séance du 9, les trois comités firent un rapport sur la question qui leur avait été retournée de savoir si l’on suspendrait les débats, et conclurent à la continuation qui fut décrétée.

Ces débats commençaient à passionner singulièrement et la Convention et Paris. Les récriminations se croisaient, les reproches se heurtaient; les uns parlaient d’amnistie, les autres répétaient sans cesse le mot de vengeance, et parmi ces derniers, les Girondins il faut bien l’avouer.

— Moi qui suis de la Vendée , s’écriait Ruamps , je serai jugé par Charette !

— Je ue croyais pas, répétait Guyton, que mon caractère moral, connu depuis quarante ans...

Et la gauche lui répondait avec amertume, comme

pour lui faire comprendre la vanité de sa défense :

— Vadier avait soixante ans de vertu.

Tout le monde, en ces heures de règlement de comptes, avait sur son passé quelque sévérité inévitable. Si quelque thermidorien accusait la montagne, un montagnard avait le droit de lui dire et lui disait : « Vous en étiez plus que moi (1) ! » Mais comme ils souffraient les gens animés de l’esprit politique, les Romme, les Goujon ; comme ils gémissaient de ces divisions terribles qui affligeaient les cœurs républicains et ne pouvaient réjouir que les chouans ou les royalistes !

La république ainsi divisée, c’était la république morte, à moins qu’une secousse profonde ne vînt modifier une situation désespérée. Le 12 germinal, au moment où Boissy-d’Anglas faisait un rapport sur les subsistances, un rassemblement très-nombreux força l’entrée de la salle de la Convention, demandant h grands cris du pain, la constitution de 1793 et la liberté des patriotes (2). L’assemblée parut stupéfaite. N’avait-elle donc rien deviné ?

La Convention eût bien fait cependant de méditer les paroles de l’orateur de la députation de la section des Quinze-Vingts, prononcées la veille, et grosses do sinistres avertissements. « Depuis le 9 thermidor, nos besoins vont croissant. Le 9 thermidor devait sauver le peuple, et le peuple est victime de toutes les manœuvres. On nous avait promis que la suppression du maximum ramènerait l’abondance , et la disette est au comble. Les incarcérations continuent. Le peuple

( 1 ) Moniteur.

( 2 ) Ibid,

' "! cy ( >v >oqk'

veut enfin être libre ; il sait que, quand il est opprimé, l’insurrection est un de ses devoirs, suivant un des arti-r clés de la Déclaration des Droits. Pourquoi Paris est-il sans municipalité ? Pourquoi les sociétés populaires sontelles fermées ? Où sont nos moissons ? Pourquoi les assignats sont-ils tous les jours plus avilis ? Pourquoi les fanatiques et la jeunesse du Palais-Royal peuvent-ils seuls s’assembler? Nous demandons, si la justice n’est pas un vain mot, la punition ou la mise en liberté des détenus ; nous demandons qu’on emploie tous les moyens de subvenir à l’affreuse misère du peuple, de lui rendre ses droits, de mettre promptement en activité la constitution démocratique de 1793. Nous sommes debout pour soutenir la république et la liberté (1). » Cette pétition avait été interrompue par des murmures et par des applaudissements. Elle contient, comme on voit, le résumé de ce lugubre tableau de Paris et de la situation, que nous avons essayé de tracer. A cette voix qui grondait pourtant, qui parlait tout haut d’insurrection, la Convention fut sourde, ne répondit pas.

Thibault fit mieux, il prit la parole pour déclarer que, le gouvernement passant des nuits entières pour que Paris fût approvisionné, le mieux était de le laisser agir sans le troubler par des discussions. « Il y a trois choses, dit-il, dont on ne devrait jamais parler en public : ce sont les finances, les subsistances et la religion (2). »

Mais ce 12 germinal, le peuple voulut enfin se faire écouter. Rovère avait prévenu la Convention que la conspiration des œufs rouges amènerait une insurrection

(1) Moniteur, séance du 4 1 germinal.

( 2 ) Moniteur,

Dans la matinée des attroupements s’étaient formés; les voitures destinées aux approvisionnements avaient été arrêtées à la Villette, au Bourget; la caisse, battant dans les rues, avait rassemblé une masse de peuple qui, grossissant, se porta sur les Tuileries, agitant ses bonnets rouges, et criant : Du pain! du pain! Parrein, ancien commandant de l’armée révolutionnaire avec Ronsin et président de la commission révolutionnaire de Lyon, retiré maintenant dansle faubourg Saint-Antoine, en dirigeait les mouvements. Il fut arrêté après l’émeute. Léonard Bourdon agissait sur la section des Gravilliers, Fayau à la section des Piques, David au Muséum. Le mot d’ordre nouveau : La constitution de 1793, était tracé sur les chapeaux, sur des lambeaux d’étendards. Ce flot bruyant coupa en deux le discours de Boissy sur les grains, et pendant qu’il s’écriait : « Nous avons rétabli la liberté du commerce », la foule, avec les femmes et les enfants comme avant-garde, répliqua : Du pain! A ce cri desédition, la Convention répond par le cri de la légalité : Vive la république ! Merlin (de Thionville) se mêle h la foule, parle à plusieurs ouvriers, les éclaire, les embrasse (1). — A votreplace! lui crient Bourgeois et quelques membres de la gauche. — Ma place, répond Merlin, est au milieu du peuple ! Et il y reste. Un mois plus tard, en prairial, les montagnards seront condamnés pour avoir, comme Merlin, essayé de calmer l’insurrection. — Les citoyens, reprend Merlin, viennent de me dire qu’ils n’avaient aucuue mauvaise intention. — Il n’y a que les muscadins, répond Ruamps , qui aient de mauvaises intentions.

( 1 ) Moniteur.

■Geogle

Cependant les cris augmentent; la foule, qui remplissait la salle de la Liberté, se pousse pour entrer dans la Convention; elle y pénètre par une formidable poussée, en demandant : Du pain! du pain! Les tribunes lui répondent par les mêmes cris. Gaston s’adresse aux citoyens : « Mes amis, vous voulez du pain et la liberté des patriotes, n’est-ce pas? Eh bien I vous l’aurez, mais filez, parce qu’on étouffe (1). » Le président agite sa sonnette, se couvre (c’est André Dumont), invite la foule à sortir, à nommer une députation qui exprimera ses vœux. La réponse est ce cri sinistre qui retentira plus menaçant encore dans un mois : Du pain ! du pain! du pain! Un homme enfin, Van Heck, qui commandait au 31 mai la section de la Cité, monte à la barre, réclame le silence, l’obtient, et lance, interrompu par les cris, par les acclamations, par les approbations de la foule, ce réquisitoire à la Convention : « Citoyens représentants, vous voyez devant vous les hommes du 14 juillet, du 10 août et encore du 31 mai. Ils ont juré de vivre et de mourir libres, et ils maintiendront la constitution de 1793 et la déclaration des droits. Il est temps que la classe indigente ne soit plus victime de l’égoïsme des riches et de la cupidité des marchands. Mett^: un terme à vos divisions ; elles déchirent la patrie, et la patrie ne doit pas souffrir de vos haines. Faites-nous justice de l’armée de Fréron, de ces messieurs à bâton. Les hommes qui, au 14 juillet, ont détruit la Iîasiillo, ne pensaient pas que, par la suite, on en élèverait mille autres pour incarcérer les patriotes.

(I) Moniteur.

<r Où son* passés tous les grains qu’a produits la récolte abondante de l’année dernière? La cupidité est à son comble : on méprise les assignats, parce que vous avez rendu des décrets qui leur ont fait perdre la confiance. N’espérez pas ramener le calme et l’abondance sans punir les égoïstes! »

L’extrémité gauche, le peuple avaient applaudi. Pendant un moment, le bruit étouffe la discussion ; le président, se couvrant' encore, attend le rétablissement de l’ordre, répond à la députation que la Convention ne peut délibérer, n’étant point libre, et engage le peuple à défiler. « Aussitôt que la Convention pourra, dit-il, reprendre ses travaux, elle s’occupera de vos besoins. — Il faut qu’elle s’en occupe tout de suite, s’écrient des hommes et des femmes; nous n’avons pas de pain (1) ! » Déplorable violence qu’expliquaient bien les circonstances, puisque, quelques minutes auparavant, la section de la Fraternité était venue déclarer, après le discours de Van Heck, que le supplément de riz qu’on distribuait ne servait à rien, « parce qu’on n’avait ni bois ni charbon pour le faire cuire. » — Ce n’est pas tout ça, il nous faut du painl répondent les femmes à toutes les promesses (2). « Le peuple nous demande du pain, dit Prieur *(de la Marne), [La foule : Oui! oui!) Eh bien ! il faut lui en donner.» (La foule : Oui! oui!) Et Prieur réclame alors la liberté des patriotes, de Billaud, de Barère, tandis que la gauche invite (c’est le Moniteur lui-même qui le dit) les citoyens et les citoyennes qui occupent leurs bancs à vouloir bien se retirer. Et remar-

( 1 ) Moniteur,

( 2 ) Ibid.

quez que le président, certain que la force armée n’est pas loin, laisse cette multitude agir et hurler comme bon lui semble. Vainement on le somme de faire son devoir; Choudieu demande qu’il soit remplacé par un autre; Chasles réclame la parole contre lui. André Dumont laisse dire. Le calme d’ailleurs se rétablit peu h peu. Le tocsin du pavillon central des Tuileries avait donné l’alarme; la générale battait dans les rues de Paris; la garde nationale, rassemblée, environnait maintenant la Convention, et Legendre, Tallien, Kervélegan, lui donnant bientôt l’ordre de marcher, repoussaient le peuple à coups de baïonnette. Un des premiers mots d’André Dumont après ce tumulte fut un mot de vengeance : <t Citoyens, employez la sévérité, et la patrie est sauvée ! » On veut aussitôt rendre complices les membres de la gauche de coups de feu tirés au dehors sur Auguis, qu’on dit blessé grièvement et qui va rentrer dans la salle sans une égratignure; sur Pénières, qu’on dit mort et qui siégera demain. Isabeau, au nom du comité de sûreté générale, propose le décret suivant : « La Convention nationale déclare au peuple français qu’il y a eu aujourd’hui attentat contre la liberté de ses délibérations, et que les auteurs de cet attentat seront traduits au tribunal criminel de Paris. » Le général Pichegru, qui se trouvait à Paris, est investi du commandement en chef de la force armée parisienne, Barras, qui commandait de même au 9 thermidor, Auguis, Merlin (de Thionville) lui sont adjoints. La Convention affermie n’a plus à redouter les rebelles de l’extérieur, elle n’a qu’à punir les factieux qui se trouvent dans son sein. Et avec quel zèle tragique elle s’en acquitte ! « Il faut que celte journée soit complète ! » dit André Dumont. Certes elle le sera. Dans çelte séance

qui se prolonge jusqu’au 13, h six heures du matin, on décrète en toute hâte que Collot, Barère, Billaud, Vadier seront déportés (le vieux Vadier avait déjà pris la fuite); que, sans examen, Duhem, Choudieu, Chasles, Léonard Bourdon — un thermidorien — Huguet, Amar, Foussedoire et Ruamps, les plus énergiques des montagnards, seront mis en arrestation et traduits au château de Ham. A dix heures du soir, un juge de paix et deux gardes nationaux entrent dans la chambre de Barère, mettent les scellés sur ses papiers; à midi, le lendemain, une voilure de cour vient chercher l’ancien membre du comité et l’emmène rue Saint-IIonoré. Barère a écrit dans ses Mémoires que cette « magnifique voiture ornée de dorures et de glaces » ne lui avait été envoyée que pour mieux le désigner à une populace ameutée (1) et le faire assassiner. Barère s’est peut-être mépris sur les cris de la foule. Le 45, les voitures qui conduisaient les membres des anciens comités furent arrêtées à sept heures du soir à la barrière des Champs-Élysées; une populace armée de fourches, de serpes, s’opposait à leur départ. Le citoyen Prévôt, commandant de la vingt-neuvième division de gendarmerie, ordonne à ses hommes de marcher. Mais le peuple a pris d’assaut le corps de garde, au-dessus de la barrière, et braqué ses canons sur la troupe. Il faut que Raflet survienne à la têre du bataillon de la section des Champs-Élysées et dégage l’escorte. Les chevaux des voitures qui transportaient les prisonniers sont dételés, et Lon ramène les condamnés au comité de sûreté

(1) Mémoires de Barère, t. lit, p. 3. V. Barère sur celte arr. statiou.

générale en passant par la place de la Révolution, où le peuple poussait de grands cris.

Et la Convention proscrivait toujours. Avec Moïse Bayle, Rossignol et Pache, — ces deux derniers emprisonnés depuis longtemps, — furent expédiés sur le château de Ham. Le peuple avait parlé de municipalité. C’était assez pour que le froid et intègre Pache devînt un danger. « Us veulent une municipalité, écrivait Trouvé dans le Moniteur du 14 (voyez l’article : Paris les 12 et \ 3 germinal). Ressusciteront-ils Fleuriot pour le replacer à leur tète? Ou bien ont-ils dans quelque prison éloignée un maire tout prêt, dès qu’il sera libre, à seconder leurs fureurs sanguinaires. » Sanguinaire, lui, le mathématicien Pache ! O calomnies de la réaction !

Pendant ce temps, sur des paroles de Lebrun Tossa et de la musique de Delayrac, on chantait la journée du 12 au Théâtre-Favart :

Les protecteurs de l’anarchie,

Les partisans de la terreur Ont voulu plonger la patrie Dans un nouveau gouffre d’horreur.

Leur espoir est réduit en poudre,

Plus de montagnards insolents!

Le sénat a lancé la foudre Sur le reste impur des brigands.

— La foudre tombera sur vos têtes, avait dit, en effet, André Dumont du haut du fauteuil de la Convention. Et Ruamps lui répondait : « La foudre, c’est ton armée du Palais-Royal! »

A Favart, cette armée du Palais-Royal applaudissait, comme au lendemain d’une victoire.

L’esprit, l’esprit courant, toujours prêt à railler les

vaincus, allait tantôt s’exercer sur les proscrits. Le 16, l’arrestation de Lecointre, celle de Cambon étaient ordonnées, et, le soir même, ces couplets sur l’intègre Cambon couraient, non les rues, mais les salons :

Hélas ! que le monde est méchant,

Dans ce siècle de calomnie !

Ou nomme et voleur et brigaud Cambon, l'ami de la patrie.

C'est de la France le soutien ;

Il est exempt de tout reproche :

Mais, parce qu’il veut notre bien,

Ou dit qu’il le met dans sa poche.

D'homme de sang ou a traité Ce républicain débonnaire.

Cet ami de l'humanité,

De nos trésors dépositaire.

Les faits parlent pour lui ; je crois Qu’il est exempt de tels reproches;

Comment tuerait-il, dites-moi,

Quand il a ses malus dans nos poches (i)?

Maintenant la réaction triomphe tout à fait. Elle peut tout oser, tout entreprendre, frapper qui bon lui semble, dissoudre les sections lorsque, poussées par la faim, elles se déclarent en permanence, et casser les arrêtés. Elle est maîtresse souveraine. Elle décrète la restitution des biens des condamnés, excepté pour Robespierre et Louis XVI. Elle désarme d’après des listes dressées dans les sections, proscrit la pique, permet le fusil. Le 14 avril, sous prétexte de pourvoir à l’arrivage des provisions, elle fait venir cinq cents hommes de cavalerie dans les environs de Paris; elle ordonne le 14 la nouvelle organisation de la garde nationale en décrétant la formation de qua-

(1) Memorial, ou Journal historique de la révolution de France, par P.-J, Lecomte (an IX).

rante-huit bataillons de 740 hommes chacun, et celle d’un corps de cavalerie de 2,400 hommes, organisés de manière à ce que l’on pût être sûr qu’Ms ne soutiendraient jamais la populace. Pour voiler la réaction intérieure, elle exalte les victoires remportées sur l’ennemi; mais en même temps elle fait la paix avec les chouans, elle traite de puissance à puissance avec des bandits. L’armée des chouans, après la pacification, avait conservé sa dénomination d’armée catholique et royale de Bretagne. Jusqu’au 9 floréal elle campa sous les murs de Rennes, gardant ses conseils militaires « au nom du roi. » Le 1 er floréal, Cormartin avait fait son entrée triomphale à Rennes. On y cria : Vive le roi ! Les représentants en mission écrivirent à la Convention qu’on y criait : Vive l'Union ! Jamais le terrible comité de salut public n’a eu entre les mains la formidable concentration de pouvoirs qu’il possède alors. Jamais, au lendemain même des lois du 22 prairial, la terreur n’a régné en France comme sous la tyrannie de ces modérés. Chaque jour ils sacrifient h la réaction quelque bouc émissaire. C’ était hier ce misérable Carrier, c’est aujourd’hui Fouquier-Tinville. L’instruction de son procès et du procès du tribunal révolutionnaire, de l’ancien administrateur de police ïlerman, des juges au tribunal, avait commencé le 8 germinal. Je donne ici, quoique cette affaire ne rentre pas directement dans le cadre de cette histoire, les signalements des dixneuf membres du tribunal révolutionnaire qui sont ainsi publiés pour la première fois, et qu’on trouvera aux Archives (carton du parquet, W. n° 88) (1).

(I) Louis Leroy, dit Dix-Août, 53 ans, taille de 5 pieds 1 pouce, cheveux • gris, front découvert et tête chauve, yeux gris, nez long

C’est un lugubre et révoltant procès que celui de ce Fouquier, servile instrument, âme de valet, qui pécha, comme disait^alleyrand, par trop de zèle , et quel zèle ! Il en sort, malgré tout, un enseignement: Fouquier-Tinviile représente bien ces êtres passifs qui, dans les temps troublés, accomplissent avec une régularité mathématique, un dévouement, de casseur de pierres, une ponctualité ombrageuse, les ordres qu’il reçoivent d’en haut; chez eux l’idée du devoir se déplace et se fausse. Leur devoir véritable serait de rechercher si l’ordre qu’ils re-

ct gros, bouche petite, menton rond, visage ovale et maigre.

Déliège (Gabriel), taille de 5 pieds 3 pouces, cheveux et sourcils chûtain brun, front élevé, portant perruque, yeux bruns, nez gros et long, bouche moyenne, menton et visage rond et plein, 52 ans.

Stavny (Charles), 65 ans, taille de 5 pieds 1 pouce, cheveux et sourcils châtain gris, portant perruque, front élevé, œil bleu, nez moyen, bouche moyenne renfoncée, menton rond, visage beaucoup marqué de petite vérole et maigre.

Gauncy (Georges), 40 ans, taille de 5 pieds i pouce, cheveux bruns, sourcils châtain clair, yeux gris, nez ordinaire, bouche ordinaire, visage ovale et plein, plusieurs signes au visage.

Vilate (Joachim), 26 ans, taille de 5 pieds 2 pouces, cheveux et sourcils châtain brun, front ordinaire, yeux gris, bouche moyenne, nez moyen, menton rond, visage ovale et plein.

Châtelet (Claude-Louis), 45 ans, taille de 5 pieds 6 pouces, cheveux et sourcils châtains grisonnants, yeux verdâtres, front ordinaire, nez gros, bouche moyenne, menton court et rond, visage un peu ovale et plein.

Brochet (Jean-Étienne), 42 ans, taille de 5 pieds 2 pouces, cheveux et sourcils châtains grisonnés, front découvert, yeux bleus, nez court et gros renversé sur la joue gauche, bouche moyenne, menton rond, visage rond et plein.

Duplay (Maurice), 58 ans, taille de 5 pieds 6 pouces, cheveux et sourcils châtain brun, front découvert, yeux gris, nez long et ouvert, bouche grande, menton et visage rond et plein.

Aubry (Pierre), 42 ans, taille de 5 pieds, cheveux et sourcils châtains, front large, nez gros, yeux roux, bouche moyenne, menton h fosstttcs, visage plein et les deux pieds bots.

Prieur (Jean-Louis), taille de b pieds 6 pouces, cheveux et sourcils bruns, nez gros, bouche moyenne, menton court, visage rond et plein.

çoivent est juste ou injuste; mais, s’inclinant devant une consigne sans la discuter, ils substituent une autre idée à la première et diraient volontiers : Le devoir est d’obéir. Fouquier-Tinville obéit. Il obéissait lorsque, dans le procès des dantonistes, il composait le jury de ceux des jurés qu’il appelait des solides. Il obéissait lorsque, chaque malin, faisant venir Étienne Demoret, l’aide des Sanson, il lui donnait, avant le prononcé des jugements, l’ordre verbal de faire monter la guillotine pour une heure quelconque,

Laporte (François-Louis-Marie), 45 ans, 5 pieds 4 pouces, cheveux et sourcils bruns, front haut, nez long, yeux gris-bruns, bouche moyenne, menton rond, visage ovale, brun de peau.

Sccllier (Gabriel-Toussaint), 39 ans, 5 pieds, cheveux et sourcils blond foucé, front ordinaire, nez aquilin, yeux gris, bouche moyenne, menton rond, visage ovale.

Maire (Antoine-Marie), 48 ans, 5 pieds 4 pouces, cheveux et sourcils bruns, front dégarni, nez aquilin et de côté, yeux gris, bouche moyenne, menton rond et double visage plein.

Licudon (Gilbert), 37 ans, 5 pieds 4 pouces, cheveux et sourcils châtain foncé, front ordinaire, yeux gris, nez gros et long, bouche moyenne, menton rond, visage plein.

Foucault (Étienne), 53 ans 1/2, 4 pieds 11 pouces, cheveux et sourcils châtain clair, front élevé, yeux gris, nez aquilin, bouche moyenne, menton court, visage ovale marqué de petite vérole.

Donzé-Verteuil (Joseph-François-Ignace), 59 ans, 5 pieds 2 pouces, cheveux et sourcils grisonnés, front haut, yeux gris, nez ordinaire, bouche petite, menton court, visage rond et plein.

Garnier-Launay (François-Pierre), 60 ans, 5 pieds 2 pouces, cheveux et sourcils gris, front élevé, nez aquilin, yeux gris, bouche moyenne, menton rond, visage ovale.

Trey (Benoit), 31 ans, 5 pieds 1 pouce, cheveux et sourcils châtains, front ordinaire, bouche moyenne, menton et visage rond marqué de petite vérole.

Chrétien (Pierre-Nicolas), 32 ans, 5 pieds 2 pouces, cheveux et sourcils nuirs, front ordinaire, nez moyen , yeux noirs, bouche grande, menton et visage rond.

Naulin (Marc-Claude), 51 ans, 5 pieds 4 pouces, cheveux et sourcils châtain clair tirant sur le blanc, front haut et découvert, yeux gris, nez aquilin, bouche grande, menton rond, visage long marque de petl te vérole.

de faire préparer tel nombre de voitures qu’il lui désignait, et lorsqu’il recommandait, pour que le public ne fût pas irrité de cette conduite, qu’on fît mettre les charrettes dans différentes places voisines (I).

Fouquier, courbé sous sa tâche comme un bœuf sous le joug, travaillait sans relâche à son œuvre terrible, couchait dans son cabinet, au Palais-de-Justice, toujours emporté, violent, menaçant, se faisant haïr des huissiers (déposition de Robert Wolf, commis-greffier). C’est ce Robert Wolf qui dit encore : « Fouquier, après la loi de prairial, étant à déjeuner avec plusieurs jurés, comptait froidement, en se curant les dents, le nombre des victimes qui devaient aller là-bas. « Il faut que ça aille, dite sait-il, il en faut pour celte décade quatre cents, et « quatre cent cinquante pour l’autre. » Calculant toujours à peu près sur le nombre de cinquante à soixante par jour. Et les jurés applaudissaient (2). » En se curant les dents est un trait horrible. Je ne veux pas croire que Wolf l’ait inventé. El pourtant que de calomnies jetées même à la face de cet homme que l’on ne croirait cependant pas susceptible d'être calomnié! Pierre-Charles Sanson, Charles-Henri Sansou, Nicolas-Gabriel Sanson. Henri Sanson, interrogés, se taisent sur son compte, et déclarent qu'ils n'ont connaissance de rien. Mais d’autres apportent au procès des accusations écrasantes, et peignent l’accusateur arrivant ivre au bureau des huissiers. Je trouve cette lettre au dossier de l’affaire :

(1) Déposition de Dcmoret. Procès Fouquicr-Tinville (Archives, C. W. KOI).

(2) Archives, C. W. SOI.

Renseignements certains sur Fouquier-Tinville , exaccusateur public près le tribunal révolutionnaire.

« Depuis longtemps et notamment l’année dernière, Fouquier-Tinville fréquentait et allait diner habituellement deux fois par semaine rue Serpente, 6, au deuxième et troisième étage, sur le derrière, chez un nommé Demey, se disant homme de loy, vivant clandestinement avec la fille Martin, escroqueuse et intrigante sur le pavé de Paris, n’ayant d’autres moyens de subsister.

« C’était dans ce coupe-gorge où, au milieu des orgies, on traitait impunément à prix d'argent de la liberté ou de la mort des incarcérés; une seule tête de la maison de Boufflers, échappée h l’échafaud par l’intrigue de ces vampires, leur a valu trente mille livres, dont mille livres comptant et un bon du reste payable sitôt la mise en liberté, sans compter les présents de café, etc., etc. Ces tygres étaient si aveuglés dans ces temps de carnage qu’ils se vantaient publiquement de cet infâme agiotage.

« Leur vieux domestique, honnête homme, que la Martin a ruiné, forcé par circonstances de vivre avec ces fripons, n’ignore pas, sans y tremper, la plupart de leurs crimes.

« Saulnier, a Rue Serpente.

« 2S germinal an lit (1). »

Et en notes, d’une autre main que ce Saulnier ;

« La citoyenne Martin, I jj0 g n|e serpente.

« Le citoyen Jolly, domestique, 1 1

« Onfroy, gendarme, était autrefois portier de cette maison, il a connaissance que Fouuuier^ allait souvent

(1) Archives, C. W.»t>01.

avec Coffmhal et autres. » Eh bien ! cette lettre ment, je crois; cet accusateur de l’accusateur public à son tour charge les couleurs.

Wolf, en qui j’aurais plus confiance, raconte, il est vrai, certaine scène qui a dû se passer telle qu’il la décrit. C’était le 9 thermidor. Fouquier, ignorant les troubles (ce qui prouve d’ailleurs jusqu’à quel point il s’isolait dans son farouche ministère), devait, ce jour-là, aller dîner chez Vergnes, à l’hôtel de la Fraternité. Vers une heure de l’après-midi, Dumont, l’un des commis des huissiers, lui dit qu’il y avait des mouvements dans le faubourg Saint-Antoine, qu’on y battait la générale, qu’Henriot « arrachait de prétendus patriotes des mains des gendarmes » , que Dumas avait été arrêté à l’audience même du tribunal révolutionnaire. Malgré tout, vers trois heures et demie, Fouquier sort, le chapeau sur la tête. Vis-àvis le cabinet des accusés, à trois pas de la porte de sortie de la salle des Piliers, il se heurte contre Sanson, l’exécuteur, et Demoret, son aide. « Il y a des troubles au faubourg Antoine, lui disent-ils, et dans le faubourg où doit se faire l’exécution. Il serait prudent de la suspendre (I). — Partez toujours, répond Fouquier, un peu ému, rien ne doit arrêter l’exécution des jugements et le cours de la justice. Vous avez, d’ailleurs, de la force armée. » Et il disparut pour aller diner. Une fournée de six charrettes n’attendait que cet ordre pour s’acheminer à la barrière Renversée. Coflinhal et deux collègues assistèrent à ce repas, — que j’imagine troublé.

Fouquier, dans son procès, se défendait bien. On

(1) Tous ces détails, est-il besoin de le dire, sout d’une authenticité scrupuleuse. (V. Archives, C. W. SOI.)

trouvera dans sa défense manuscrite l’impression sincère d’un étonnement et peut-être, ce qui serait terrifiant pour la nature humaine, d’une conviction. « Dussé-je périr mille fois ! s’écrie-t-il, je n’avouerai point que je me suis trompé. Si le comité voulait me donner communication de tous les chefs d’accusation, peut-être aurais-je d’autres réponses à lui faire, mais il serait nécessaire qu’il m’entendît (1). » Il ajoute ensuite : a Est- il une position plus triste et plus fâcheuse que la mienne après avoir employé le jour et la nuit pour la chose publique ! » J’ai lu, dans le Journal des Débats, sur Fouquicr-Tinville un article de M. Saint-Marc Girardin où certaines circonstances atténuantes sont réclamées pour l’accusateur public. En vérité, en parcourant ses papiers, ses essais de justification, ces volumineux griffonnages où il explique, adoucit, pallie sa conduite, on ne saurait lui refuser je ne sais quelle stupide pitié, celle qu’on accorderait, par exemple, à l’instrument passif d’un effroyable malheur.

C’était une terrible chose que ce tribunal révolutionnaire (2), mais, l’institution fondée, l’homme qui la dirigeait était-il responsable des excès? On fit payer cher à Fouquier, car tout se paye, sa conduite dans l’affaire des dantonistes, la façon dont on coupa la parole aux accusés; et la déclaration de Fabricius, — qui avait été, il est vrai, l’ami de Danton, — lui tomba sur la tête, eût dit André Dumont, comme un coup de foudre. Fabricius, au surplus, n’est pas seul ici à accuser. Topino-Lebrun, cet honnête et ardent jeune homme qui devait si tristement

(1) Archives, C. W. 501.

(2) Lisez l’ouvrage de M. Emile Campardon, Histoire du tribunal révolutionnaire, l’édition nouvelle, in-8°. Je suis loin d’en approuver ’ esprit, mais il est plein de faits et de recherches.

.mourir quelques années après, et demander à Bonaparte de mourir les mains libres, Topino-Lebrun, alors juré au tribunal révolutionnaire, dépose ainsi dans l’affaire de Fouquier :

« Devant Pierre Forestier, juge,

« Comparait :

« Le citoyen François-Jean-Baptiste Topino-Lebrun, âgé de trente et un ans, né h Marseille, département des Boucbes-du-Rliône, juré au tribunal révolutionnaire, demeurant à Paris, au Louvre.

« Fouquier lui a paru un problème.

« Fouquier ne m’a point paru saus esprit de parti dans l’affaire Danton; s’il n’a point écrit au Comité de salut public sur la prétendue rébellion des accusés, pourquoi, lorsqu’il a requis la lecture de la loi qui les mettait hors des débats, a-t-il dit dans son préambule : Attendu la rébellion des accusés ? Pourquoi , le quatrième jour, s’est-il trouvé avec llerman dans la chambre des jures pour les engager à déclarer être suffisamment instruits ? Au moins, après ce jugement, a-t-il fait droit à ces mots de Danton si importants pour notre liberté : Je demande des commissaires de la Convention pour recevoir ma dénonciation sur le système de dictature; ici, c’était à la Convention qu’il fallait écrire et non au Comité de salut public.

« Camille récusa Renaudin, juré (qui l’avait maltraité pour avoir parlé république aux Jacobins), comme son ennemi particulier et comme un soutien du royalisme alors. On ne fit aucun droit à celle demande (1). »

(tj Archives, G, W. SOI. — TnniiiQ. Lebrun était peintre et élève de David.

Et après Topino-Lebrun, le citoyen Jean-Baptiste Fambat, âgé de trente-cinq ans, juré au tribunal, demeurant à Paris, rue Taitbout, n° 36,

a Déclare :

« Quant aux manœuvres qu’on lui impute (à l’accusateur Fouquier), d’accord avec les comités, voici un fait qui peut-être pourra donner quelque induction à cet égard : ayant suivi exactement les séances dans les débats de l’affaire de Danton, il, — lui, Fambat, — se trouva, un des derniers jours de ce procès, pendant la levée de la séance, dans une des chambres adhérentes à celle des jurés; il y était avec son collègue Topino-Lebrun. L’on vient leur dire que les citoyens Amar et Voulland étaient là. En effet, ils les virent passer à l’instant; il avait depuis longtemps des choses essentielles à dire au citoyen Amar; il alla à lui; il lui parut très-agité, répondit peu à ce qu’il disait, et tout à coup, le prenant sans doute pour un des jurés de l’affaire, il lui dit avec, beaucoup de véhémence : Eh bien! allez-vous bientôt condamner ces scélérats? Étrangement surpris de son erreur et de son interpellation, il sortit à l’instant sans lui répondre. »

A ces concluantes accusations, Fouquier- Tin ville opposait d’ailleurs une contenance courageuse. Il écoutait, assis à la place des accusés, comme s’il eût siégé à la place de l’accusation. Rien, chez cet homme violent, ne trahissait la sourde colère qui devait l’agiter. Elle n’éclata qu’après la condamnation. En allant à l’échafaud, le 17 floréal, avec les quinze autres condamnés, Vilate, Foucault, Sellier, Garnier-Delaunay , Leroy Dix-Aout, Prieur, Renaudin, Gérard, Châtelet, Bayen-

val, Benoît, Laune, Verney, Hermann, Dupaumier (4), il laissa échapper sa rage dans un jet de terrible ironie :

« — Tu n’as pas la parole! criait le peuple sur son passage. — Et toi, canaille, répliqua-t-il, tu n’as pas de pain ! »

La vérité est que la famine tenait toujours à la gorge Paris, Paris amaigri et décimé. Le royalisme pouvait s’applaudir en voyant le succès de son œuvre : le peuple mourant, les assemblées populaires dissoutes, les montagnards emprisonnés, la Convention menée, dirigée, dominée par les réacteurs.

Il ne restait plus, en effet, pour tenir tête h cette mer envahissante de la réaction qu’un groupe héroïque, qui bientôt allait être submergé lui-même, mais qui, en attendant, faisait devant les thermidoriens fière contenance. On voyait s’asseoir à la gauche de la Convention des hommes, jeunes pour la plupart, énergiques, décidés à la lutte ou à la mort et qui, étrangers au 9 Thermidor, récemment revenus des armées où ils avaient bravement rempli leurs missions, s’étonnaient et s’affligeaient des déchirements de la république. Courageux et dévoués, ils ne laissaient passer aucune occasion de protester, d’affirmer leurs sentiments. Nous les avons vus se prononcer avec énergie contre les accusations de Lecointre qui discréditaient la république, s’opposer h la fermeture du club des Jacobins, qui constituait une première atteinte à la liberté; protester contre la loi de grande police de Sieyès, crier : A bas les bourreaux ! ù ceux qui demandaient la proscription après les journées

(t) Duplay, l’hôte de Robespierre, fut acquitté.

de germinal. Nous allons les voir encore jouer bravement la dernière partie de la république et donner avec des rayonnements d’enthousiasme leur vie pour enjeu.

La belle tête de Goujon, — fine, féminine, sans barbe, un nez droit, aquilin, sur une bouche petite et sérieuse, le menton nettement accusé, encadrant ce calme visage d’une résolution si charmante, des cheveux longs, qu’on devine soyeux, tels qu’ils pouvaient s’échapper du casque d'une Herminie, — s’élève au-dessus du groupe. Ce Spartiate ferme et doux marche au premier rang. Sur les bancs de l’assemblée se dressait sa taille haute de six pieds. Jean-Marie-Claude-Alexandre Goujon avait alors vingt-neuf ans, mais sa vie si noblement remplie était déjà glorieuse et son nom populaire. Goujon était né à Bourg-en-Bresse, le 13 avril 1766. D’abord marin, à douze ans il assistait sur le Saint-Esprit au combat d’Ouessant, où le comte d’Orvilliers fit éprouver de dures pertes à l’escadre anglaise. L’enfant écrivait, le lendemain, à son père, alors à Paris, une lettre qui fut lue tout haut, en plein Palais- Royal, sous l’arbre de Cracovie, comme un bulletin de victoire. Six ans après, Goujon, continuant ses voyages, débarquait à l’Ile de France. Il y vit des nègres courbés sous le fouet, réduits à l’état de brutes, et se révolta devant les souffrances de ces êtres disgraciés. Il y avait déjà un républicain et un philanthrope chez ce jeune homme de dix-huit ans.

Quatre ans après, nous le retrouvons aux environs de Paris, uni d’amitié avec Tissot, qui deviendra son beaufrère, étudiant, cherchant avec acharnement la solution des problèmes qui déjà agitent le monde, et traitant le magnifique sujet mis au concours par l’académie de

ioa

Dijon pour sujet du prix qu’elle promettait de décerner dans sa séance du mois d’août 1790 : Déterminer quelle est l'influence de la morale des gouvernements sur celle des peuples. L’académie ne devait pas accorder de prix, mais elle allait déclarer que, parmi tous les discours qui lui . avaient été adressés, le travail seul de Goujon avait attiré son attention (1). Elle proposait au surplus « une manière nouvelle d’envisager la question ». Goujon se remit au travail. Il faut lire ce discours remarquable, écrit d’un style sobre et ferme, comparé aux déclamations du temps. Un mâle enthousiasme, le profond amour de la liberté, l'âpre soif de la justice, animent ces pages honnêtes et altières qui semblent tracées par le stylet d’un Spartiate. Goujon, avec la sévérité ardente de la jeunesse, qui ne transige pas et proclame fermement l’absolu, n’admet ni compromis ni demi-mesures. Un souffle hardi passe dans son écrit, il proclame bien haut que « l’intérêt de toute tyrannie est d’avilir l’homme pour le dominer », et que le peuple se corrompt fatalement, perd toute vertu et toute énergie dès qu’il abdique ses droits en faveur d’un gouvernement qui n’est pas la Raison ou la Loi. C’est « l’ascendant absolu et irréfléchi de la morale des princes sur celle de leurs sujets que j’appelle, dit-il, influence de la moralo des gouvernements sur celle des peuples. Comment déterminer la nature et le degré de cette influence? Comment en développer les suites sans pénétrer jusqu’aux plus secrètes pensées des maîtres du monde et sans dévoiler les odieux complots formés de toutes parts contre la liberté? Que de raisons, sous un

(1) Tissot, Souvenirs de la journée du t" prairial.

maître, pour interdire toute discussion sur cet objet ! Parler avec vérité de la morale des gouvernements, n’est-ce pas verser l’opprobre sur ces puissances que l’univers adore? Parler de l'influence de cette morale sur celle des peuples, n’est-ce pas apprendre aux hommes le secret de leur servitude, les faire rougir de leurs fers et leur indiquer les moyens de les briser (1)? » Un nom vient aussitôt à la pensée lorsqu’on lit ces pages bouillantes de Goujon, le nom d’Étienne de la Boétie, mort jeune comme le jeune tribun, sans peur et sans reproche comme lui, et qui, avec autant de hardiesse, dans un style , il est vrai , plus concis et plus mâle , a exprimé des idées analogues. On trouverait plus d’un rapprochement à établir entre ce Discours sur l'in/luence de la morale des gouvernements et le traité fameux De la servitude volontaire. Le philosophe et le politique, tous deux poètes à leurs heures, — autre point de contact, — sont deux révoltés, deux mécontents, deux amoureux de liberté, deux combattants du droit et de l’honneur. Dans un temps de barbarie et de guerres atroces, la Boétie prodame cette liberté qu’il adore, en reprochant à ses concitoyens leur lâcheté.

A une époque de corruption et d’affaissement de la conscience, Goujon affirme bravement les imprescriptibles droits de la vertu. « Nos pères étaient barbares, disons-nous (c’est lui qui parle); une valeur brutale les portait à tout décider par la force; les arts, étrangers parmi eux, n’avaient point changé en une douce urbanité leurs mœurs rustiques et grossières. Ah! puissionsnous encore être barbares comme eux ! Ils étaient ver^

(I) V, le livre de Tissot et les écrits de Goujon,

tueux, leurs âmes étaient pures, leurs cœurs francs et généreux étaient incapables de se courber sous le joug ; leurs haines étaient fortes et durables, mais leurs amitiés l’étaient aussi ; ils n’insultaient point au malheur, etc., etc. » Ne croirait-on pas, encore une fois, voir un citoyen de Sparte égaré dans ce dix-huitième siècle, qui se décomposait alors, tombait en pourriture, et proclamant dans son austérité l’honnêteté, la médiocrité des mœurs, prêchant le brouet noir au lendemain des orgies de Louis XV?

Goujon alors, désespéré, attristé, déjà grave et le front pensif — à vingt ans! — assistait à cette ébullition qiji annonçait une tempête, quelque catastrophe inconnue. Les yeux sur l’horizon, il n’osait guère prévoir une éclair- * cie. Ambitieux du bien de la patrie : « Ah ! s’écriait-il, si ma voix pouvait se faire entendre! » Il ne l’espérait pas, et, mélancoliquement, il se contentait d’écrire :

« Heureux les peuples qui auront pu voir le fer de leurs chaînes à travers les roses dont on a pris soin de les couvrir! » Il ne devinait point qu’un soir de juillet, moins d’un an après, ce peuple qu'il voyait opprimé maintenant allait s’endormir libre, après avoir bien gagné sa journée.

« Être homme, avait dit Goujon dans son Discours , c’est le premier des titres; être libre, c’est la première des dignités. » Avant même que son travail eût été examiné par l’académie de Dijon, le 14 juillet y avait répondu.

Il dut saluer d’une acclamation triomphante, ce jeune homme, la chute de la vieille citadelle qui, pour les Parisiens, était là, noire et haute, comme la pétrification de la tyrannie. On s'imagine quelle fut sa joie à la nouvelle

de l.i prise de la Bastille. Pendant ces premières années de la révolution, Goujon demeure spectateur, reste dans l’ombre, regarde et juge. Les acteurs du grand drame ne font leur entrée qu’un à un; il faut qu’ils soient nombreux, car, grâce au bourreau, leur rôle resplendissant ou sombre n’est jamais bien long. Mirabeau venait de mourir. Camille Desmoulins avait poussé à son tour le cri de Bossuet ; « Mirabeau se meurt! Mirabeau est mort! » Il avait sévèrement jugé celui qu’il appelait, selon ses nerfs, Mirabeau-Chiffon ou Mirabeau-Tonnerre. Une aprèsmidi d’avril 1791, Goujon rassembla devant sa porte les paysans du village qu’il habitait; il s’agissait de leur faire comprendre quel était le grand homme qu’on avait perdu. Ses longs cheveux blonds, divisés sur le milieu d’un front pur, ondulant en larges boucles, comme ceux d’une femme, sur son cou nerveux; les yeux pleins d’éclairs, le nez droit et la bouche petite, aux lèvres fines, tel qu’on le voit sur la peinture d’Isabey, gravée par Bonneville, Goujon monta sur un banc et prononça, d’une voix émue et grave, l’éloge funèbre de Riquetti l’aîné, ci-devant marquis de Mirabeau. La foule écoutait et pleurait; et lorsque le jeune homme eut fini de parler, elle se retira recueillie comme après une cérémonie imposante. Le lendemain, on ne parlait à Versailles que de l’éloquent et courageux orateur. Peu de temps après, Goujon était appelé à l'administration du département de Seineet-Oise. Il y apporta tout son dévouement. Procureur général syndic au 10 août, député suppléant à la Convention nationale, il accepta ; il rechercha dans la république ces fonctions obscures et délicates où le dévouement trouve toujours à s’exercer. Ce n’était pas seulement un homme

de lettres et ce que j’appellerai un politique cérébral, de ceux qui s’éprennent d’une idée comme d’une maîtresse, c’était encore, malgré sa jeunesse indomptable et bouillante, un intelligent administrateur. 11 avait les deux grandes qualités de l’homme d’État, la science et le désintéressement; point d’ambition personnelle, des mœurs pures et stoïques. Il avait épousé la sœur de Tissot, son ami, et déjà, passant des bureaux de la Convention à la petite chambre où dormait son enfant, il rêvait d’en faire un citoyen utile un jour à la patrie. On lui avait offert en 1793 le ministère de l’intérieur, il avait refusé, préférant bientôt entrer dans la commission des approvisionnements et des subsistances. Plus tard, désigné pour le poste d’ambassadeur de la république à Constantinople, il allait partir, lorsqu’un arrêté du comité de salut public lui confie par intérim le portefeuille des affaires étrangères et de l’intérieur (1). Les dantonistes sont envoyés à l’échafaud; Hérault de Séchelles, dont Goujon était le suppléant, embrasse Danton dans le fond du panier de Sanson ; et Goujon, appelé à la Convention, renonce à ces fonctions de ministre, semblable à ces généraux qui déposaient leur grade pour aller au feu. Bientôt, envoyé aux armées du Rhin et de la Moselle, il envoie au comité de salut public des lettres de victoire que Barère lit à la tribune, aux applaudissements de la Convention. « Les Prussiens, dit Goujon dans son style énergique, avaient fait jurer à leurs esclaves de défendre

(I) L’article biographique sur Goujon dans le Dictionnaire d’Alphonse Rabbe et Boisjolin a dû être rédigé sur les notes de M. Tissot, qui vivait encore (1839"). Tissot, en 1795, n'était pas encore ce qu’il est devenu plus tard, un pauvre sire, dit la chronique.

leurs redoutes jusqu’à la mort. Les redoutes ont été enlevées, les canons pris et les canonniers hachés sur leurs pièces. » (Tripslat, 26 messidor an II) (1). Après Tripstat, c’est Kerveiler, c’est Spire, ce sont les gorges et le revers des Vosges, depuis Landstoul jusqu’à Nevvstadt, dont Goujon et son collègue Hentz annoncent la prise. Desaix, Vaehot, Saint-Cyr, qui agissaient sous ses ordres, se seraient fait tuer sur un signe de l’intrépide jeune homme. Le 9 messidor, Goujon datait sa dépêche de Landau. Le Palatinat tout entier était à nous, et ses riches moissons maintenant allaient nourrir l’armée du Rhin.

Goujon devait bientôt rencontrer aux armées le gai et exalté Bourbotte. Le 43 thermidor, ils écrivaient tous deux de Thionville pour féliciter la Convention de sa victoire sur Robespierre : « Que tous les traîtres tombent ! Que tous les tyrans soient anéantis! C’est, n’en doutez pas, le vœu unanime de ceux qui versent ici leur sang pour la patrie (2). » Rappelé bientôt, il revient à la Convention, qu’il trouve menée déjà, dominée par les réacteurs. Son étonnement est profond, son affliction ne va pas sans colère. Mais bientôt son parti est pris. Il luttera, puisque la lutte continue; il luttera de bonne foi, avec son énergie et sa droiture accoutumées. Dès lors, toutes ses paroles, tous ses discours sont consacrés à la défense de la république. Avec une netteté de vues, une connaissance profonde des choses’ de la politique, il s’oppose à toute mesure réactionnaire, alors même qu’elle semble satisfaire un besoin apparent de justice. Nous

(1) Moniteur.

(2) Ibid.

l’avons vu s’élever hautement contre Laurent Lecointre, gémir qu’un républicai accusât ainsi publiquement les anciens gouvernants, et par conséquent le gouvernement; plus tard, avec une persistance acharnée, il s’oppose à la création d’un conseil de commerce qui peut entraver une liberté; il provoque des mesures contre ceux qui attaquent les Droits de l’Homme; il se plaint des persécutions dirigées contre les patriotes; il invite les jacobins à veiller aux aristocrates; il vote, il ose voter contre le rappel des députés mis hors la loi, de ces girondins, honnêtes sans doute, mais qui allaient rentrer dans l’assemblée avec leur désir de représailles, — et quand le président met aux voix le projet de décret présenté par Merlin (de Douai), lorsque la très-grande majorité se lève pour l’adoption, quand les membres mêmes qui siègent à l’extrémité gauche ne prennent point part à la délibération, Goujon, qui n’est cependant ni pour les proscriptions ni pour les rigueurs, Goujon seul se lève contre (1).

Il poursuit la réaction partout où elle se cache, sous quelque costume qu’elle se présente; il la traque, il la démasque, il la combat dans les hommes, dans les mots. Il attaque, il veut effacer ce nom de terroristes dont on s’efforce de marquer certaines gens comme d’un fer rouge. « N’en doutez pas, citoyens, ce qui a troublé la paix de la république, ce qui pourrait encore la troubler, c’est la manie que l’on a toujours eue de combattre les raisons par des mots de parti et par des dénominations injurieuses... (2). Citoyens, je hais autant que vous les

( 1 ) Moniteur.

(2) Moniteur, séance du 21 veutûse au lit.

hommes de sang ; de ma vie je n’ai fait le mal volontairement, mais je dis que si on se sert du mot de terroriste pour poursuivre les bons citoyens... — « Personne ne veut poursuivre les bons citoyens » , répondent un grand nombre de membres. — Et Goujon, aux applaudissements de la gauche, avec l’assurance inébranlable de la foi et de l’honnêteté, reprend : « Cette dénomination vague de terroristes, inventée par des hommes qui veulent tout agiter, ne sert qu’à faire planer le soupçon indistinctement sur toutes les têtes; s’il existe des coupables, qu’on les désigne et que la loi en fasse justice. Quant à moi, je déclare que si je me croyais coupable, j’aurais le courage de m’accuser moi-même; je dirais : Si mon sang peut rétablir la paix dans mon pays, qu’il soit répandu (1) ! »

Et comme on sent dans ces paroles, modérées dans leur sombre énergie, la ferme conviction d’une conscience ! Goujon est sage en même temps qu’énergique. Il a de la jeunesse l’indomptable élan, uni au sûr coup d’œil de l’âge mûr. Quoi de mieux raisonné que ces paroles qui résument si bien la situation de ce moment de trouble et de sourds combats : « Si vous voulez que la paix règne dans la république, ne souffrez qu’une dénomination, celle de citoyens; bannissez toutes les autres, qui ne sont que des armes dans les mains de celui qui veut établir la terreur. »

C’est parce qu’il est un républicain intègre et convaincu que Goujon défend 1? république tout entière et les républicains, sans distinction de partis; qu’il veut s’opposer même à la dépanthéonisalion de Marat ui (1) Moniteur, séance du 21 ventôse an III.

HO

obstinément demandée. Il ne faut toucher à aucune parcelle du passé, tel est son avis. C’est parce qu’il veut le triomphe de la cause qu’il a servie qu’il menace Tallien, qu’il demande l’ajournement de cette inconséquente loi de grande police présentée par Sieyès, qu’il surmonte ses dégoûts, qu’il combat ses lassitudes, qu’il * triomphe de ses désespoirs pour défendre à la Convention les intérêts de la patrie. Le sacrifice de sa vie était fait. Déjà en 1790, dans cette solitude des champs, en écrivant ce drame en prose, Damonet Phintias , qui devait être une pièce posthume , il avait comme instinctivement tracé sa propre histoire. Qu’était-ce que le Spartiate Damon, qui bravait dans son cachot le tyran de Syracuse, sinon lui-même, sans cesse armé contre les ennemis delà liberté?

Il allait trouver, lui aussi, et son Phintias et ses Denis, et comme Damon, sans doute aussi allait-il s’écrier :

« Sainte vertu, c’est toi que j’implore ! C’est toi qui dois soutenir mon courage lorsque je lutte seul contre l’injustice des hommes et le pouvoir des méchants ! Être des êtres ! toi qui me donnas la force d’écarter de mon cœur les semences du vice, ne souffre pas que je déshotnore à ma dernière heure l’œuvre de tes mains! A l’instant où je vais quitter ma dépouille mortelle pour m’élever jusqu’à toi, donne à mon âme le calme de la vertu. Que le méchant envie la sérénité du juste au milieu des appareils de la mort ! Déjà mon âme s’agrandit en songeant qu’elle est ton ouvrage; elle s’épure en se rapprochant de toi ! Fort de mon innocence, je prends plaisir à me reposer sur ta justice. C’est toi qui es mon juge; l’estime des hommes n’est plus rien pour moi ; je brave leurs jugements à l’abri du témoignage de ma

conscience, je ne les crains plus... je sais mourir (1)! »

Mais tous les crucifiés ont leur jardin des Oliviers et leur sueur terrible. Goujon, vivant seul, sans relation aucune, au milieu d’une famille nombreuse, fuyant les lieux publics, aimant l’ombre et le calme, souvent regardait mélancoliquement l’avenir. L’héroïsme est lourd à porter. Ce jeune homme pouvait vivre si heureux, solitaire, parmi ses livres, à côté de sa mère, de sa femme, de ses sœurs, de ses enfants ! Souvent, le soir, après les orages de la Convention, le dîner pris en commun, il sortait, emmenant son jeune frère ou quelqu’un de sa famille, se promener aux Tuileries (2). On longeait la terrasse des Feuillants, on passait devant l’assemblée, ce volcan, on allait doucement aux Champs-Elysées, laissant de côté le Cours-la-Reine où paradaient les élégants. Et si, en chemin, Goujon rencontrait quelque triomphant muscadin, conspirateur à la poudre d’iris, il rentrait morne et triste en son logis de la rue Dominique.

11 était herculéen avec ses formes gracieuses, et cassait, dit-on, un fer à cheval entre ses doigts, comme le maréchal de Saxe. La douleur, la tristesse, l’inquiétude l’eussent tué peut-être sans cette prodigieuse force de tempérament. La préoccupation d’une fin tragique ne sortait pas de sa pensée. Un jour, ouvrant sa chemise et découvrant sa poitrine, il dit doucement, mais avec l’accent de la résolution, à son.médecin : « Montre-moi bien

(1) A travers les boursouflures de ce drame, Danton et Phintias, ou les Vertus de la liberté, circule, est-il besoin do le dire, un vif sentiment de grandeur saine, vraie et toute cornèlieuue. On sent l'homme nourri d’antiquité et, ce qui vaut mieux, porté par sa propre nature au dévouement et au sacrifice.

(2) V. Défense autographe ie Goujon (aux Archives).

la place du cœur. Est-ce là ? C’est que je me tuerai si l’égalité périt, et je ne veux pas que ma main tremble. » Tel était un des hommes que la réaction haïssait le plus. Bourbotte, son collègue à l’armée du Rhin, plus âgé que lui, non moins ardent et intrépide, était aussi depuis longtemps désigné aux coups des thermidoriens. Nature violente mais franche de Bourguignon , révolutionnaire décidé, jeté dans le mouvement dès les premières journées de la révolution, député, en 1792, par le département de l’Yonne, à la Convention nationale, Bourbotte s’était toujours prononcé pour les mesures décisives et promptes. C’était un homme emporté, sanguin, d’mf naturel jovial, capable de tous les dévouements, d’une bravoure à toute épreuve, inflexible sur ses principes et les poussant parfois jusqu’à l’extrême avec son impétuosité ordinaire (1). 11 avait réclamé la mise en jugement de la reine, après avoir volé la mort du roi sans appel ni sursis : c’est lui qui, avec Albitte et Chabot, s’opposa à ce qu’on recherchât les complices des massacres de septembre et demanda le rapport du décret contre leurs auteurs. Peut-on blâmer l’excès de patriotisme, et ne saurait-on expliquer toutes ces fureurs par le milieu où

(i) L’article Bourbotte, dans la Biographie Michaud, n’est qu'un tissu d’erreurs. On y lit que Bourbotte, né à Vanel, près d’ A vallon, le 5 juin 1763, il’une famille obscure , élevé aux Irais de Monsieur, qui possédait le château de Brunoy et qui avait pour concierge Bourbotte le père, ne se lança dans la révolution, après avoir occupé uu petit emploi k Saint-Domingue, que sur les conseils d’un valet du duc de Crillon, qui faisait de l’opposition k la cour. Le régisseur de la terre du duc aurait endoctriné Bourbotte qui, nommé administrateur du département de l’Yonne, avec Marne et Turreau, sous la présidence de Lepelletier Saint-Fargean, y aurait prêché le massacre et le désordre. Tout cela est calomnieux. Mais on sait ce que valent les allégations de la biographie Michaud.

elles se produisaient ? Bourbotte, envoyé en Vendée, devient bientôt un héros que les soldats se mettent à adorer. Il poursuit, avec une vigueur indomptable et avec cette science de la guerre que quelques-uns , «à cette heure volcanique, possédèrent d’intuition , les rebelles effrayés. A Saumur, dirigeant l’assaut, au premier rang, son cheval est tué sous lui. Il se débat, et, entouré d’ennemis, se défend seul, de ses pistolets et de son sabre, mais il est perdu, lorsque Moreau, simple lieutenant alors, accourt avec sa compagnie et le dégage. Peu de jours après, dans une rencontre, Bourbotte reçoit sur la tête un terrible coup de crosse dont il ne guérira jamais, mais il se précipite sur l’homme qui l’ajuste, relève de la main gauche le canon du fusil, et, de la main droite, fend le crâne au chouan d’un coup de sabre. Il écrasait les Vendéens à toute rencontre, les poursuivait à outrance et envoyait sévèrement à la Convention les croix de Saint- Louis ramassées sur les rebelles et l’argenterie trouvée dans les châteaux. Ce farouche héros des champs de bataille était d’ailleurs le plus gai et le plus confiant des hommes. 11 avait élevé, à Savenay, dans cette débâcle terrible des Blancs, à côté d’un las de morts, un petit Vendéen orphelin, Pierre Jarry. Il l’appelait « Savenay » et le faisait élever avec son propre fils. Joli homme et fort entouré, Bourbotte comptait plus d’un roman dans sa vie. Il apportait en toutes choses son éternelle impétuosité, détestant le caprice et n’aimant que la passion , comme en politique. Davoust, son intime ami, lui reprochait toujours d’avoir la tête trop chaude. Bourbotte , acharné contre la presse, et poussant à l’excès son zèle révolutionnaire , fut bientôt accusé de mesures oppressives,

rappelé par le comité de salut public et défendu par Carrier, qu’il devait plus tard, à son tour, essayer de sauver. La Convention l’envoya à l’armée du Rhin. Bourbotte n’allait pas longtemps y demeurer. Thermidor le ramène à Paris. Fidèle à sa montagne, il combat la faction dominante, et, comme à Saumur, donne sa vie pour enjeu. Lui aussi, violent, acharné, la tête facilement prise et fort exaltée depuis le coup de crosse du Vendéen, sans se modérer, marchait, pour ainsi dire, à la tribune au pas de charge et allait bientôt fournir à ses ennemis l’occasion de frapper.

Il était d’ailleurs assuré de son avenir, et, pour ainsi dire, il avait décrété sa mort. Il portait toujours, du côté du cœur, quand il était aux armées, un petit poignard oriental qui l’assurait de ne jamais tomber vivant entre les mains de ses ennemis. « Un jour, dans le plus fort de la réaction, dans un de ces jours où la patrie et la liberté pouvaient périr d’un instant à l’autre, Bourbotte, étant le matin avec un de ses amis, entendit un bruit inquiétant; il ouvre la fenêtre, et, après avoir longtemps écouté, il dit, en tirant son poignard de dessous son habit et en l'appuyant sur son cœur : « II y a quelque chose d’extraordinaire dans Paris, peut-être un mouvement royaliste; mais, quoi que ce puisse être, je ne crains rien, et voilîi le moyen de n’avoir pas la douleur de tomber entre les mains des tyrans (1). »

Le pauvre Davoust, son compatriote, son camarade d’enfance, à présent h l’armée de Rhin et Moselle, où il avait pu apprécier la bravoure presque téméraire de

(1) Tissot.

Pierre Botirbotte, lui écrivait, tout soucieux de l’avenir, une lettre de conseils qui devait arriver trop tard. Je ne puis m’empêcher d’en citer un fragment. Davoust, inquiet, affectueux, tremblant de savoir son fougueux ami parmi les tempêtes de la Convention, lui dit, en apprenant les événements du 12 germinal ;

« Au quartier général à Spire, le 4 prairial, l’an lit de la république française une et indivisible.

« Le général de brigade Davoust

à son ami Bourbotte.

« ... Il paraît qu’on a jeté encore dans l’assemblée comme une pomme de discorde la constitution de 1793... Que je voudrois donc te voir réuni avec moi ! Que d’inquiétudes j’aurois de moins ! Je ne craindrais pour tes jours qu'un jour d'action ! Eh bien ! je t’avouerai que dans le poste délicat que tu occupes je crains sans cesse. Je t’en conjure, au nom de mon amitié, éloigne-toi de toutes les factions, ne crains pas de revenir sur des opinions erronées que tu pourrois avoir émises. Veux-tu que je te donne un exemple? C’est Tallien que je te citerai. Certes, il a émis jadis bien des opinions qu’il se reproche aujourd’hui; peut-être a-t-il du moins le bon esprit de ne pas s’entêter à soutenir ses œuvres passées et des systèmes nouveaux. » Et c’est justement parce que Bourbotte s’acharne à son passé et que Tallien renie le sien que le montagnard lutte avec désespoir. Davoust, qui craint moins pour son ami une balle prussienne qu’un décret d’accusation, lui demande s’il n’a point ré-

clamé, en germinal sans doute, l’appel nominal. Et avec une touchante sollicitude : « Vois, dit-il, si cela était! x ... Persécuté, enfermé dans un château de Ham, des journalistes auroient imprimé que tu étois un scélérat. Tous ceux qui auroient lu le journal et qui, comme moi, n’auroient pas été ton camarade d’enfance, ton ami, qui ne connoissent pas comme moi, ou ceux qui ont vécu avec toi, la belle âme, ton cœur généreux et obligeant, la bravoure; qui ignorent que lu t’es battu dans la Vendée comme un brave soldat, que tu as eu des chevaux îués sous toi, tous ceux-là, dis-je, 1e croiroient. Tes ennemis profiteroient de la circonstance, et s’ils ne parvenoient pas à te perdre, au moins il resterait toujours une cicatrice des calomnies qu’ils auroient débitées à leur aise sur toi (1). »

Et le futur prince d’Eckmiihl, plus prudent sans doute que son indomptable ami, lui donne de ces conseils pratiques que Bourbotte devait singulièrement recevoir : « Ancre-toi toujours au port, qui est la majorité de la Convention... Fais la connaissance de Dubois de Crancé, je le connois assez pour répondre de son républicanisme, et dans les occasions délicates il pourra te donner de sages avis. » Il va, dit-il ensuite, tenter le passage du Rhin, se porter devant Mayence; il espère une paix générale, et conclut, après avoir répété : « Je t’embrasse comme je faime », par ce souhait : « Il faut de l’union dans la Convention, c’est ce que tous les députés oublient. » Et c’est ce que Bourbotte justement n’oubliait pas, lui qui devait mourir pour avoir demandé la concorde et l’abolition de

(I) Inédit (Archives de l’empire).

ia peine de mort. La lettre de Davoust, adressée à Bourbotte, ne devait point lui parvenir : elle allait arriver seulement au greffe d’une Commission militaire.

Soubrany, comme Bourbotte, Pierre-Auguste de Soubrany, était de par son tempérament actif un soldat. 11 avait quarante-cinq ans en 1795.

En 1789, les citoyens de Riom, sa ville natale, l’avaient élu maire. 11 sortait alors du régiment de Roval- Dragons, où il était officier. Noble et considérablement riche, il avait tout sacrifié à la république, noblesse et fortune, mais sans arrière-pensée, avec une sainte et patriotique ardeur. En 1792, le département du Puy-de- Dôme l’envoyait à la Convention. Le ci-devant marquis de Soubrany alla s’asseoir sur les bancs de la montagne. Il ne discourut jamais beaucoup d’ailleurs, il vota. C’était un homme d’action. Dans le procès de Louis XVI, Soubrany fut un des conventionnels les plus radicaux : point d’appel au peuple, point de sursis, la mort. Il lui semblait que la Convention , à celte heure , était comme un immense conseil de guerre. Il vota gravement, froidement. Mais sa place n’était point parmi les orateurs. Il lui fallait les combats, la guerre , une mission aux armées. A l’armée de la Moselle, Soubrany vit capituler Mayence et évacuer Saarbruck par l’ennemi. On l’envoya à l’armée des Pyrénées-Orientales, cette misérable petite armée qui, bronzée par la guerre, après avoir reculé devant les Espagnols, les pourchassait maintenant de montagnes en montagnes, leur enlevant leurs drapeaux et leurs scapulaires. Là, Soubrany, héros lui-même, devait rencontrer un héros, ce général Dagobert, oublié maintenant, une des plus pures et des plus originales figures

de la république, vieux soldat qui guerroyait en partisan» allait au feu tête nue , ses longs cheveux blancs lui tombant sur les épaules et, comme un vieillard d’Homère, un grand bâton blanc à la main. Ce Dagobert mériterait de nous arrêter si nous écrivions rhistoire de la conquête de la Cerdagne (1). Soubrany arriva à temps dans les Pyrénées-Orientales pour faire connaître à la Convention les derniers exploits, devant Puycerda et Urgel, du vieux général. Les Espagnols décidément fuyaient, l’armée française réorganisée comptait ses étapes par ses victoires. Soubrany, toujours en avant, couchant au bivac , se nourrissant comme le soldat , énergique et point dur, d’une justice républicaine, électrisait les troupes et les eût maniées à son gré. On a été fort injuste envers ces représentants envoyés aux armées et qui, dit-on, ne connaissaient rien à l’art de la guerre. Si l’on comptait, on verrait que ces soldats delà loi ontplus souvent guidé nos troupes à la victoire que les généraux de métier eux-mêmes.

Soubrany allait marquer ses dernières journées de séjour à l’armée des Pyrénées par autant de triomphes. Saint-Elme, Porl-Vendre, Collioure tombaient entre nos mains. A l’escalade du fort Saint-Elme, il monta un des premiers à l’assaut, le sabre à la main, selon son habitude. Arrivés au bas du fort, sous une grêle de balles, nus soldats posent les échelles qui doivent servir à l’escalade. Elles sont trop courtes. On recule. Les Espagnols, par un feu plongeant bien nourri , déciment nos bataillons,

(1) Cette histoire a été racontée par M. J. -N. Fervel, Campagnes pe la Révolution française dans les Pyrénées-Orientales (1793- 1793).

et Soubrany, calme, donnant du cœur au plus intrépide, va chercher lui-même, sous les canons de la place, les volontaires blessés (1).

Longtemps après cette campagne, Soubrany demeura au surplus populaire dans l’armée. Nos soldats racontaient de lui des prodiges. Ce qui les avait surtout frappés, c’était son geste accoutumé, les mains croisées derrière le dos, quand il passait dans le camp ou devant le front des bataillons (2). On remarquera que cette pose fut justement celle que choisit plus tard Napoléon et que ses peintres ont aimé à reproduire.

Soubrany avait pour intime ami, pour compagnon de route et de danger, son compatriote Gilbert Romme, un des hommes les plus intègres de la Révolution. Leurs mères, étroitement unies, avaient élevé leurs fils dans les fiers sentiments du dix-huitième siècle, et malgré la différence des classes, la marquise et l’humble bourgeoise fraternisaient dans leurs enfants. Romme avait un frère aîné, Charles Romme, professeur de navigation à l’école de Rochefort, déjà connu par une méthode nouvelle pour, mesurer les longitudes en mer et, depuis 1778, membre correspondant de l’Académie des sciences. Celui-ci devait lui survivre. L’esprit scientifique était, paraît-il, de la famille. Madame Romme, la mère, femme d’un grand mérite, s’occupait des travaux de l’agriculture. Gilbert Romme était épris surtout de mathématiques. 11 y était fort remarquable; toutes les sciences d’ailleurs lui étaient familières. On peut le voir, dans le courant de sa vie, aborder à la Convention ou dans les comités tous les

(1) Tissot.

(2) Souvenirs de Buonarotti.

grands problèmes de l’instruction publique, des écoles artistiques, des maisons d’éducation, des académies. Il avait attaché son nom à la création de ce calendrier républicain contre lequel la réaction allait s’acharner et aboli l’ère vulgaire. On pourrait, même aujourd’hui, consulter cet Annuaire, dont la Convention, dans sa séance du 30 pluviôse an II, décréta l’impression. C’est vraiment un beau et utile ouvrage, bien supérieur à tous ces almanachs qu’on publie aujourd’hui, et qui n’enseignent rien aux gens de nos campagnes que les dates des fêtes et les jours des frairies. On sent que Romme ne s’est pas contenté de la théorie seule, qu’il a étudié et pratiqué : ses recettes agricoles, son Dictionnaire botanique, la liste des animaux qu’il faut élever, acclimater, et les moyens de les élever sont autant de claires et excellentes leçons que la république avait raison de populariser (1). Les renseignements fournis par Romme, logiquement rangés

(1) V. Annuaire du cultivateur pour la troisième année de la république, présenté le 30 pluviôse de l’an U il la Convention nationale, qui en a décrété l’impression et l’envoi pour servir aux écoles de la Tépublique, par G. Romme, représentant du peuple, k Parfs, chez F. Buisson, libraire, rue Hautefcuille, n* 20, l’an 3 e de la république.

Les citoyens qui ont concouru k ce travail, en communiquant les vérités utiles qu’ils doivent k leur expérience et k leurs méditations sont : Cels, Vilmorin, Thouin, Parmentier, Dubois, Desfontaines, Lamark, Préaudaux, Lefèvre, Boutier, Chabert, Flandrin, Gilbert, Daubenton, Richard et Molard.

Par un singulier hasard, et qui fait songer, on lit en tête de l’ouvrage, :

A'ERTISSEMENT

« Peu de jours après la présentation de cet onvrage k la Convention nationale, G. Romme est parti pour une mission qui a duré sept mois. Dans l’impression qui a été faite pendant son absence, prairial a été omis eu entier. »

Et c’est précisément au mois de prairial, an 111, que Romme devait mourir!,..

Page 1